Accueil / Actualités / Procès en appel de SIMBIKANGWA. Vendredi 25 novembre 2016. J21

Procès en appel de SIMBIKANGWA. Vendredi 25 novembre 2016. J21

Audition des représentants des parties civiles :

La parole sera ensuite donnée à Pascal SIMBIKANGWA.

 

Intervention de madame Laurence Dawidowicz au nom de Survie

Survie est une association de 1300 adhérents  composée de 25 groupes locaux dans de nombreuses régions de France, nos deux salariés sont financés par nos fonds propres issus des cotisations des adhérents et de dons de personnes privées. Les avocats qui nous représentent pour ce procès Me Safya AKORRI et Me Jean SIMON  ont travaillé bénévolement-pro bono- et nous les remercions de leur engagement à nos côtés et nos modestes finances leur ont permis de percevoir l’aide juridictionnelle (une aide de l’état qu’ils se partageront d’ailleurs).

Survie a été créée il y a un peu plus de 30 ans quand des  personnes se sont mobilisées un peu partout en France pour lutter contre la misère et la faim entretenue au Sud par des mécanismes de domination économique, politique, militaire et par notre indifférence. Cela faisait suite au   «Manifeste-appel contre l’extermination par la faim », signé dès son lancement par cinquante cinq Prix Nobel. Ils proposaient une réforme de l’aide publique au développement mais alors que les mêmes campagnes menées en Italie ou en Belgique amenaient les gouvernements a augmenter leurs aides, le projet de loi n’était même pas proposé au débat du parlement français et ce malgré le soutien de nombreux parlementaires…. C’est la période où les membres de Survie ont  compris que le financement de partis politiques français de premier plan se faisait au moyen de détournements de fonds provenant des dictatures d’Afrique francophone…. Cette prise de conscience a amené Survie à militer pour assainir les relations  entre la France et les pays africains.

L’association a donc évolué mais a conservé ses méthodes d’interpellation à la fois de l’opinion publique, de tout un chacun, et des responsables politiques pour obtenir des réponses institutionnelles.

Jean Carbonare au JT d'Antenne 2 le 28 janvier 1993
Jean Carbonare au JT d’Antenne 2 le 28 janvier 1993 (archive INA)

Survie a été alerté dès 1993 sur les risques de survenue du génocide contre les Tutsi du Rwanda notamment grâce à la participation de Jean CARBONARE (à l’époque président de Survie) à la mission internationale réalisée au Rwanda à la demande des associations des droits de l’Homme rwandaises et organisée par les  3 associations (FIDH, branche africaine de HRW, union africaine des droits Humains). Notre association s’est inquiétée du silence qui a suivi l’intervention de Jean CARBONARE lors du journal de 20h de A2, mais aussi ses rencontres avec la cellule africaine de l’Élysée, puis a été effaré de constater que l’exécutif français continuait  à soutenir le régime HABYARIMANA puis le régime génocidaire. À partir de cet évènement du génocide des Tutsi, notre association a changé, nous en avons fait un combat fondateur. Cela fait plus de 20 ans que nous luttons pour que de tels actes ne se reproduisent pas, que nous luttons pour la vérité et la justice, contre l’impunité et le silence.

Durant le génocide, d’avril à juillet 1994, les adhérents de Survie et leurs amis se sont mobilisés, dans les groupes locaux comme à Paris : conférences de presse, communiqués, actions concrètes comme la marche en rond qui a eu lieu aux Invalides, à Paris mais aussi dans d’autres villes. Ils tournaient en rond pendant des semaines pour dénoncer un monde qui ne tournait pas rond à être ainsi indifférent au pire.

En octobre 94 François-Xavier VERSHAWE qui succèdera à Jean CARBONARE comme président de Survie à partir de l’assemblée générale de 1995, a écrit un premier livre « complicité de génocide ? » dans lequel il citait Pascal SIMBIKANGWA. Parallèlement, la déléguée du président, Sharon COURTOUX recevait des témoignages de rescapés et de leurs familles vivant en Europe. Ils n’étaient pas nombreux ceux qui s’intéressaient au Rwanda en 94.

L’association a pris conscience de l’indifférence mais aussi de la complicité des plus hautes autorités françaises, du risque que ce génocide soit occulté, nié, et avec lui la mémoire des victimes , la culpabilité des auteurs et complices.

La lutte contre la banalisation du génocide a été introduite dans les objectifs statutaires de Survie.

Depuis 1994, le combat des militants  se poursuit sur nos heures de liberté, de sommeil, nos weekends, nos soirées. Des milliers de personnes se sont relayées, d’âge divers, de milieux sociaux variés, certains qui connaissaient le Rwanda , certains qui avaient rencontrés des rescapés, des chercheurs, mais aussi des personnes qui portaient parfois dans leur histoire personnelle le refus de l’impunité. Bref, des personnes qui se sentaient concernées par les crimes contre l’Humanité et le génocide, parce que ces crimes concernent tout être humain. Beaucoup de nos membres n’avaient pas 20 ans en 1994, ils ont décidés, tout comme moi, que ce combat étaient le leur. Et qu’il fallait agir.

Ainsi nous nous sommes alliés à d’autres associations, petites ou grosses, pour participer à la Coalition Française pour la cour Pénale internationale (CFCPI), et multiplier les pressions pour que la Cour Pénale Internationale existe, pour que la justice existe contre les bourreaux qui ont commis ou facilité des crimes contre l’humanité.

Nous avons en 2004 contribué à une  Commission d’Enquête Citoyenne sur les responsabilités de la France au Rwanda en 1994, avec de nombreux partenaires. Nous avons continué à écrire, à publier, à rencontrer les simples citoyens lors de projections débats pour partager avec eux ce que nous avions appris, mais aussi nos questions, nos indignations.

Nous avons changé les statuts de l’association pour pouvoir rester en justice. Être partie civile dans de tels procès c’est mettre la lutte contre l’impunité au cœur de notre démarche car l’impunité pour les victimes et leurs proches c’est continuer à se faire narguer par leurs bourreaux, c’est être menacé s’ils témoignent, c’est ne pas reconnaitre leurs souffrances, la mort atroce de leurs proches.

La conséquence de l’impunité pour les tueurs et pour ceux qui les ont armés, c’est un encouragement à perpétrer à nouveau le crime, à utiliser à nouveau la haine comme moyen de gouverner. Le génocide d’avril 94 a été possible car les meurtriers des tueries précédentes n’avaient pas été arrêtés, jugés, condamnés.

Comme Me FOREMAN l’a rappelé à monsieur ROBARDEY, les 400 personnes arrêtées car suspectées des massacres du Bugesera ont été relâchées sans jugement, ni jugement ni condamnation, l’impunité donc et non la justice.

Et monsieur DEGNI-SÉGUI en a témoigné « lorsqu’ils tuaient les gens étaient si surs de l’impunité qu’ils le faisaient à visage découvert ».

La France est hélas une terre d’accueil pour un grand nombre de personnes suspectées d’avoir commis ou d’avoir été complices de crime de génocide. Nous avons été partie civile lors des premiers procès en France de personnes accusées de génocide et de complicité de crime contre l’Humanité , en 2014 : procès de Pascal  SIMBIKANGWA, mais aussi en 2016 : procès des deux bourgmestres Octavien NGENZI et Tito BARAHIRA.

Notre présence à ce procès n’est ni une revanche ni une vengeance mais une étape nécessaire pour faire avancer la vérité, pour obtenir justice, pour que les enfants des victimes ne tremblent plus en entendant les sifflets comme ceux des Interhamwe [1] qui poursuivaient leurs parents, pour que les enfants des tueurs sachent que le cycle s’est arrêté là.

Peut être aussi pour l’association avons-nous besoin de savoir que nous ne nous sommes pas mobilisés en vain pour que ce génocide reste dans la conscience de nos concitoyens et que maintenant c’est un jury citoyen qui va juger.

Pas de question posée au témoin. Simplement les remerciements appuyés et louangeurs de l’avocat général, monsieur CROSSON DU CORMIER.

 

Intervention de monsieur Alain GAUTHIER, président du CPCR.

Portrait © Francine Mayran
Portrait © Francine Mayran, collection “PORTRAITS MÉMOIRES DU GÉNOCIDE DES TUTSI AU RWANDA”

Monsieur le Président, madame et monsieur de la Cour, mesdames et messieurs les jurés. C’est la troisième fois que je suis amené à me présenter en tant que partie civile devant une Cour d’assises. En première instance lors du procès de monsieur Pascal SIMBIKANGWA aux assises de Paris. Lors d’un second procès pour génocide qui s’est tenu aux assises de Paris de mai à juillet 2016 dans l’affaire de deux bourgmestres, messieurs NGENZI et BARAHIRA, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Et aujourd’hui dans le procès en appel de monsieur SIMBIKANGWA.

