Cette première version de compte rendu sera revue et complétée, nous vous invitons à revenir sur cette page ultérieurement. En raison de la fin tardive des dernières auditions, les publications sont retardées. Merci de votre compréhension.
- Audition de Idi YARARA, cité par le Parquet.
- Audition de Félicien MANIRAMUHA, cité par le Parquet.
- Audition de Samila MUKANDANGA, veuve de monsieur MWAFRIKA.
- Diffusion de documentaires.
- Audition d’Esdras NGENDAHAYO, cité par le Parquet.
- Audition d’Anne-Marie MUKANTABANA, partie civile.
Audition de monsieur YARARA Idi, cité par le Parquet, en visioconférence depuis Kigali.
L’audience débute à 9h45. Le témoin, Idi YARARA, se présente en visioconférence depuis KIGALI. Il est assisté d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (YARARA Idi), sa date et lieu de naissance (1956), sa profession (sans emploi) et son domicile (secteur de GISHORA). Il explique n’avoir aucun lien de famille avec l’accusé, ni de lien de subordination de travail. Il n’a pas non plus de liens avec les parties civiles. Le témoin, cité par le ministère public, prête serment.
Le témoin déclare : “Je voudrais dire à la cour que nous avons fait un voyage vers RUHENGERI, en transportant le corps du gendarme MWAFRIKA. Je voudrais rajouter que ce chauffeur a été pris chez lui pour venir nous conduire. Je précise que nous avons transporté le corps jusqu’à RUHENGERI. Le jour-même nous l’avons enterré et nous avons pris le chemin du retour le lendemain. Mais à mi-chemin, là où il y avait des prêtres à NYUNDO, nous avons dormi”.
La parole est à la présidente. Il est indiqué à la cour que le témoin a été entendu à deux reprises, le 14 Juin 2014, puis en confrontation avec l’accusé le 11 Février 2016. Sur questions, il déclare d’abord ne pas avoir été condamné, mais avoir néanmoins été emprisonné durant 6 ans. La présidente indique que le témoin avait pourtant déclaré avoir été emprisonné durant 6 ans, puis en appel avoir reçu une condamnation d’un an avec sursis. Le témoin explique ne pas s’en souvenir.
En revanche, sur l’accusé, il déclare : “Je le connaissais avec son grand-frère, qui est pasteur. Je savais que MUHAYIMANA travaillait au Guest House, mais je ne le voyais pas souvent. Je l’ai vu le jour où il nous a conduits”. La présidente indique ensuite que lors de ses auditions devant le juge d’instruction, le témoin avait déclaré qu’ils avaient procédé au lavement du corps avant le transport, ce que le témoin confirme : “Oui, ce jour-là avec les militaires qui nous guidaient, nous avons été comme des détenus”. Il précise : “À ce moment-là, j’habitais à CYUMBATI, et MWAFRIKA habitait aussi tout près de la station de police plus haut sur la route, sa femme est restée là-bas. Et quand MUHAYIMANA est venu nous chercher, je l’ai rencontré chez moi. Il avait garé le véhicule sur la route et c’est là que nous sommes montés à bord”. Il ajoute : “Personnellement, on est venu me chercher dans la matinée”.
Il explique ensuite qu’il a su que MWAFRIKA était mort par l’intermédiaire de l’épouse du défunt, qui était sa voisine. La présidente indique que le témoin avait déclaré avoir appris la mort de MWAFRIKA le soir même, mais ce dernier dément et répond avoir reçu cette information le lendemain matin. À la question de savoir si des attaques ont eu cours durant son transport, le témoin explique : “Je précise que les militaires sont venus nous chercher comme si nous étions en otage. Nous sommes allés dans le camp militaire pour nettoyer le corps. L’après-midi, on est retournés dans nos domiciles respectifs. Et puis ensuite, le lendemain matin on est partis”. Comme le témoin ne répond pas à la question, la présidente insiste. Là, il explique : “C’était le jour des tueries à la paroisse et au Home Saint Jean où on était en train de tuer des Tutsi”. Il confirme donc que c’est le jour de ces attaques que l’accusé est venu le chercher. Ce qui vient corroborer ses précédentes déclarations. La présidente indique que les attaques du Home Saint Jean et de la paroisse sont datées du 17 avril 1994. Le témoin explique ensuite ne pas se souvenir de l’état du corps de MWAFRIKA.
La présidente lit un extrait de son audition devant le juge d’instruction :
“Question au témoin: Quel était l’état du corps ? Depuis quand était-il mort?
Réponse du témoin : C’était un corps qui avait passé une nuit à l’air puisqu’ils l’avaient amené la veille et que nous l’avons préparé le lendemain matin.”
Le témoin confirme ses déclarations. Il explique ensuite ne plus avoir vu l’accusé de la journée, et qu’il n’était pas présent le jour du lavage du corps. Il n’est pas non plus en mesure de donner des détails sur le véhicule.
Il explique ensuite que “chemin faisant, les villageois tout le long du trajet avaient des machettes. Ils se moquaient de nous en disant que nous ne transportions pas de corps et que nous emmenions cacher des Tutsi. Il y avait beaucoup d’arrêts sur le trajet, ce qui fait que nous sommes arrivés à RUHENGERI dans la soirée. Nous l’avons enterré et on est partis le lendemain”. Il précise ne plus se souvenir si la famille de MWAFRIKA était présente durant l’enterrement. Il explique ensuite ne plus se souvenir des conditions météorologiques lors de l’enterrement, alors que des témoins avaient déclaré qu’il pleuvait énormément. En revanche, il est certain que le corps a été enterré “avant la fin de la nuit”. Il ajoute : “Nous avons passé la nuit à l’endroit où on a enterré le corps. Le lendemain matin, nous avons pris le chemin du retour. Arrivés dans la région de NYUNDO, nous avons décidé de dormir dans un camp militaire proche de là, pour éviter de nous faire tuer dans une forêt de KIBUYE parce qu’il faisait tard”. La présidente indique que le témoin avait omis de mentionner cette nuit lors de ses précédentes déclarations.
