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poésie relative au Génocide

Il vous  arrive ou vous est arrivé d'écrire un poème, un court récit sur le génocide, de réaliser un dessin..... Cette page peut accueillir vos réalisations. Il vous suffit de les envoyer à l'adresse du CPCR. Votre proposition sera soumise à l'appréciation des responsables du site. Ne nous en voulez pas si nous sommes amenés à ne pas retenir votre texte, même et surtout si les raisons de notre décision vous restent inconnues.

 

*      ERRANCE

 

*      Au commencement…

 

*      Pleure, ô pays bien-aimé

 

*       L’avez-vous vue ? Oui, assise sur le quai, elle cherche ...

 

 

 

 

 

                                          

 

 

                                                    ERRANCE

 

                                               J'ai quinze ans ... peut-être deux...

                                                       ou peut-être cent...

Je suis née... je suis morte

dans les marais du Bugesera.

Papillon désailé, je me cogne la tête

aux vitres opaques de ma prison.

Au-dehors, le soleil brille de tous ses feux

mais ses rayons ne me réchauffent plus.

Je suis morte dans les marais du Bugesera.

 

J'ai quinze ans, je suis jeune mais je suis vieille,

lasse de traîner ma peine et ma douleur.

Lasse de traîner ma peine dont plus personne

ne veut entendre parler.

 

J'avais huit ans, je crois,

peut-être sept ou peut-être neuf.

Le ciel, un beau soir d'avril, sur nos têtes heureuses

s'est soudain obscurci

sur les collines du Bugesera.

De gros nuages noirs se sont amoncelés

au-dessus des collines heureuses,

le ciel s'est déchiré dans une gerbe de feu.

J'avais huit ans, je crois.

 

Quand la nuit est tombée, sur les collines

verdoyantes du Bugesera,

sur les collines-mères,

mes parents nous ont réveillées,

petite sœur et moi,

et nous avons marché dans le chant

des grillons et des crapauds.

 

Petite sœur dormait sur le dos de maman,

paisible, sereine, apaisée,

comme un enfant qui goûte

à la chaleur de sa mère.

Blottie dans les bras de papa,

j'ai fini par m'endormir avant

d'atteindre les roseaux

du marais fangeux.

 

Au lever du soleil, des sifflets et des cris

se sont répandus

se sont répondu

sur les collines du Bugesera.

Papa et maman nous ont recommandé

de ne pas avoir peur

de ne pas parler

de ne pas pleurer.

 

L'eau dans laquelle nous pataugions maintenant

était noire de la terre de nos marais.

Nous avancions avec peine, tenaillés par la faim,

par la soif

par la peur.

Petite soeur tenait, dans sa bouche asséchée,

le sein engorgé de maman

qu'elle entourait de ses doigts potelés.

 

Quand il nous eut installés au milieu des papyrus

aux feuilles coupantes,

Papa s'en est allé; et comme pour s'excuser,

il a posé ses mains sur mes deux joues d'ébène,

ses mains pleines de douces caresses...

J'avais huit ans...papa s'en est allé...

papa s'en est allé...

 

A l’aube, petite sœur, Mugwaneza, la préférée,

a pleuré... elle a beaucoup pleuré

au milieu des papyrus aux feuilles tranchantes.

Les sifflets se sont rapprochés,

Les chiens se sont précipités dans les roseaux

du Bugesera.

Maman nous a cachées puis elle s'est avancée

au-devant des hommes qui criaient, qui riaient.

 

Maman s'est avancée vers les hommes-bananiers.

Elle a reconnu nos voisins

ceux-là mêmes qui , la veille,

buvaient l'urwagwa (1) de notre bananeraie.

Maman leur a parlé, calmement;

eux, ils vociféraient, ils insultaient

petite maman.

J'ai vu les lames des machettes s'enflammer

au soleil du matin.

 

J'ai entendu maman supplier, implorer...

J'ai entendu des mots que je ne connaissais pas,

des mots que papa n'avait jamais prononcés,

des mots violents, grossiers,

des mots rouges de sang,

badinage indécent.