Comme vous avez pu le remarquer, j’ai assisté à toutes les audiences. A deux reprises toutefois, j’ai dû m’absenter, en fin de journée. Et puisque monsieur le Président a évoqué lui-même le roman Petit Pays [2] comme un livre susceptible de participer à la réconciliation des Rwandais, je puis vous faire une révélation. A deux reprises je suis allé rejoindre notre gendre, Gaël FAYE, auteur de Petit Pays, qui venait de recevoir le Goncourt des Lycéens. Ce fut un petit rayon de soleil au cours de ces cinq dernières semaines.

Si j’interviens dans ce procès pour génocide, c’est d’abord en tant que président d’une association dont vous avez déjà entendu parler pendant le procès, le CPCR, le Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda que l’accusé a souvent confondu avec l’association Ibuka.

Le CPCR a été créé en 2001, à la suite du procès dit “des quatre de Butare” aux assises de Bruxelles. Les objectifs de notre association sont doubles:

– poursuivre en justice les personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 et qui résident sur le sol français. Nous disons bien le génocide des Tutsi et non le génocide rwandais, distinguant en cela le crime de génocide qui visait les Tutsi et les crimes contre l’humanité à l’égard des opposants hutu. Cette distinction a d’ailleurs été faite clairement lors du procès NGENZI/BARAHIRA.

– aider les rescapés à se reconstruire en soutenant, quand nos finances nous le permettent, des projets de développements. Nous avons par exemple acheté une trentaine de vaches à des rescapés de Gisagara, dans le sud du Rwanda, plaignants dans le dossier Dominique NTAWUKURIRYAYO. Nous avions retrouvé ce dernier à Carcassonne où il travaillait comme responsable des migrants auprès de l’évêque du lieu. Extradé à Arusha, au TPIR, il sera jugé et condamné à 20 ans de réclusion criminelle.

Mais je suis aussi ici en tant que famille de victimes, la grande majorité des membres de la famille de mon épouse ayant été exterminée. Vous comprendrez pourquoi les propos du colonel ROBARDEY m’ont beaucoup choqué quand, se retournant vers le banc des parties civiles, il a osé affirmer qu’il était sans aucun doute celui qui, “dans cette salle, avait perdu le plus de proches.”

Si nous sommes engagés dans ce combat, ce n’est pas parce que nous aurions reçu des consignes venues du Rwanda. Pas non plus par esprit de vengeance. Notre site internet le précise, pour reprendre les mots de Simon WISENTHAL, “sans haine ni vengeance.” Encore moins pour plaire à un régime que beaucoup se plaisent à diaboliser.

Nous nous sommes engagés parce que nous ne pouvions pas supporter l’idée que des personnes, soupçonnées d’avoir participé au génocide des Tutsi du Rwanda, puissent vivre en toute impunité sur le sol français. Certains ont obtenu l’asile politique, d’autres la nationalité française…

Depuis près de 20 ans, nous consacrons notre existence, au sein du CPCR, non pas “à traquer les intellectuels hutu” comme aiment à le claironner nos adversaires, mais à faire ce que la justice de notre pays ne faisait pas. Lorsque nous apprenons la présence d’une personne soupçonnée d’avoir participé au génocide, nous partons en enquête au Rwanda à la rencontre de témoins, qu’ils soient rescapés ou tueurs. Après avoir recueilli les témoignages, mon épouse les traduit en Français et nous les confions à nos avocats qui rédigent les plaintes avant de les transmettre au pôle crimes contre l’humanité au TGI de Paris, créé depuis janvier 2012. Je voudrais à ce stade remercier nos avocats pour le travail qu’ils effectuent à nos côtés depuis plus de quinze ans. A ce jour le CPCR a déposé 22 plaintes et s’est porté partie civile dans six dossiers déjà existants.

J’ai personnellement connu le Rwanda en 1970, voici 46 ans. je m’y suis rendu dans le cadre de la Coopération, pour un séjour de deux ans, en lieu et place du service militaire. J’ai enseigné comme professeur de Français au petit séminaire de Save, à une dizaine de kilomètres de la ville de Butare. Ce séjour aurait pu être le seul si, deux ans après mon retour, je n’avais pas revu Dafroza qui avait dû quitter son pays en 1973, lors d’événements dont vous avez entendu parler au cours de ce procès. Après un court séjour au Burundi, elle avait obtenu le statut de réfugiée en Belgique.

Nous nous marions en 1977 et, jusqu’en 1994, avec nos trois enfants, nous menons la vie ordinaire de citoyens ordinaires. Mon épouse est ingénieur chimiste, je suis professeur de Français et chef d’établissement dans un collège et un Lycée professionnel de Reims où nous avons fini par nous installer, loin du Rwanda et loin de mon Ardèche natale.

A partir de 1990, nous vivrons dans l’inquiétude à cause de ce qui se passe au Rwanda. Nous craignons pour la sécurité de la famille de mon épouse et celle de nos amis et connaissances. En 1963, le papa de mon épouse avait été tué lors des massacres de Gikongoro, qualifiés de “petit génocide”, au cours duquel près de 20 000 Tutsi avaient été exterminés, leurs maisons incendiés, leurs champs et leurs troupeaux dévastés. Alors que jusques là nous nous rendions assez régulièrement au Rwanda en famille, notre séjour de 1989 sera le dernier, avant que nous n’ayons le courage de revenir en 1996.

En 1993, peu de jours après l’intervention de Jean CARBONARE au Journal télévisé d’Antenne 2, j’écris au Président de la République monsieur François MITTERRAND, avec copie au ministre des Affaires Étrangères, pour lui demander de faire tout ce qui est en son pouvoir pour calmer les ardeurs belliqueuses de son ami Juvénal HABYARIMANA, et plus encore celles de son entourage. Je recevrai deux réponses dans lesquelles il est dit que la France œuvre au rétablissement de la paix au Rwanda. Les faits ne confirmeront pas véritablement ces affirmations à la fois apaisantes et diplomatiques. En août de la même année, nous accueillons avec une immense joie la signature des accords d’Arusha.

Fin février 1994, mon épouse se rend au Rwanda pour rendre visite à sa maman qui a quitté Butare pour Kigali. Elle avait besoin de se faire soigner et elle avait été accueillie dans la famille d’une cousine, à Nyamirambo, près de la paroisse des Martyrs de l’Ouganda. Son séjour initialement prévu pour durer deux semaines sera en fait écourté, la situation dans Kigali étant devenue irrespirable: cadavres qui jonchent les trottoirs, appels à la haine des Tutsi et à la violence sur les ondes de RTLM, la Radio Télévision Libre des Mille Collines de sinistre mémoire. Elle reviendra au bout d’une semaine, sa maman lui ayant demandé de rentrer pour ses enfants et son mari. Elle a bien le sentiment qu’elles ne se reverront plus.

Le 7 avril au matin, nous apprenons l’attentat qui a coûté la vie au président HABYARIMANA et à son homologue burundais, ainsi qu’à tous ceux qui l’accompagnaient dans l’avion qui le ramenait de Dar Es Salam. Évidemment, notre inquiétude grandit. Nous apprenons que ma belle-mère et notre cousine Geneviève ont pu se réfugier à la paroisse  toute proche dont le curé est un ami Père Blanc français que j’avais connu pendant mon premier séjour au Rwanda. Canisius, notre cousin, qui avait déjà quitté la maison depuis longtemps, avait fini par trouver refuge chez les Frères Joséphites, un peu plus haut dans le quartier.

Le vendredi 8 avril au matin, de mon bureau du Collège Jeanne d’Arc, je téléphone à la paroisse de Nyamirambo. C’est un prêtre allemand, le Père Otto MAYER, qui me répond. Il me dit que le Père BLANCHARD se repose et me conseille de l’appeler dans l’après-midi. Lorsque je rappelle, Henri BLANCHARD m’apprend que la maman de Dafroza a été tuée par des militaires dans la cour même de la paroisse. Geneviève a réussi à se cacher dans le presbytère mais nous ne pouvons échanger que quelques mots: il est hors de question de la mettre en danger. Va me rester la douloureuse mission d’annoncer la nouvelle à la maison.

Apprenant le décès de sa maman, mon épouse se met à hurler au point que je dois descendre chez les voisins pour leur expliquer la situation. Notre fils Emmanuel, 11 ans, lâche ces mots laconiques: “Maman, je te vengerai.” Début juin, nous apprendrons la mort de notre cousine Geneviève lors de l’attaque de la paroisse. Notre cousin Canisius avait été fusillé trois jours plus tôt avec plus de soixante dix personnes, dont une dizaine de religieux. Ce n’est que beaucoup plus tard, quand nous retournerons au Rwanda que, devant l’absence de nombreux membres de la famille, nous réaliserons qu’ils ont été aussi exterminés. Nous ne retrouverons jamais leurs corps.

