Procès en appel de Claude MUHAYIMANA. Vendredi 6 février 2026. J4


Audition de monsieur Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, historien

Au début de son audition, monsieur AUDOIN-ROUZEAU prend soin de dire qu’il ne se considère pas comme un « expert » concernant le génocide des Tutsi. Historien, spécialiste des violences de masse, il se se veut davantage comme « un passeur ». « Je ne veux pas prendre la posture d’un sachant » précise-t-il.

Le témoin confesse : « En 1994, je ne me suis pas intéressé au génocide des Tutsi. Je suivais avec indignation ce qui se passait en Bosnie. Je faisais preuve d’une sorte de racisme inconscient. Ce n’est qu’en 2008 que je réalise, lors des commémorations du génocide à Kigali, que j’ai compris l’ampleur de mon indifférence passée. »

Monsieur AUDOIN-ROUZEAU évoque alors la proximité des génocides des Arméniens et des Juifs, tout en reconnaissant s’être rangé à la notion de guerre inter-ethnique concernant le Rwanda. On retrouve trois constantes dans tout génocide :

  • Il est une « idéologie » qui préside au génocide.
  • Le génocide se déroule dans un contexte de guerre.
  • L’État joue un rôle essentiel.
  • À la fin du XIXème siècle en Europe, sévit une idéologie raciste et racialiste, une pensée qui se déploie aussi en Turquie (Jeunes Turcs) contre les Arméniens. Cette idéologie fait florès en Allemagne avec un projet de guerre raciale : il s’agit d’exterminer les Juifs d’Europe et les Slaves. Au Rwanda, il existe une idéologie qui a présidé au génocide des Tutsi à travers la colonisation. Les premiers explorateurs viennent avec leur savoir historique. Ils découvrent des groupes sociaux qu’ils racialisent. La monarchie tutsi les impressionne. Lors de la colonisation belge, les colons s’appuient sur le groupe tutsi, forment des cadres tutsi, ce qui crée le ressentiment des Hutu. Et cela, jusqu’en 1959, avec la « révolution sociale ethno-raciale ». Le génocide des Tutsi puise à la même source que les autres génocides, une pensée qui vient d’Europe.
  • La guerre. Il n’y a pas de génocide sans guerre. La guerre transforme les sociétés qu’elle traverse. Sans guerre, il n’y aurait pas eu de génocide arménien, de même que sans la deuxième guerre mondiale, il n’y aurait pas eu de génocide des Juifs. C’est la peur de la défaite devant Moscou qui précipite l’extermination des Juifs. C’est ainsi que la guerre désorganise la société rwandaise. Un million de réfugiés s’entassent aux portes de Kigali dans un camp au sein duquel on recrute des milices. HABYARIMANA[1] est alors sauvé par la présence française dès 1990[2].
  • Le rôle de l’État. Au Rwanda, il existe un pouvoir central fort qui trouve le relai des préfets, des bourgmestres ou des responsables de cellules. Sans oublier le rôle de la presse, des meetings qu’on organise, de la RTLM, la Radio Télévision Libre des Mille Collines de triste mémoire[3].

Concernant le rôle du voisinage, on peut se reporter aux travaux d’Hélène DUMAS[4].

Questions de madame la présidente.

La présidente interroge le témoin. Sur les Hutu d’opposition, le témoin confirme que “dès le 6 avril 1994 au soir, ces Hutu d’opposition sont massacrés avec leur famille. Donc le génocide commence par la liquidation physique de l’opposition, une opposition à toute politique génocidaire. Ce qui montre la dimension politique de ce génocide”.

Sur le rôle de l’Église durant le génocide, le témoin explique que “l’Église rwandaise en tant qu’institution est profondément liée au pouvoir politique. Les évêques ont été profondément compromis. Les autorités, religieuses ou administratives ont proposé aux Tutsi de se réfugier dans les églises pour les protéger. Les églises sont devenues des charniers”.

Sur la rapidité du génocide, il explique que deux tiers des Tutsi sont morts “et qu’on n’a pas d’exemple d’autres génocide avec cette vitesse d’exécution. Dès l’avion abattu, les massacres commencent à KIGALI, et très vite il y a déjà 20 000 morts. Cette intensité ne peut pas se comprendre non plus sans la stupeur des victimes, qui ne peuvent pas comprendre la vitesse de retournement de leur voisinage. Quand j’ai parlé du voisinage, il faut comprendre que ce n’était pas un voisinage d’hostilité, il y avait de nombreux mariages « inter-ethniques ». Cette vitesse est une des grandes caractéristiques du génocide des Tutsi, qui plaide pour la qualité d’organisation des massacres, du repérage potentiel jusque dans les petites cellules rwandaises, et la stupeur des victimes devant l’incroyable retournement du voisinage

Sur la contrainte, il explique que “cet argument est souvent la grande excuse donnée par ceux qui ont participé aux massacres. Cet argument est très souvent employé dans les crimes de masse. Mais les études qui ont été faites montrent qu’au Rwanda comme pour les autres crimes de masse cette contrainte n’existe pas. Elle n’existe simplement pas. On a considéré que seulement 20% des Hutu ont participé au génocide. En outre, il y a eu de vrais actes de courage de la part de Hutu qui ont protégé des Tutsi. C’est ceux qu’on appelle les Justes, les gardiens du pacte. Il y a certainement eu un phénomène d’entraînement collectif, mais la contrainte? Comment voulez-vous contraindre des paysans à veiller sur une route en pleine nuit? C’est parce qu’ils le veulent. C’est très facile de dire ensuite “je ne voulais pas”. Mais en réalité, ils le voulaient. Quand ils rentrent dans la maison de leurs voisins, ce n’est pas contraints : ils veulent le faire”.

