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Procès en appel de Ngenzi et Barahira. Mardi 5 juin 2018. J19

 

Audition de Pierre NDAZIRAMIYE, agriculteur, cité par la défense.

Le témoin souhaite parler de ce qu’il a vu le 13 avril à l’église de Kabarondo. Il est parti à l’église car une attaque le visait. Ses grands frères avaient été tués par les Simba Bataliani [1]. Un autre frère était mort sous les coups de HABIMANA, alias CYASA, à l’IGA [2]. Son nom aurait figuré sur une liste. On lui reprochait d’avoir une femme tutsi et de posséder un livre sur les Inkotanyi [3]. Son domicile sera attaqué, ses biens pillés pour un montant de 1 700 652 francs rwandais. Il s’est donc enfui le 12 vers l’église, avec femme et enfants. Il trouve là un autre grand frère, Aloys, « un Tutsi pur-sang. »

Le témoin raconte alors sa journée du 13 où l’on tue ceux qui ont une carte d’identité tutsi. Il réussira à repartir chez lui, « dans (ses) ruines », comme il dit et se cachera chez un voisin, Moïse KIMONYO, avant de partir, comme tous les autres, vers la Tanzanie. C’est à Benako qu’il retrouvera femme et enfants. Plus tard, lorsqu’il reviendra au pays, les tueurs se grouperont en association pour l’accuser. Il fera 19 ans de prison, prétendant que s’il avait été jugé par une juridiction traditionnelle et non en Gacaca [4], il aurait été acquitté.

Madame la présidente interroge le témoin sur la destruction de sa maison le 12 avril et non le 11, sur les Simba Bataliani [1]. Et de préciser que s’il est Hutu, c’est parce que ses grands-parents, en 1959, avaient changé de carte d’identité. Il n’est pas allé à la réunion sur la place du marché le 13, réunion animée par le conseiller RWASAMIRERA. Il en a simplement entendu parler. Lorsque les militaires arrivent, vers 9/10 heures, il est sur la cour de l’église. Il va participer à la bataille en lançant des pierres et des morceaux de briques. Il y avait entre 2000 et 3000 personnes dans ou autour de l’église, beaucoup d’Interahamwe [5] venus de partout et une quinzaine de militaires qui ont installé trois mitrailleuses.

Il est demandé au témoin s’il connaît les accusés et de les nommer. Le terrain de foot existait avec des buts qui y avaient été plantés [6]. Le 12 au soir il a vu NGENZI venir à la paroisse avec des policiers communaux. Par contre, il n’a pas vu BARAHIRA. Madame la présidente souligne les contradictions du témoin en lisant en particulier le PV d’audition de Jean-Pierre KIMONYO : le témoin ne veut pas reconnaître qu’il a fait partie des Hutu évacués par BARAHIRA.

Monsieur l’avocat général s’étonne que le témoin donne des heures précises : il avait une montre. Il lui demande même s’il n’a pas fait partie des attaquants, ce qui déclenche une protestation sur les bancs de la défense. L’avocat général lui fait remarquer malicieusement qu’il s’est déclaré cultivateur alors qu’il n’a pas une tenue de cultivateur ! Tout cela pour montrer que, même témoin de la défense, il a eu droit à une tenue neuve de la part du Parquet ! (NDR. Allusion au fait que maître CHOUAI, voici quelques jours, s’était étonné qu’une partie civile porte des « chaussures neuves ! »)

Maître CHOUAI, avocat de NGENZI, demande au témoin s’il a perdu des proches : il décline le nom de ses frères tués. L’avocat de faire remarquer, suite aux propos de l’avocat général, que dans ce procès il y a « une émotion, une empathie à géométrie variable. » Sur question de l’avocat, le témoin précise que le contrôle des cartes d’identité était fait pas les militaires.

Ayant terminé ses questions, l’avocat de NGENZI porte à la connaissance de la Cour qu’ils ont reçu une réponse favorable du Parquet de Kigali suite à leur demande de pouvoir se rendre au Rwanda ! « La question est de savoir si vous irez » demande l’avocat général.

Avant de poursuivre, la défense, par maître BOURGEOT, dépose une nouvelle fois des conclusions. Elles concernent le refus de passer outre de monsieur Anaclet GAHAMANYI. L’avocat général aura beau dire : « Après l’embrouille, la prestidigitation », la défense n’en démord pas.

 

Audition de Jean-Damascène RUTAGUNGIRA, partie civile.

Le nouveau témoin évoque la mort des siens : une épouse, trois enfants, sa mère, ses frères et sœurs, ses oncles et tantes paternels et leurs enfants. Il a eu d’autres enfants mais maintenant il est vieux pour les élever. Le génocide a rompu le lien social dans la mort des voisins. Les siens sont morts à Cyinzovu et à l’église. Il raconte ensuite le périple effectué par les tueurs de Cyinzovu.