Ces trois mois du génocide, nous allons les vivre dans l’abattement, mais aussi dans l’action. Nous recevons régulièrement des appels téléphoniques et des fax de Tutsi réfugiés aux Mille Collines, à 200/300 mètres de chez monsieur SIMBIKANGWA. Nous signons des prises en charge, , des pétitions, organisons une manifestation devant la sous-préfecture de Reims et dans les rue de la ville avec un seul slogan: “Rwanda, la Honte!” J’écris des courriers à de nombreuses personnalité de tout bord, sans grand résultat.

A la fin du génocide, une amie qui avait réussi à se réfugier au Burundi nous appelle: deux enfant s d’un cousin ont été retrouvés dans un convoi de la Croix Rouge. Nous entreprenons des démarches pour les faire venir en France. Le maire de Reims intervient auprès du ministre des Affaires Étrangères. Le 14 août, nous récupérons Jean-Paul et Pauline à Roissy. Nous avons cinq enfants. Mais ayant appris que leur papa a été caché par son voisin hutu et qu’il est en vie, les deux cousins repartiront au Rwanda un an plus tard.

Début juin 2004, nous apprenons qu’une fosse commune aurait été découverte dans la cour de la paroisse de Nyamirambo. Nous partons aussitôt pour Kigali. Nous faisons procéder au creusement de la fosse, trouvons quelques corps qui ont été jetés dans une tranchée, recueillons un à un les ossements englués dans la terre, les lavons dans des bassines remplies de liquide vaisselle. A l’aide d’une brosse à dents, nous dégageons la terre des orbites et exposons les ossements au soleil pour les faire sécher. Le lendemain, nous organiserons des obsèques et transporterons les corps jusqu’au Mémorial de Gisozi où reposent aujourd’hui  les restes de près de 300 000 victimes.

Si j’ai tenu à mêler notre histoire personnelle à l’histoire du Rwanda et à celle du génocide, c’est pour que vous compreniez mieux les raisons de notre engagement et de notre présence devant cette Cour.

Mesdames et messieurs les jurés, malgré vous, depuis cinq semaines, vous voilà mêlés à notre histoire. Je voudrais vous demander pardon de vous avoir entraînés dans ces affres du génocide: sans la plainte que nous avons déposée, ce procès n’aurait pas eu lieu. Votre vie ne sera plus la même. Dans quelques jours vous aurez à prendre une décision très importante, peut-être la plus importante de votre existence. En votre âme et conscience, vous aurez à dire si monsieur SIMBIKANGWA est coupable des faits qui lui sont reprochés. Il vous aura fallu beaucoup de courage pour entrer dans ce procès. Il n’est pas facile, en quelques semaines, de tout comprendre: éloignement des faits dans le temps, dans l’espace, complexité des témoignages, difficultés liées parfois à la traduction.

Au cours de ce procès, des témoins cités par la défense n’ont pas hésité à mettre en cause notre probité, nous accusant de travailler au service du gouvernement rwandais et de son président. Dans des écrits antérieurs, ils nous ont calomniés, ont proféré parfois des mensonges éhontés [3] . Messieurs PÉAN, MUSABYIMANA, ROBARDEY ne s’en sont pas privés. J’ai été choqué aussi par certains propos de la défense.

Il nous est même arrivé de recevoir des menaces de mort, pour nous mais aussi pour nos enfants et petits enfants. Nous sommes régulièrement insultés sur les réseaux sociaux ou dans des articles de la veine de Kangura. Je voulais vous dire que nous aurions tellement aimé consacrer ces 22 années à faire autre chose de notre existence: consacrer plus de temps à nos enfants, avoir davantage d’activités de loisir ou de culture, voyager ailleurs qu’au Rwanda. Notre engagement est total, avec le soutien de près de 250 membres qui ont adhéré au CPCR.

Avant de conclure, je voudrais m’adresser à monsieur SIMBIKANGWA. Un procès d’assises est fait pour les victimes, pour leurs familles, pour réhabiliter leur mémoire. Mais il était fait aussi pour vous et vous n’avez pas saisi la seconde chance qui vous était donnée. Comme je l’ai déjà dit, nous nous sommes engagés “sans haine ni vengeance“. Depuis que j’ai l’âge de raison, j’ai toujours été sensible à l’injustice. J’ai toujours préféré un coupable en liberté qu’un innocent en prison.

Lors du procès en première instance, je vous avais lu la fin d’un poème de Victor HUGO, La Conscience. Dans ce texte, le poète revient sur le mythe de Caïn et Abel les fils d’Adam et Eve. Caïn étant jaloux de son frère, il va l’éliminer. En proie aux remords, Caïn tente de fuir avec sa famille car un œil le regarde fixement. Il construit des murailles lance des flèches aux étoiles mais l’œil est toujours là. De guerre lasse, il décide de se faire enfermer dans une tombe. Le poème se termine sur ces vers:

     On fit donc une fosse et Caïn dit “C’est bien”.

     Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.

     Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre

     Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,

     L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.

Monsieur le Président, madame et monsieur de la Cour, mesdames et messieurs les jurés, ce n’est pas nous qui rendons la justice. Nous avons allumé la mèche, les juges ont enquêté à charge et à décharge lors de commissions rogatoires au Rwanda avant de publier une Ordonnance de Mise en Accusation. C’est à vous maintenant, en votre âme et conscience, de décider si monsieur SIMBIKANGWA est coupable. Je vous remercie.

Monsieur CROSSON DU CORMIER renouvèle ses remerciements aux parties civiles pour leur travail.

Questions de maître BOURGEOT.

  1. “Vous avez dit que la défense avait tenu des des propos qui vous ont choqué”.  S’interrogeant sur les méthodes du CPCR:  “De quelle façon avez-vous appris la présence de SIMBIKANGWA?” Réponse  de monsieur GAUTHIER: “ Une jeune rescapée de passage à Mayotte nous a signalé sa présence. Personnellement, je ne le connaissais.
  2. “Vous avez appelé des gens à Kigali pour avoir des informations ? ”                              Monsieur GAUTHIER: “Oui, et je ne m’en cache pas, je serais prêts à faire des actes illégaux. Mais nous avons tout fait légalement. Comment les Israéliens ont-ils fait pour pouvoir juger Eichmann? Maître EPSTEIN ricane mais ne partage pas du tout cet avis.“Si nous n’avions pas déposé ces plaintes, on ne parlerait aujourd’hui sans doute plus du génocide des Tutsi, il n’y a qu’à voir “l’empressement” de la presse à suivre ce procès”…. “Plus d’un million de morts, ça n’intéresse personne!”
  3. Défense : “Vous êtes partiellement financé par le Rwanda?” Nous obtenons l’aide des adhérents et nous sollicitons effectivement les autorités rwandaises, quoi de plus naturel!  Ce sont des Rwandais qui sont jugés, des parties civiles sont rwandaises! Nous avons créé récemment une association au Rwanda, les Amis du CPCR, pour solliciter la société civile rwandaise
    Maître BOURGEOT : “120 000 € dont 20 000 du Rwanda… Est-ce que l’état finance aussi la défense?” Monsieur GAUTHIER: ” Je suppose que non. Mais je ne cesse de demander que la communauté internationale finance ces procès. Le TPIR a bien financé la défense des personnes jugées. Pourquoi n’en ferait-elle pas autant pour les procès qui se déroulent dans les instances nationales.”
  4. Génocide rwandais?” Maître BOURGEOT justifie l’expression car il s’agit “du génocide des Tutsi et des Hutu modérés“. Ce n’est pas du tout la position de monsieur GAUTHIER. La mort des Hutu d’opposition rentre dans la catégorie des crimes contre l’humanité.
  5. Sur les procès en Belgique, il y avait des victimes physiques?” demande l’avocate de la défense. “Il ne peut pas en être autrement, une association ne pouvant pas se porter partie civile” précise monsieur GAUTHIER.
  6. Maître EPSTEIN ne supporte pas l’idée que l’on puisse faire référence à la Shoah quand on parle du génocide des Tutsi. “Vous pensez que ça parle plus aux jurés ? Vous pensez qu’on entre plus dans l’émotion ?Le président du CPCR de répondre: “Il me semblait bien que vous étiez un adepte de l’unicité de la Shoah.C’est l’évidence, un nazi jugé ici en France, cela ferait la une des journaux. Quant à l’unicité de la Shoah? Je ne suis pas historien, je ne suis pas chercheur, je suis un simple citoyen franco-rwandais qui a été mêlé a cette histoire. Mais franchement, combien d’entre eux ne font ils pas le rapprochement entre les trois grands génocides du 20ème siècle. Il y a des rapprochements inévitables. Je vous dis, ce n’est pas ma spécialité mais il faut lire, entendre, vous entendrez dire partout que l’on retrouve les mêmes mécanismes.”
  7. Maître EPSTEIN: “Au fond ce que je vois c’est que vous vous substituez à la justice française. Vous faites la même chose pour les historiens.”

