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Procès en appel de Ngenzi et Barahira. Jeudi 31 mai 2018. J 16

 

Audition de madame Christine MUTETERI, partie civile.

Le témoin commence sa déposition spontanée en affirmant que NGENZI a été à l’origine du génocide dans sa localité d’origine. Elle rappelle le fameux épisode des « chèvres de TITIRI » dont on a déjà parlé [1]. Et de rapporter, comme d’autres l’ont fait, les propos tenus par l’accusé : « Ne mangez pas le bétail alors que les propriétaires sont encore en vie ». Les tueries ont commencé ce jour-là dans le secteur. Le témoin raconte son départ vers l’église où le prêtre de la paroisse va les accueillir et leur fournir de la nourriture. NGENZI aurait alors empêché les réfugiés de se déplacer pour aller acheter de la nourriture, ce qui était encore possible à cette époque.

Et le témoin d’évoquer une réunion à laquelle le bourgmestre aurait invité le curé de la paroisse le 13 avril. Les choses tournent mal car ils seront accueillis par des gens armés de gourdins et de machettes. INCIMATATA et les autres doivent revenir à l’église en courant. S’en suivra une bagarre avec les réfugiés qui se défendent à leur tour en lançant des pierres. NGENZI serait alors allé chercher des militaires à Kibungo. Toute la journée, ils tireront sur la paroisse à partir de la route. Après leur départ, NGENZI serait revenu à la paroisse pour voir qui était encore en vie. Le témoin a alors reçu un coup de machette sur la tête. Le soir venu, elle a pu se traîner jusque chez Antoine BAKANE. Le lendemain, les tueurs sont venus achever les blessés qui gisaient dans l’église ou sur la cour.

Et le témoin de conclure : « Si NGENZI était reconnu coupable, il devrait nous dédommager à la mesure du mal qu’il nous a fait. »

Sur questions de madame la présidente, le témoin fait savoir qu’elle avait quatre enfants. Deux sont morts avec son mari. Elle était voisine de la mère de NGENZI et témoigne qu’elle avait de bonnes relations avec la famille. C’est elle qui a même enterré la mère de l’accusé. Les questions posées par madame la présidente permettent au témoin de donner un peu plus de précisions sur ce qu’elle a dit dans sa déclaration spontanée.

Arrivée à l’église avec sa famille, c’est INCIMATATA qui les accueille et les enregistre. NGENZI viendra et leur demandera pourquoi ils ont fui. Elle pense qu’il devait y avoir environ 1 500 personnes dans ou autour de l’église.  La nuit, les réfugiés allaient s’entasser à l’intérieur. Ils n’avaient même pas d’eau à boire, malgré la présence d’une citerne. (NDR. L’eau de la citerne n’était pas potable. C’était de l’eau de pluie récupérée.)

« NGENZI venait le soir pour nous compter mais il ne nous apportait jamais de nourriture. Nous ne survivions que grâce à la prière. Jusqu’au 13, nous pensions qu’il ne nous arriverait rien car nous étions dans une église. »

Toujours sur question de madame la présidente, le témoin racontera comment elle a vécu la journée du 13 avril. Elle signale la présence de NGENZI aux côtés des militaires. Il n’y aura que peu de rescapés dans l’église, NGENZI ayant demandé aux gens d’aller achever les blessés. Quant à elle, elle a perdu plus de cinquante personnes de sa belle-famille, ses propres enfants ayant été tués vers midi. Quant à elle, si elle est en vie, c’est que Dieu l’a épargnée pour témoigner.

Souhaite-t-elle dire quelque chose à NGENZI ? Elle ne peut pas lui pardonner. Il ne la reconnaît même pas alors que c’est elle, répète-t-elle, qui a enterré sa mère ! BARAHIRA non plus ne la connaît pas.

Maître GOLDMAN, par de courtes questions, lui fait confirmer ce qu’elle a dit, lui rappelant qu’elle s’était cachée sous le cadavre d’une femme.

L’accusation va à son tour interroger le témoin. Dans l’église, il n’y avait pas d’armes. Elle a vu NGENZI lors du tri qui a été opéré dans l’église après l’attaque des militaires. Elle précise l’endroit où elle se trouvait dans l’église. Et d’ajouter : « Lorsqu’une femme a deux enfants survivants, elle peut dire qu’elle en a beaucoup ! » Elle confirme enfin que des gens ont bien été épargnés en donnant de l’argent.

Les avocats de la défense interrogent à leur tour le témoin qui a bien vu NGENZI revenir avec les militaires. Quant à savoir si l’abbé INCIMATATA était au MRND, elle ne peut « connaître le secret des prêtres. » Si elle a refusé d’être prise en photo à la fin de son audition, c’était pour des raisons de sécurité.

