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Procès Ngenzi/Barahira. Mercredi 15 juin 2016. J 26

Audition de Constance MUKABABAZAYIRE, rescapée partie civile, en visioconférence de Kigali.

Le témoin est la sœur de François NTIRUSHWAMABOKO et elle accuse BARAHIRA d’avoir conduit l’attaque qui a tué des membres de sa famille. Réfugiée à l’église, elle affirme avoir vu l’ancien bourgmestre  se tenir sur la cour pendant les tirs des militaires. Après l’ouverture de la porte, il aurait dit aux militaires de ne pas gaspiller les balles mais de découper les réfugiés. Les rescapés étaient alors assis par terre, comme on le leur avait ordonné. C’est alors qu’une femme du nom de Joséphine MUKAHIGIRO aurait imploré sa clémence et qu’il l’aurait bousculée en disant qu’elle était Tutsi. Il a fait la même chose avec son neveu Christian. Elle parle aussi de la mort d’Olivier tué par une grenade et souligne que NGENZI se tenait sur le bord de la route en conversation avec les militaires pendant que les réfugiés étaient assis dans la cour de l’église.

Le témoin a ensuite demandé à un certain GATABAZI, de l’aider à monter jusqu’à la route. Elle rencontre un dénommé MIVUMBI qui renonce à la tuer : elle n’a qu’à mourir de chagrin. Elle s’est alors cachée dans la brousse en compagnie de sa fille qui avait reçu une balle dans le ventre. Cette enfant mourra d’ailleurs chez une certaine Spéciose chez qui elle s’arrête. Elle quitte la maison et se rend chez Moussa BUGINGO, un Interahamwe [1] . Elle sera amenée à préciser un peu plus tard, car cela étonne beaucoup, qu’elle espérait y être tuée. Après une nuit passée chez BUGINGO, elle reprendra son errance jusqu’à ce qu’elle rencontre les Inkotanyi [2] . Ayant oublié de donner des détails sur les heures qui ont précédé sa fuite vers l’église, elle évoque la mort de son frère François, celle de MWEREVU, celle de deux de ses nièces… Elle rapporte alors les propos que NGENZI aurait tenus le lendemain sur la place du marché : « Allez tuer les Tutsi. Aucun enfant hutu ne doit demander un jour à quoi ressemblait un Tutsi ».

La présidente questionne assez rapidement le témoin sur sa déposition, lui demandant de préciser certains points : présence de NGENZI lors de l’attaque de Kigarama, noms des policiers qui accompagnaient le bourgmestre sur la place du marché, noms d’autres personnes présentes dont elle avait parlé lors de son interrogatoire, présence des militaires…

Un des assesseurs cherche à savoir quelle la situation actuelle au Rwanda. « Les gens vivent en harmonie, ils se sont réconciliés. » déclare-t-elle.

Maître GISAGARA, avocat des parties civiles, voudra évoquer la mort de ses enfants, mais elle lui demandera de ne plus l’interroger à ce sujet : « Continuer à me poser ces questions m’alourdit le cœur. » Mise en présence des deux accusés, elle fond en larmes et finit par dire qu’elle a perdu 65 personnes de sa famille.

L’audition se terminera pas deux ou trois questions de la défense, maître MEILHAC s’étonnant en particulier que le témoin n’ait jamais dit que c’est BARAHIRA qui était responsable de la mort des siens. « Je n’en avais pas parlé. J’ai oublié. BARAHIRA était le chef ! » Et d’ajouter en direction de l’avocat qui s’étonne des nombreuses divergences entre ce qu’elle avait dit aux enquêteurs et ce qu’elle a dit devant la Cour  : « Vous voulez innocenter BARAHIRA et NGENZI. Pourquoi vous ne les renvoyez pas au Rwanda ? » Maître MEILHAC lui dit que les juridictions françaises ont réglé la question. Et le témoin d’ajouter, avant que la présidente ne décide de mettre fin à l’audition : « Je ne suis pas le bon Dieu qui voit de tous côtés. Ces gens vivent tranquilles en France, et moi j’ai perdu les miens que je ne reverrai plus. Je ne comprends pas qu’on puisse me poser de telles questions. Je suis fatiguée. »

Audition de Jovithe RYAKA, rescapé et partie civile.