    Monsieur GAUTHIER de répondre: “Je ne vois pas où vous voulez en venir, nous n’avons qu’un seul objectif. Nous rencontrons des gens, nous leur demandons d’écrire leur déclaration et de nous la donner.

  8.  Maître EPSTEIN : “Pourquoi Valérie BEMERIKI n’écrit pas en rwandais?”

    “Parce qu’elle sait que je suis français et que je parle français. Si elle voulait parler en kinyarwanda, c’est son problème.

  9.  Maître EPSTEIN : “Peu de témoin, on a eu un mal considérable a faire venir des témoins. Pourquoi à votre avis ?

    “Est ce à moi de répondre ? Je ne sais pas.”

  10.  Maître EPSTEIN : “Des témoins, vous ne citez que PÉAN, ROBARDEY, est ce que vous pensez que la défense à le droit d’avoir des témoins ?”

    Mais bien évidemment. Rendre justice c’est entendre des témoins. C’est ça la justice. Je tiens à la justice. Je crois à la justice, pour qu’elle soit véritable il faut des avocats des deux cotés.”

  11.  Maître EPSTEIN : “Vous parlez des responsabilités françaises. C’est le procès du génocide rwandais ou réellement le procès de Pascal SIMBIKANGWA et son implication dans le génocide?3

    “Vous m’avez entendu parler des responsabilités françaises?Ça ne peut être que le procès de Pascal SIMBIKANGWA. C’est lui que l’on juge. Je ne vois pas comment il peut en être autrement.

  12.  Dernière question de maître EPSTEIN. “Le CPCR tient un blog ?

    “Non, un site internet.”répond monsieur GAUTHIER.

     “Vous rentrez chaque soir et vous donnez un nombre d’informations. Vous pensez que cela soit indépendant ? Que la façon dont vous restituez les informations c’est une façon indépendante de le faire?

    “Il est vrai que quand je peux donner un coup de griffe, je le fais, ce n’est pas par méchanceté . Je me suis rendu compte que notre site internet était extrêmement lu” précise le président du CPCR.

  13. Maître BOURGEOT ne s’était pas privée de poser la question des liens familiaux qui existent entre la famille GAUTHIER et une autorité politique. Monsieur GAUTHIER n’en est pas gêné: “Effectivement, une cousine de mon épouse a épousé quelqu’un qui est devenu par la suite Chef d’État major de l’armée puis ministre de la Défense. Quel intérêt dans ce procès?
  14. Dernière question de maître EPSTEIN: ” Vous citez Victor Hugo, vous savez ce qu’Oscar Wilde dit sur l’émotion ? “L’émotion nous égare : c’est son principal mérite.” Réponse d’Alain GAUTHIER: “Je ne me sens pas concerné“.

 

 

Témoignage de Dafroza GAUTHIER

Portrait © Francine Mayran
Portrait © Francine Mayran, collection “PORTRAITS MÉMOIRES DU GÉNOCIDE DES TUTSI AU RWANDA”

Je suis née au Rwanda, le 04/08/54 à Astrida, devenue Butare, après l’indépendance. Je suis ingénieur chimiste. Je suis née dans une famille de pasteurs tutsi, mes parents habitaient à ce moment-là dans l’ex-préfecture de GIKONGORO, située dans le Sud-ouest du Rwanda. Une partie du berceau familial de mon père habitait la région de Nyaruguru. Nous y étions bien, une enfance sans histoire particulière, avec de grandes familles qui habitaient les unes non loin des autres, beaucoup de tantes et oncles, beaucoup de cousins et cousines,… des années d’enfance et d’insouciance… des années de bonheur…

« Plus le temps passe, moins on oublie » (Boubacar Boris Diop) Murambi ou le livre des ossements.

Aussi loin que remontent mes souvenirs de petite fille, deux événements restent imprimés dans ma mémoire :

Je me souviens de cet instant où mon père vient annoncer à la maison la mort du roi Mutara III Rudahigwa, je devais avoir autour de 5 ans. Je vois les grandes personnes bouleversées et ma mère qui s’essuie les yeux… mais ce n’est que plus tard que je comprendrai la portée de cet événement…

Un deuxième événement, plus proche de nos familles, et qui doit se situer vers fin 1960, fut l’assassinat de mon instituteur de l’école primaire, à coups de hache, décapité, (on apprendra cela plus tard) : il s’appelait Ludoviko, en français Louis. Il était très aimé sur notre colline. Un voisin est venu souffler quelque chose à l’oreille de ma mère. Je la vois paniquée, catastrophée, déstabilisée, et cachant ses larmes…

Depuis cet assassinat, un premier regroupement familial avec les familles tutsi les plus proches dont celle de mon cousin Ruhingubugi va avoir lieu. La peur était perceptible, le monde semblait s’être arrêté ! En début de soirée, deux employés de chez ma tante paternelle sont arrivés. Je vois encore ma mère ramasser quelques petites affaires et les mettre dans de grosses malles. Je comprends avec mes yeux d’enfant que la situation n’est pas normale. Pendant la nuit, nous sommes partis à pied chez mon oncle, le mari de ma tante à environ 4 ou 5 km, avec tous les occupants de la maison. Un deuxième regroupement familial venait de commencer.

Dès le lendemain, notre maison, et celles des familles voisines tutsi furent pillées et brûlées. Nous avons tout perdu ! Je n’y suis jamais retournée jusqu’à ce jour… !

Et c’est en ces années-là, de 1959 à 1962, que nos familles tutsi de la région vont fuir en masse et se réfugier au Burundi, nous habitions à peine à 20km de la frontière.

L’année 1963 fut une année meurtrière et sanguinaire dans notre région de Gikongoro. Au moins 20 000 morts. André RUSSEL, philosophe, parle du « petit génocide de Gikongoro », dans le journal Le Monde daté du 6 février 1964 :

« Le massacre d’hommes le plus horrible et le plus systématique auquel il a été donné d’assister depuis l’extermination des Juifs par les nazis ».

A 9 ans, je dois la vie sauve à l’église de Kibeho où nous avons trouvé refuge avec ma mère, ma famille proche et d’autres Tutsi de notre région. Les miliciens ne massacraient pas dans les églises à l’époque, ce qui ne fut pas le cas en 1994 où ce tabou a volé en éclat et où les églises sont devenues des lieux de massacre de masse, des lieux d’exécution partout dans le pays… !

Suite à ce massacre de la région de Gikongoro, beaucoup de rescapés de nos familles ont été déplacés dans la région du Bugesera, au sud-est de Kigali. C’était à l’époque une région habitée de bêtes sauvages, une région inhospitalière, sans eau potable, une région où sévissait la mouche tsé-tsé. Des familles entières ont été décimées sans possibilité de soins. Il a été question du Bugesera dans cette Cour d’assise à propos du massacre de 1992.

Les Tutsi, contraints à l’exil en 1963, ayant survécu à la mouche tsé-tsé, ayant survécu aux massacres de 1992, vont périr en masse en 1994. Il n’y a presque pas eu de survivants dans la région du Bugesera. Le génocide les a emportés en masse…

Nous avons été réfugiés à l’intérieur de notre propre pays. Je suis allée en pension très jeune, de la 3ème à la 6ème primaire, chez les religieuses, avec d’autres enfants tutsi dont ma cousine Emma. Nos parents nous avaient mis à l’abri, pensaient-ils. Nous avons appris à nous passer d’eux très tôt, trop jeunes… à nous passer de la douceur familiale. Nous avons grandi orphelins et nous nous contentions du minimum.

Nous étions des citoyens de seconde zone, nous Tutsi, avec nos cartes d’identité sur lesquelles figurait la mention « Tutsi ». Nous étions des étrangers chez nous.

Plus tard, après mes années de collège à Save, à 12 km de Butare, quand j’entre au Lycée Notre-Dame à Kigali à environ 130 km, je devais me munir d’un « laisser passer » délivré par la préfecture. Je n’étais pas la seule. Au fameux pont de la Nyabarongo, au pied du Mont Kigali, nous devions descendre du bus pour y être contrôlés et présenter nos laisser-passer, nous les Tutsi, au vue de notre faciès… Cette opération pouvait prendre des heures… Nous étions insultés, voire brutalisés parfois, humiliés, et tout cela reste gravé dans nos mémoires…

Nous avons grandi dans cette ambiance de peur et d’exclusion, avec la révolte au fond de nous… ! Enfant, notre mère nous a appris à nous taire, à nous faire petit, pas de vague : à l’école, au collège, au lycée, dans la rue, à l’église, partout, il ne fallait pas se faire remarquer, il fallait se taire, baisser les yeux,…!