Le second avocat de NGENZI s’étonne que le témoin, qui se dit très proche de la mère de son client, puisse ne pas connaitre le prénom de son mari ! (NDR. Au Rwanda, on appelle souvent quelqu’un par son nom rwandais, plus que par le prénom de baptême!) Et d’ironiser lorsque le témoin précise que cette dame était de condition modeste : « Vous ne la fréquentiez pas parce qu’elle est modeste ? » (NDR. Elle vient pourtant de dire qu’elle partageait même des repas avec elle!)

 

Audition de monsieur Samuel NDOBA, ancien policier communal, brigadier.

Le témoin commence par raconter les deux interventions qu’il a faite en compagnie de NGENZI auprès de la population, d’abord à Rubira, lors de l’épisode des chèvres de TITIRI [1].  Nouvelle intervention le lendemain pour séparer les habitants de Rubira qui avaient attaqué ceux de Rundu. Les bagarres avaient causé la mort de deux personnes. NGENZI est ensuite allé chercher RUHUMULIZA pour savoir pourquoi ils avaient frappé le conseiller GAKWAYA. Ils ont donné 30 000 francs pour que sa femme tutsi soit épargnée. Allusion ensuite aux Simba Bataliani [2] qui avaient commencé à tuer à Bisenga. IL cachera chez lui des Tutsi.

Le 13, alors qu’on tirait sur l’église, le témoin serait aller chercher des médicaments pour les réfugiés qui étaient à son domicile. De passage à la commune, NGENZI lui refuse des munitions dont il aurait besoin. Il raconte alors ce que l’on sait déjà sur l’attaque de l’église mais prend soin de dire qu’il est resté extérieur à tous ces événements. Il a mis toute son énergie à protéger les Tutsi réfugiés chez lui.

Un peu plus tard, il est parti à Murama avec une voiture de la commune. Ils vont subir une attaque au cours de laquelle deux policiers seront blessés par grenade. Conduisant les blessés à l’hôpital de Kibungo, il rencontre NGENZI et lui raconte ce qui s’est passé. Il rentrera chez lui jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi [3].

Sur questions de madame la présidente, le témoin dit qu’il n’avait pas eu de problème avec les deux accusés avant le génocide. Il est amené à préciser sa fonction en tant que brigadier : il devait diriger les policiers communaux en suivant les instructions du bourgmestre. Ces derniers pouvaient arrêter des gens mais ne pas les mettre en prison. Seul le bourgmestre pouvait le décider. Il précise ensuite le nombre de policiers en service en 1994, ainsi que le type d’armes dont ils sont en possession. Il évoque ensuite la corruption qui pouvait régner à la commune. RWAGAFILITA [4], il l’a vu deux fois. Autour du 10 et le 13. Ce dernier était bien le chef des Interahamwe [5]. Il n’a pas entendu parler de la réunion au terrain de foot de Cyinzovu. Si BARAHIRA lui avait donné des ordres, il n’aurait pas obéi : « Je connaissais la loi ! » Pour résumer, le témoin a surtout concentré son énergie sur la protection des réfugiés qui étaient chez lui.

Les deux avocats de la LDH vont demander au témoin de donner quelques précisions. BARAHIRA aurait tué un certain Samuel BIZIMANA, accusé de viol. Cette rumeur est crédible car BARAHIRA était « taciturne, parfois énervé, toujours fâché ». Le 13, NGENZI n’était pas abattu : il parlait avec les militaires. Quant à lui, il était bien placé sous l’autorité de NGENZI. Les massacres de l’église n’ont pas pu se commettre sans l’accord du bourgmestre. A la commune, il y avait bien deux voitures : une rouge et une blanche.

Monsieur l’avocat général s’étonne que le témoin ait pu calmer les Simba Bataliani qui étaient venus chez lui pour tuer les Tutsi qu’il cachait. Il leur a donné à boire, leur a fait la leçon… Il connaissait certains d’entre eux qu’il avait formés. Le FPR est arrivé à Kabarondo vers le 20 avril.

La défense de NGENZI s’étonne que le témoin puisse se présenter sous un jour très favorable alors qu’il n’est pas intervenu le 13. Des policiers communaux ont bien participé aux massacres. A la question de savoir pourquoi il n’avait pas fait arrêter son sous-brigadier Manassé MUZATSINDA, il répond qu’il ne l’a pas vu tirer. (NDR. Du Centre de Santé, qui est derrière la commune, on ne voit pas l’église.) Allusions enfin à ceux qui l’avaient accusé devant les Gacaca [6].

