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Procès en appel de Ngenzi et Barahira. Vendredi 1er juin 2018. J17

 

Audition de monsieur Manassé MUZATSINDA, ex-policier communal, neveu de RWAGAFILITA [1].

Oncle du témoin, le colonel RWAGAFILITA fut l’un des activistes les plus impliqués dans les massacres autour de Kibungo dont il était originaire [1].
Le témoin commence par dire qu’il a déjà témoigné en 2016 et qu’il n’est qu’à consulter l’ordinateur pour savoir ce qu’il a dit. Madame la présidente lui redit que ce n’est pas possible.

Le 13 avril, le témoin rapporte qu’il était à la commune avec deux autres policiers. Quelques jours plus tôt, il avait conduit sa femme, Tutsi, à l’église. Le bourgmestre l’avait envoyé à Murama car des gens en provenance du parc de l’Akagera avaient perturbé la sécurité. Arrivés sur place, des Interahamwe [2] ont lancé des grenades. Deux policiers ont été blessés qui ont été conduits à l’hôpital de Kibungo. C’est là, au Camp Huye, qu’ils ont rencontré NGENZI. Ils lui ont expliqué ce qui s’était passé avant de revenir à Kabarondo. Il ne reviendra travailler que le 12 car il avait laissé un enfant à la maison.

Le 13 au matin, il est revenu tôt à la commune, souhaitant voir son épouse. Il a aperçu le véhicule d’un colonel du Camp Huye qui lui a demandé où fuyaient tous ces gens. On lui dit alors qu’ils se rendaient à une réunion sur la place du marché. S’étant trouvé nez à nez avec des Interahamwe qui les ont attaqués, ils ont couru vers l’église où ils se sont enfermés en attendant l’arrivée du bourgmestre.

Un véhicule Hilux en provenance de Kibungo et transportant des gendarmes est arrivé. Les hommes en armes ont tiré sur l’église. On pouvait se demander pourquoi ceux qui devaient assurer la sécurité avaient tiré sur ceux qu’ils devaient protéger.

Vers 9/10 heures, comme l’avait annoncé le bourgmestre, des militaires, sous le commandement du lieutenant MUGABAHIGIRA, sont arrivés et ont tiré sur les gens qui se trouvaient dans la cour de l’église. « Nous avons été stupéfaits » ajoute le témoin. Ils ont installé un mortier et ont procédé à des tirs d’obus.

A la question de savoir si le bourgmestre était là, le témoin précise qu’il était chez lui car il leur avait annoncé la venue des militaires qui allaient faire leur travail. Ils seraient allés le chercher car la population ne voulait pas leur obéir. Finalement, les Interahamwe sont entrés dans l’église pour tuer les réfugiés.

Le témoin dit alors qu’il a reconnu ses torts et plaidé coupable : il a été mis en prison en 1996. « Quand j’y pense, ajoute-t-il, je trouve que nous avons été co-auteurs sans qu’on le décide nous-mêmes. Ça nous a fait de la peine. » Condamné à 14 ans de prison, il n’en fera que 7. De préciser que tout ce qui s’est passé s’est fait en présence de l’autorité. Et de conclure en disant que NGENZI devrait expliquer son comportement, les choses s’étant déroulées en plein jour.

Va suivre une série de questions qui vont permettre de mieux cerner le personnage : neveu de RWAGAFILITA, il ne l’a pas vu depuis son séjour à Gisenyi. Il ne l’a même pas revu à Kabarondo. N’a jamais vu son oncle avec NGENZI. Son chef était bien le bourgmestre dont il recevait les instructions par NDOBA. Il n’était armé que pendant son service et pendant la guerre, il y avait bien des Kalachnikov dans le local des armes. Ayant été militaire, il savait évidemment s’en servir.  De préciser que l’incident de Murama s’est déroulé le 11 avril [3]. Il n’a jamais été au courant des réunions qui étaient organisées à Kabarondo. Il reconnaît avoir conduit sa femme au Centre de Santé après l’église.

Interrogé par madame la présidente qui cherche à savoir comment la sécurité était assurée, le témoin tourne autour du pot, répond à côté de la question. Elle veut savoir si le témoin confirme les propos qu’il a tenus devant les gendarmes français : « Je pense que NGENZI savait que les militaires allaient arriver ». Il confirme les propos du bourgmestre : « Il y a les militaires qui vont arriver, il ne faut pas s’y opposer ! ». Il confirme. D’ailleurs NDOBA était là aussi. Le témoin avait bien compris que de mauvaises choses allaient arriver.