J’ai eu la chance d’aller à l’école et de poursuivre une scolarité normale. Vous avez écouté le témoignage d’Ester MUJAWAYO, venue déposer devant cette cours, vous vous souvenez de son parcours scolaire, chaotique, un vrai parcours du combattant ! C’est un exemple « type » de ce que l’on subissait sans pouvoir faire grand-chose… Même avec une bourse d’étude privée, Ester n’a pas pu obtenir un passeport pour quitter le pays, car tutsi. C’était la période des quotas.

Et, c’est en ce début 1973 que j’ai quitté mon pays pour me réfugier au Burundi après la période des pogroms de cette époque. Cet épisode a été évoqué dans cette Cour d’assises. Chassés des écoles, des lycées, des universités, de la fonction publique, et autres emplois du secteur privé, les Tutsi vont de nouveau se réfugier dans les pays limitrophes et grossir les effectifs des années précédentes, ceux de nos vieilles familles d’exilés depuis 1959.

J’entends encore notre mère nous dire, en ce début février 1973, avec ma sœur, qu’il fallait partir le plus vite possible. Elle avait peur de nous voir tuées ou violées sous ses yeux, nous dira-t-elle plus tard… Ce fut une séparation très douloureuse, j’ai hésité… Je me souviens de ces moments si tristes, si déchirants… à la nuit tombée, où il fallait partir très vite, sans se retourner.

Après notre départ, notre mère fut convoquée par le bourgmestre de notre commune, un certain J.B. KAGABO, et mise au cachot communal. On lui reprochait son manque de civisme, à cause de notre fuite. Elle en sortira le bras droit en écharpe, cassé, nous dira-t-elle plus tard. Je me sentais coupable d’avoir fui, et de l’avoir abandonnée… !

Je vous épargne le récit de ce périple en pleine nuit à travers les marais de la KANYARU, le fleuve qui sépare le Rwanda et le Burundi. Une traversée interminable en deux jours, où le groupe de nos amis de Butare, nous ayant précédés, n’aura pas cette chance : ils ont été sauvagement assassinés par les passeurs, ces piroguiers qui voulaient prendre leur maigre butin… Nous avons eu de la chance, nous avons pu regagner le nord du BURUNDI, près de Kirundo, au bord de l’épuisement, mais sans trop de dégâts. Cette traversée revient souvent dans mes rêves ou mes cauchemars, nous avons vu la mort de très près. Nos corps en portent encore les stigmates.

Un camp du HCR nous attendait avec ses bâches bleues comme seul abri de fortune.

Nous n’avons pas été accueillis les bras ouverts par nos frères burundais, je m’en souviens. Une vie d’exilée est une expérience unique dont on ne sort jamais indemne. Elle conditionne le reste de votre vie !

Après quelques jours au camp de KIRUNDO, un premier tri est effectué pour rejoindre la capitale Bujumbura. Je fais partie du voyage. Je ne resterai à Bujumbura que 7 mois, pour ensuite rejoindre mon frère aîné, François, réfugié en Belgique depuis le début des années 60. J’ai pu poursuivre mes études.

Mon statut, depuis le Burundi, est celui de réfugiée politique avec un titre de voyage du Haut-Commissariat aux Réfugiés et les restrictions que ce document imposait à l’époque. J’obtiendrai en 1977 la nationalité française par le mariage, à l’époque c’était assez rapide.

De 1977 à 1989 ce sont des années sans histoires, une vie de famille ordinaire avec nos trois enfants. Nous avons pu retourner au Rwanda régulièrement voir ma mère et les familles qui s’y trouvaient encore.

Notre dernier voyage, en famille, à Butare, date de l’été 1989, notre plus jeune, Sarah, avait 18mois. Au cours de cet été 89, nous avons profité de ces vacances à Butare pour visiter nos familles réfugiées au Burundi. Je me souviens encore de cet incident où lorsqu’on arrive à la Kanyaru, au poste frontière avec le BURUNDI, la police des frontières va nous arrêter. Elle va laisser passer tous les véhicules, sauf le nôtre. Ils nous ont fait attendre une journée entière, avec nos jeunes enfants ! Nous avions des papiers en règle, des passeports en règle, tout était administrativement en ordre, mais ils vont trouver le moyen de nous humilier, une fois de plus, nous faire attendre sur le bas-côté, sans explication : j’étais révoltée ! Cela me rappelait mes années lycée au pont de la Nyabarondo, sauf que je n’étais plus seule, nos enfants subissaient sans rien comprendre !

Des anecdotes de cette nature sont inépuisables, sous la première et sous la seconde république !

La guerre éclata en octobre 90 et nous ne pouvions plus visiter ma mère.

Le 1er octobre 90 le FPR attaque par le nord du pays. Les nouvelles du pays nous arrivaient des différentes sources, notamment par les rapports des ONG. Certains ont été évoqués par les témoins au cours de ce procès. Mon frère suivait de très près l’évolution politique du pays via le front. Il avait aussi beaucoup d’amis militants des droits de l’homme sur place, entre autre Fidèle KANYABUGOYI et Ignace RUHATANA, ses amis, membres fondateurs de l’association KANYARWANDA dont les noms ont été évoqués devant cette Cour d’assises. Ils seront tous les deux sauvagement tués en 1994 avec la quasi-totalité des membres de l’association KANYARWANDA.

En cette fin février 1994, je pars seule au Rwanda voir ma mère qui se reposait en famille à Kigali chez Geneviève et Canisius, mes cousins. Ils habitaient Nyamirambo, près de la paroisse St-André. Mes cousins avaient une pharmacie. Canisius, et Geneviève, sa femme, avaient fui comme moi en 1973. Nous étions au Burundi ensemble. Ils avaient ensuite quitté le Burundi pour regagner le Zaïre à la recherche de meilleures conditions de vie. Ils reviendront ensuite au Rwanda dans les années 80 lorsque Habyarimana a incité les réfugiés tutsi à revenir pour reconstruire le pays. Certains de nos amis et membres de notre famille sont rentrés d’exil à ce moment-là, et ils n’échapperont pas au génocide de 1994. Les survivants de cette époque se comptent sur les doigts d’une main.

Je me rends donc au pays, en cette fin février 94, ce fut « un voyage au bout de la nuit » ! J’arrive à Kigali le jour du meeting du MDR qui avait lieu au stade de Nyamirambo, sur les hauteurs de notre quartier, sous le Mont Kigali. A la sortie du stade, c’était des bagarres entre miliciens, mais on s’en prenait surtout aux Tutsi, les bouc-émissaires de toujours ! Des Tutsi étaient tabassés dans la rue et étaient poussés dans le caniveau par cette meute d’excités, sur le boulevard. Nous regardions par la fenêtre et ma cousine Geneviève appelait la Croix Rouge pour ramasser les blessés ou les agonisants ! On voyait les véhicules de la Croix-Rouge venir, s’arrêter sur le bas-côté et attendre que les miliciens terminent leur sale besogne. Une fois les miliciens partis, la Croix- Rouge ramassait les victimes !

C’est une période où la RTLM était à l’œuvre, elle diffusait nuit et toujours ses messages de haine, d’horreur et d’appel aux meurtres en citant des listes de Tutsi à tuer ainsi que leur quartier de résidence. Dans la foulée, la RTLM annonçait que le travail avait été bien exécuté mais que les tombes étaient encore vides.

A Kigali, durant cette période, des Tutsi étaient attaqués à leur domicile, et étaient tués, sans aucun autre motif si ce n’est être des Inyenzi, des complices du FPR !

Dans la nuit du 21 février 1994, le ministre des travaux publics, GATABAZI Félicien, secrétaire exécutif du parti PSD, est assassiné. Il était originaire de Butare. On a évoqué cet assassinat dans cette Cour d’assises. En représailles, les partisans de GATABAZI ont assassiné BUCYANA, le leader de la CDR, le parti extrémiste. Il a été assassiné près de Butare, à Mbazi exactement, alors qu’il partait à Cyangugu d’où il était originaire. Très rapidement, certains quartiers de Kigali étaient quadrillés et attaqués. Je pense au quartier de Gikondo où habitait BUCYANA et nos familles, comme celle de ma tante Pascasia et ses enfants et petits-enfants. Ils ont subi des représailles, ainsi que les autres Tutsi du même quartier. Leurs maisons ont été attaquées. Michel, le fils de ma tante, a téléphoné à Philippe, son beau- frère français, le mari de Pauline et petite sœur de Michel. Ils habitaient Kiyovu, rue Mikeno, en bas de la rue de l’Akagera,  près de l’ambassade du Canada.  Philippe est allé voir les Casques Bleus belges à Kacyiru pour chercher du secours. Et, en début de soirée, il s’est fait accompagner par les soldats des Nations Unies dans leur véhicule  pour aller secourir la famille et leurs voisins en dangers de mort.