Sur la question des mariages mixtes, il explique que c’était très fréquent et qu’être mariée à un Hutu n’était pas une protection.”C’est sans doute l’une des choses les plus troublantes dans ce génocide. Normalement, les violences de masse préservent la cellule familiale. Mais dans ce cas, la cellule familiale éclate à l’encontre des hommes ou des femmes Tutsi, ainsi que des enfants”.

Sur la fin du génocide, il explique que 2 millions de personnes fuient le pays vers l’ouest et “ce n’est pas que la population qui fuit, les milices, et tout l’appareil d’État également. Les soldats de Turquoise[5] les laisse passer, avec armes et bagages pour les militaires et les miliciens.

Il explique que la notion de double génocide fait partie intégrante du génocide, et est le premier argument des négationnistes. “La négation de l’acte, fait partie de l’acte. Le négationnisme accompagnera toujours le génocide”.

À la question de savoir si la compétence particulière d’être chauffeur et de conduire des véhicules peut changer la perception de la contrainte, le témoin répond : “Comme vous le savez, un témoin de contexte n’a pas à connaître le dossier de l’accusé. Donc je ne peux pas répondre à une question comme celle-là car je sortirais de mon rôle. Tout ce que je peux dire, c’est que dans un contexte d’extrême violence, la contrainte physique allant jusqu’à la menace de la vie est un mythe des violences de masse et la grande excuse pour ceux qui n’ont pas eu le courage de s’opposer aux massacres”.

Sur la question religieuse, il explique qu’environ 80% de la population était catholique et ajoute que “des paroissiens sont massacrés par d’autres paroissiens. Ceci donne à cette violence génocidaire une dimension religieuse et sacrale. Cette société profondément chrétienne ne l’a pas empêché de s’adonner à un massacre de cette ampleur”.

Sur question d’un juré, le témoin est amené à souligner l’importance des moyens de transport. On assiste aussi souvent à une grande résistance des Tutsi, comme à Bisesero. Refoulés par les Tutsi qui jettent des pierres sur eux ou qui se lancent dans des combats corps à corps, les assaillants font appel aux militaires ou aux gendarmes. Le combat devient alors inégal. Les tueurs de Bisesero viennent à pied pour ceux qui vivent là, mais ceux venus d’ailleurs arrivent dans des véhicules.

Concernant l’Opération Turquoise, le témoin précise que « c’est une tragédie dans la tragédie« . Les soldats français ne comprennent pas très bien leur mission. Ils vont abandonner les Tutsi venus à leur rencontre pendant trois jours. Quand ils reviendront, beaucoup des rescapés ont été exterminés.

La parole est aux avocats des parties civiles. Occasion est donnée à monsieur AUDOIN-ROUZEAU de dire que c’est lors de sa première participation aux commémorations qu’il comprend ce qu’il n’avait pas compris jusqu’alors. Les crises traumatiques des rescapés, des femmes surtout qui se mettent à hurler en revivant les événements douloureux qu’ils ont traversés font prendre conscience au témoin que le génocide n’appartient pas au passé. « C’est là que j’ai compris que ma relation au temps n’était pas la bonne pour examiner un génocide. Pour les victimes, le génocide n’était pas hier. Le temps n’a aucune importance pour les victimes du génocide. Si on ne comprend pas cela, on ne comprend tout simplement pas les victimes” ajoute-t-il.

Sur les témoignages des rescapés, le témoin explique que “chez les victimes, la notion de temps est subjective. Et c’est ce qui s’est produit pour les rescapés, rescapés parce qu’ils ont réussi à avoir une succession de chances inouïes pour finir par survivre. Comment voulez-vous, quand vous êtes confrontés en permanence à la mort, que tous vos proches ont été tués, comment voulez-vous vous situer dans le temps ? C’est impossible” S’il est des contradictions dans les témoignages ou entre les témoins, ce serait d’une arrogance inouïe de notre part d’exiger des victimes qui ont subis ce qu’elles ont subis, ce qui est pour nous inimaginable, d’exiger d’elle des récits continus, parfaits, homogènes, parfaitement situés dans le temps, situant chaque micro-événement dans le temps. Le temps est très subjectif, nous pouvons nous même en faire l’expérience à certains moments de nos existences. Et oublier cette subjectivité du temps, c’est ne rien comprendre à l’expérience de ceux qui ont vécu ce génocide”.

 

Audition de monsieur Patrick de SAINT-EXUPERY, journaliste.

Audition de Patrick de SAINT-EXUPERY – Dessin @art.guillaume

C’est en octobre 1990 que le témoin arrive au Rwanda pour la première fois. Il trouve une ville en état de siège à la suite de l’attaque du FPR[6] et de l’arrestation des « complices« . Il revient en décembre 1993 et est intrigué par une situation qu’il qualifie de « dégénérée« : une véritable « cocotte-minute« .

En mai 1994, il rentre au Rwanda par la Tanzanie. De nombreux cadavres flottent dans la Kagera. Trois jours étranges: « C’est beau mais le silence règne ». Il n’y a que des morts et personne pour raconter. En tant que journaliste, il se dit « désarçonné ». Au bout de trois jours, il rencontre des rescapés à NYAMATA, quelques survivants cachés dans les marais et qui commencent à raconter, des récits sans chronologie. Ce sont des survivants qui se sentent coupables d’avoir survécu. Ils n’ont qu’une vue partielle de ce qui s’est passé puisqu’ils se cachaient.