Il reconnaît ensuite avoir tiré une balle à partir de la route. Comprenant qu’on lui avait fait faire une erreur, il a rendu son arme. Pourquoi les militaires sont allés chercher NGENZI ? Pour que les gens le voient et qu’ils se décident ainsi à attaquer et à entrer dans l’église. Ce qu’ils ont fait. Personnellement il n’a pas vu BARAHIRA, mais d’autres l’ont vu.

Le témoin reconnaît avoir été présent lors de l’enfouissement des corps. Si GATABAZI l’a accusé d’avoir demandé à ses collègues de tirer, c’est tout simplement parce qu’il lui en voulait de l’avoir dénoncé en Gacaca [4]. Toujours concernant l’enfouissement des cadavres, NGENZI aurait dit que « celui qui refusera de de jeter les corps dans la fosse sera tué ! » Le témoin s’est rendu à Rubira chercher des fossoyeurs.

Maître MARTINE, avocat de la LDH va poser une série de questions courtes qui permettent au témoin de mettre en cause l’accusé.

Maître LAVAL, avocat du CPCR, intervient à son tour, sur la condamnation qu’il a eue en Gacaca. Le témoin rapporte : « J’ai présenté mes excuses. L’État nous a fait commettre des actes répréhensibles. Nous avons demandé pardon à nos victimes. Dieu nous a pardonnés. »

L’avocat du CPCR rappelle ses déclarations. Le 13 avril, il aurait tiré sur une personne considérée comme un démon, sorte de revenant, et pour la mort duquel il aurait été condamné ! Il a avoué et a demandé pardon à toute la population !

Maître PADONOU de la FIDH veut savoir si NGENZI avait connaissance de l’arrivée des militaires. Le témoin confirme. Par contre, il ne sait pas si le bourgmestre a averti le curé de la paroisse. Mais il n’a pas averti les réfugiés.

Sur question de madame l’avocate générale, le témoin précise qu’entre le 11 et le 13, il est resté chez lui car on avait commencé à tuer dans son secteur. Quant à savoir si la maison de NGENZI était protégée, le témoin répond par la négative, ce qui contredit ce qu’il avait déclaré (cf. l’audition de Donatien MUNYANEZA dont on demande la lecture.)

Monsieur l’avocat général cherche à y voir plus clair dans l’emploi du temps du témoin. Il s’étonne qu’on puisse l’envoyer à Murama alors qu’on organise des réunions sur la sécurité. Et de demander des explications sur sa rencontre de NGENZI au Camp Huye de Kibungo. Le 13, les militaires sont bien allés chercher NGENZI, mais il n’était pas menacé. Quelques précisions sont souhaitées concernant l’arrivée du FPR.

Un avocat de la défense pose alors une série de questions sur la fuite du témoin à Benako où il a retrouvé NGENZI, sur les voitures de la commune. Le témoin redit qu’avant 1994 NGENZI était un bon bourgmestre. Il voudrait bien lui faire dire que « NGENZI a eu peur, comme tout le monde ! » Le témoin ne peut confirmer.

 

Lecture sera faite ensuite de la déclaration de Donatien MUNYANEZA, autre policier communal, comme madame l’avocate générale l’avait demandé.

 

Audition de monsieur Léopold GAHONGAYIRE, partie civile.

Le témoin commence par évoquer l’existence d’une lettre de HABYAKARE qui disait en substance : « Pourquoi vous épargnez toujours les familles de Gacumbitsi alors qu’ailleurs on a déjà commencé à tuer ? » Cette lettre aurait fait peur à son père et ils sont partis chez BARAHIRA pour lui demander clémence et pour que rien ne leur arrive.

Madame la présidente s’étonne qu’à aucun moment de l’instruction il n’ait évoqué l’existence de cette lettre. Ce qui n’amène aucune réponse. Il a connu BARAHIRA. Quant à la réunion qui se serait tenue, elle aurait eu pour but de décider de ramener les Hutu de l’église.