Sur la route vers Gikondo, il y avait déjà des cadavres. Cette semaine fut particulièrement meurtrière à Kigali alors qu’ailleurs dans le pays régnait un calme relatif… Ma famille a eu la vie sauve cette semaine- là !  Ils sont restés quelques jours à Kiyovu avant de regagner leur domicile.

Les Interahamwe de Gikondo étaient connus pour être des plus extrémistes, réputés aussi pour leur cruauté. En ce mois de février et mars, et dans la ville de Kigali, des Tutsi ont fui dans les églises, et dans d’autres lieux qu’ils croyaient sûrs, comme au Centre Christus, le couvent des jésuites. Beaucoup de nos familles et amis y ont trouvé refuge : ils y passeront quelques jours avant de regagner leur domicile.

J’évoque cette période avec beaucoup de tristesse. J’aurais aimé faire exfiltrer ma famille, certains d’entre eux, ceux que je savais être les plus exposés, comme mon cousin Canisius, pour qu’ils puissent quitter Kigali mais il était déjà trop tard ! Moi, comme d’autres, nous avons échoué… Kigali était bouclée par toutes les sorties, on ne passait plus quand on était Tutsi! La tension était à son maximum !

Nous ne sortions pas de la maison, cette semaine-là, sauf une fois pour aller au petit marché de Nyamirambo, tout prêt de la maison, avec Geneviève, pour un petit ravitaillement. Mon cousin dormait à l’extérieur et rentrait au petit matin…. Des cris, des hurlements, des sifflets, des attaques à la grenade des Interahamwe dans le quartier rythmaient ces journées sans fin… !

Nous avions peur et tous les jours on subissait la provocation des miliciens qui faisaient brûler de gros pneus à longueur de journée devant la pharmacie, et qui envoyaient des cailloux sur le toit à longueur de journée et parfois la nuit…

Je me souviendrai toujours des conseils trop naïfs de Geneviève qui me disait de ne porter que des pantalons, car, on ne sait jamais ! Elle et les autres femmes portaient des caleçons longs sous leur pagne ! Comme si cela pouvait éloigner les violeurs… !

L’insécurité était totale dans le quartier de St-André et ailleurs dans Kigali. Nyamirambo était réputé pour être habité par beaucoup de Tutsi. Ma mère était très inquiète, et elle me dira qu’il faut partir le plus vite possible, comme en 1973… « Cette fois-ci, tu as ton mari et des enfants, il ne faut pas que la mort te trouve ici et que l’on périsse tous en même temps » ! Elle ne se faisait plus d’illusion ! Par l’aide d’un ami, j’ai pu avancer ma date de retour… !

Moi, j’ai pu sauver ma peau, mais pas eux !

Le retour en France en ce mois de mars 1994 fut très dur, avec ce sentiment de culpabilité qui ne vous quitte jamais… Je me sentais coupable et lâche, coupable de les avoir laissés, coupable de les avoir abandonnés dans ces moments critiques…! Nous prendrons des nouvelles régulièrement par l’intermédiaire d’un ami. Au vu de l’insécurité grandissante, ma famille a fini par se réfugier au presbytère de la paroisse St-André, en face, pendant la semaine qui a suivi mon retour.

Alain, se met à alerter de nouveau : il écrit à François MITTERRAND, mais c’est un cri dans le désert ! Il ne sera pas entendu à l’image de l’appel de Jean CARBONARE sur le plateau d’Antenne 2 !

Le 6 Avril 1994, je ne me souviens plus exactement de cette soirée en famille. Je me souviens surtout de la matinée du 7 avril, très tôt, le matin, où Alain qui écoutait RFI m’a annoncé la chute de l’avion et la mort du président Habyarimana. Dans la foulée, je téléphone à mon frère à Bruxelles pour avoir des nouvelles fraîches, je prends ma douche et me prépare pour aller au travail. Mais avant même de quitter la maison, je reçois un coup de fil d’une compatriote journaliste, Madeleine, qui m’annonce l’attaque du couvent des Jésuites à Remera, un quartier de Kigali, près de l’aéroport, où nous avions des amis, de la famille et des connaissances. Elle m’annonce l’attaque du domicile de la famille de Cyprien RUGAMBA, un historien, une figure de la culture traditionnelle rwandaise.

Mon frère m’apprend également le sort incertain des personnalités de l’opposition dont celui de Madame UWILINGIYIMANA Agathe, Premier ministre. Avec le voyage que je venais de faire, j’ai compris que la machine était cette-fois ci en marche !

Au matin du 7 avril, peu avant 6 heures, nous apprendrons que des militaires ont investi la maison à Nyamirambo. La pharmacie est pillée et tous les occupants sont priés de sortir, les mains en l’air, dans la cour intérieure de la maison. Ils devaient être autour d’une douzaine avec les amis et visiteurs qui n’avaient pas pu repartir chez eux au vu de la situation. Ils vont réussir en ce matin du 7 avril à rejoindre l’église Charles LWANGA, de l’autre côté du boulevard, moyennant une somme d’argent. D’autres Tutsi du quartier les rejoindront. Ils passeront cette première journée du 7 avril ainsi que la nuit dans l’église.

Le 08 Avril, dans la matinée, peu avant 10 heures, des miliciens accompagnés de militaires attaquent l’église. Ils demandent aux réfugiés de sortir. Des coups de feu sont tirés, des grenades explosent, des corps tombent et jonchent le sol de l’église, tandis que d’autres réfugiés tentent de s’enfuir.

Ma mère, Suzana MUKAMUSONI, âgée de 70 ans, est assassinée de deux balles dans le dos devant l’église. Notre voisine, Tatiana, tombera à ses côtés avec son petit-fils de deux ans qu’elle portait dans le dos. Les trois sont mortellement touchés, ils ne sont pas les seuls, d’autres victimes sont allongées dans la cour de l’église, tuées ou grièvement blessées, comme Gilberte, la femme d’un cousin, plus connue dans la famille sous le surnom de Mama Gentille, elle sera évacuée par la croix rouge sur Kabgayi.

Nous apprendrons que grâce à une pluie abondante qui s’est mise à tomber, les miliciens et les militaires se sont éloignés pour se mettre à l’abri. Pendant ce temps-là, les survivants de l’église parviendront à atteindre le presbytère et à s’y réfugier. Ce jour- là, mes deux cousins en font partie.

C’est en fin de journée du 8 avril que j’apprendrai la mort de ma mère. Alain a pu avoir au téléphone un des prêtres de la paroisse, le père Otto MAYER, qui lui demande de rappeler en fin de journée. C’est le curé de la paroisse, le Père Henry BLANCHARD, qui lui apprendra l’assassinat de maman. Mon corps m’abandonne en apprenant la nouvelle : je ne me souviens plus de la suite de cette soirée du 8 avril.

Des 14 occupants de la maison de Nyamirambo de ce 7 avril, seule mama Gentille survivra à l’attaque du 8 avril avec des blessures par balle. Mon cousin Canisius KAGAMBAGE sera fusillé au couvent des frères Joséphites, à 200 m environ de la paroisse,  le 6 juin 1994 chez qui il était parvenu à se cacher avec environ 90 autres Tutsi.

Nous avons retrouvé sa dépouille lorsque la fosse commune de chez les Frères a été ouverte, grâce à sa carte d’identité dans la poche de son pantalon. Quant à ma cousine Geneviève, elle sera tuée le 10 juin, à quatre jours d’intervalle, avec la centaine de réfugiés de la paroisse St-André, parmi eux, on compte beaucoup enfants !

Elle sera jetée dans une fosse commune d’un quartier de Nyamirambo, avec d’autres victimes. Ils ont été jetés vivants pour beaucoup d’entre eux. Les miliciens y ont mis des pneus et les ont brûlés avec de l’essence. Et lorsque la fosse a été ouverte en 2004, on n’a pas trouvé de corps, juste des bouts de rotules et quelques mâchoires ! Nous avons même été privés de leurs dépouilles. Difficile d’entamer un travail de deuil !

Nos familles de Kigali ont été décimées. Je vous parlais de la famille de ma tante Pascasia, à Gikondo. Ils ont été attaqués très tôt le matin du 7 avril, ce fut un carnage :

Ont été assassinés à Gikondo :

Sa fille, ma cousine Christiane MUKARUGWIZA et ses 5 garçons :
MUGANZA Patrick Emery 23 ans
MUGANZA Alfonse 22 ans
MUGANZA Emmanuel 21ans
MUGANZA Louis Philippe 19ans
MUGANZABenjamin 17 ans.