 

Petite maman pleurait maintenant, implorait, suppliait.

Et les hommes riaient, se félicitaient, ricanaient

comme les hyènes du Bugesera.

 

Petite maman s'est mise à gémir

des accents de détresse,

 s’est mise à délirer…

Un bruit sec de roseau coupé…

le silence est tombé sur

les marais du Bugesera.

J'avais huit ans...

 

J'ai mis petite sœur sur mon dos,

bien au chaud dans sa peau de mouton,

bien au chaud dans sa couverture,

J'ai mis petite sœur au dos,

comme une petite maman.

 

Et je t'ai aperçue à travers les roseaux,

ma petite maman,

allongée dans une eau incendiée,

tes longs cheveux tressés

traînant comme des araignées.

Je t'ai revue, petite maman,

et je ne t'ai pas reconnue.

J'ai cherché ton regard, autrefois si doux,

je n'ai rencontré que des yeux torturés.

J'ai voulu te parler, petite maman...

Je me suis penchée sur ton visage défiguré.

Ton corps de petite maman,

ton ventre étaient souillés,

tes membres déchiquetés.

Ils t'ont salie, petite maman,

ils t'ont humiliée...

 

Alors j'ai pleuré, petite maman,

j'ai beaucoup pleuré,

comme il pleut en saison des pluies

sur les collines du Bugesera.

Pleurs de douleur, d'humiliation,

pleurs de purification.

J'avais huit ans...

 

Petite sœur s'est agitée dans mon dos

et m'a tirée de ma torpeur.

Petite sœur avait soif,

avait faim

et s’est mise à pleurer.

J'ai dû t'abandonner, petite maman,

te laisser là à flotter

sur l'eau rouge et boueuse des marais.

Adieu, maman, ma petite maman, adieu...

 

J'ai quitté le marais

pour trouver un peu de nourriture.

Petite sœur pleurait toujours.

Auprès d'un feu éteint, sous la lune froide,

j'ai trouvé de quoi manger.

Au pied d'un avocatier, j'ai sombré dans un sommeil

de plomb.

Sommeil peuplé de cris, de menaces,

d'insultes...

 

Au matin, à l'heure où le soleil

a jailli au-dessus des collines du Bugesera,

des cris nous ont réveillées.

J'ai repris petite sœur sur le dos

bien au chaud,

comme une petite maman,

et j'ai couru vers le marais.

 

Mais les hommes-bananiers nous ont vues.

J'ai couru sur les sentiers

humides de la rosée.

J'ai couru, je me suis cachée

A l’ombre d’un flamboyant en feu…

A cause des aboiements des chiens

petite sœur a pleuré,

les miliciens aux masques de haine

 nous ont trouvées.

J'ai couru mais une machette s'est abattue sur mon dos.

J'ai aussitôt senti couler

quelque chose de chaud...

 

Petite sœur n'a pas pleuré.

Un deuxième coup de machette

m'a assommée.

Les miliciens ont continué leur chasse

dans le marais.

Quand je me suis réveillée,

petite sœur dormait,

la tête légèrement penchée.

 

Petite sœur, Mugwaneza, mon soleil,

mon aimée,

je t'ai prise dans mes bras.

J'ai chanté la berceuse que petite maman

fredonnait tous les soirs,

près du feu,

badinage insensé…

Tu ne pleurais plus, petite sœur,

tu souriais, la tête légèrement penchée.

Je t'ai gardée longtemps contre moi,

jusqu'à la nuit, je crois.

 

J'ai lavé ton visage de mes larmes,

j'ai caressé tes cheveux tressés,

je t'ai serrée dans mes bras,

Mugwaneza,

petite sœur aimée,

mon soleil.

 

Le soir venu, dans le marais,

j'ai creusé de mes mains

un sillon,

juste un petit sillon,

pour éviter que les milans et les chiens

ne viennent abîmer

ton petit corps blessé.

J'ai déposé quelques branches coupées...

                              Dors, Mugwaneza, ma préférée,

                              dors dans ton petit lit douillet.

 

Adieu, petite sœur, adieu Mugwaneza,

adieu ma préférée.