À Kigali et à Gitarama, il rencontre Pauline NYIRAMASUHUKO, la ministre de la condition féminine qui parle de « complot », entourée de Gardes présidentiels[7]. Il entends la RTLM, il y a des morts partout. Puis c’est le retour à Paris. C’est fin juin qu’il revient, dans la région de Kibuye, avec l’arrivée de l’Opération Turquoise. Voyageant de nuit, il voit des ombres qui fuient. À l’hôtel où il s’arrête, c’est la bière et les machettes. Dans la cour d’une école, il rencontre les soldats français ainsi qu’une religieuse qui, paniquée, lui dit qu’il doit se rendre à BISESERO. Avec les soldats de l’Opération Turquoise, ils ont du mal à trouver la route qui mène à BISESERO, se perdent en route et finissent par rencontrer des tueurs et des autorités locales qui leur déclarent que les Tutsi les attaquent tous les jours. Un instituteur déclame un poème en français et avoue qu’ils ont tué des Tutsi: les assassins avouent!

Arrivés enfin sur les hauteurs, un homme les arrête et raconte la situation des rescapés: c’est Eric NZABIHIMANA[8]. La colline est jonchée de morts, BISESERO est un véritable « champ d’extermination« . Eric raconte que sont morts tous ceux qui ne savaient pas courir vite: les enfants, les femmes, les vieillards. Les soldats français disent qu’ils reviendront dans trois jours. À leur retour, beaucoup de Tutsi qui étaient sortis de leur cachette ont été tués. Un soldat français s’effondre en larmes: « Dire que j’ai formé ces tueurs! » Et le témoin réalise alors que ce sont les Tutsi qui ont été tués: un véritable renversement de vision pour le journaliste qui poursuit son travail.

« La fantaisie des Dieux », Hyppolyte et Patrick de Saint-Exupery, Ed. Les Arènes.

Le nom du préfet KAYISHEMA revient en permanence dans les conversations. L’église de KIBUYE où des massacres de masse ont été perpétrés a été nettoyée, les corps du stade Gatwaro enterrés. Patrick de SAINT-EXUPERY rencontre le sous-préfet dans un bar ; il ne dit rien, boit sa bière. Le journaliste écrit des articles sur le rôle de KAYISHEMA: il témoignera plus tard au TPIR[9]. Deux ans plus tard, dans un colloque, il raconte BISESERO. Un militaire de Turquoise, présent dans la salle, reconnaît à son tour:  » J’ai formé ces tueurs« .

Au Zaïre, il couvre les camps, rencontre les FAR (Forces Armées Rwandaises en déroute), on lui raconte comment les Tutsi ont été rassemblés dans le stade de KIBUYE. Dans les camps situés à un kilomètre de la frontière, on trouve beaucoup de journalistes, très peu sont au Rwanda. Des Tutsi sont tués dans ces camps, les tueurs continuent leurs basses œuvres. Les Hutu considérés comme « traîtres » sont aussi exécutés.

En 1996, l’armée du Rwanda attaque les camps pour les démanteler et faire rentrer un maximum de gens au pays. Mais il est clair que les tueurs veulent continuer le « travail » (selon des archives retrouvées dans un bus). Lorsqu’il se rend au TPIR, il se rend compte que des témoins sont menacés. Trente ans après, le témoin dit qu’il suit toujours ce dossier.

Questions de madame la présidente. Elle interroge le témoin sur son premier séjour au Rwanda en 1990.

Le témoin: « Je ne connaissais pas le Rwanda. Je travaillais au Figaro. Entre 1990 et 1993, je lis tout ce que je peux sur le Rwanda. Pour moi, le rôle de l’Élysée est incompréhensible. Les « complices » arrêtés en 1990 étaient des Tutsi, il existait un ostracisme violent envers les Tutsi. Dans la nuit du 4 octobre 1990, est organisé un montage pour faire croire que le FPR est entré dans Kigali. En décembre 1993, l’ambiance est délétère, il règne une peur panique généralisée, une angoisse dévorante. Les gens sont pessimistes, sauf les extrémistes. Quant aux accords d’Arusha, les gens ont envie d’y croire mais… » De poursuivre, toujours sur question de la présidente: « Lors de l’Opération Amaryllis[10], il y avait une quinzaine de journalistes au Rwanda. Plus tard, entre 200 à 300 d’entre eux viendront mais ils n’ont qu’une connaissance brouillée de la situation: c’est l’Afrique et ses conflits inter-ethniques ». Même d’ORMESSON ira de sa plume; « Des massacres grandioses dans des paysages sublimes! » (NDR. Dans sa série de trois articles, il reprendra tous les clichés racistes imposés par les colonisateurs. Et on est pourtant en juillet 1994).

« En mai 1994, de retour au Rwanda, c’est toujours le silence. De nombreuses barrières sont érigées entre KIGALI et GITARAMA. Le silence est un véritable marqueur du génocide, comme le négationnisme. Ceux qui vivent, ce sont les tueurs » continue-t-il. « Le soir, à l’hôtel, il n’est pas difficile d’identifier les tueurs. Ça sent la bière, la sueur, règne une grande fatigue, avec des machettes et du sang. Quand je dis que c’est des tueurs, c’est parce que je n’imagine pas une victime s’installer à ciel ouvert et boire de la bière avec des machettes ensanglantées, alors qu’elle est pourchassée”.