Sur le jour du retour, il explique : “Quand nous sommes arrivés à KIBUYE, la situation était chaotique. Parce que nous avons trouvé des corps par-ci par-là sur la route au niveau de la paroisse, vers le bureau de secteur, vers le lac. Nous avons vu des corps, des cadavres”. La présidente indique que le témoin avait déclaré que les cadavres vus sur la route étaient ceux du stade GATWARO. Il répond qu’à ce moment-là, il y avait énormément de cadavres. C’était tout un tas de corps dans le stade. À la question de savoir si le corps de MWAFRIKA a été transporté dans un cercueil, il explique : “Comme le corps était abîmé, pour le transporter on l’a déposé dans un cercueil ouvert à demi, jusqu’à RUHENGERI, et nous l’avons enlevé pour l’enterrer”. La présidente indique que lorsque le témoin a été entendu, il avait déclaré qu’il n’y avait pas de cercueil, et que le corps avait été placé sur un matelas sur la plateforme du camion. À 10h26, un problème technique interrompt la visioconférence. Elle reprend à 10h28.
Le témoin explique : “Ce que je veux dire par là, c’était pour signifier que les musulmans n’enterrent pas dans les cercueils. Mais il y avait une caisse ouverte dans laquelle on a mis un matelas sur lequel on a mis le corps enveloppé dans un tissu”. La présidente revient sur les déclarations spontanées du témoin de ce jour, selon lesquelles l’accusé “était comme un prisonnier”. Il explique: “C’est parce que c’était des militaires qui étaient allés le chercher à son lieu de travail au Guest House”. Il est demandé au témoin comment il en a été informé, et il explique : “c’est MUHAYIMANA lui-même qui nous l’a dit. Une fois au camp militaire, nous lui avons demandé comment il a été trouvé et il nous a dit que c’est les militaires qui sont venus le chercher au Guest House”. Il précise: “Oui, nous étions comme lui. Et comme on tuait à la paroisse à ce moment-là, on a été obligé de rester au camp militaire pour éviter le danger”. À la question de savoir s’il a revu Claude MUHAYIMANA par la suite, il répond par la négative et se justifie: “je cachais 11 personnes chez moi. Je n’ai pas pu me déplacer pour les protéger. Je ne me rendais nulle part, et ce jour-là ils sont venus me chercher chez moi à la maison”.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles. Sur questions d’un avocat des parties civiles, il explique avoir organisé la protection des Tutsi: “Je ne suis pas allé les chercher. Ils se trouvaient au presbytère, on a tiré sur eux, et deux enfants dont une fille sont venus chez moi à 5h du matin. C’étaient des enfants de Mathieu, et Mathieu avait été tué”. L’avocat des parties civiles font remarquer qu’il vient de parler de 11 personnes. Il déclare: “Effectivement, il y avait 11 personnes chez moi. Il y a un jeune homme qui est actuellement un militaire et il est venu me voir dernièrement pour dire merci”. Nous n’en saurons donc pas plus sur les 8 autres personnes dont il parlait.
La parole est à l’avocate générale, madame FILLAUD. Elle indique que lorsque le témoin a été entendu par l’OCLCH[1], celui-ci n’a jamais mentionné la présence d’une caisse pour le corps de MWAFRIKA, ce qui a d’ailleurs été confirmé par Hassan IBYIYNGOMA au cours de cette audience[2]. Le témoin persiste sur sa nouvelle version. À la question de savoir d’où venait la caisse en question, il explique: “Nous avons assemblé des planches pour que le corps ne bouge pas lors du transport”. Il précise: “Oui, nous avons cherché ces planches et nous les avons assemblées et nous avons mis le corps à l’intérieur du véhicule”. L’avocat général demande si ces planches ont donc été trouvées le matin avant de partir. Le témoin répond par l’affirmative : “Oui, je les ai cherchées le matin. En fait, c’était pour que le corps ne bouge pas”. Il précise: “Si je ne l’ai pas dit, c’est parce qu’on ne m’a pas posé cette question. Et je vous informe que lors du trajet on nous arrêtait et les gens disaient qu’on transportait des gens vivants pour les emmener au Congo. J’étais tout le temps obligé de montrer la dépouille”.
La parole est aux avocats de la défense qui n’ont pas de question. Il est mis fin à l’audition de Idi YARARA. L’audience est suspendue à 10h50 et reprend à 11h12.
Audition de monsieur Félicien MANIRAMUHA, cité par le Parquet.
Monsieur Félicien MANIRAMUHA se présente à la barre. Il est assisté d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (MANIRAMUHA Félicien), sa date et lieu de naissance (60 ans), sa profession (agriculteur et maçon) et son domicile (village de KARONGI). Il explique n’avoir aucun lien de famille avec l’accusé, ni de lien de subordination de travail. Il n’a pas non plus de liens avec les parties civiles. Le témoin, cité par le ministère public, prête serment.
Le témoin déclare : « Ce que j’aimerais dire avant que des questions ne me soient posées, c’est demander pardon aux Rwandaises et aux Rwandais qui seraient présents ici. Ainsi qu’aux citoyens ici présents. À vous honorable présidente de la cour et vous aussi honorables juges. Je demande pardon pour le crime innommable de génocide contre les Tutsi en 1994. Je voudrais demander pardon à cette assemblée, puisque le diable m’a tenté. J’ai joué un rôle dans ce crime. Je n’ai pas les mains propres, mes mains sont sales. J’ai joué un rôle dans ce crime de génocide, et nous avons privé de vie des innocents qui ont perdu la vie en raison de leur origine ethnique. Je souhaite donc demander pardon à Dieu, à tous les Rwandais ainsi qu’au monde entier, pour qu’aucun génocide ne soit plus commis, que ce soit au Rwanda ou ailleurs dans le monde”.