 

J'ai quinze ans, peut-être deux... ou peut-être cent.

Je suis née... je suis morte dans les marais.

Papillon désailé, je me cogne la tête aux vitres

opaques de ma prison

sur les collines du Bugesera,

Je suis morte... je suis née...

je suis morte

Sur les collines du Bugesera.

 

              Xavier DULAURIER

 

              (1) : urwagwa : vin de banane, en Kinyarwanda.

             

 

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                                                          Au commencement…

 

Au commencement,

Quelques accords en harmonie,

Puis une voix,

D’abord rauque,

Puis fluide et chaude

Qui caresse les flots

Et s’enfle peu à peu.

 

Souviens-toi…Ibuka

 

Venue d’ailleurs,

Eternelle Odyssée,

La voix surfe sur les vagues,

Roule,

Avance et roule encore,

Souffle d’un dieu absent

Qui glisse sur l’onde insondable.

Les yeux se ferment.

 

Ibuka ! Souviens-toi…

 

Et puis le vent se lève,

Soulève la vague

Qui déferle.

La houle se fait tempête,

Les notes claquent et

S’arrêtent brutalement.

Les ossements craquent

Sous la machette.

 

Souviens-toi…Ibuka !

 

La musique à nouveau

Se lance à l’assaut,

Marche et court sur les eaux

Rougeoyantes,

Tourbillon rugissant,

Laves incandescentes

Qui lancent des flammèches

Sur les flots en

Furie.

 

Ibuka ! Souviens-toi…

 

Alors,

Venue des profondeurs

de la nuit,

Des profondeurs de l’âme

torturée,

Une plainte s’étire au loin,

Venue du fond des âges,

Une plainte primitive

S’enfle et s’étire encore,

Se mêle aux sonorités

Qu’elle tente de submerger.

 

 Souviens-toi… Ibuka !

 

La plainte se fait hurlement,

Aboiement du loup

Dans la steppe glacée

Au clair de lune :

Douleur, désespoir, déchirure,

Larmes de feu…

La plainte gémit encore,

Puis s’éteint peu à peu,

Lamentin dans les eaux

Vertes de la mangrove.

 

Ibuka ! Souviens-toi…

 

La tempête s’apaise,

La houle soulève à nouveau la vague,

Caresse les flots

Qui chantent,

Apaisés

La voix fluide et chaude et rauque

Vient s’éteindre sur le rivage….

 

Amen ! Souviens-toi…IbukaIbuka

 

                                                                                              Xavier DULAURIER

                                                                      

    En hommage à KIZITO MIHIGO. Voir You Tube « Ndibutse le 7 avril 2007 à Bruxelles. »

 

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« Pleure, ô pays bien-aimé. »

 

Le soleil vient de bondir

au-dessus des collines verdoyantes.

Depuis la veille, l’ordre a été donné

d’exterminer tous les cafards,

les serpents.

 

Embusqués derrière une haie d’épineux,

les Interahamwe, miliciens

bachi-bouzouks ivres de sang

et d’alcool,

vêtus de feuilles de bananiers,

guettent leur proie.

 

En ce matin d’avril,

la lame de leurs machettes,

encore rouge de leur méfait

de la veille,

lance des éclats de victoire.

 

Au bout du chemin boueux,

portant au dos son dernier né,

elle apparaît,

madone parée de bijoux.

 

Sa démarche chaloupée,

son port altier

excitent violemment leur envie

et leur haine.

Plaqués sur le sol,

ils sont prêts à fondre

sur leur victime.

 

Lorsqu’elle arrive à

quelques mètres d’eux,

fidèles à leur tactique éprouvée

de prédateurs sanguinaires,

ils l’entourent de leurs cris sauvages.

 

Comme un animal résigné,

sans lutter,

elle se livre aux lames de ses bourreaux,

cherchant seulement à protéger

Ingabire, le don de Dieu,

son amour dernier.

 

Pantelante, le corps déchiqueté,

clown et pantin,

elle esquisse un dernier pas de danse,

tournoiement ridicule.