« Témoigner aujourd’hui, c’est comme si nous revivions le génocide. Mettez-vous à notre place. Cette femme qui vient de parler, c’est la cousine de mon père. J’en suis encore troublé. » Ainsi commence l’audition du témoin.

Monsieur RYAKA précise les liens qui pouvaient l’unir à NGENZI : son grand frère était le parrain du bourgmestre et ils ont étudié ensemble à l’école primaire. En 1990, lors de l’attaque des Inkotanyi [2], NGENZI a fait semblant de montrer qu’il aimait les Tutsi. « Alors que nous revenions de Zaza où nous avions fait un pèlerinage, NGENZI nous a placés en garde à vue toute une journée sous le soleil. » Entre 1990 et 1992, le bourgmestre aurait envoyé des agents du renseignement pour fouiller les habitations des Tutsi. Le témoin affirme que son propre domicile a été fouillé : on le soupçonnait de détenir des grenades !

Le témoin évoque à son tour l’épisode des chèvres de TITIRI [3] et en donne sa version qui n’est pas très différente de celle des autres témoins, en particulier concernant les propos que NGENZI aurait tenus. Caché chez un vieux Hutu avec trois de ses enfants, il a fini par revenir chez lui. Puis il s’est rendu à l’église où il a retrouvé sa femme et ses autres enfants. Mon vieux père, tabassé à la fin des années 50 et resté handicapé, mettra deux jours pour venir nous rejoindre.

Dans la soirée du 12 avril, NGENZI serait venu à l’église et aurait reproché aux Tutsi de s’y être réfugiés : « Pourquoi, vous les Tutsi, êtes-vous venus ici. Les lâches sont à l’église tandis que les hommes vaillants sont chez eux. Vous croyez que l’abbé INCIMATATA pourra vous aider ? ».

Le 13 au matin, un conseiller est venu voir le curé pour lui demander que les hommes se rendent sur la place du marché pour discuter : en fait , c’était pour les tuer. C’est ce qui s’est passé puisqu’ils ont été attaqués à coups de flèches par les Interahamwe. Une grenade a tué quelqu’un et les réfugiés se sont précipités vers l’église où le prêtre leur a demandé de se défendre. Ils ont réussi à faire fuir les assaillants. Ce sont ensuite les militaires qui ont pris le relai. Les gens se sont bousculés pour entrer dans l’église. Beaucoup de corps gisaient sur le sol. Des réfugiés hurlaient, d’autres priaient. Le témoin a été blessé à la cuisse. Cachés sous les bancs, on leur a demandé, vers 15/16 heures,  de sortir les mains en l’air. Le témoin a alors réussi à s’enfuir sous les tirs, il a rampé dans des fossés, rencontré d’autres gens qui se cachaient. Ils se sont alors dirigés vers Kayonza dans l’espoir de rencontrer les Inkotanyi [2],et afin d’échapper à une mort atroce. Le témoin atteste être resté à leur côté jusqu’à fin septembre. De retour à Kabarondo, il a été élu conseiller.

Monsieur RYAKA parle ensuite de BARAHIRA qu’il présente comme un homme foncièrement méchant. Et de rapporter l’épisode du jeune homme que ce dernier aurait battu à mort en le frappant sur le sexe et qu’il aurait attaché à sa voiture. C’est la raison pour laquelle on l’aurait destitué de son poste de bourgmestre. Le témoin fait part aussi d’une autre aventure lorsqu’il se rendait à Kibungo pour son travail. en compagnie de BARAHIRA. Il rapporte les vexations qu’il subissait et les coups qu’il recevait au franchissement des barrières car il devait montrer sa carte d’identité où figurait la mention « Tutsi ». Il raconte aussi un autre épisode : une jeune fille qui les accompagnait aurait été déshabillée et les gens de la barrière lui auraient demandé de marcher nue. BARAHIRA serait parti en se moquant d’elle. Le témoin parlera aussi de la perte de ses papiers d’identité. L’assistant bourgmestre lui ayant fourni une nouvelle carte avec la mention « Hutu », NGENZI aurait déchiré le document qu’il aurait jeté au visage de l’assistant. Tout cela pour bien montrer que la haine des Tutsi, « ils l’avaient tétée dans le lait maternel. » Enfin, monsieur RYAKA termine son audition en évoquant la mort de son père qu’il attribue aux Abarinda [4]. « Ils ont achevé les gens qui respiraient encore, dont mon père à qui on avait coupé les jambes et qui disait son chapelet… Mon grand frère est mort aussi, ainsi que ma sœur qui, découragée, s’est livrée aux bourreaux. Assise sur les escaliers du Centre de  Santé, un certain NZIGIYIMANA lui aurait enfoncé une épée entre les seins… Nous avons vécu un long chemin de croix. En entendant le témoignage précédent, j’ai pleuré…. »