La présidente souhaite revenir sur le recrutement de son chauffeur mais également sur les aides pour les militaires lors de l‘Opération Turquoise. Le témoin explique que le recrutement à BISESERO résulte du hasard. Il précise: “On retrouve dans les ordres opérationnels de Turquoise, le fait de coopérer avec les autorités locales. Or les autorités locales sont justement celles qui commettent le génocide. Donc on place littéralement les Français dans une situation impossible. Ensuite, ces ordres opérationnels qui poussent Turquoise à travailler avec les autorités locales viennent soit d’une méconnaissance abyssale du dossier, ou d’un calcul saugrenu. Du moins, c’est un aveuglement stupéfiant”.

À la question de savoir si les interprètes et chauffeurs auraient pu avoir des ennuis du fait de l’aide donnée aux Français à leur arrivée, le témoin répond par la négative. Il explique ne pas avoir constaté de volonté de vengeance de la part des autorités rwandaises au sens large: “Je n’ai jamais assisté à des campagnes vengeresses, au contraire les autorités étaient dans l’optique inverse. À ma connaissance, je n’ai pas constaté d’ostracisme des Français ou de ceux qui les ont aidés au contraire. Si ça existe, c’est davantage au niveau individuel, mais pas au niveau de l’Etat

Sur les gacaca[11], le témoin explique les avoir suivies à distance, et ne pas avoir constaté le fait que les victimes aient menti ou aient été poussées à le faire. “Et dire que c’est l’État qui pilote les témoignages est de l’ordre du fantasme et fait en quelque sorte partie du négationnisme lié au génocide. On vient créer des polémiques ridicules qui n’ont d’autres objectif que de saper les tentatives de reconstruction qui sont longues et pénibles, qui attestent d’efforts extrêmement importants quant à la possibilité de construire un avenir alors que tout vient d’être détruit”.

Sur question de maître KIABSKI, avocat du CPCR, relative aux véhicules, le témoin explique avoir vu très peu de véhicules. Il ajoute avoir vu des “pick-up avec un plateau plat, un civil qui conduisait, avec des soldats de la garde présidentielle à l’arrière. C’est normal, il fallait transporter les tueurs et à BISESERO il n’y en avait pas. Donc la plupart des véhicules étaient utilisés par les miliciens, les tueurs, les gendarmes et les soldats”.

Madame l’avocate générale fait préciser au témoin qu’en 1994 le silence domine et que la route appartient aux tueurs. Et de questionner monsieur de SAINT-EXUPERY: « Le Rwanda, c’est l’histoire de votre vie? » Le témoin ne confirme pas tout de suite car il a connu beaucoup d’autres terrains de guerre mais il éprouve le besoin de préciser: « En terme d’humanité, le Rwanda m’a beaucoup appris. »

Pour la défense, c’est maître GHILACI qui s’adresse au témoin. Il revient sur le témoignage d’une femme qui, au TPIR[9], a souhaité acheter la balle qui devait la tuer (NDR. Je n’ai pas trop compris où voulait en venir l’avocat en évoquant ce fait. Dans beaucoup de témoignages en effet, il est rapporté que les Tutsi, pour éviter d’être découpés par la machette des tueurs, payaient la balle qui devait les tuer. Ils étaient toutefois découpés en morceaux après avoir payé!)

L’avocat de la défense revient sur une question qu’il pose à chaque témoin: « Etait-il facile de protéger les Tutsi« ? Le témoin se contente de répondre que certains l’ont fait, des Justes, mais que ce fut relativement rare.

Maître GHILACI ne peut s’empêcher de poser sa question concernant les gacaca: « Était-ce une bonne justice« ? Il voudrait que le témoin évoque quelques critiques d’une procédure qu’il semble lui-même peu apprécier. Patrick de SAINT-EXUPERY ne s’en laisse pas conter et, cinglant: « Vous êtes avocat, vous savez parler à partir de riens! »

Sur le régime de Paul KAGAME, le témoin explique qu’il n’est pas parfait et peut-être qualifié d’autoritaire, mais non comme la défense l’entend : “Les approches politiques qui consistent à dresser le tableau du Rwanda comme piloté par un dictateur de Corée du Nord est complètement idiot”.

Maître LATRAME prend le relai. Il revient sur la loi sur la négation du génocide au Rwanda qui n’appelle pa de réponse de la part du témoin. Il enchaîne sur le fait que Uzzias BAILLEUX-NZAMBAYIRE, qui sera entendu mardi prochain, a été hébergé par deux journalistes de Paris-Match après avoir donné une interview. Il veut savoir si c’est une pratique courante. Là encore, Patrick de SAINT-EXUPERY n’a pas de commentaire à faire.

 

Audition de monsieur Dany Issa BAYIRINGIRE, cité par le CPCR, rescapé du génocide des Tutsi sur les collines de Bisesero.