La parole est à la présidente. Sur question, il explique avoir été arrêté en 1996 pour sa participation au génocide. Il a été condamné à une peine de 20 ans de réclusion criminelle, et a été libéré en 2008. Il aura donc fait 12 ans de détention et un an et 4 mois de travaux d’intérêt général. Il explique avoir été condamné pour sa participation au génocide, et notamment pour les attaques de KARONGI. La présidente indique que le témoin avait déclaré avoir également été condamné pour l’attaque de GASENGESI, ce qu’il confirme. Sur question, il explique avoir un lien de parenté avec Alexis KABAGEMA[3], Il ajoute également connaître MUGEMENGANGO, NSENGIYUMVA, NZAMWITA. Concernant Emmanuel TWAYIGIRA[4], il explique : “Je l’ai connu lorsque nous étions détenus ensemble à la prison. Ce que je savais de lui, même avant, c’est que des gens ont été tués dans notre village. Et c’est lui qui les a tués”.
Sur le décès de madame NYIRAMAGONDO, il explique avoir donné des informations à la demande du directeur de la prison: “À un moment donné, le gouvernement nous a envoyé des gens pour nous former et nous apprendre à témoigner pour donner des informations sur ce qui s’est passé”. Il précise que les témoignages n’étaient pas téléguidés. Il est ensuite demandé au témoin s’il a participé à la Gacaca[5] d’Emmanuel TWAYIGIRA, ce à quoi il répond positivement. À la question de savoir si le témoin connaissait l’accusé avant le décès de madame NYIRAMAGONDO et des deux personnes avec elle, il répond : “Je le connaissais. Quand j’étais petit, je vendais les œufs et des fruits, et j’allais les livrer en ville, là où il y avait des hôtels et des restaurants. Après j’ai fait mon école primaire près de chez lui, l’école étant située juste au-dessus de chez ses parents. Nous n’étions pas amis car j’étais plus jeune que lui”.
La présidente indique que lors de la confrontation entre le témoin et l’accusé, Félicien MANIRAMUHA avait reconnu Claude MUHAYIMANA, indiquant qu’il avait bien changé, tandis que l’accusé déclarait ne pas le connaître, ni le reconnaître. Il est demandé au témoin, aujourd’hui, de regarder l’accusé: il confirme qu’il s’agit bien de Claude MUHAYIMANA.
Sur question de madame la présidente, il explique ensuite que le décès de madame NYIRAMAGONDO et des deux enfants est intervenu avant la mort de MWAFRIKA. Il ajoute : “Quand ces enfants sont morts, c’est comme si les massacres avaient commencé dans notre village. Notre responsable nous a rassemblés et nous a demandé de monter plus haut sur la route. Entre-temps, un véhicule est passé par là, avec à son bord des gens qui criaient: “Montez, montez, montez!”. Là où nous habitions, nous étions des voisins proches et nous sommes montés nombreux. Il y avait une route qui montait en direction de l’endroit où les gens qui étaient pourchassés étaient en train de trouver refuge. C’est cette route qui monte à KARONGI. Certains ont continué sur cette route-là. Nous autres, nous avons emprunté la route d’en bas à un endroit où il y avait des buvettes. Nous qui avions emprunté la direction d’en bas, sommes montés et on a rejoint ceux qui étaient en haut. Entre temps, le véhicule était passé, et quand nous sommes arrivés, les enfants étaient déjà morts ainsi que la vieille femme et ils ont été jetés en contrebas de la route. Les gens disaient qu’ils avaient été tués par le fils de Jacques, à savoir TWAYIGIRA.
Jusque-là, je n’en connaissais pas le nom. Quand nous étions là, entre-temps le véhicule était monté. Nous l’avons vu revenir en provenance de GASENGESI. Il y avait à son bord beaucoup de gens, il y avait également des policiers, il y avait aussi des chèvres. Arrivés un peu plus bas, là où les personnes avaient perdu la vie, ceux qui étaient partis avec et qui sont venus de la ville sont rentrés et nous aussi nous sommes rentrés”. Il précise: “C’est un certain Emmanuel qui nous rassemblait. Il utilisait à la fois un sifflet ainsi que la voix. Ceux qui provenaient de la colline d’en face disaient aussi de monter et ils nous appelaient. Comme les massacres n’avaient pas encore commencé, ils nous ont dit de monter sur la route pour entendre ces gens-là qui nous disaient de monter”. La présidente indique que le témoin avait déclaré lors de ses précédentes auditions, que c’était pour aller attaquer des Tutsi. Le témoin explique: “C’est lorsque nous avons vu ces gens tués que nous avons constaté que les massacres ont commencé. C’est plutôt le jour d’après que les attaques ont été menées. Elles ont commencé à GASENGESI et les gendarmes étaient aussi montés. C’est à ce moment-là où on s’est réuni en contrebas où il y avait un petit centre de négoce. Alors que nous étions dans l’attaque, il y avait aussi les gendarmes. Et c’est à ce moment-là que MWAFRIKA est mort”.
À propos du véhicule, il explique qu’il partait en direction de KARONGI et qu’il s’agissait d’un Daihatsu bleu : “Je l’ai bien regardé au retour, le véhicule nous a retrouvés là où les personnes étaient mortes”. Sur le conducteur, il déclare à la cour : “C’est cet homme, Claude MUHAYIMANA.” Il explique ensuite avoir vu l’accusé au volant du véhicule quand il s’est arrêté. Parce que c’est là que ceux qui devaient repartir en ville ont grimpé à bord du véhicule. Il ajoute : “Oui, je l’ai bien regardé quand le véhicule s’est arrêté. Il est resté un moment. Il y avait le policier communal Claude qui était là. Il y avait aussi un conseiller NAMBAJE François et une autre personne que je ne connaissais pas”. Il explique que NAMBAJE François c’est le diminutif de NAMBAJIMANA François. Puis le témoin confirme de nouveau que c’est l’accusé qui était au volant du véhicule et précise : “Quand nous sommes montés à pied, les personnes étaient déjà mortes. Mais des gens arrivés avant nous ont vu comment ils sont morts”. Il explique ensuite avoir vu les corps “en contrebas de la route”. Sur la direction du véhicule, il explique ne pas avoir vu le véhicule réaliser son demi-tour, mais uniquement “redescendre de GASENGESI”. Il précise également ne pas avoir vu les chèvres se faire charger dans le véhicule.
