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Procès BUCYIBARUTA. Mercredi 11 mai 2022. J3


Monsieur le Président LAVERGNE fait une annonce: maître MABANGA, avocat de monsieur Laurent BUCYIBARUTA, a décidé de renoncer à assister son client. Ce dernier sera défendu par maîtres BIJU-DUVAL et LEVY.

Un lexique a été distribué aux membres du jury.

Monsieur GUICHAOUA, entendu l’après-midi, a fait verser des documents au dossier.

Audition de monsieur Jacques SEMELIN, chercheur et professeur spécialiste des génocides et des crimes de masse.

Monsieur SEMELIN, reconnaît humblement la « complexité de la tâche » de venir témoigner devant une cour d’assises.

S’agit-il, lorsqu’on parle de génocide, de « phénomènes impensables« ? Bien sûr que non! « Il faut chercher à comprendre, et comprendre ce n’est pas disculper le bourreau, c’est essayer de restituer l’état d’esprit des accusés » poursuit-il en guise d’introduction. « On ne peut bien sûr pas tout comprendre. Aujourd’hui encore, il m’arrive d’être sidéré par l’atrocité des crimes… Il faut tout faire pour comprendre mais quelque chose résistera toujours à l’analyse. »

Monsieur SEMELIN aborde alors la notion de génocide en se reportant à la définition de Raphaël LEMKIN, tout en précisant que le terme est parfois utilisé abusivement. Le génocide est un crime bien particulier. Et de préciser qu’au Rwanda  » il n’y a pas eu de double, de triple génocide » et que tout grand massacre n’est pas un génocide.

C’est depuis sa visite à Auschwitz, en 1985, que le témoin a essayé de comprendre. Il veut présenter plusieurs approches des destructions massives: il s’agit d’un phénomène de groupe, qui vise des destructions totales ( maisons, bétail, femmes, enfants, vieillards). Il évoque trois méthodes:

1) Analyser les massacres « au rebours des idées reçues qui paralysent l’analyse« .  Ceux qui dirigent les massacres sont mus par le lucre, la soif du pouvoir. D’où la « rationalité de ces actes« .

2) Or, il y a quelque chose d’irrationnel. « Les gens seraient devenus fous »? Non, il faut combiner « la rationalité délirante et l’irrationnel« . Les penseurs de ces massacres sont « terriblement ordinaires, normaux. » Rappelons-nous de ce qui est dit sur Eichmann.

3) Analyser le massacre comme le résultat d’un processus mental. Ce processus est long à mettre en place, avec parfois des « accélérations stupéfiantes. » « Les Hutu n’ont pas inventé les Tutsi, ils en ont une représentation fantasmatique: idée de complot, de suspicion. » Attention toutefois, ce fantasme de suspicion n’est pas l’apanage des autres, il peut toucher chacun d’entre nous. Par contre, « ce fantasme de suspicion s’est généralisé au Rwanda. »

Quelques éléments clés pour comprendre.

1) Les crimes se développent dans un climat socio-économique grave, dans un contexte d’incertitude dans lequel ces types de discours peuvent se développer.

2) L’idéologie joue un rôle essentiel. Elle développe des représentations mentales portées par des intellectuels, des médecins, des religieux… avec cette idée bien exprimée: « Débarrassons-nous de ces gens-là. » Il y a un « Nous », les Hutu purs et un « Eux » les Tutsi impurs. Se crée une polarisation entre un « Nous » salvateur et un « Eux » à éliminer. Il faut se débarrasser d' »Eux » qui sont venus après « Nous », se débarrasser d' »Eux » trop nombreux, des serpents, des cancrelats, des poux.

Bien sûr, « on commence à tuer avec des mots, le langage préfigurant la possibilité d’un crime de masse. »

3) Tout cela pour conquérir le pouvoir, profiter d’une situation de guerre qui favorise la préparation et la perpétration des crimes de masse. « Lorsqu’un pays est en situation de guerre, on rentre dans un autre univers« . L’homme confronté à la guerre peut être amené à devenir tueur.

« Les rapports à l’autre changent: l’autre est pour ou contre moi? Tu es Hutu ou Tutsi? Du fait de la guerre se crée une radicalisation . Le massacre se déguise en situation de guerre. Des non-combattants sont tués: il s’agit de généraliser la cible: les Tutsi. » S’ils ne sont pas avec nous ils sont contre nous. Il faut les tuer avant qu’ils ne nous tuent.

La question du passage à l’acte.

Il est indispensable de comprendre la logique de la guerre qui tend aux violences extrêmes. Le politique devrait être là pour éviter d’aller aux violences extrêmes. Or, « le politique fouette le cheval fougueux ». La logique de la violence vient des décideurs.