Audition de monsieur Dany Issa BAYIRINGIRE – Dessin @art.guillaume

Le témoin déclare : “Je souhaite vous raconter l’histoire du génocide commis contre les Tutsi et dont d’ailleurs j’ai été victime. Je suis originaire de l’ancienne préfecture de KIBUYE, et la commune c’était GISHITA. Et c’est dans cette commune qu’est située la colline de BISESERO. Lorsque le génocide a eu lieu en 1994, j’étais comme d’habitude dans ma famille et je venais de commencer la première année de primaire. Je me souviens très bien que nous venions de terminer le premier trimestre et nous étions donc en vacances. Nous étions contents des vacances comme tout le monde. Mais nos parents savaient qu’un génocide était en train de se préparer. Peu de temps avant, lorsque j’ai commencé ma scolarité, nous sommes entrés en classe et l’instituteur s’est empressé de nous demander nos appartenances ethniques. On demandait aux Hutu et aux Tutsi de se lever. Personnellement j’ignorais ces histoires-là. L’enseignant m’a fait sortir, m’a dit qu’il fallait faire venir un parent pour qu’il vienne m’expliquer mon appartenance ethnique. Mais c’est mon grand frère en 4ème année de primaire qui est venu, et il a expliqué à l’enseignant notre origine ethnique, à savoir Tutsi.

J’ai vu et constaté la manière dont nous allions recevoir nos cours, on nous a donné nos propres rangées et à ce moment-là moi aussi j’ai commencé à savoir ce qu’il en était. Dans les discussions que nous avions avec nos parents, jamais on ne nous parlait de nos appartenances ethniques qui auraient pu occasionner un problème avec les autres. Mais lorsque j’ai échoué à citer mon appartenance ethnique, j’ai vu que cela posait problème puisqu’ils voulaient faire venir mes parents.

J’ai continué à fréquenter mon école, avec les autres élèves nous avions des jeux avec lesquels nous jouions, notamment des jeux de relais et de football. Lorsque nous sommes ensuite allés en vacances est survenu le génocide des Tutsi. Je ne vais pas parler de la planification et de ce que je voyais avant, mais plutôt à partir du 6 avril 1994, jour de la chute de l’avion du chef de l’État. Comme nous habitions à côté de la route, je voyais des gens qui fuyaient et des maisons incendiées de l’autre côté sur la colline en face. Nous demandons à nos parents ce qui se passait. Comme nos parents avaient déjà le cœur solide à cause de ce qu’ils avaient vécu auparavant et que nous autres nous ignorions tout, ils nous disaient que ça allait passer, que c’était des voleurs de vaches”.

Le témoin poursuit : “Vers 20h, on voit l’afflux de réfugiés monter. Ma famille et celle de mon grand-père nous on dit qu’il fallait se cacher dans la forêt, papa n’était pas encore rentré. À son arrivée, il nous a retrouvés dans la forêt et nous a demandé ce que nous avons fuit. Il nous a parlé avec colère, disant à maman de retourner à la maison et de quitter ces collines. C’est le lendemain, le 7, que les attaques sont montées chez nous, Ces attaques provenaient de GISHITA. Ils ont ciblé notre quartier de MURAMBI. Les autres, avec mon papa, sont allés endiguer cette attaque pour qu’on ne soit pas tués. Ce que je me rappelle, c’est que les Interahamwe[12] ont lancé une grenade, mais ça n’a rien fait. Ce qui a suivi, c’est que le lendemain d’autres gens sont venus. Cette fois-ci, ils étaient préparés, ils avaient plus de force et ce dans le but de nous exterminer. Cette fois-ci, il s’est avéré nécessaire de fuir. Nous sommes allés du côté des collines de BISESERO”.

Dany BAYIRINGIRE continue son récit avec force détails : “Une fois sur place, les hommes parmi nous sont allés se battre avec les Interahamwe, les enfants et les femmes sommes allés prier. Comme j’étais en train de prier les yeux fermés, quand j’ai ouvert les yeux, je n’ai plus vu ni les vieilles femmes, ni ceux qui se battaient. Je me suis retrouvé entouré par des Interahamwe qui descendaient dans ma direction. J’entendais tout autour ceux qui découpaient les gens dans les brousses, d’autres qui tiraient à l’arc visant ceux qui étaient dans les arbres. À ce moment- là, l’idée m’est venue d’aller me cacher dans un buisson. J’ai laissé tomber la petite gourde que j’avais, et une fois dans la brousse, j’ai trouvé une corbeille remplie des vêtements de ceux qui avaient fui. Sont arrivés à ce moment- là des hommes qui étaient à la recherche des fuyards. C’est à ce moment-là que j’ai vu surgir à ma hauteur des hommes armés de gourdins”.

Le témoin indique à l’attention des jurés qu’il s’agissait d’un gourdin agrémenté de clous, puis reprend : “Quand ils sont arrivés à ma hauteur, ils m’ont dit de sortir du buisson. Tout de suite j’ai mis mes mains en l’air, en implorant leur clémence. Je leur disais : “Epargnez-moi et Dieu vous permettra d’aller au Ciel”. Malgré cela, ils ont refusé ce que je leur demandais, ils m’ont dit que normalement ils auraient eu de la compassion à mon égard mais que j’étais un Tutsi, et que si on ne me tuait pas, j’aurais des enfants Tutsi”. Immédiatement, ils m’ont asséné un coup de gourdin sur la tête. Et c’est ce coup que j’ai senti. Après, je me suis affaissé, j’ai perdu connaissance et je suis tombé dans le coma. Quelques minutes plus tard, je suis revenu à moi. Quand je me suis réveillé, je me suis résolu à quitter cet endroit pour me cacher dans un autre buisson. C’est dans ce deuxième buisson qu’il y avait de vieilles femmes affaiblies. Elles ont dit que cette personne qui venait ensanglantée risquait de les faire débusquer par les Interahamwe qui les tueraient. Elles sont parties, en me laissant sur place. Moi, c’était la première fois que j’étais non seulement dans ce buisson, mais aussi sur cette colline. Durant le génocide, quand les Interahamwe nous pourchassaient, vers 18h quand ça devenait obscur, on quittait les brousses pour remonter et j’ai retrouvé mon père qui était encore en vie. Les maisons avaient été détruites, les bananiers avaient été coupés, et nous nous sommes rendus dans un hangar qui était en ruines. Là on a pris du beurre qu’on a mis sur une machette et qu’on a chauffé dans les braises. On l’a appliquée ça sur les plaies. Quand je criais, mon père me disait qu’ll était en train de me secourir et que je devais tenir bon”.