Sur la mort de MWAFRIKA, il indique ne plus se souvenir quand elle est intervenue après le décès de madame NYIRAMAGONDO, “peut-être 2 jours”. Il ajoute: “L’attaque a commencé près de ce lieu de négoce, et toutes les personnes qui habitaient la ville, les cellules et même tout ce secteur était monté. Ils criaient beaucoup. On est montés avec des gendarmes, par la route et nous sommes allés nous battre contre ces victimes qui avaient trouvé refuge sur les collines de GASENGESI. Quand nous sommes arrivés, ces personnes qui ont été pourchassées se trouvaient sur la colline. Nous sommes donc allés avec ces gendarmes comme des gens qui allaient les tuer. À ce moment-là a éclaté une grande attaque et il y avait des gendarmes devant nous qui avançaient en tirant et nous étions derrière eux. Nous avons donc entendu une grenade éclater mais nous ne savions pas qui l’avait lancée. Et quand la grenade a éclaté, on a vu les gens devant nous revenir en courant et nous sommes aussi partis en courant. Nous avons tous détalé, certains ont emprunté le haut de la colline. Nous avons entendu dire qu’un gendarme qui s’appelait MWAFRIKA était mort. Nous sommes descendus et rentrés chez nous”. Le témoin confirme ne pas avoir vu la mort de MWAFRIKA, mais avoir été sur place et avoir couru. À la question de savoir si les gendarmes étaient également à pied, il répond par la positive. Il confirme ensuite que cette expédition avait pour objectif d’attaquer les Tutsi qui s’étaient réfugiés.
Le témoin explique que la durée du trajet jusqu’à GASENGESI lui a pris environ une heure à pied. Sur les gendarmes présents, il explique qu’ils venaient de la ville, du camp de KIBUYE. Il ajoute que, ce matin-là, il n’a pas vu de véhicule. La présidente indique que ses déclarations sont conformes aux précédentes, le témoin ayant déclaré à l’époque que s’il y avait des véhicules, il ne les a pas vus et il supposait que ces derniers ont dû se garer plus bas. À la question à savoir si le témoin a vu l’accusé sur place, il répond par la négative. Ce qui est conforme à ses précédentes déclarations, selon lesquelles ils “étaient très nombreux, moi je ne l’ai pas vu”. Sur la récupération du corps de MWAFRIKA, il explique : “le soir de ce jour, nous avons entendu beaucoup de bruits de grosses armes à feu, mais personne n’est allé voir. C’était en fin de journée, mais ce n’était pas encore la nuit. Nous avons entendu les bruits de balle quand nous étions déjà dans nos foyers mais je n’ai pas vu de véhicule”.
La présidente indique que Eliezer MUGEMANGANGO a été entendu comme témoin[6], et que ce dernier expliquait à la cour avoir été sollicité pour faire un faux témoignage, notamment par TWAYIGIRA. Il est demandé au témoin s’il se trouve également dans cette situation, ce à quoi il répond : “Je n’ai jamais entendu parler de cela. Je pense que c’est une information qui est fausse. Déjà il aurait dû le dire avant, et je ne vois pas quel argent il aurait pu lui proposer”.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles. Sur question, il explique que le jour de la récupération du corps de MWAFRIKA, “ce jour-là quand j’étais là, lorsque nous avons continué à courir, je n’ai vu aucun Tutsi être tué. Sauf si les Tutsi ont été tués plus tard, lorsqu’on tirait des balles”.
La parole est à l’avocate générale qui lit un extrait de l’audition du témoin :
“On allait pour les tuer. C’est nous qui avons commencé à jeter des pierres, eux aussi se sont battus, et à un moment donné, ils nous ont presque dominés puisque nous avons dû reculer malgré les tirs des gendarmes”. Le témoin confirme ses précédentes déclarations.
La parole est aux avocats de la défense qui souhaite revenir sur le décès de madame NYIRAMAGONDO et ses deux enfants. Il est demandé au témoin si Alexis KABAGEMA se trompe ou s’il ment, et le témoin rétorque: “Il se trompe sur la couleur du véhicule et il a donné un faux témoignage. Il a menti!”. La défense redemande s’il a menti et le témoin rétorque: “Oui, il a dit que le véhicule est de couleur rouge alors qu’il était de couleur bleue”. La défense redemande s’il a menti ou s’il s’est trompé, et il répond: “il est possible qu’il se soit trompé ou qu’il ait oublié. Mais je suis formel, la voiture était bleue”.
La défense revient sur le “complot fomenté contre Claude MUHAYIMANA”. Le témoin explique : “Moi je dis la vérité : ce véhicule était de couleur bleue”. Il ajoute ensuite avoir revu le véhicule Daihatsu bleu, “lorsqu’on nous a demandé d’aller tuer ces victimes. Il y avait beaucoup de gens et ces véhicules circulaient en transportant les assaillants”. Il précise : “Je voyais ce véhicule de couleur bleue circuler sur la route mais je n’étais pas à côté”. L’audition prend fin à 12h27. L’audience est suspendue et reprend à 14h10.
Audition de madame Samila MUKANDANGA, veuve de monsieur MWAFRIKA.
Le prochain témoin, Samila MUKANDANGA se présente à la barre. Elle est assistée d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (MUKANDANGA Samila), sa date et lieu de naissance (1967), sa profession (commerçante) et son domicile (RUHENGERI). Elle explique n’avoir aucun lien de famille avec l’accusé, ni de lien de subordination de travail. Elle n’a pas non plus de liens avec les parties civiles. Le témoin, cité par le ministère public, prête serment.