Elle valse une danse grotesque.

 

Un cri de victoire

s’échappe de leurs gueules

de hyènes puantes.

Sous l’amas de tissu et de chair,

seul se fait entendre

un vagissement d’animal blessé…

 

Un dernier coup de machette,

sec,

claque dans le silence de l’aube.

 

 

 

Xavier DULAURIER

 

 

 

A la mémoire de toutes les victimes du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994…

 

 

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L’avez-vous vue ?

Oui, assise sur le quai, elle cherche…

 

 

Elle était là. Rien n’échapperait à son regard.

L’Histoire peut fermer les yeux comme elle peut aussi les entrebâiller pour déformer les faits en changeant le contour des silhouettes. Elle peut aussi tordre en anamorphoses méconnaissables les événements. Cependant, ce qu’elle ne pourra jamais faire, c’est échapper au regard, pas plus qu’au temps.

Le regard de cette vieille femme m’a appris qu’à Izmir en 1922 pendant l’occupation de l’armée turque, les Arméniens étaient dans l’obligation de rester chez eux. Pendant ce temps, dans les rues, en servant des limonades aux soldats turcs assis sur les trottoirs, des voisins dénonçaient : « Ceux qui habitent en dessous du balcon sont arméniens, ceux qui habitent la maison à droite sont chrétiens …» Ils croyaient ainsi se mettre à l’abri, mais le glaive turc les faucha aussi.

D’autres, bravant les interdits, amenaient en cachette à leurs amis arméniens de l’eau et de la nourriture. Les maisons habituellement pleines de vie étaient devenues  des antichambres de la mort.

Les Arméniens essayaient de fuir, de trouver refuge auprès de parents éloignés, d’amis. Puis ils apprirent que des navires français, italiens et d’autres pays d’Europe arrivaient pour rapatrier leurs ressortissants.

L’assaut de l’armée turque n’allait pas tarder.

 

Le 13 septembre 1922, l’armée incendia la ville. Les gens quittèrent tous leurs refuges pour tenter de rejoindre les quais où les militaires français et italiens n’étaient pas en nombre suffisant pour les protéger.

Les soldats turcs entraient dans les maisons, saccageaient et détruisaient tout sur leur passage. Ils mettaient en place le génocide en appliquant sa première règle : rompre la structure familiale, séparer les hommes des femmes et des enfants.

Les hommes étaient tués ou embarqués dans des trains allant vers le néant, la mort pouvant les cueillir à tout instant. Certains avaient trouvé refuge dans la cathédrale grégorienne de Saint-Etienne, ils gémissaient, criaient, pendant que les soldats turcs, les yeux brillants de convoitise, disaient : "Votre Dieu est mort!", et enlevaient les jeunes filles pour les violer.

Les cloches de l’église sonnèrent à tout va pour demander de l’aide, mais personne ne répondit à l’appel, le monde était devenu sourd.

 

De nos jours encore, les nuits du 13 septembre, les cloches de l’Eglise Saint Etienne sonnent, mais la mère Eglise reste sourde et muette.

La nuit rouge de ce 13 septembre 1922 reflétait ses flammes sur les femmes et les enfants qui se précipitaient sur le quai pour pouvoir embarquer. Les marins français y avaient déployé des drapeaux en avant-poste pour protéger au mieux la population qui tentait de fuir. Les soldats turcs continuaient à tirer sur eux, ciblant ceux qui tentaient de gagner les navires à la nage. Les rescapés furent amenés à Mytilène, l’île de Lesbos, puis acheminés à Athènes ; de là ils partirent à travers le monde.

 

Simon avait 6 ans le jour de la grande débâcle d’Izmir, il marchait avec son père lorsqu’une balle  percuta le chapeau de celui-ci, les projetant dans l’entrée d’une porte cochère d’où il vit les soldats arriver et charger son père.

Jusqu’au soir Simon était resté caché sous les escaliers, puis voulant rejoindre sa famille, il avait été emporté par la foule qui fuyait et embarqué dans un bateau. Sur celui-ci, il retrouva sa tante avec ses deux petites cousines et fut emmené avec elles vers l’Argentine.