Ont été assassinés :

Son  frère Michel  KABAKA et sa femme KABAGWIRA Gertrude

Ont été assassinés :

Son autre frère Pierre MURINDAHABI et sa femme Annonciata
et leurs 3 filles :
Josée : 10 ans
Christiane : 9 ans
Nicole qui n’avait que 2 mois, née en février 94

A été assassinée :

L’autre sœur Joséphine MURORUNKWERE, à Nyamirambo ,
elle habitait près de chez Geneviève, assassinée avec ses 3 filles :
Clémentine UMUTESI : 21 ans
Les jumelles Yvonne MUDAHOGORA et Yvette  WIHOGORA : 18 ans.

De cette famille, survivra ma tante Pascasia et le petit Yves, fils de Michel KABAKA et Gertrude qui avait 7 ans à l’époque. Ma vieille tante et le petit Yves ont eu la vie sauve car ils étaient restés à Kiyovu chez Philippe. Yves a pu être évacué le 12 avril avec Philippe pour la France. Ma tante a été abandonnée sur place et a survécu cachée dans des conditions que je n’ai pas le temps de vous raconter aujourd’hui… Après le génocide, elle a perdu complètement l’usage de la parole.  Quant à Yves, il a été adopté par sa tante Pauline, et son mari Philippe. Il a deux sœurs et cousines : Sophie et Sandra.

Ont été assassinés :

Mon autre cousine Supera, qui nous accueillait toujours car elle habitait près de l’aéroport, elle sera assassinée très tôt le matin du 07/04 chez les Jésuites où elle travaillait. Son mari, Léopold,  avait été tué par les interahamwe en 92. Son fils Richard, 20 ans, sera assassiné à Butare fin avril où il passait des vacances de Pâques en famille.

Mon cousin Gaspard, lui, sera découpé à Nyamirambo, il a eu une mort atroce, ayant agonisé pendant des heures… les Interahamwe lui ont fait une opération, parait-il,  pour voir à quoi ressemblait le cœur d’un Tutsi…

Mon autre cousin, Vianney, sera tué avec sa femme Christine à Remera, lui aussi, et leurs 5 enfants, jetés dans les latrines de la maison où ils ont agonisé pendant une semaine en appelant des secours qui ne sont jamais arrivés !

Le grand frère de Vianney, NDORI et sa femme Lucie  habitaient dans le haut Remera, ils avaient 6 enfants, deux seulement ont survécu.

Mon autre cousine Anastasia, a survécu à l’église de la Ste- Famille, non loin du « péage », avec ses deux plus jeunes enfants,  Cliff et Michèle, son mari MURIGANDE Michel et ses deux grands garçons Claude et Eric ont été tués à leur domicile.

Je pense aussi à nos familles, des oncles qui habitaient à Kanombe, près de la résidence du président HABYARIMANA.

Chez l’oncle Elias : a été assassinés sa femme et 9 enfants. Chez l’oncle NDEZE : a été assassinés sa femme et ses 3 enfants. Chez l’oncle MURARA : a été assassinés sa femme, leur fils NYARWAYA, sa femme et leurs 6 enfants. Ont été assassinés son autre fils SANANI , sa femme et leur 4 enfants. Ont été assassinés, Marie leur fille et ses 4 enfants.

Seule Florence a survécu, dans la famille, très grièvement blessée, abimée, humiliée, souillée dans son corps de femme.

Nos familles ont été tuées  ainsi que celles des autres tutsi dès la chute de l’avion présidentiel dans la soirée du 6 avril, attaquées par les GP et les interahamwe.

On ne pourra pas tous les citer, ils sont trop nombreux … !

Parmi les nombreux amis et connaissances de Kigali emportés par le génocide, je citerai quelques victimes de la barrière du péage, un lieu évoqué dans cette cours non loin du domicile de SIMBIKANGWA :

RUTABANA Pierre, sa sœur  et ses trois enfants
NTAGANIRA
KAZUNGU,  sa femme et leur bébé
GODEBERTHE et ses 5 enfants
GUMILIZA Innocent et sa fille Mignonne
SEBUSHISHI Pierre
RWIYEGURA Albert, chauffeur à Radio Rwanda
BIHEHE Frédéric

De nos familles nous n’avons enterré personne…

Je me souviendrais toujours de ce mois de juin 2004, où nous avons dû partir précipitamment, tous les deux lorsqu’une amie nous a annoncé qu’une fosse commune avait été identifiée à la paroisse St-André. D’après certains récits, ma mère pouvait se trouver dans celle-là avec ceux qui avaient été assassinés aux environs de la paroisse. Nous partons tous les deux pour Kigali sans nos enfants. L’ouverture de la fosse s’est faite en présence des familles venues de partout : et des amis proches.

C’est un rituel immuable : des ouvriers que l’on paie pour cette tâche bien particulière, celle l’ouverture des fosses communes…On vit des moments difficiles devant ces fosses du désespoir… ! Ce sont des odeurs qui ne vous quitteront plus jamais, elles restent imprimées pour toujours dans votre cerveau !

De cette fosse de la paroisse St-André, deux corps seulement ont été formellement identifiés, il s’agit d’un jeune joueur de basket de 20 ans, Emmanuel, je crois, reconnu par son frère. Son corps entier va apparaitre, en tenue de sport, maillot orange fluo, numéro 14 : il semblait dormir d’un sommeil profond, la tête enfoncée dans le sol rouge sableux de cette terre de la paroisse. L’autre corps était celui d’un jeune garçon de 7 ans, identifié par son cousin, grâce aux habits qu’il portait ce jour- là.

Pour ma part, je me contenterai d’un bout de bracelet en cuivre et d’un chapelet comme unique signe distinctif, en espérant que c’étaient ceux de ma mère. Je les ai ramenés à Reims pour les montrer à nos enfants !

Nos morts hantent toujours nos esprits, en particulier certains, les enfants surtout, emportés dans leur innocence, emportés sans rien comprendre.

Du côté de ma mère, aucun survivant retrouvé à ce jour ! Des familles entières disparues à jamais ! Des lieux méconnaissables, transformés par les nouveaux occupants, c’est l’après génocide… !

Le génocide c’est la mal absolu. Le mal dont on ne guérit jamais. Chacun essaie d’y survivre à sa manière, à sa façon, pour éviter de disparaitre à son tour !

Pour ma part, je me soigne par l’action et par cette quête de vérité et de justice ! Cette justice qui nous a manqué : on pouvait tuer le Tutsi sans être inquiété au Rwanda de 1959 à 1994. L’impunité était la règle établie. Le Tutsi n’était pas un homme, simplement un cafard, un Inyenzi, un serpent, il était malhonnête et mauvais en affaire. C’était un étranger dont il fallait se débarrasser par n’importe quel moyen, le renvoyer chez lui en Abyssinie par la rivière Nyabarongo !

En 1994, au Rwanda, les Tutsi ont été abandonnés de tous ! Nous assistions à leur mise à mort, de loin, nous, leur famille, et en direct, impuissants, démunis, anéantis… On regardait tous ces corps dépecés, décomposés dans les rues de Kigali à la télévision, et partout ailleurs dans le pays, ces corps gonflés, dénudés et charriés par nos rivières, nous étions face à l’indicible.

Les appels aux secours de ceux qui se cachaient encore quelque part nous arrivaient : je pense aux réfugiées de l’Hôtel des Mille Collines qui nous envoyaient des fax pour des prises en charge, des appels de ceux qui se cachaient quelque part. Je me souviens de cet appel de Régine, une amie, qui voulait que l’on avertisse la MINUAR de l’endroit où elle se cachait, je me souviens d’Irène qui nous a annoncé que les tueurs arrivaient à sa porte, puis le téléphone s’est  tu, et puis plus rien, son corps baignait dans son sang, à l’entrée de sa maison, lorsqu’elle a été trouvée.

Nous nous sommes mobilisés, en France, dans toute la diaspora, à travers l’Europe, à travers le monde, des pétitions étaient lancées, nous irons de manifestations en manifestations, mais nos appels au secours sont restés lettre morte ! Nous étions au-delà de la tristesse, au-delà de la colère, au-delà du chagrin, nous étions anéantis!

En 1994 au Rwanda on a fermé toutes les frontières et on a tué les Tutsi, au grand jour, pendant trois mois, du nord au sud, d’est en ouest. Les Tutsi ont été exécutés sauvagement par leurs frères de sang sous les ordres d’un état génocidaire, une énorme machine à fabriquer la mort, avec l’encadrement de la garde présidentielle et des militaires,ce fut le cas dans la ville de Kigali. C’était le seul travail, il n’y a pas eu d’autre occupation ! Leurs cadavres crevaient nos écrans.