Le témoin déclare: “J’ai effectivement été citée à comparaître et je me tiens prête à répondre aux questions que vous allez me poser”.
La parole est à la présidente. Sur questions, elle explique d’abord : “MWAFRIKA c’est son vrai nom, qu’il a eu de son père et de sa mère. On s’est mariés en 1990 et on a eu des enfants qui sont nés en 1990 pour l’aîné, le suivant en 1992, et le troisième en 1993”. Sur la mort de MWAFRIKA elle explique : “Il était parti pour son travail comme à l’accoutumée. Plus tard on est venu me dire qu’il venait de décéder”. Elle indique ne pas se souvenir du moment où elle a été prévenue. La présidente indique que le témoin a été entendu à deux reprises, une fois en 2014 puis en confrontation avec l’accusé en 2016.
La présidente indique que lors de la confrontation, le témoin avait déclaré avoir été prévenue aux environs de 2h du matin, ce qu’elle confirme : “Nous habitions près de la route et les gendarmes ont dit : “Dites à cette dame que son mari vient de décéder”. Elle ajoute, sur les circonstances de son décès : « J’ai appris que les autres étaient à leur travail et puis on l’a tué avec une grenade et on l’a découpé avec des objets tranchants. C’est comme ça que j’ai vu son corps”. Elle raconte que selon elle, ce sont les collègues de son mari qui lui ont lancé une grenade. Elle explique être arrivée à cette conclusion car “c’est eux qui avaient ces armes-là”. Elle précise que son mari lui avait parlé du fait qu’il était soupçonné d’être un complice, et qu’il lui aurait dit : “S’il m’arrive de mourir, transporte mon corps dans ma localité d’origine. C’est là que je veux être inhumé”. A la question de savoir pour quelle(s) raison (s) il a été soupçonné d’être un complice, elle explique : “Parce qu’il est issu d’une famille Hutu – Tutsi et il en avait la physionomie”. Elle précise : “Selon ma mémoire, il est mort entre le 15 et le 16”. Ce que le témoin avait d’ailleurs déclaré en confrontation avec l’accusé.
Elle ajoute : “Le corps a été accessible le jour même de leur arrivée. On m’a directement conduite dans le camp et quand le corps est arrivé, j’étais déjà dans le camp et on m’a empêchée de sortir à l’extérieur”. Sur la préparation du corps, elle déclare : “Nous sommes des musulmans. Donc quand on a emmené le corps, on nous a appelés. Nous autres les musulmans, nous lavons les corps avant l’enterrement. Comme son corps avait été déchiqueté, ils m’ont dit qu’on ne pouvait pas le laver. Quand quelqu’un meurt découpé ou noyé, on ne le lave pas, mais on l’enveloppe dans un linceul blanc et on l’enterre comme ça. Ils sont venus le voir la nuit, on les a laissés entrer dans le camp pour voir s’il y avait moyen de le préparer dans la soirée même. Quand ils sont arrivés, ils ont vu que le corps était abîmé et dans une sorte de sachet. Nous n’enterrons pas dans des cercueils. On l’a transporté comme ça, et une fois à destination, on l’a enveloppé dans un linge banc et on l’a enterré comme ça. Pour ce qui concerne l’ordre de mission, le véhicule n’aurait pas pu se déplacer sans. L’ordre de mission était avec un lieutenant qu’on appelle BUFFALO. C’est lui qui nous a accompagnés avec d’autres gendarmes et des civils qui étaient des musulmans”.
Elle explique néanmoins qu’elle n’a pas regardé les documents en question. Elle ajoute que le corps était posé sur un matelas à l’arrière du camion, et ne pas se souvenir du fait qu’il y avait une caisse car “ce n’est pas quelque chose qu’on peut accepter chez nous. On l’avait mis comme ça dans le sachet”. La présidente indique que YARARA a été entendu ce matin, et que celui-ci a déclaré au contraire avoir assemblé des planches de bois pour caler le corps afin qu’il ne bouge pas durant le trajet. Elle explique : “Je n’ai pas d’informations par rapport à ça puisque moi j’étais assise dans la cabine à côté du chauffeur. Je ne suis pas allée voir derrière pour voir s’il y avait cette planche-là. Ce dont je suis sûr, c’est qu’on a déposé le corps sur un matelas. J’étais en pleurs”. (…) Puis nous sommes partis, et nous l’avons enterré le même jour dans la nuit. Effectivement le trajet était difficile, puisqu’en cours de route on nous a demandé si on transportait des munitions, et on a dû montrer le corps et après quoi on pouvait continuer. On s’arrêtait aux barrières, la situation se présentait ainsi à l’époque”. Elle explique qu’ils ont vu des corps sur la route, mais uniquement au retour, et se souvenir d’avoir enterré son mari vers 18h-18h30 “lorsque la nuit commençait à tomber”. Elle précise : “Voyez-vous, quand un gendarme meurt, on s’échange des informations dans toute la région. Ma belle-mère a été avertie et ils avaient déjà commencé à creuser la tombe”. A l‘issue de l’enterrement, elle explique que les gendarmes avaient peur et qu’ils sont partis passer la nuit à ce qui est aujourd’hui l’école de police. « Moi je suis restée là, j’ai dormi avec ma belle-mère et les membres de la fratrie. Je suis resté avec mes enfants à cet endroit. Quant aux gendarmes, ils n’avaient pas confiance en la population, donc ils sont partis au camp. On est tous montés dans la Daihatsu, nous étions à l’avant dans la cabine”. Elle explique qu’ils sont venus la chercher le matin puis : “Nous sommes partis en direction de KIBUYE, puis à NYUNDO, le sous-lieutenant BUFFALO s’est arrêté parce qu’il était originaire de ce lieu et il est resté longtemps. Nous sommes restés là à l’attendre et le chauffeur l’attendait avec nous dans la voiture. Le soir venu, on a vu la population s’approcher de la voiture, on a eu peur et les gendarmes ont dit qu’il fallait aller au camp et on a passé la nuit au camp”. Sur leur arrivée à KIBUYE, elle explique : “Nous avons trouvé que beaucoup de gens étaient morts. Au point que pour que le véhicule puisse passer, il fallait enlever les corps de la route pour qu’il puisse passer. Nous sommes partis le matin pour KIBUYE”. Sur l’ambiance générale, elle explique : “Quand nous sommes arrivés, il y avait beaucoup de corps qui se trouvaient sur la route et même dans l’eau. On m’a tout de suite amenée au camp et on m’a interdit de sortir. Je n’ai pas vu le reste”.