 

Massacres, incendies, vols, viols, tout le catalogue de la barbarie humaine était au rendez-vous. Rien n’arrêtait ces hommes livrés à un plaisir sans limites. Ni le surmoi, ni la religion, ni la morale, ni l’éthique, plus rien ne faisait barrage. Les bornes de l’humanité étaient inefficaces, les limites étaient franchies.

Ce fut à bord d’un de ces navires, en demandant des nouvelles les uns aux autres, qu’une femme apprit que sa mère, assise sur le quai la cherchait…  La vieille femme avait su que sa fille et ses deux petites-filles avaient fui vers le quai, mais elle ne les avait pas retrouvées. En quête de sa famille, elle refusait de céder, elle allait continuer à chercher, scrutant du regard partout dans le monde, jusqu’à les retrouver.

Le temps était son allié et sa famille ne la laisserait pas tomber dans l’oubli; de génération en génération, elle le savait, ses descendants continueraient à la chercher.

 

Alsace, Auschwitz 1942.

Âgé de 18 ans, Jean travaillait dans l’épicerie de ses parents, en Alsace. Il partageait son amour entre Anna et David. Tous deux étaient juifs et engagés dans la Résistance.

Un soir au retour d’une fête, devant la maison de David ils furent arrêtés, et toutes leurs relations furent raflées en quelques heures.

Jean fut interrogé, brutalement frappé, puis déporté vers Auschwitz.

Lorsque le train arriva au camp, les portes des wagons furent ouvertes dans un vacarme assourdissant. Comme les autres, Jean dut sauter pour descendre du wagon. A cet instant, son regard s'accrocha à celui de l’officier allemand qui se tenait à la sortie.

L’officier lui dit : « Toi, le cuisinier, mets-toi là ! ». Jean n'était pas cuisinier, mais l'officier en décida ainsi.

Sur sa tenue de prisonnier, on lui mit un triangle bleu, signe qu’il avait commis une infraction contre les lois allemandes. L’officier dont il avait croisé le regard le rejoignit alors et lui ordonna de le suivre. Il s’appelait Adrian. Il le conduisit dans la cave d’une maison, en bordure du camp et lui donna l'ordre de ne se faire remarquer de personne. Lui seul savait qu’il était là ; le soir, Jean devait le rejoindre dans son lit.

Durant le jour, il passait des heures à regarder, par la fente d’un volet, une femme aux cheveux gris l’observait. Progressivement, ils se mirent à dialoguer par le regard. Elle savait tout ce qui se passait dans le camp, et lui apprit énormément de choses.

Il découvrit que l’homme était la bête la plus immonde du règne animal. Peut-être était-ce parce qu’il était le seul à faire usage de la parole ?

Elle lui raconta qu’elle regardait une femme travailler dehors, avec sa fillette, à déblayer de la neige quand un soldat qui passait avait tiré d’une main sur l’enfant avec son arme, tandis que de l’autre main, il se caressait le sexe.

Cette femme lui apprit qu’il existait le massacre des corps, certes, mais que celui des âmes se poursuivait sur les survivants pendant des générations.

Cette femme lui raconta aussi un matin qu’une petite fille était née. Jean en parla à Adrian. Aussitôt celui-ci s’en fut chercher l’enfant et, déclarant qu’il s’agissait de sa propre fille, la confia à l’extérieur du camp à un couple de fermiers.

Peu à peu, une amitié s’était créée entre les deux hommes. Adrian lui avait confié qu’il faisait sortir du camp des hommes qu’il proposait à  l’embauche à l’usine toute proche, leur offrant ainsi une chance de survie. Jean tenta de s’informer de ce qu’étaient devenus ses amis, Anna avait été déportée à Treblinka, David à Dachau, puis… silence !

Un jour, Adrian annonça à Jean qu’il était parvenu à effacer toutes ses traces. Son nom ne figurait plus sur les listes, il avait réussi à le faire disparaître aux yeux des autorités du camp. Peu après, tous deux entreprirent un long voyage vers la liberté.