Pascal SIMBIKANGWA n’en a pas vu, il habitait à 100 m de la barrière de chez les chinois, et il circulait librement dans Kigali…!

En 1994, au Rwanda, les Tutsi n’ont pas été enterrés, leurs corps en putréfaction ont été ramassés par des camions- bennes à ordures, et jetés dans des énormes fosses creusées pour l’occasion, vivants ou morts, jetés dans des latrines, dans des rivières, mangés ou déchiquetés par des chiens, par des rats, par des rapaces, dans toutes les rues de Kigali et ailleurs dans le pays. Les cadavres des barrières de Kiyovu ont subi le même sort.

Pour nous, Il y a désormais un avant et un après 1994.

Face à l’histoire, notre Histoire, l’Histoire du génocide des Tutsi, ma génération a une énorme responsabilité. Nous avons traversé toute cette période trouble de 1959 à 1994. Nous sommes les témoins de cette Histoire, l’Histoire du Rwanda. Nous allons la léguer aux plus jeunes, à nos enfants, petits-enfants, et aux générations d’après…

Cette histoire, nous devons l’écrire à l’endroit pour leur éviter tant de souffrances, tant de traumatismes. Cette Histoire, je la partage avec l’accusé, Mr Pascal SIMBIKANGWA, sans haine, et sans esprit de vengeance, il est accusé du pire des crimes. Il a eu la parole devant cette cour d’assise : vous l’avez écouté.

Dans cette Cour d’assises de Bobigny, l’histoire du génocide des tutsi a été partagée par la cours : et je m’en réjouis. Chacun devient désormais, à son tour, le passeur de cette histoire, le passeur de cette mémoire, la mémoire du génocide des quartiers de Kiyovu : IBUKA, souviens-toi !

Ici, dans cette Cour d’assises, nous, parties civiles, nous représentons les absents, ceux qui ne sont plus, ceux qui ne viendront pas à la barre pour réclamer justice. Nous les représentons aujourd’hui, nous avons une dette morale envers eux. Nous représentons aussi tous ces rescapés, blessés dans leur chair et dans leur âme. Ce procès leur est destiné en premier lieu, pour leur reconstruction, pour leur deuil ! Ceux qui ont eu la force de témoigner devant vous, à l’image d’Ester MUJAWAYO, rescapée de Kigali, nous a fait partager son calvaire, la mort de son mari : ce n’est pas facile de raconter, car raconter c’est revivre, revivre l’horreur, replonger dans les vieux démons qui ne vous quitte jamais, raconter c’est revivre toute cette souffrance, revivre l’innommable…

La justice contribue aujourd’hui à réhabiliter les victimes de Kigali, ceux de Kiyovu, tués dans leurs maisons, les victimes de chez Janine exécutés, battu à mort, près de chez Pascal SIMBIKANGWA. Toutes ces victimes anonymes tuées sur les barrières de Kiyovu, toutes ces familles sans aucun survivant, évoquées durant ce procès. La justice vient les réhabiliter aujourd’hui à travers ce procès, à travers ces débats, à travers ces récits. Évoquer leur mémoire, évoquer leur souvenir, c’est leur donner une sépulture digne…

« Rendre justice, c’est dire stop » ! a dit Ester MUJAWAYO ici à la barre…

La justice est un acte majeur, une pièce maîtresse, une arme contre l’oubli, une arme contre le négationnisme dont nous avons été témoins dans cette Cour d’assises. Minimiser les faits, les édulcorer, les rendre incompréhensibles, pour ensuite les nier est un objectif des fossoyeurs de la mémoire, notre Mémoire.

Soyons donc vigilants !

Des propos outranciers ont été tenu dans cette cours d’assise pour discréditer le travail des parties civiles , celui du CPCR en particulier, dont la principale activité serait celle de la « fabrique »  de faux témoignages auprès des associations de délateurs, dont «  Ibuka » ; aller dans les prisons du Rwanda pour corrompre les témoins,… !

Lorsque Simon WISENTHAL a traqué EICHMANN, criminel nazi recherché, il n’a pas utilisé que des moyens légaux et il a bien fait. Pour les victimes, ces individus doivent répondre de leurs actes devant les tribunaux. C’est un devoir citoyen, c’est un devoir de mémoire et de justice, n’ayons pas peur d’agir !

La justice est un préalable à toute réconciliation, et à toute reconstruction : la reconstruction des Êtres, la reconstruction de la société rwandaise et la reconstruction du Rwanda en tant que Nation.

« …N’oubliez pas que cela fut, non, ne l’oubliez pas… » Primo LEVI

Mes remerciements vont à la Cour.

Mes remerciements émus vont à nos avocats, Maîtres Simon FoOREMA Net  Domitille PHILIPPART qui nous accompagnent depuis toutes ces années. Je leur exprime ici toute notre reconnaissance.

Toute ma gratitude aux membres du CPCR, qui portent ce travail avec nous : sans eux, rien n’aurait été possible.
A tous nos amis qui nous portent depuis 22 ans, sans oublier ma famille et plus particulièrement les rescapés qui ont vite compris l’importance du « témoignage » dès la sortie du génocide.

Ma profonde affection à nos enfants dont l’immense générosité nous a permis de faire ce travail de « Mémoire et de Justice ». Notre manque de disponibilité a dû peser à certains moments de leur existence et ça continue. Il n’est pas facile d’avoir des parents comme nous ! Ils nous ont acceptés sans jamais nous juger, sans jamais nous rejeter, bien au contraire, ils nous ont entourés de leur soutien, de leur amour. Nous ne les remercierons jamais assez.

 

Cérémonie au jardin de la mémoire
Le Jardin de la Mémoire de Bruce Clarke à Nyanza, Kicukiro (préfecture de Kigali)

Après monsieur l’avocat général, monsieur CROSSON DU CORMIER, maitre EPSTEIN remercie Dafroza GAUTHIER pour son témoignage. Il aurait bien des questions à poser mais la décence veut qu’il garde le silence.

 

Interrogatoire de monsieur Pascal SIMBIKANGWA.

Parole est donnée à l’accusé à qui monsieur le président demande de réagir aux propos des parties civiles ou à ceux des témoins de la veille. Monsieur SIMBIKANGWA choisit d’évoquer le témoignage de monsieur HIGIRO. Pour lui, le témoin “a menti“. “C’est moi qui ai envoyé chercher HIGIRO à sa demande. Deux versions différentes qui montrent où est la vérité” ajoute l’accusé. “Ma version est la bonne. C’est moi qui avait la voiture et les militaires.” Et l’accusé de nous perdre ensuite dans les méandres de sa mémoire. Il évoque l’attaque de Ruhengeri, l’épisode des mines en 1992… Monsieur DE JORNA a beau essayer de le ramener à ses questions, Pascal SIMBIKANGWA s’entête, élève la voix. “Je crois aux grands hommes de France, je veux que vous soyez juste avec moi.” Et de s’en prendre à monsieur Christophe MFIZI et son Réseau Zéro, origine de tous ses malheurs.

“Est-ce que vous voulez que je me défende, oui ou non”, tonne-t-il lorsque, une nouvelle fois le président le rappelle à l’ordre. Il se fâche. “J’ai fait appel… j’ai eu 25 ans… c’est la peine de mort… je suis là parce que je suis en France… je suis condamné avant d’être jugé...”

Et comme une obsession, de faire de nouveau allusion à ce qu’il appelle “l’histoire de CARBONARE” et la difficulté de remettre à la Commission Internationale des Droits de l’Homme le document qu’il avait rédigé. Puis, plus loin: “Je ne suis ni HUGO ni PROUST. Je suis de la francité. Je demande à être traité de façon équitable… J’ai démontré que l’Akazu c’était la haine contre la famille HABYARIMANA…”

Il est extrêmement difficile de suivre la pensée tortueuse de l’accusé. Des soupirs, des sourires répondent à ses propos.

  1. Interahamwe : « Ceux qui travaillent ensemble », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA. Cf. “Glossaire“.
    [Retour au texte]
  2. Gaël FAYE, Petit paysGrasset, Paris (2016). Pour plus de références, voir notre page “Bibliographie“.
    [Retour au texte]
  3. A propos des calomnies de Pierre PÉAN dans ses “Noires fureurs – blancs menteurs”:
    http://survie67.free.fr/France/negationnisme/NoiresFureursBlancsMenteurs.html
    [Retour au texte]

Lire aussi

Lutte contre la négation des génocides : analyse de maître Justine MAHASELA

Lutte contre le négationnisme : un combat réaffirmé par les récentes modifications de la loi …