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Procès Simbikangwa: 28 février 2014 (partie 1).

Audition d’Isaïe Harindintwari, veilleur de nuit à Kiyovu en 1994.

Le témoin, un rescapé, commence par dresser un portrait très flatteur du prévenu, ce qui n’est pas courant depuis quatre semaines. Il le présente comme son ami: “Quand j’ai vu qu’il avait un handicap, à son arrivée dans le quartier, j’ai préféré l’aimer. Il m’a aimé aussi. Quand les militaires n’étaient pas là, j’ouvrais son portail.”

Et de continuer: “Même si nous nous rencontrons au tribunal, je veux lui dire merci.” Nous apprendrons que Pascal Simbikangwa lui aurait sauvé la vie trois fois, qu’il lui a permis de faire venir sa femme et ses enfants auprès de lui à Kiyovu et qu’il n’a joué aucun rôle dans la mort de ces derniers.” Le témoin était le “Tutsi de Simbikangwa”, il se sentait “intouchable.” Tout commence bien pour Simbikangwa.

Mais très vite Isaïe Harindintwari  va rapporter des événements que d’autres témoins ont déjà évoqués: le prévenu a donné son accord pour qu’il installe une barrière, il a livré des armes aux gens qui gardaient les barrières. Cette livraison sera suivie de nombreuses exécutions. Il avait bien appris qu’on disait du mal de son voisin, mais il n’avait pas peur de lui. Il portait une arme, montrait sa tenue et ses galons, mais c’était un bon voisin, reconnaîtra-t-il lors de la séance des questions. Et puis, il recevait les gens de la CDR (parti le plus extrémiste, NDLR), arborait le drapeau du MRND dans son salon, possédait une tenue d’Interahamwe. C’était quelqu’un de “respectable”, “avait droit de vie et de mort”, ce qui souligne sa toute puissance.

Le témoin va ensuite évoquer l’épisode du massacre dans la maison de Jeannine. Il n’était pas là mais est venu peu après. A la description du vieillard assassiné à qui on a mis le cadavre d’un chien comme oreiller, Isaïe commence à vaciller. Mais le pire est à venir. Il va alors parler de la mort de cette jeune fille Tutsi et, pendant qu’il décrit dans le détail le martyre de la jeune suppliciée, il ne peut contenir ses larmes. “Ce que j’ai vu chez Jeannine dépasse l’entendement.” Grande émotion dans la salle. Simbikangwa, lui, ne bronche pas. La jeune fille agonisera pendant 7 jours.

Simbikangwa a bien participé à une réunion à l’Hôtel Kiyovu et il a accepté de livrer des armes, des armes qui serviront à tuer des Tutsi. Et de répéter, comme pour venir au secours de son “ami”: “Il a distribué des armes pour protéger leur régime, mais moi j’étais intouchable.” “Avant l’installation des barrières, aucun Tutsi n’était mort à Kiyovu. Après, ils ont compris, le Tutsi était un homme à tuer. Des armes étaient bien entreposées chez Simbikangwa.”

A la question de savoir pourquoi Simbikangwa niait avoir distribué des armes, la réponse fuse: “Il n’est pas le seul à nier ce qui s’est passé pendant le génocide. Il doit avoir honte.” Contrairement à ce le prévenu a toujours prétendu, le témoin rapporte que ce dernier sortait tous les jours, “comme s’il partait au travail.” “Bagosora est bien venu chez Simbikangwa”, confirme-t-il, soulignant par là l’importance de Simbikangwa dans le quartier, et peut-être au-delà, pendant le génocide. Quant à affirmer, comme le fait Simbikangwa, que ce dernier logeait chez lui une cinquantaine de réfugiés, cela paraît totalement impossible au témoin. Il connaissait tous ceux qui étaient hébergés chez son voisin.

 

L’audition du témoin va se terminer par les questions de la défense. Comme à son habitude, l’avocat pose des questions qui, loin d’apporter des éclaircissements, embrouillent et le témoin et les personnes présentes dans la salle… et peut-être les jurés. C’est la technique du harcèlement. Le témoin est malmené. La défense a aussi l’art de poser ce que l’on appelle en Français de fausses questions: la réponse est contenue dans la question. Dans une cour d’assises, le procédé est pour le moins inélégant.  Isaïe Harindintwari déclare qu’il n’avait jamais auparavant fait état d’une brève incarcération au mois d’août alors qu’il était soigné à l’hôpital. La raison de cette arrestation qui n’a pas eu de conséquence pour lui, était qu’il avait demandé à des réfugiés de retour des camps s’ils avaient des nouvelles de Pascal Simbikangwa. Le simple fait de demander des nouvelles de cet individu suffisait pour qu’on le soupçonne d’être un extrémiste. C’est dire la réputation de Simbikangwa à peine deux mois après la fin du génocide.
Le piquant de la chose, c’est l’insistance qu’a eu la défense pour faire remonter ce fait à la surface alors qu’il décrédibilise encore plus les propos hallucinants de Simbikangwa.

Le plus extraordinaire reste encore à venir, comme toujours avec Simbikangwa. Alors que monsieur Harindintwari est le premier témoin à voler à son secours et à se présenter malgré tout comme son ami, voilà que notre homme prend ses distances: 

     – “Je n’ai jamais vu cet homme dans mon salon.”

     – “Le témoin pratique la culture de la preuve fabriquée par Ibuka!”

     – “Ce n’est pas moi qui ai fait venir sa famille (ce qui l’honorait dans la bouche du témoin, NDLR), je n’avais pas de laisser-passer.”

     – Pourquoi n’avoir pas sauvé plus de personnes? l’interroge-t-on. “Si j’en avais vu, je l’aurais fait.”

     – “Vraiment, je ne sais pas où ce monsieur a pris cette histoire”, à propos de ses sorties quotidiennes.

     Maître Daoud va revenir à la charge, en le brossant cette fois dans le sens du poil: “En tant qu’homme, vous pouviez intervenir puisque vous n’aviez pas d’autorité sur les militaires qui tenaient les barrières!” Réponse du prévenu: “J’ai fait mon devoir d’homme. Beaucoup de gens sont morts par pillage, par des bandits, des représailles… (tout juste si certains ne sont pas morts de crise cardiaque…) Depuis ma naissance, je n’ai pas tué une mouche.” Et de continuer: “Cet homme ne m’a pas rendu service. Je ne veux pas de gratitude, je veux la vérité.” Et de s’en prendre une fois de plus à l’auteur de ces lignes: “Alain Gauthier reçoit beaucoup d’argent pour aller dans les prisons avant les enquêteurs.” Tiens donc, il y avait longtemps… 

Et comble de la mauvaise foi: 

     – “On m’a dit qu’aux barrières il fallait montrer sa carte d’identité. On m’a dit… On m’a dit… Selon ce qu’on m’a dit, les militaires ne tuaient pas les gens sur les barrières.” Tout ce qu’il sait, il le tient de “on dits”. Etonnant!

C’en est trop. Il est temps d’accueillir le dernier témoin de la semaine, un rescapé lui aussi, Jean- Marie Vianney Nyirigira.

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