Pourquoi une telle rapidité des meurtres? Parce que la mobilisation est faite par le bas, on oblige la population à participer, on veut mêler un maximum de gens pour diluer la responsabilité. Les meurtres vont jusqu’à se commettre jusqu’à l’intérieur des familles.

Fait nouveaux dans les crimes de masse. Les massacres seront attisés par la RTLM, la Radio Télévision des Mille collines qui appelle aux meurtres [1]. Et monsieur SEMELIN de préciser: « Même les nazis ne l’avaient pas fait. » D’où une amplification des massacres. Et dans ce contexte, il faut souligner le rôle des bourgmestres, des cadres politiques.

Pour conclure, le témoin énonce deux politiques possibles dans la volonté de détruire:

1) détruire pour soumettre une population. C’est la logique de la guerre

2) détruire pour éradiquer, ne pas chercher à soumettre l’ennemi mais l’éradiquer comme une plante vénéneuse. C’est la logique du génocide qui rejoint la définition de LEMKIN. Et c’est ce qui s’est passé au Rwanda. Le 7 avril 1994, les Tutsi ne peuvent plus s’échapper du Rwanda. Ils seront éradiqués.

Et monsieur SEMELIN de redire: « Il n’y a eu au Rwanda, en 1994,  qu’un seul génocide, celui de la minorité tutsi. »

Va suivre une série de questions qui vont permettre au témoin de préciser sa pensée. Le président LAVERGNE reprend les idées force du témoin et les commente. Il ajoute la notion de « réfugiés » qui se sont massés aux abords de la capitale, déplacés du Nord par l’attaque du FPR [2], des déplacés qui seraient accessibles aux discours de haine. Monsieur le président ayant parlé de « génocide rwandais », le témoin se permet de le reprendre: « Il n’y a pas de génocide rwandais, comme il n’y a pas eu un génocide allemand. Il y a eu le génocide des Tutsi. »

Le président LAVERGNE aborde ensuite la question relative au sentiment d’impunité qui régnait depuis longtemps au Rwanda, « un moteur puissant ». En réponse, monsieur SEMELIN préfère parler « d’une franchise à tuer. » C’est l’État qui encourage à tuer, qui devient criminel. Et de souligner la responsabilité de l’Église au Rwanda, restée longtemps proche du pouvoir.

Est évoquée alors la notion de « tueur/sauveteur » chère à notre témoin. Une situation non seulement « difficile« , comme le dit monsieur le président, mais « dramatique » ajoute monsieur SEMELIN. Un assesseur fait alors remarquer que le tueur/sauveteur « sauve une part de lui-même en épargnant un seul. »

Quant à savoir à quelle période on peut faire remonter la notion de génocide alors que le mot n’existait pas, monsieur SEMELIN répond que c’est un thème qu’il développe dans ses cours. « Le mot génocide est un terme moderne. C’est compliqué de savoir dans quelle mesure il peut caractériser d’autres situations. » C’est un débat difficile entre chercheurs. Peut-on parler d’un « génocide vendéen? Par contre, même si le mot n’existait pas, on peut l’appliquer aux Arméniens. » Et de rappeler que « ce qui est important c’est de distinguer « détruire pour soumettre et détruire pour éradiquer. »

« Y-a-t-il eu une montée en puissance au Rwanda ? » demande l’avocat de la FIDH.

Réponse: il y a eu un élément appelé « déclencheur« , l’attentat contre l’avion d’HABYARIMANA [3], mais « la matrice génocidaire existait bien avant. L’attentat déclenche la montée de la violence. Le mot génocide est utilisée au Rwanda depuis les années 60. » (NDR. se reporter à ce que disait Bertrand RUSSEL à propos des massacres de 1963/1964 à Gikongoro [4]).

A une autre question, le témoin répond qu’il ne faut pas négliger la responsabilité des élites administratives. De nombreux fonctionnaires dits « modérés » ont basculé dans les massacres. C’est aussi une réalité.

Monsieur SEMELIN, questionné sur le négationnisme ou encore la notion de double génocide, rétorque qu’il a déjà répondu: « Pas de double génocide« .

Concernant le viol des femmes tutsi qui sont des femmes « désirées » alors qu’on a réduit les Tutsi à des cafards, monsieur SEMELIN répond qu’il « restera toujours des questions auxquelles nous ne pourront pas apporter de réponse. Dans la guerre, tout devient possible. Tous les interdits tombent. Le viol est pratiqué par des individus qui peuvent vouloir tuer leur victime. Je suis très critique à l’égard de mes collègues qui parlent du génocide sans parler de guerre. La guerre n’est pas la cause du génocide, c’est ce qui le rend possible. »

« Comment s’est créée la confusion entre les soldats du FPR et l’ennemi intérieur » demande une des avocates générales.