Il connaît BARAHIRA et précise aussitôt qu’il était méchant. Évoquant le meurtre qu’on reproche à l’ex-bourgmestre, il précise que s’il n’a pas été puni, c’est parce qu’il était soutenu par RWAGAFILITA [7]. Par contre, le témoin est le seul à évoquer une peine de 5 ans de prison ! On lui fait remarquer que, confronté à BARAHIRA en 2013 il n’avait même pas évoqué ce meurtre. On ne lui avait posé des questions que sur le génocide.

Il y avait bien des Interahamwe [5] dans le secteur. Il y a bien eu une attaque le 8 avril, mais pas de victimes. Même s’il régnait un certain calme, il s’est rendu en famille à l’église où il pensait trouver la sécurité. Madame la présidente lui fait alors raconter sa journée du 13 à l’église, récit qui ressemble à tous ceux entendus jusqu’à ce jour [8], même si l’on peut trouver des contradictions avec ses déclarations antérieures. Il évoque les Interahamwe qui défoncent la porte de l’église et le tri qui suivra entre Hutu et Tutsi, en présence des deux accusés. BARAHIRA avait une lance et NGENZI « peut-être un pistolet. »

Le témoin apporte alors l’épisode de Joséphine MUKARUGIRA qui sera bousculée par BARAHIRA et assommée ensuite d’un coup de gourdin. On lui ôtera aussi ses vêtements. Après avoir fait agenouiller les rescapés, l’ordre sera donné de les découper.

Maître Kévin CHARRIER fait remarquer au témoin qu’il a souvent été interrogé sur BARAHIRA. Et de rappeler les paroles prêtées à NGENZI. « Il est venu nous ridiculiser lorsqu’il a dit que les hommes devaient être chez eux. » Propos qui corroborent ceux d’un autre témoin : « Les vrais hommes restent chez eux. Vous, les réfugiés, vous êtes des lâches, des chiens. » (NDR. Autre traduction possible : « Vous êtes des bons à rien. »

L’audition du témoin a été interrompue car il fallait assurer la visioconférence à l’heure dite. L’audition reprend donc après celle de Francine UWERA.

Toujours sur question de maître CHARRIER, le témoin confirme que les propos de NGENZI avaient pour but de se moquer des réfugiés mais aussi de les faire sortir pour être tués. Ce qu’il a ressenti alors ? « Nous avons compris qu’il nous avait lâchés, nous avions peur. » Quant au témoin, Pierre NDAZIRAMIYE, entendu le matin, il était bien venu comme attaquant, pas comme réfugié ? Le témoin confirme à nouveau. Il n’avait aucune raison de fuir. « Nous avons d’ailleurs appris qu’il avait tué ! Quand on a ouvert l’église, il avait une hache. Il est parti en exil avec BARAHIRA et NGENZI ! Son frère Apollinaire, par contre était un juste. Il a été tué par CYASA. »

Maître ARZALIER cherche à savoir comment sont mort les membres de la famille de Mélanie UWAMALIYA. Sa maman est morte à l’église ; elle a été dépouillée de ses vêtements.

L’avocate générale revient sur la chronologie des faits de la journée du 12 en précisant que trois témoins rapportent les mêmes faits. S’il peut parler des massacres de Cyinzovu, c’est parce qu’il observe de la colline en face.

Maître CHOUAI : « Après vous avoir entendu, les pistes sont particulièrement brouillées ». Et de souligner les déclarations contradictoires. Il lui reproche d’avoir parlé de l’IGA [2] alors qu’il n’y était pas, de n’avoir jamais parlé de NGENZI dans l’audition avec Méthode RUBAGUMYA. IL s’étonne aussi du nombre d’assaillants fourni par le témoin. (NDR. Lors des manifestations en France, alors qu’on possède des moyens de compter les personnes, on nous dit toujours : 100 000 selon les syndicats et 15 000 selon la police. Pas étonnant ?) L’avocat de dire au témoin qu’il est le seul à parler de barbelés qui entoureraient la place du marché, seul à parler de NGENZI à Cyinzovu ! « Serait-ce l’inspiration du jour ? » Lui reproche enfin de n’avoir pas parlé des rondes : madame la présidente le contredit.

Maître BOURGEOT s’étonne à son tour des propos du témoin concernant le meurtre dont on accuse son client, la mort de François NTIRUSHWAMABUKO ou encore sa présence à l’IGA.

Madame la présidente demande à BARAHIRA ce qu’il pense des déclarations du témoin. Comme on pouvait s’y attendre, c’est un menteur qui « continue à propager des mensonges. » Il fait partie des comploteurs !

 

Audition de madame Francine UWERA, partie civile, en visioconférence. Commerçante.

En 1994, elle avait 14 ans. Si elle s’est constitué partie civile, c’est parce qu’elle a perdu des proches, dont ses parents morts tous deux à l’église. Elle a perdu aussi des frères et des sœurs.