Dany Issa BAYIRINGIRE, rescapé du génocide des Tutsi sur les collines de Bisesero.

Il poursuit : “Nous étions une fratrie de 6, avec un grand frère, des petits frères, des sœurs, ma mère, mais tout le monde a été tué et il ne restait que mon grand frère et mon petit frère. Un jour où nous avions commencé à courir dès le matin, je me suis senti fatigué vers 14h.

J’étais avec mon grand frère et mon petit frère. Ce jour-là les attaques venaient de partout et certains tueurs sont venus à bord des bus de l’ONATRACOM[13] et d’autres véhicules. À telle enseigne que la colline de BISESERO était encerclée et on disait que plus personne ne pourrait survivre. Ils avaient un chant qu’ils entonnaient régulièrement et qui disait “Exterminons-les, tuons-les”. C’était le chant des Interahamwe. A ce moment-là, comme ils chantaient, les grands nous avaient laissés, ils étaient plus loin. J’ai dit à mon grand frère que j’étais fatigué et que je ne voulais plus avancer mais il m’a dit : « Non, on doit partir voir les autres.» Alors il m’a giflé et m’a « idiot, on va te tuer ». Ce fut la dernière fois où j’ai vu mon grand frère et mon petit frère. Je suis resté là, je me suis mis dans un buisson. Il y avait des choses qui nous faisaient peur, comme les sifflets des Interahamwe ou les voitures. Ils sont passés à côté de là où j’étais sur la route.

Dany BAYIRINGIRE poursuit : “Ce jour-là, on ne m’a pas découpé, mais j’ai perdu mon grand frère et mon petit frère. Je suis retourné à l’endroit où nous nous retrouvions la nuit tombée. Ce qui nous rassurait, c’était la nuit et la pluie. Mais un soir, lorsque nous étions assis, nous avons entendu les gens tirer. Les gens qui se trouvaient sur les collines voisines de la nôtre leur ont lancé une grenade. Nous avons compris que ce n’était plus rassurant de se retrouver durant la nuit, que ce n’était plus possible. Nous avons commencé à passer les nuits dans les buissons. Jusque-là il ne me restait plus que mon père et mes tantes”.

Le témoin poursuit : “Mon père et ma tante m’ont pris, avec une famille ils nous ont mis dans une fosse, nous ont couvert de paille pour nous cacher, et comme ils pouvaient courir ils sont partis. Vers 16h, lorsque les Interahamwe étaient épuisés – ce jour-là était un vendredi – j’ai entendu l’appel des tambours de l’église des Adventistes pour annoncer aux gens de venir puisque l’heure du début du sabbat sonnait. Quand les autres sont arrivés, à environ 5 mètres de ma cachette, j’ai entendu qu’ils disaient qu’il fallait chercher les Tutsi dans les cachettes. Ils ont demandé à la famille qui se cachait avec moi de sortir de là. Ils venaient à peine de se lever, qu’ils leur ont coupé la tête. Quand j’étais en position couchée – les blessures que vous voyez là sur ma tête, ce sont les marques de coups de machette – ils ont asséné plusieurs coups sur ma tête.  L’un des tueurs m’a enfoncé sa lance au niveau des côtes, mais par chance, ça a pris mon pull-over mais pas les côtes elles-mêmes. Après ils ont dit : “Nous l’avons tué, mais s’il devait survivre, c’est que Dieu l’aura ressuscité”. Ensuite ils sont partis vers les collines de BISESERO. Quand je suis revenu à moi, je suis sorti de cette fosse. J’étais ensanglanté et le sang couvrait tout mon visage. J’ai essayé de me soulever mais tout mon côté gauche était déjà paralysé. J’ai essayé de réunir toutes mes forces et par chance j’ai pu m‘assoir dans la fosse. J’ai réussi à me relever, à quitter la fosse et à aller un peu plus bas. J’ai beaucoup pleuré et j’ai crié en disant que j’avais besoin d’eau. Il y avait des Interahamwe et ils ont dit entre eux : “Celui-là laissez-le il est en train d’agoniser”. La nuit tombée, j’ai vu ma tante passer près de là où j’étais assis. Elle était encore vivante à ce moment-là. Elle m’a porté sur son dos. Nous avons amorcé la descente mais au milieu de la colline on nous a tiré dessus. Par chance, la balle a effleuré ma tête. Nous sommes tombés immédiatement par terre et quelques temps plus tard ma tante s’est relevée, elle m’a mis sur son dos, nous sommes descendus vers la source et nous avons pu boire de l’eau.