Réponse: «  L’ennemi intérieur existe déjà depuis les années 50. L’ennemi extérieur, c’est celui de la guerre. Se produit alors une fusion entre les deux notions. C’était déjà ainsi en Allemagne à propos des Juifs. C’est une vision de l’ennemi total. Avec la guerre, le Tutsi devient l’ennemi total. »

Concernant « les mots qui tuent« , l’utilisation du double langage (travailler = tuer), le témoin précise que ce n’est pas le propre du Rwanda. Mais dans ce pays, on faisait allusion au travail communautaire de l’Umuganda. Même les enfants pouvaient y participer, ou encore les femmes.

Rappelant les mots de TACITE: « Quelques-uns l’ont voulu, d’autres l’ont fait, d’autres l’ont laissé faire« , monsieur SEMELIN reconnaît que pour le Rwanda, « c’est une évidence« . La CIA savait, mais personne n’a bougé. La communauté internationale est resté passive

Des autorités administratives pouvaient-elles refuser de répondre par la négative aux consignes du gouvernement provisoire? Certains l’ont fait et l’ont payé de leur vie. Le préfet de Butare, Jean-Baptiste HABYARIMANA en est un des rares exemples.

Concernant la volonté de déshumaniser les victimes, l’existence des fosses communes, le refus de sépulture participent à cette déshumanisation. Et cette déshumanisation intervient même après la mort des victimes que l’on jette dans des latrines.  » En donnant des noms aux victimes, en les identifiant » (NDR. En leur rendant justice.) c’est une façon de « réhumaniser » les victimes.

Maître BIJU-DUVAL n’aura pas de questions « après ses remarquables et terribles explications. »

C’est à maître LEVY, autre avocat de la défense que reviendra l’ultime intervention. Concernant la responsabilité des décideurs politiques, l’avocat de Laurent BUCYIBARUTA fera remarquer que certains d’entre eux ont été condamnés mais d’autres acquittés. Question: « Pensez-vous que des responsables politiques peuvent être innocentés? »

Monsieur SEMELIN:  » Je vois bien où vous voulez m’emmener. Je veux garder une posture de modestie. Ce n’est pas à moi de le décider. »

Fin de l’audition.

Deux courtes vidéos seront projetées: « Confronting Evil » de Human Rights Watch et « Kigali 1994. »

D’autres vidéos sont prévues:

– Après le sang l’espoir, proposée par maître GISAGARA

– Une République devenue folle, à la demande du CPCR

– La Marche du siècle, à la demande du ministère public

– An untold story, à la demande de la défense.

Audition de monsieur André GUICHAOUA.

Vu la façon dont s’est déroulée cette audition qui a dû perdre beaucoup de monde, aussi bien la Cour que ceux qui voulaient comprendre, il nous a été impossible de prendre des notes « exploitables« . Décision prise de ne pas rédiger de compte-rendu [5].

 

Audition de monsieur Jean FERRANDI, expert psychiatre.

Le témoin s’est entretenu avec l’accusé en septembre 2000. Son rapport diffère vraiment peu des autres experts qui sont venus à la barre avant lui. Il a été amené à faire les mêmes constatations concernant le passé, la carrière de Laurent BUCYIBARUTA, sa personnalité. Nous ne développerons pas davantage

« Il est accessible à une sanction pénale. » Telle est la conclusion à retenir.

 

Alain GAUTHIER, président du CPCR

References
1 RTLM : Radio Télévision Libre des Mille Collines – cf. Focus : LES MÉDIAS DE LA HAINE
2 Front Patriotique Rwandais
3 Attentat du 6 avril 1994 contre l’avion présidentiel. Voir également : FOCUS – Avril – juin 1994 : les 3 mois du génocide.
4 André RUSSEL, philosophe, parle du « petit génocide de Gikongoro » dans le journal Le Monde daté du 6 février 1964 :« Le massacre d’hommes le plus horrible et le plus systématique auquel il a été donné d’assister depuis l’extermination des Juifs par les nazis ».
5 Pour mémoire, nous avions publié un compte-rendu de l’audition d’André GUICHAOUA lors du procès de Claude MUHAYIMANA

Lire aussi

Procès BUCYIBARUTA. Lundi 16 mai 2022. J6

Auditions de Dismas NSENGIYAREMYE, ancien premier ministre de avril 1992 à juillet 1993 et François-Xavier NSANZUWERA, procureur de la République à Kigali en 1994.