La présidente indique que le 17 avril 1994, il y a eu des massacres à l’église et au Home Saint-Jean, et le 18 avril 1994, au stade GATWARO. Le témoin répond : “Quand nous sommes revenus, nous avons trouvé beaucoup de corps. Certains agonisaient encore, ils étaient partout, sur tous les chemins”. La présidente demande au témoin si ces attaques étaient toujours en cours ou terminées à leur arrivée. Elle répond : “Je ne peux pas le savoir parce que je suis restée au camp. Mais beaucoup de gens sont morts le 17”. Elle explique finalement : “Oui ça continuait, puisque les gens continuaient à se cacher, mais j’étais encore dans mon chagrin”. Sur le chauffeur du Daihatsu, à savoir Claude MUHAYIMANA, elle explique : “Je ne le connaissais pas avant. Je l’ai reconnu pendant la confrontation parce que nous avons passé ces deux jours ensemble”. Elle ajoute qu’ils n’ont pas parlé ensemble durant ces deux jours : “il conduisait seulement. Je me rappelle que je lui ai dit : « Est-ce que ces enfants vont grandir ? Il m’a répondu “mais si, mais si, ils vont grandir”. A la question de savoir si le chauffeur était malade, elle répond par la négative.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles. Sur questions de Maître KARONGOZI elle explique qu’il n’y avait qu’un seul véhicule Daihatsu. « J’étais juste avec mes enfants dans la cabine et tous les autres étaient à l’arrière à côté de la dépouille”. A la question de savoir pour quelle(s) raison(s) le témoin a été amené à déménager, elle explique : “on m’a déménagée avant qu’on me ramène le corps. Et quand on a ramené le corps on est restés au camp. Donc, quand nous sommes revenus je ne pouvais pas aller ailleurs que dans le camp et on m’avait interdit de sortir”. A la question de savoir si le témoin sait que les personnes qui la gardaient sont ceux qui préparaient les tueries, elle répond: “Je ne sais pas où ils allaient. S’ils sortaient pour tuer je ne peux pas le savoir”.
Les questions portent ensuite sur l’ordre de mission, et le témoin explique que celui-ci émanait de la gendarmerie : “Il ne pouvait pas venir d’ailleurs que de la gendarmerie”. Elle explique ensuite que les personnes qui étaient présentes n’avaient pas l’air contraintes ni forcées d’être là. Sur question de Maître Hugo MARCEL, avocat du CPCR, le témoin explique être restée à KIBUYE dans le camp militaire, puis qu’“à un moment donné, j’ai été obligée de fuir. Il y a des gendarmes qui ont quitté le camp lorsque des officiers de la gendarmerie qui venaient de KIGALI sont arrivés dans le camp militaire. Moi je suis restée dans le camp avec d’autres veuves. À ce moment-là, c’était très difficile de trouver un moyen de déplacement. Celui qui avait un véhicule pouvait trouver du carburant facilement”. Elle explique ne plus avoir revu l’accusé depuis.
La parole est à l’avocat général. Elle explique que lors de ses précédentes déclarations, MUKANDANGA Samila avait indiqué ne pas avoir pu obtenir de certificat de décès pour MWAFRIKA. Le témoin confirme, et confirme ensuite avoir pu “respecter les dernières volontés de mon mari. Il m’avait dit qu’il ne voulait pas être enterré dans un cimetière près d’un cours d’eau. Il avait ajouté qu’il souhaitait que je le conduise chez lui à RUHENGERI pour être enterré”. L’avocat général : “Il a donc été possible pour vous d’enterrer votre mari à plus d’une centaine de kilomètres, en traversant une route jonchée de cadavres, qui eux, n’ont jamais pu assouvir leur dernière volonté ?” Le témoin répond par l’affirmative.
La parole est aux avocats de la défense. Ils reviennent sur l’ordre de mission des gendarmes. A la question de savoir si le témoin savait que Claude MUHAYIMANA avait son propre document “émanant des autorités rwandaises et l’autorisant à circuler”, elle répond : “Etant donné que c’est lui qui conduisait ce véhicule – je précise que c’était un véhicule civil et pas appartenant à la gendarmerie – il devait donc le conduire avec les gendarmes et retourner encore avec les gendarmes”. Sur le transport de MWAFRIKA, la défense pose la question de savoir s’il est “vraisemblable qu’il y ait eu des planches de bois pour maintenir le corps dans le véhicule”, ce à quoi elle répond : “c’est impossible. Le corps a été posé sur un matelas dans une bâche en plastique et nous l’avons déplacé”.
L’audition de MUKANDANGA Samila prend fin à 15h18.
Diffusion de deux documentaires dont on avait retardé la projection.
Le documentaire “Confronting Evil” est diffusé dans la salle d’audience jusqu’à 15h33.
Le documentaire “Kigali 94” est diffusé dans la salle d’audience jusqu’à à 15h45. Pas d’observations des parties. Maître GISAGARA demande que soit traduit ce qui est dit dans les deux premières minutes du dernier documentaire: “Arrête chauffeur, arrête. Est-ce que tu respires encore ? S’il vous plaît ne m’arrêtez pas”. La défense intervient, demandant la fin des commentaires, mais la présidente rappelle que c’est elle qui a demandé des observations aux parties. L’audience est suspendue à 15h52 et reprend à 16h10.