Madame la présidente fait dire au témoin qu’il est Hutu. Pourquoi donc se réfugier à l’église ? En réalité, nous apprendrons qu’il est Tutsi mais que son père avait obtenu une carte d’identité avec la mention Hutu. Après une semaine passée à l’église, ils ont donc pu en sortir. A leur retour, ils seront encerclés par des gens en armes qui leur demandent des comptes : « Pourquoi vous êtes partis alors que vous êtes Hutu ? »  Les agresseurs ont réclamé 30 000 francs, pour finir par se contenter de 5000. Il connaît aussi NGENZI. Quant aux policiers, il dit qu’ils ne les protégeaient pas.

Maître LINDON, avocate de la LICRA, pose quelques questions pour chercher à y voir un peu plus clair dans des déclarations un peu compliquées. Il confirme que BARAHIRA a bien donné l’ordre de séparer Hutu et Tutsi. Lui-même a été sauvé mais il a perdu beaucoup de membres de sa famille à l’église.

Monsieur l’avocat général « ose une question » : il veut savoir si BARAHIRA était le chef des Interahamwe [2]. Et le témoin de parler à son tour du meurtre commis par BARAHIRA et pour lequel il n’a jamais été poursuivi [5].

L’avocate de BARAHIRA veut savoir pourquoi son client les a sauvés. « Il nous considérait comme des Hutu » sera la réponse. Et l’avocate de glisser ces mots : « C’est plus facile aujourd’hui de dire qu’on est Tutsi ! »

L’avocat de NGENZI, toujours soucieux de diminuer la responsabilité de son client, fait redire au témoin que la réunion sur la place du marché a bien été convoquée par le Conseiller.

 

Audition de monsieur Eulade RWIGEMA, partie civile.

Madame la présidente pose aussitôt des questions pour essayer de gagner un peu de temps car il commence à se faire tard et il reste d’autres témoins à entendre. Le témoin s’est constitué partie civile parce que NGENZI n’a pas assuré sa sécurité et celle de sa famille : il a failli à son devoir. Et d’ajouter que ses blessures son morales pour avoir perdu sa femme, deux filles et d’autres membres de sa famille. Il avait pourtant de bonnes relations avec le bourgmestre à qui il vendait du lait. Monsieur RWIGEMA rappelle qu’il avait déjà signalé en première instance que NGENZI avait changé depuis 1990.

A partir du 7 avril, on commence par voler les troupeaux. Les employés de la commune se désolidarisent des citoyens le 8. Sa maison sera brûlée le 12. Le témoin raconte ce qu’il a vu le 13 à l’église : attaque de l’église, tirs de loin car les assaillants prétendaient que les réfugiés étaient armés. Ce qui était faux.

« Vous n’avez pas vu NGENZI, le 13, comment savez-vous qu’il a donné des ordres ? » demande madame la présidente. « Les ordres viennent d’en haut. Les autorités avaient déserté ! » Il n’a pas vu non plus BARAHIRA dont il rappelle la méchanceté : et de souligner la situation de stress dans laquelle ils se trouvaient. Il a témoigné en Gacaca [4] et a remis son témoignage au CPCR.

Maître Kévin CHARRIER, l’avocat du CPCR, pose quelques questions au témoin. Il a vu des gens attaquer sa maison mais ils avaient peur et ils n’ont pas pu reconnaître les auteurs. BARAHIRA était le chef des Interahamwe [2] à Kabarondo. Les dirigeants étaient derrière les attaques mais ils ne voulaient pas qu’on les voie.

Le 13 avril, le témoin dit que RWASAMIRERA était présent à la réunion à laquelle ils ont été convoqués sur la place du marché. Mais NGENZI aussi. Monsieur RWIGEMA accuse NGENZI de ne pas avoir empêché le génocide à Kabarondo et d’avoir organisé la réunion sur la place du marché.

Monsieur l’avocat général demande au témoin de raconter sa fuite. « J’ai couru sans savoir où j’allais. J’ai voulu retourner chez moi mais tout était détruit. Je suis descendu comme un suicidaire. Je suis arrivé chez un voisin qui m’a donné à boire et à manger mais il avait peur de me cacher. » Il se rend alors chez son ami BUGINGO à deux heures du matin. « Pourquoi tu viens me causer des ennuis ? demande son ami. Mais je te prends au risque de mourir avec toi. » Il m’a conduit chez son frère où je suis resté jusqu’à l’arrivée du FPR.