 

La vieille femme était toujours là, invisible. Assise, elle continuait à chercher, scrutait les formes des fumées sortant des cheminées des fours crématoires. Elle tentait d'y reconnaître sa fille ou l'une de ses petites-filles, quelqu’un de sa famille enfin… mais les images qui se formaient prenaient des formes si familières qu’elle les voyait tous et personne à la fois.

 

Rwanda 1994

Assise par terre sur un tapis rayé aux couleurs de l'arc-en-ciel, entourée d’un châle orange sur une robe blanche à fleurs vertes, une vieille femme cherchait, elle cherchait sa famille…

Le camp était planté au milieu de terres semi-arides, le sol était rouge, parsemé de quelques arbustes. Elle ne pouvait pas bouger, une tempête de sable s'abattait sur le camp. Dans un brouhaha ocre orangé des gens arrivaient de tous les chemins à la fois.

Cette vieille femme n'avait jamais connu un endroit si chaud. Elle pensait être tombée dans la chaudière du diable ; l'eau s'évaporait sitôt servie comme si les dieux et les démons du firmament s’abreuvaient, assoiffés.

Les Tutsi fuyaient le Rwanda, les maisons brûlaient, le rouge du feu se mélangeait à l’ocre du sable. Le coeur de l'Afrique battait à toute allure, il était pris d'un sursaut. C’était comme une crise cardiaque qui sur la terre commençait à creuser des fissures, le sang s’écoulait formant des ruisseaux. Les âmes échappées des corps, agrippées les unes aux autres, naviguaient sur ces ruisseaux sanglants. Elles allaient rejoindre l’infini…

Les Hutu, hommes de tous âges, buvaient en groupe tous les alcools qui leur passaient dans les mains, ivres du goût du meurtre, ils dansaient, crachaient, riaient sans retenue. Un jeune homme bavant de plaisir  racontait comment, dans l’Eglise où les Tutsi avaient trouvé refuge, il les avait fait exploser à coup de grenades. Un autre, fier, racontait comment il avait éventré une femme, trois autres donnaient les détails du viol d’une jeune fille. Ils s’encourageaient mutuellement, exhibant leur sadisme sans limites. Désespérée, la vieille femme voyait la vie perdre son sens. Hommes, femmes et enfants, livrés à tous les excès, étaient réduits à n’être que des choses.

Les hommes politiques du monde entier, tout comme la mère Eglise s’étaient tus encore une fois. La jouissance féroce des assassins faisait-elle écho à leur propre jouissance?

 

La vieille dame aperçut, au loin, un petit garçon âgé d’environ cinq ans, elle lui fit signe de s’approcher.

Plus l’enfant avançait, plus il ouvrait grand les yeux, et ses lèvres commencèrent à s’étirer pour aller rejoindre l’aube de ses oreilles. Il croyait avoir retrouvé sa grand-mère. La vieille dame, habituée depuis le temps aux longs voyages et aux grands changements, pour ne pas le décevoir commença à changer la couleur de ses yeux. Ils devinrent progressivement noirs, puis elle changea aussi la couleur de sa peau, elle devint foncée, ses lèvres se dilatèrent peu à peu. On pouvait y lire la joie des retrouvailles.

Une fois l’enfant dans ses bras, elle lui prépara une tambouille à l’aide d’un peu d’eau de pluie. Ils étaient bien ensemble, l’enfant mangeait et la vieille dame chantonnait. Mais, tout à coup, une force inouïe les arracha l’un à l’autre.

Les Hutus étaient rentrés dans le camp avec des machettes, des houes et des gourdins cloutés. Ils commencèrent à massacrer, mais l’enfant enseveli sous les morts, était resté en vie. Des chiens affamés qui mangent les cadavres le réveillèrent ensuite.

La vieille femme impuissante ne pouvait que constater la liste des atrocités qui se  dressait devant elle. Chacune allait se graver sur la pierre, trait par trait, les unes à côté des autres, consignant la triste et honteuse histoire de l’humanité.

L'acte de tuer, est venu s’adjoindre au catalogue des jouissances de l'homme.