Au début, madame UWERA dit avoir passé des nuits dans la bananeraie avant de partir pour l’église, convaincue que rien ne leur arriverait. Il n’était pas facile de trouver une place car il y avait beaucoup de monde. Même des blessés arrivaient là car les massacres avaient commencé dans plusieurs secteurs. Le véhicule de la commune déposait parfois des gens.

Le 13 au matin, alors que les enfants jouaient dans la cour, une grande clameur s’est faite entendre. Tous sont rentrés dans l’église qu’ils ont fermée à clé. La peur s’est emparée de tous : « Priez car ils veulent vous exterminer. » Avec l’arrivée des militaires, le témoin pensait être sauvée : mais ce fut le contraire, ils ont commencé à tirer sur l’église : beaucoup de bruit, de poussière. Après l’attaque, « nous étions couchés parmi les cadavres, deux de mes sœurs été mortes, une autre avait les jambes coupées, les blessés gémissaient. » Ordre est donné aux survivants de sortir de l’église les mains en l’air en tenant leur carte d’identité. Les militaires ont encerclé les rescapés après les avoir fait asseoir par terre et ont commencé le tri. Propos entendus : « Vous n’avez pas de chance. Nous n’avons plus de balles, on va vous tuer avec des pierres. » Le témoin sera blessée à la tête. Ceux qui le pouvaient se sont mis à courir, sous le tir fourni des militaires qui les poursuivaient avec des chiens. Francine réussira à se cacher chez une vieille.

Madame la présidente se hasarde à demander comment on vit après un tel drame familial. Pas facile en effet. Après un passage dans un orphelinat, elle sera récupérée par une tante maternelle. Elle raconte alors les circonstances de la mort de son papa.

Elle connaît NGENZI mais c’est surtout lors des commémorations qu’elle a entendu parler de lui. Pour elle, les gens étaient amenés à l’église pour y être tués. Sur question de madame la présidente, le témoin confirme qu’elle a témoigné dans des Gacaca [4] qui concernaient un pasteur, KAYITARE, et un certain KARANGWA. Ils ont été relaxés.

A l’école, dans sa classe, elles étaient deux Tutsi. « Les autres se moquaient de nous mais pas les professeurs. Mon père, directeur d’école, avait été dégradé. Il était redevenu simple enseignant ».

Plusieurs questions seront posées par la défense sur BARAHIRA qu’elle ne connaissait pas, sur le tri fait par les Interahamwe ou le transport des Tutsi vers l’église par NGENZI.

 

Audition de Jean-Pierre NSENGIMANA, commerçant, neveu de BARAHIRA. Cité par la défense.

 

Voilà le genre de témoin dont on peut légitimement se demander ce qu’il est venu faire devant la Cour. Il n’a vraiment rien à nous apprendre. Il connaît son oncle mais ne nous dit presque rien de lui. Il a entendu parler de NGENZI ! Si, il nous révèle qu’il jouait au foot à Cyinzovu, qu’il y avait des buts mais pas de filet [6]. Comme beaucoup, il a fui en Tanzanie. Quant aux terrains de BARAHIRA, certains sont toujours là, d’autres biens auraient été saisis. Depuis les Gacaca, on ne parle plus de BARAHIRA à Kabarondo.

 

Pour clore la journée, madame la présidente lit un PV d’audition de Félix MUTABAZI, ex policier communal.

 

Alain GAUTHIER, président du CPCR

 

  1. Simba Bataliani : dangereux groupe armé constitué d’anciens militaires des FAR, souvent cités pour leurs exactions meurtrières dans la région de Kabarondo.
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  2. IGA : Centre communal de formation permanente.
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  3. Inkotanyi : Combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990). Cf. “Glossaire“.
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  4. Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
    Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnelles à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012.
    Cf. glossaire.
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  5. Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA. Voir FOCUS – Les Interahamwe.
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  6. Réunion du terrain de foot de Cyinzovu : comme d’autres témoins, Silas MUTABARUKA évoque une réunion au cours de laquelle Tito BARAHIRA aurait demandé à l’assistance « d’assurer la sécurité », c’est-à-dire « tuer les Tutsi », mais l’accusé conteste l’existence de cette réunion ainsi que celle du terrain de foot lui-même.
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  7. Le colonel RWAGAFILITA (ou RWAGAFIRITA) était chef d’état-major adjoint de la gendarmerie depuis 1979 lorsqu’en 1990 il explique au général VARRET sa vision de la question tutsi : “ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider”. Il sera mis à la retraite “d’office” en 1992 avant d’être rappelé, avec Théoneste BAGOSORA, pour “venir aider” au début du génocide. Sous le régime HABYARIMANA, il avait été décoré de la Légion d’Honneur par la France!
    Voir le glossaire pour plus de détails et le témoignage de son neveu Manassé MUZATSINDA, ex-policier communal.
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  8. Attaques du 13 avril à l’église de Kararondo : voir entre autres les auditions de l’abbé INCIMATATA, Christine MUTETERI, Marie MUKAMUNANA, Berthilde MUTEGWAMASO, Benoîte MUKAHIGIRO et Francine UWERA.
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