En réponse aux questions de la présidente, le témoin révèlera que le père de NGENZI, à la fin des années 50, aurait tué le père de KAJANAGE. Il aurait aussi participé au génocide et serait mort de maladie alors qu’il était à la prison de Nsinda. Le témoin reconnaît qu’il était un sympathisant du FPR, que s’il n’y avait pas eu d’Interahamwe à Kabarondo il n’y aurait pas eu de génocide, que RWAGAFILITA [5] était très méchant… Il évoque la mort de sa sœur Georgette à qui on aurait crevé les yeux après avoir été déshabillée… Lors de la confrontation avec NGENZI, ce dernier ne l’aurait pas reconnu… « Il pensait que j’étais mort » confierat-il.  Si INCIMATATA n’a pas parlé d’un comportement anti-Tutsi, c’est parce qu’il était le prêtre des hutu et des Tutsi… Dire que NGENZI aurait perdu son autorité, ce serait mentir. La série de questions se termine par l’évocation des victimes de sa famille.

Les questions de maître MATHE vont être à l’origine d’un incident avec les parties civiles. L’avocate ironise sur les « inventions des gendarmes français », fait part de ses doutes sur la validité des confrontations, et surtout pose la même question au témoin à plusieurs reprises. « Excusez-moi, dit maître AKORRI, mais il me semble que l’on n’est pas dans le cadre des faits de l’OMA ». La présidente lui donne raison en disant que  ça devient excessif, et qu’on ne peut pas reposer mille fois la même question. Maître Michel LAVAL sort alors de ses gonds : « Vous êtes dans un autre procès. Vous posez des questions intempestives Vous transformez les bourreaux en victimes. Votre démarche n’est même pas juridique, elle est idéologique. Vous faites dévier les débats sur le procès du FPR. »  Maître MATHE revendique le droit de choisir les questions qu’elle veut : « J’entends poser les questions utiles. Je cherche à connaître le degré de crédibilité des témoins. » Cet incident aurait pu se produire beaucoup plus tôt dans le procès. Suffira-t-il à faire changer maître MATHE dans la conduite de sa défense. On peut en douter.

Audience suspendue vers 14 heures.

Alain GAUTHIER

  1. Interahamwe : « Ceux qui travaillent ensemble », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA. Cf. “Glossaire“.
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  2. Inkotanyi : Combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990). Cf. “Glossaire“.
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  3. Des voleurs s’étaient emparés des vaches et des chèvres d’un certain TITIRI. Selon plusieurs témoins, NGENZI aurait dit “Vous mangez les chèvres alors que leur propriétaire est encore en vie?”, incitant ainsi les massacres qui ont suivi. NGENZI assure que “ce sont des inventions”, cependant les témoignages rapportant ces propos se multiplient au fil des audiences.
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  4. Dans secteur de NGENZI, ce groupe avait repris le nom traditionnel “des gens qui savent chasser” pour l’appliquer à la traque des Tutsi.
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  5. Le colonel RWAGAFILITA était l’homme fort de la région, éminence grise du pouvoir génocidaire. Il valait mieux bénéficier de ses faveurs pour devenir bourgmestre… Il fut parmi les activistes les plus impliqués dans les massacres autour de Kibungo dont il était originaire. Voir le glossaire pour plus de détails.
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