Maître CHOUAI ose alors ces quelques mots : « INCIMATATA, menteur comme vous… » Madame la présidente le reprend vertement : « Vous n’avez pas à insulter les parties civiles ! » Le ton monte et l’avocat tente de justifier l’injustifiable. Ce n’est pas la première fois qu’il se fait rappeler à l’ordre.

Maître BOURGEOT revient sur la notion d’Interahamwe. (NDR. Le témoin avait dit qu’il n’y avait pas d’Interahamwe dans sa cellule de Rurama. Or, l’avocate parle de la cellule de Kabarondo !)

 

Audition de monsieur Straton GAKWAVU, partie civile.

Le témoin évoque la mémoire de tous ceux qu’il a perdus, ce qui justifie sa décision de se porter partie civile. Le 12, il est allé chez son voisin Eulade pour qu’il lui donne un peu de lait. Il confirme que les Interahamwe se sont battus pour se partager les vaches. Le 13, il se rend à l’église vers 6 heures du matin. Là, il voit bien RWASAMIRERA avec l’abbé INCIMATATA. Le témoin raconte à son tour la réunion, l’attaque des Interahamwe, le repli à l’église puis l’arrivée des militaires. Il recevra un coup de machette sur la main. Il n’a pas vu NGENZI.

Le témoin considère que NGENZI est bien responsable de ce qui est arrivé : « Quand on a des enfants sous sa responsabilité, on doit être prêt à mourir pour eux. Il aurait dû empêcher les gens de tuer ». NGENZI a changé en 1994, on a découvert sa méchanceté. Dès 1990, il avait fait arrêter les complices du FPR ! Monsieur RWIGEMA reconnaît que Manassé MUZATSINDA a bien tiré sur eux.

Sur BARAHIRA, qu’il n’a pas vu, il rapporte ce que tout le monde a dit avant lui.

Qu’aimerait-il dire à NGENZI ? « Je lui demanderais de ne pas laisser ses enfants dans l’ignorance, qu’il leur dise la vérité ! »

Les questions de la défense ne permettront pas d’apporter de nouvelles révélations sur le rôle des accusés.

 

Audition de madame Marie MUKAMUNANA, partie civile.

L'église de Kabarondo aujourd'hui.
Vue depuis la route, l’église de Kabarondo aujourd’hui : les murs sont toujours là mais la toiture éventrée au cours des attaques du 13 avril a bien-sûr été entièrement refaite (photo: Diocèse de Kibungo).

 

Le témoin commence par dire qu’elle a rejoint l’église avec sa famille le 9 avril. Jusqu’au 13, ils ne mangent presque pas et vivent dans la peur. Seul l’abbé INCIMATATA veille sur eux. Du 9 au 12, elle voit NGENZI plusieurs fois. Elle n’a vu BARAHIRA que lorsqu’on a procédé au tri entre Hutu et Tutsi. Qui a dit qu’il fallait tuer les Tutsi ? « Tous le disaient, même NGENZI et BARAHIRA. On a fait asseoir ceux qui n’avaient pas de carte d’identité. Les militaires nous ont tiré dessus. » Pour économiser les balles, on utilise alors les machettes et les gourdins. Elle évoque alors ses nombreuses blessures et déclare que les accusés étaient armés et ont tiré.

Le témoin est alors invitée à parler de la mort des siens : ses 7 enfants, son mari, sa belle-famille. A-t-elle eu d’autres enfants après le génocide : « Je les aurais fait avec qui ? » se contente-t-elle de répondre. Ce n’est que vers 3 heures du matin qu’elle a repris connaissance. Beaucoup d’enfants pleuraient autour d’elle. Elle ne retrouvera pas le corps des siens ! Elle sera soignée à Gahini où les Inkotanyi [6] l’ont conduite.

Maître LINDON demande au témoin si on lui a demandé d’accuser quelqu’un. Elle répond par la négative. Elle a bien vu NGENZI plusieurs fois qui venait demander à l’abbé de les chasser. Le bourgmestre a d’ailleurs été très actif. Et de parler ensuite du fait que lorsqu’elle a repris connaissance, elle était quasiment nue. Les femmes des Interahamwe étaient venues les déshabiller pour ne lui laisser que sa culotte. Comment survit-elle aujourd’hui ? Elle fait travailler ses champs et elle partage la récolte. La situation de NGENZI et BARAHIRA est meilleure que la sienne. Ils ont leurs enfants !