Dany BAYIRINGIRE déclare ensuite : “Je ne pouvais plus marcher, je ne pouvais plus rien manger et le matin, lorsqu’ils allaient courir, on restait dans la brousse. Ces derniers (tante et père) venaient me retrouver où ils m’avaient laissé”. Un jour, alors que nous passions un jour dans la brousse, ma tante et mon père m’avaient couché entre eux. À ce moment-là, le courant d’eau de pluie m’a emporté jusque dans la vallée. Ils m’ont retrouvé plus bas, là où le cours d’eau m’avait rejeté. A ce moment- là, je n’arrivais plus à faire beaucoup de choses. Est arrivé ensuite un message des Français qui disaient être arrivés à BISESERO. Et c’est à ce moment-là que j’ai vu mon père et ma tante qui m’ont retrouvé dans la brousse et m’ont dit : “Allons”. Pour atteindre l’endroit où se trouvaient les Français, ils ont fait avec moi environ 7 km. À ce moment-là j’ai constaté qu’on venait déjà de transporter certains blessés à bord d’un avion ou d’un hélicoptère. Il y a eu une discussion entre les Français et mon père. Eux disaient que je n’avais pas de problème et qu’ils n’allaient pas me prendre. Mon père a enlevé les pansements sur ma tête, et à ce moment- là, les asticots ont surgi et mon père leur a dit : “Vous voulez le laisser pour qu’il devienne quoi ?” Et là ils m’ont mis dans l’hélicoptère. La porte s’est refermée et l’avion a décollé. Le lendemain matin, je me suis retrouvé au Zaïre, à GOMA. J’y suis resté environ 3 jours, sans manger ni boire, certains étaient par terre et réclamaient de la nourriture et à boire, on nous a demandé de faire preuve de patience. On a commencé à enregistrer les gens, lorsqu’est arrivé quelqu’un qui parlait français et un interprète, qui demandait si on était Hutu ou Tutsi. Quand on était Hutu on était d’un côté, quand on disait Tutsi, on nous mettait d’un autre côté.

Il explique ensuite : “On nous a mis dans des établissements au Rwanda et les Interahamwe blessés étaient également amenés dans cet établissement. (…) J’ai été mis sur la liste des personnes qui devaient quitter l’établissement alors que mes blessures n’étaient pas encore guéries”.

Dany BAYIRINGIRE revient sur ses blessures, et indique avoir subi une opération à l’issue de laquelle il est allé dans un orphelinat, où des Interahamwe se trouvaient également. Il poursuit : “Je me souviens qu’une femme blanche est arrivée dans cet orphelinat, m’a donné un chapeau et m’a dit de le garder tout le temps. Depuis lors, je portais ce chapeau dans l’orphelinat. Différentes organisations comme le HCR sont venues et elles demandaient où étaient les enfants et les parents pour pouvoir regrouper les familles. À ce moment-là, si j’avais dit la vérité, les Interahamwe avec moi dans cet orphelinat auraient pu me tuer. Ces agents des ONG nous mettaient ensemble à bord de véhicules, et nous conduisaient dans le camp de MUBUNGA pour retrouver les gens qui s’y trouvaient pour identifier les enfants. Les enfants qui se retrouvaient dans ce camp était répartis commune par commune. Finalement, un Interahamwe m’a reconnu et m’a dit que mon père était à BUKAVU. Je lui ai demandé s’il le connaissait réellement : il m’a dit qu’il le connaissait très bien. Je lui ai demandé de me dire le nom de ma mère, étant donné que nous avions l’habitude de prononcer le nom de nos parents, alors il m’a répété le nom de ma mère. Je lui ai demandé le nom de mon grand-père, mais il n’a pas su répondre. J’étais méfiant et je me disais que si je partais avec un inconnu, alors j’allais mourir. Donc j’ai refusé de partir avec lui et j’ai répondu : “Plutôt que partir avec cet homme que je ne connais pas, je préfère aller vivre dans un camp de refugié”.

Sur son passage à l’orphelinat, Dany BAYIRINGIRE déclare : “Nous étions souvent menacés dans l’orphelinat, et les Interahamwe me demandaient ce qui m’était arrivé sur la tête. Et je leur disais qu’une bombe était tombée sur ma tête, mais les Interahamwe qui étaient intelligents ne m’ont pas cru. Ils disaient que j’aurais dû être mort si une bombe était tombée sur ma tête. J’ai donc dû dire que c’était des éclats de grenade et ils m’ont cru”.

Le témoin explique ensuite avoir retrouvé son père, qui travaillait dans l’orphelinat dans lequel il était placé, grâce à une photographie qui lui a été montrée. Sur son retour au Rwanda, le témoin explique ne connaître personne. “Quand j’ai cherché des amis d’école, j’ai appris qu’ils ont eu les bras et les jambes découpés et qu’ils avaient tous été exterminés”.

Dany BAYIRINGIRE conclut son récit : “Je vis avec les conséquences du génocide, y compris au niveau du travail. Les rescapés du génocide ont tout le temps peur. J’ai des signes qui montrent que j’ai été blessé, les Interahamwe qui n’ont pas été arrêtés et punis, quand ils me voient et voient mes blessures, ils commencent à chuchoter. Je vis avec tout cela et je prends mon mal en patience. Voilà une des conséquences. Nous nous battons pour nous construire un avenir, mais les tueurs, eux, sont restés avec leurs biens et leurs familles. Lorsqu’ils ont un mariage, ils sont ensemble, lorsque les enfants sont diplômés on fait la fête. Mais en ce qui me concerne, je n’ai personne qui puisse partager ma joie”.