Audition de monsieur Esdras NGENDAHAYO, cité par le Parquet, comptable du Guest House de Kibuye.
Le témoin NGENDAHAYO Esdras se présente à la barre. Elle est assistée d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (NGENDAHAYO Esdras), sa date et lieu de naissance (1962), sa profession (pasteur) et son domicile (KARONGI). Il explique n’avoir aucun lien de famille avec l’accusé, ni de lien de subordination de travail. Il explique avoir été comptable où travaillait Claude MUHAYIMANA. Il n’a pas non plus de liens avec les parties civiles. Le témoin, cité par le ministère public, prête serment.
Le témoin préfère répondre aux questions et n’a pas de déclarations spontanées. Sur questions de la présidente, le témoin explique qu’avant avril 1994 : “Le Guest House était un établissement que je classerai dans la catégorie des hôtels. C’est un établissement qui accueillait des voyageurs, qui leur donnait de quoi manger. Il y avait des gens qui venaient dans le cadre du tourisme. A l’époque ce n’était pas un ministère, mais plutôt l’Office national du tourisme international. Toute le monde qui venait à cet hôtel, que ce soit des Rwandais ou des étrangers se présentaient à la réception, ils étaient accueillis de la même manière dans l’hôtel. Il y avait aussi un bar, tous ces services y étaient. C’était un lieu que je qualifierai de chic car c’était un lieu de tourisme. Si quelqu’un faisait une réservation et qu’il payait, il pouvait venir”. A la question de savoir combien de personnes travaillaient au Guest House avant le génocide, le témoin explique qu’il lui est difficile de répondre “car certains travaillaient à la réception, d’autres au bar et au restaurant et se relayaient. Compte tenu du nombre d’années qui vient de s’écouler, il me sera difficile de m’en souvenir”.
La présidente indique que le témoin a été entendu une seule fois par le juge d’instruction en 2014. A la question précédente, le témoin avait répondu une dizaine. Il répond : “Je faisais là une estimation”. Il confirme ensuite que Claude MUHAYIMANA était l’unique chauffeur au Guest House et précise qu’il n’y avait qu’un seul véhicule : “Si ma mémoire est bonne, c’est un Hilux rouge avec des bandes blanches sur le côté”. Sur les fonctions de l’accusé, il explique qu’il travaillait dans le cadre de l’approvisionnement. Il amenait les boissons, de quoi cuisiner, des choses qu’il allait acheter en gros à KIGALI. Uniquement le transport de marchandises qu’on utilisait à l’hôtel. Quand il n’avait pas d’activité il était tout près de là, au cas où on aurait besoin de lui pour l’envoyer là où on avait envie qu’il aille. Sauf pendant le génocide, quelque fois il ne le voyait pas.
Il explique qu’à partir du 6 avril 1994 au Guest House, “c’est comme si la situation avait changé. Par exemple, moi je venais tout le temps à cause de mon chef hiérarchique. Avec le travail, je m’enfermais dans le bureau et je restais. Je ne pouvais pas suivre ce qui se passait à l‘extérieur. MUHAYIMANA était là et il s’occupait des affaires du personnel”. Sur les trois mois du génocide, il explique que “certains venaient manger, d’autres venaient boire. On n’a pas fermé, l’activité s’est maintenue. Les clients n’étaient pas nombreux”.
Sur les éventuelles réunions au sein du Guest House, il explique qu’aux heures de fermeture du bureau il rentrait. Donc si cela se passait en dehors de ses heures de travail il ne pouvait pas le savoir. La présidente lit un extrait de son audition :
Question : Pourtant, il semble établi dans le dossier que des réunions s’y déroulaient, où étaient présents des notables locaux comme le préfet ou le bourgmestre, vous souvenez-vous les avoir vus pendant le génocide ?
Réponse : Non. Quand j ‘arrivais au service, j ‘entrais dans mon bureau et je fermais ta porte, je restais là même le midi. Je ne buvais pas et n’aimais pas aller voir les gens au bar. Je n’ai donc pas vu les gens qui venaient se restaurer ou boire au Guest. Je ne voulais pas qu’on me voie, je craignais qu’on m’incite ou plutôt qu’on m’oblige à aller dans des activités criminelles.
Le témoin explique : “Les gens disaient que ceux qui ne voulaient pas participer aux massacres seraient emmenés de force. Alors j’entrais dans le bureau, je fermais la porte. Je tirais le rideau, je restais à l’intérieur et j’attendais que les autres partent”. Il explique que finalement, personne n’est venu lui demander de participer au génocide, mais que “par contre une fois, des gens sont venus me retrouver à mon domicile. Ils sont venus avec un petit enfant d’un voisin. Ils m’ont demandé de tuer cet enfant car je n’avais tué personne. Je leur ai dit que moi je ne peux pas tuer quelqu’un. Un tueur a voulu me lancer une grenade mais son collègue l’a retenu. Ils nous ont donné cet enfant en nous demandant de le leur montrer un matin. Très tôt le matin, mon épouse l’a emmené à la Croix-Rouge. Ils ne sont plus revenus me demander cet enfant”.
Sur le comportement de l’accusé durant les trois mois du génocide, il explique : “Le véhicule était à lui et il en était le chauffeur. Il y a des moments où je le voyais et d’autres où je ne le voyais pas. Mais je n’étais pas son chef donc je ne pouvais pas savoir. Mais de temps en temps je le voyais”. Il précise qu’il n’y a pas eu de longues périodes durant lesquelles Claude MUHAYIMANA aurait été absent. A la question de savoir si le témoin aurait vu l’accusé au volant d’un autre véhicule, il répond par la négative. Il explique également que BONGO BONGO travaillait au Guest House avant Claude MUHAYIMANA, et confirme qu’il ne savait pas que BONGO BONGO avait une camionnette bleue.