NGENZI est invité à donner sa réaction. « Que ressentez-vous ? » demande madame la présidente. « J’exprime des regrets de ce qui s’est passé dans notre commune. C’était le mal absolu ! »

Et BARAHIRA ?  « J’éprouve un sentiment de tristesse. Mais ce dont on m’accuse est faux. Je n’étais pas là. Je lui demande de patienter, de comprendre ce qui s’est passé. Pour se réconcilier. »

 

Audition de madame Berthilde MUTEGWAMASO, partie civile.

Le témoin, invitée à donner son témoignage, donne à peu près la même version que madame MUKAMUNANA. Elle précise qu’en sortant de l’église, une balle a atteint le bébé qu’elle portait dans le dos. Son mari et ses enfants ont été tués : elle a perdu 5 enfants, son mari et des beaux-frères. Son bébé a survécu mais il est infirme. Après les massacres, ceux qui pouvaient courir ont couru. Elle-même est partie vers Rutagara où elle est restée jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi [6].

Ce qu’elle sait de BARAHIRA, elle l’a appris par son mari qui avait travaillé avec lui. Elle l’a bien vu tuer quand elle est sortie de l’église. Les deux accusés étaient là, ils se tenaient l’un à côté de l’autre, une arme à la main. Si elle a survécu, c’est grâce à Dieu. Elle est restée couchée au milieu des cadavres, considérée comme morte, et ce jusques vers 19 heures. « Les Interahamwe [2] passaient encore pour taillader les gens. »

Le témoin révèle qu’elle est Hutu et que son mari était Tutsi. Comme Marie, on l’avait déshabillée. Sur ce qui s’est passé le 14, on le lui a raconté car elle était partie se cacher dans les buissons. Elle dit une nouvelle fois qu’elle a bien vu et entendu les bourgmestres donner des ordres. Ils ont aussi prêché par l’exemple. Elle évoque ensuite sa situation actuelle, à Kabarondo.

« Comment expliquez-vous que BARAHIRA, proche de votre mari, ait pu agir ainsi ? » demande madame la présidente. « Même aujourd’hui il nous fatigue, ne fait pas d’excuses. Il nous nargue. Nous sommes affligés quand nous repartons d’ici. Il devrait reconnaître les faits ! »

« Ce que j’attends de cette audience ? La justice. Que cette Cour voie ce qu’ils méritent. » Et d’évoquer les nombreux témoins qui accablent les accusés, sa belle-sœur et ses 10 enfants tués à l’église. « On survit. La justice appréciera. »

Maître CHARRIER a trois questions à poser. « BARAHIRA a été vu avec un fusil. Est-il possible qu’il ait été vu avec une lance ? » C’est tout à fait possible.

« Est-il possible de confondre NGENZI et son conseiller de secteur ? » Impossible de les confondre.

« Avez-vous l’impression qu’il vous narguait ? Les tueurs qui reconnaissent leurs crimes, cela vous permet de faire votre deuil ? » « Il existe une journée au Rwanda. Il faudrait qu’ils puissent nous demander pardon » répond le témoin.

Le témoin répond ensuite aux questions de la défense, celle de BARAHIRA d’abord. Son mari avait des frères dont certains vivent à l’étranger. BARAHIRA  était bien présent de 7 heures à 18 heures. Elle a bien travaillé avec l’association des veuves AVEGA qui organisait des groupes de paroles.

Au tour de la défense de NGENZI de demander des précisions quant à la réunion sur la place du marché. Pour elle, elle a vu et le conseiller et le bourgmestre, même si ce n’est pas ce qu’à dit Oreste INCIMATATA qui s’est caché peut-être à partir de 15 heures. Elle n’est pas vraiment certaine de l’heure. Elle n’était pas au Centre de Santé et à l’IGA [7]. Ceux qui y étaient lui ont raconté.

 

Audience de madame Benoîte MUKAHIGIRO, partie civile.

Il se fait tard et la question se pose de savoir si on va pouvoir entendre le dernier témoin. La défense de BARAHIRA demande qu’on arrête dans l’intérêt de son client. Mais madame la présidente ne voit pas comment cela serait possible dans la mesure où les témoins repartent pour le Rwanda le lendemain. On va donc continuer l’audience, après avoir perdu 15 minutes dans les discussions.

Le témoin est originaire de Rubira, comme RWAGAFILITA [1] et NGENZI. Elle s’excuse pour la voix qui est la sienne : elle est ainsi depuis le génocide.