La parole est à la présidente. À la question de savoir ce qu’il est arrivé à sa fratrie, le témoin explique : “Ces autres membres de ma famille ont été tués à des moments différents. Comme je vous l’ai dit, le soir, quand on se retrouvait, celui que vous voyez c’est celui qui avait réchappé. Je n’ai jamais su où ils ont été tués, je n’ai jamais retrouvé les corps”.

À la question de savoir quels étaient les armes que possédaient les Interahamwe, le témoin indique qu’ils étaient notamment armés d’armes à feu, de flèches, de grenades, et de gourdins.

Sur les véhicules qui venaient sur les collines, le témoin explique : “Je ne connaissais que deux types de véhicules, des gros et des petits. Par exemple, un petit véhicule que je connaissais était celui de notre pasteur, qui d’ailleurs est devenu Interahamwe. Il venait diriger les prières le jour du sabbat. Et je me rappelle qu’une fois j’ai grimpé dans ce véhicule, de type Hilux. Les autres ce sont des bus communaux de l’ONATRACOM”.

Sur question, le témoin déclare : “Dans mon cœur, j’arrive à vivre avec ceux qui m’ont fait du mal. Parce que j’ai compris, après que mes blessures soient guéries, que la vie devait continuer”.

La parole est à l’avocate générale.  À la question de savoir quelles sont les motivations du témoin à se présenter à l’audience, il déclare : “Je souhaite donner ma contribution, et construire l’avenir de ceux qui sont encore plus jeunes”.

La parole est aux avocats de la défense qui commencent par remercier le témoin. À la question de savoir si 31 ans après le génocide, le témoin est en paix, Dany BAYIRINGIRE déclare : “Après que j’ai eu des enfants, j’ai senti que j’étais en paix. Pour bien agir et protéger ma famille. Moi j’ai l’espoir de vivre, et j’ai maintenant goût à la vie”.

La présidente remercie le témoin.

Il est mis fin à l’interrogatoire de Dany BAYIRINGIRE à 19h15. La présidente aborde l’emploi du temps de la semaine à venir avec les parties. Est abordée la question d’un témoin de la défense qui se refuse à venir témoigner, par peur. Il est donné lecture du courriel écrit à l’attention de la Cour.

Les avocats des parties civiles émettent des observations ainsi que l’avocat général. Les avocats de la défense expriment leur regret quant à cette situation.

L’audience est suspendue à 19h20.

 

Jade KOTTO EKAMBI

Alain GAUTHIER, président du CPCR

Jacques BIGOT, pour la relecture et les notes

 

  1. Juvenal HABYARIMANA : Président de la République rwandaise de 1973 jusqu’à son assassinat le 6 avril 1994. Juvénal HABYARIMANA a instauré un régime à parti unique, le MRND, discriminatoire à l’encontre des Tutsi et marqué par un favoritisme à l’égard des Hutu originaires de la préfecture de Gisenyi (Nord), région dont il était originaire. Il a introduit des quotas ethniques dans l’administration et l’enseignement pour limiter le poids des Tutsi et laissa la propagande et la haine anti-Tutsi se développer massivement sous son pouvoir, cf. glossaire.[]
  2. 4 octobre 1990 : intervention française (opération Noroît) sur décision de François Mitterrand. 150 hommes du REP (Régiment Étranger des Parachutistes) sont envoyés au front, suivis des Belges et des Zaïrois. Mitterrand ajoute ensuite 450 hommes. Les 3000 Zaïrois sont renvoyés chez eux à cause des nombreuses exactions qu’ils commettent, voir Repères historiques et Les origines coloniales du génocide – le régime d’Habyarimana : parti unique et discriminations.[]
  3. RTLM : Radio Télévision Libre des Mille Collines – cf. Focus : LES MÉDIAS DE LA HAINE[]
  4. Voir l’audition d’Hélène DUMAS, chargée de mission au CNRS, 5 février 2026. Elle a notamment publié Le génocide au village : le massacre des Tutsi au Rwanda, Paris, Éditions du Seuil, 2014.[]
  5. Opération Turquoise organisée par la France en juin 1994.[]
  6. FPR : Front Patriotique Rwandais[]
  7. Pauline NYIRAMASUHUKO : ministre de « la Famille et du  Progrès des femmes » à partir de 1992 jusqu’à la fin du génocide, n’hésite pas à inciter les tueurs, voire son fils Shalom, à violer les femmes tutsi. Jugée au TPIR et condamnée à perpétuité en 2011, peine réduite à 47 années de prison en 2015. Voir également: Madame Pauline, la haine des Tutsis, un devoir historique, podcast de France Culture, 28/4/2023.[]
  8. voir l’audition de monsieur Eric NZABIHIMANA, rescapé de la colline de BISESERO, le 5 février 2026.[]
  9. TPIR : Tribunal Pénal International pour le Rwanda, créé à Arusha (Tanzanie) par la résolution 955 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 8 novembre 1994 (en anglais ICTR).[][]
  10. Opération Amaryllis organisée par la France du 9 au 14 avril 1994, officiellement  pour l’évacuation des ressortissants français.[]
  11. Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
    Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnelles à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[]
  12. Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA, désignation souvent étendue aux milices d’autres partis. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[]
  13. ONATRACOM: Office National des Transports en Commun, compagnie des bus.[]

Lire aussi

Procès en appel de Claude MUHAYIMANA. Jeudi 5 février 2026. J3

Auditions d'Hélène DUMAS (chargée de mission au CNRS) et Eric NZABIHIMANA (rescapé de la colline de BISESERO). Visionnage des documentaires « Tuez-les tous! » et « Rwanda : autopsie d’un génocide ».