 

Chapadmalal

Argentine, terre d’accueil des rescapés des génocides, des massacres et de la  famine en Europe. Sur la côte atlantique, se trouve Chapadmalal. Cette terre appartenait au chef indien  de la tribu Tehuelche. Le nom de Chapadmalal fut donné à ces terres par les indigènes car dans ce lieu se croisent et se rencontrent divers courants de vents.

Simon était un immigré parmi tous ceux qui ont trouvé accueil sur ces terres australes. Il  voulait fêter ses 91 ans et demanda à toute sa famille éparpillée dans le monde de venir le rejoindre à Chapadmalal. Ils étaient venus de partout : de San Francisco, d’Athènes, de Londres, de Berlin, du Kosovo, du Rwanda. Enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, tous avaient répondu à l’appel. Sa famille était devenue si vaste qu’il avait du mal à le croire. Des mariages mixtes avaient réussi une alchimie étonnante, de teintes de peaux diverses, des langues différentes et tous étaient polyglottes.

Pour fêter l’anniversaire de Simon, ils se réunirent dans un grand hôtel-restaurant au bord de la plage. Les uns faisaient connaissance avec les autres, essayant de retrouver les liens de parenté que les unissaient. En cette soirée magnifique, le ciel s’était dépouillé de ses nuages pour laisser son royaume à la lune. La lune, apprêtée de ses plus belles lumières, était aussi conviée à la fête. Fière, elle regardait son reflet sur la mer et veillait sur ses convives.

Des danses et des chants de tous pays composaient le spectacle, les jeunes adolescents étaient ravis des rencontres entre cousins, cousines et amis des uns et des autres. La vie pétillait de mille petites bulles à la surface de leur peau. Cette soirée allait rester à jamais dans la mémoire de tous.

Juste avant l’aube, la grande famille décida de se promener au bord de la plage. Elle était si nombreuse qu’on aurait dit une manifestation : la vie reprenait avec force son droit à l’existence.

Une vieille femme assise sur un rocher au bord de la plage, regardait. Elle entendait de loin s’approcher un groupe qui chantait et parlait. Elle décela dans les paroles de certains chants, des paroles qu’elle connaissait : jadis elle les avait chantées. Elle entendit ensuite parler des langues différentes qu’elle aussi avait parlées. Son cœur s’emballa dans un battement incontrôlable. Tous ces gens s’approchaient, mais comment faire pour les appeler ?

Une fillette qui dansait les bras écartés comme une toupie, aperçut la vieille femme. Curieuse, elle commença à s’approcher. La femme aux cheveux blancs, aux yeux bleu gris, était vêtue comme le jour de son départ, d’une robe à carreaux dans tous les tons du gris.

La petite fille s’approcha d’elle les bras ouverts et la vieille dame fit de même. Chacune demanda à l‘autre comment elle s’appelait. Tamara et Candelaria s’embrassèrent. « Sais-tu qui je suis? Je suis ton arrière, arrière, arrière-grand-mère. Viens, ma petite, dans mes bras. »

La grande famille s’était arrêtée, à peine si elle pouvait retenir son souffle en regardant la scène. Candelaria se retourna et leur cria de venir vite : «  C’est grand-mère ! ». La famille commença à avancer vers elles tandis que la vieille dame leur faisait des appels de la main. Simon était en tête. Dès qu’il se fut approché de la vieille dame, elle lui dit : « Simon, mon fils, viens ! ». Ils avaient changé, mais leurs yeux étaient restés les mêmes. L’émotion de leur rencontre faisait trembler la terre, les arbres s’étaient mis à agiter leurs feuillages en guise d’applaudissements. La vieille dame les interpella un à un : Tomas, le dernier né, Juan, viens m’embrasser, Marie, Silvia, Gigi, Johnny, Aleka, Emilia, Anita, Edgar, Luisa, Véné, Béata, Camille, Aaron, Bilha, Ephraïm, Ami, Délila, Aviel, Hadassa, Baroukh, Iris, Benaya, ……..

 

 

Juan Carlos Der Dadjadian

 

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