Le témoin revient sur les événements de Rubira : l’attaque des Abalinda [8], les chèvres de TITIRI [9], les morts ce jour-là. Elle trouve alors refuge dans le secteur de Rundu. Elle arrive à l’église le 11 : NGENZI y vient régulièrement. Elle rapporte les propos du bourgmestre : « Tous les hommes qui sont ici sont des chiens. Les vrais hommes sont chez eux. »

Elle raconte à son tour ce qui se passera à l’église le 13, sa version ne différant pas fondamentalement des autres. Elle a vu les accuser participer au tri entre Hutu et Tutsi mais ne les a pas vus tirer. C’est à l’extérieur de l’église qu’elle sera blessée par balle, éclats de grenades, pierres. Quand elle a repris connaissance, elle a vu un Interahamwe couper la gorge de quelqu’un et avoir du mal à retirer sa machette de la blessure. Elle glissait sur le sang mais a réussi à s’enfuir dans une bananeraie où elle s’est cachée jusqu’à l’arrivée du FPR.

Comme les autres témoins, elle évoque la mémoire de ceux qu’elle a perdus : 6 neveux et nièces dans l’église, 2 enfants, 5 belles-sœurs, un beau-frère. Elle n’a vu BARAHIRA à l’église que ce jour-là.

Maître CHARRIER a deux questions à poser.

« Qu’avez-vous ressenti quand NGENZI a qualifié les hommes de « chiens », ou « lâches » ? Elle a alors compris qu’elle ne pouvait plus compter sur lui, il n’y avait plus d’espoir. Il n’a rien fait pour sauver les siens, il a fait assassiner la femme et les enfants de KAJANAGE !

« NGENZI allait chercher les gens pour les conduire à l’église. En fait, c’est pour qu’ils y soient tués ? » Le témoin confirme et ajoute : « NGENZI  tué nos gens mais il a aussi tué notre culture » faisant allusion aux formules de salutations d’autrefois qu’on ne peut plus utiliser. « Dieu est le père des veuves et des orphelins. Il devra répondre devant le Seigneur. »

L’avocat général met le témoin en face de ses contradictions concernant la convocation à la réunion de la place du marché. Pour elle, c’est NGENZI qui a envoyé RWASAMIRERA. Tous eux sont venus ce jour-là à des moments différents.

Un des avocats de NGENZI met en relief les contradictions du témoin, en soulignant le fait qu’elle a apporté aujourd’hui des éléments dont elle n’avait jamais parlé avant, comme le tri des Hutu et des Tutsi.

Il est 23 heures 05. Madame la présidente suspend l’audience, à la grande satisfaction de l’ensemble des personnes qui sont encore dans la salle.

Alain GAUTHIER, président du CPCR

 

  1. Le colonel RWAGAFILITA (ou RWAGAFIRITA) était chef d’état-major adjoint de la gendarmerie depuis 1979 lorsqu’en 1990 il explique au général VARRET sa vision de la question tutsi : “ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider”. Il sera mis à la retraite “d’office” en 1992 avant d’être rappelé, avec Théoneste BAGOSORA, pour “venir aider” au début du génocide. Sous le régime HABYARIMANA, il avait été décoré de la Légion d’Honneur par la France!
    Voir le glossaire pour plus de détails.
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  2. Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA. Voir FOCUS – Les Interahamwe.
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  3. selon Samuel NDOBA, également policier municipal, ils se sont rendus à Murama car des gens perturbaient la sécurité. Ils vont alors subir une attaque au cours de laquelle plusieurs policiers seront blessés par grenade.
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  4. Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
    Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnelles à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012.
    Cf. glossaire.
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  5. Voir l’audition de M. Oreste INCIMATATA, vicaire général de Kibungo.
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  6. Inkotanyi : Combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990). Cf. “Glossaire“.
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  7. IGA : Centre communal de formation permanente.
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  8. Abarinda : dans le secteur de NGENZI, ce groupe avait repris le nom traditionnel “des gens qui savent chasser” pour l’appliquer à la traque des Tutsi.
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  9. Des voleurs s’étaient emparés des chèvres d’un certain TITIRI. Averti par le conseiller Cyprien, NGENZI serait venu et aurait reproché aux assaillants de tuer et manger les chèvres avant de s’occuper de leurs propriétaires. Voir également l’audition d’Oreste NSABIMANA.
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