Dernière question : « Qu’est-ce que ça fait quand on vient dire des mensonges sur vous ? » « Vous vous expliquez, répond le témoin, les gens chargés de vous juger apprécient. »

 

Audition de monsieur Jean-Baptiste GATABAZI, ex-policier communal.

Le témoin raconte la journée du 13 avril. Il rapporte à sa façon les événements qu’on connaît assez bien maintenant : présence de NGENZI à la commune le matin, visite du colonel de Kibungo, réunion convoquée par le conseiller, départ de RWAGAFILITA [4] vers Kibungo et retour avec des militaires, tirs des gendarmes à partie de la station-service, tirs sur l’église à l’aide de mortiers. Il évoque, un peu dans le désordre, d’autres actions auxquelles il a participé, dont l’accompagnement de l’abbé INCIMATATA pour aller chercher de la nourriture… Évoque l’enfouissement des victimes, les morts à l’IGA [7] où il accompagne le bourgmestre, et la mort de l’assistant bourgmestre. Puis de parler de l’épouse de KAJANAGE et d’autres malades embarqués vers Kibungo.

Madame la présidente retrace le parcours du témoin, lui fait préciser la nature de l’uniforme des policiers communaux. C’est NDOBA qui lui transmettait les instructions du bourgmestre. Il a accompagné NGENZI à Bisenga dans la voiture communale rouge. Chez NDOBA qui refuse de venir travailler car il protège les gens qui sont chez lui. Il ne sait rien des réunions du 7 au 13. Le témoin prétend avoir participé à des patrouilles autour de l’église. Il finit par reconnaître qu’il a tiré sur la population car il a reçu des ordres : « Ne restez pas là immobiles ! »

Quant à savoir pourquoi il accepte de tirer sur des gans qu’il est sensé protéger ? « On était obligé d’obéir aux militaires qui donnaient des ordres à nos chefs. RWAGAFILITA avait dû donner des ordres au bourgmestre : il y avait bien une connivence entre NGENZI et les militaires. » Il a tiré avec d’autres policiers, dont Manassé, mais n’a pas vu le bourgmestre avec une arme. Il tire lui-même avec une Kalachnikov, ce dont il n’a jamais parlé avant. Le témoin minimise le nombre de tirs qu’il a pu effectuer. « NGENZI était sur la route, positionné comme un dirigeant. Il a dit à la population de se joindre aux militaires. » Et d’ajouter : « Peut-être que NGENZI avait peur que les militaires le traitent d’espion ? » Les blessés ont bien été achevés à la machette et NGENZI n’a rien dit. Par contre, il ne sait rien sur BARAHIRA.

Sur question de la défense de NGENZI, il reconnaît qu’il s’est dénoncé aux autorités, qu’il ne connaît pas le Club de Kibungo [8]. RWAGAFILITA ? « Il était grand, fort, avec une grosse tête… »

Soudain, comme son associé a pu le faire avec un autre témoin, il demande au policier ce qu’il a dans la main, question sans aucun lien avec les questions précédentes. C’est simplement sa convocation !!!

L’audience est suspendue. Il est 22h10.

Alain GAUTHIER, président du CPCR

 

  1. Des voleurs s’étaient emparés des chèvres d’un certain TITIRI. Averti par le conseiller Cyprien, NGENZI serait venu et aurait reproché aux assaillants de tuer et manger les chèvres avant de s’occuper de leurs propriétaires. Voir également l’audition d’Oreste NSABIMANA.
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  2. Simba Bataliani : dangereux groupe armé constitué d’anciens militaires des FAR, souvent cités pour leurs exactions meurtrières dans la région de Kabarondo.
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  3. Inkotanyi : Combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990). Cf. “Glossaire“.
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  4. Le colonel RWAGAFILITA (ou RWAGAFIRITA) était chef d’état-major adjoint de la gendarmerie depuis 1979 lorsqu’en 1990 il explique au général VARRET sa vision de la question tutsi : “ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider”. Il sera mis à la retraite “d’office” en 1992 avant d’être rappelé, avec Théoneste BAGOSORA, pour “venir aider” au début du génocide. Sous le régime HABYARIMANA, il avait été décoré de la Légion d’Honneur par la France!
    Voir le glossaire pour plus de détails.
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  5. Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA. Voir FOCUS – Les Interahamwe.
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  6. Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
    Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnelles à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012.
    Cf. glossaire.
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  7. IGA : Centre communal de formation permanente.
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  8. Club de Kibungo : au départ un groupe d’entrepreneurs qui avait vocation à dynamiser le commerce, il aurait peu à peu dérivé vers des motivations ethnistes “pro-Hutu de l’Est”.
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