La présidente en vient à l’ordre de mission évoqué par l’accusé et selon lequel il serait parti de KIBUYE du 14 au 27 avril 1994. La présidente explique qu’il y a d’abord un ordre de mission produit par les avocats de la défense au cours de l’instruction. Puis que durant l’audience en première instance, les avocats de la défense ont produit ce qu’ils ont appelé les “originaux” des copies versées au juge d’instruction. Il est demandé au témoin de commenter un ordre de mission annulé et daté du 7 avril 1994. Il est diffusé en salle d’audience : “On donnait l’ordre de mission à un employé qui partait en mission. On expliquait où il allait et il était prévu un endroit où il fallait signer à son arrivée et au moment où il repartait. Et quand ils revenaient de la mission, c’est là qu’on lui donnait l’argent qui était prévu. Celui qui partait en mission devait recevoir de l’argent pour pouvoir se restaurer et boire de l’eau mais il le recevait au retour”. Le témoin ajoute : “il y a un ordre de mission qu’on m’avait montré en 2021 quand je suis venu, j’aimerais le voir pour comparer”. Le témoin poursuit : “Il me semble que sur l’ordre de mission, il y avait une mention sur la destination. On ne pouvait pas envoyer quelqu’un sans destination précise”.
Il est montré au témoin l’ordre de mission de l’accusé, qu’il commente : “Sur les ordres de mission que nous avions, l’en-tête était imprimé et non manuscrit. Ici l’en-tête n’est pas le même. Et puis il manque le motif”. Il explique que les ordres de mission sont ensuite conservés par le service comptabilité : “Quand il rentrait de la mission, il devait remplir une déclaration qu’il devait remettre au gérant pour signature. Ensuite il passait à la caisse pour avoir son argent et ça revenait à la comptabilité pour pouvoir compter. Une fois qu’il avait reçu l’argent, les deux documents restaient à la comptabilité, ils ne pouvaient repartir avec”.
Le témoin passe ensuite au crible le document présenté par la défense de l’accusé : “L’hôtel ne pouvait pas produire un document pareil. En fait, lorsqu’il s’agissait d’un ordre de mission de l’Office national, il y avait l’en-tête de l’office. L’ordre de mission était imprimé dans une imprimerie avec le logo. Ce n’était pas tapé à la machine. Ce n’est pas un document de l’hôtel”. Sur le motif et la destination de la mission, il précise : “Oui, sur l’ordre de mission il y avait une rubrique « motif », l’objet de la mission et la destination de la mission”. Ce qui n’apparaît pas sur le document présenté au témoin. Sur les dates, il explique également : “il y a aussi une rubrique de date de départ et de date de retour. Lorsqu’il s’agissait d’une mission pour effectuer un long trajet, on ne mettait pas la date de retour, sauf pour une mission sur une courte distance. Il confirme que la date de retour n’était pas mise sur une mission longue durée, contrairement au document présenté par l’accusé. Il ajoute : “C’est à la destination, là où l’agent effectuait la mission, c’est eux qui indiquaient la date du retour. Il y avait une rubrique destination, et la destination indiquait la date, l’heure d’arrivée et la même chose pour le retour”. (NDR : donc les écritures sont censées être différentes sur ces deux rubriques). Sur les signatures sur le document, il explique : “Je ne me souviens pas comment il signait, d’autant plus que la signature se trouve à l’intérieur du cachet”. Sur le cachet, il déclare ne pas savoir s’il est authentique et indique qu’il y ressemble. Il explique ensuite que pour de longues missions comme mentionné sur le document présenté, il n’était pas envisageable d’écrire “du 14 au 27 avril”, cette période étant trop longue. Il ajoute que “lorsqu’un agent se rendait en mission, lorsque cet agent arrivait à destination, le service dans lequel il allait indiquait la date d’arrivée et la date de retour. Ils signaient et mettaient un cachet ou un tampon et redonnaient le document à l’employé”. Il précise que les employés ne gardaient pas les originaux des ordres de mission.
La présidente explique ensuite que le témoin avait déclaré que des employés étaient partis à CYANGUGU. Il explique à ce propos : “J’ai été informé de l’ordre de mission pour l’aller à CYANGUGU un samedi. Parce que moi je suis un adventiste, je venais de l’église et j’étais parti pour prier. Après la prière, j’ai croisé MUHAYIMANA Claude à bord du véhicule et il se rendait à la cité ou en ville. Et il m’a dit qu’on avait dit que le lendemain matin, nous devions tous nous présenter au service. Donc le matin, c’était dimanche, nous sommes allés au service au travail avec les membres de notre famille, on nous a dit qu’on allait continuer nos activités professionnelles dans un autre hôtel qui se trouvait à CYANGUGU. C’est dans ces conditions qu’on est montés dans un véhicule qui nous a transporté là-bas. Nous sommes arrivés le soir, et le matin, on nous a dit qu’il fallait traverser la frontière. Et on nous a dit que c’était un ordre qui émanait du préfet”. Il explique ne plus se souvenir de la date.
La présidente indique qu’il ressort de son audition que cet épisode a eu lieu en Juillet 1994, ce qu’il confirme. Il précise en revanche, que le gérant n’a pas parlé de fuite. A la question de savoir si le gérant leur a dit de partir avec leur famille, il explique : “Nous nous sommes retrouvés dans le bus. Ce n’est pas le gérant lui-même qui m’a donné ces informations. Je ne sais pas comment les autres ont eu l’information”. Il ajoute : “Je pense que le gérant est venu avec MUHAYIMANA à bord du Hilux. Je signale que j’étais avec la femme du gérant dans le bus”. Il explique ne pas connaître la femme de Claude MUHAYIMANA et précise que “le bus est parti avant eux. Je ne connais pas les circonstances de leur voyage. Nous nous sommes retrouvés là-bas”. Il explique ensuite avoir pu prendre des machines du Guest House, de la vaisselle, et divers matériels. Il explique également ne pas avoir récupéré les documents liés à la comptabilité car “c’est le gérant qui devait indiquer les documents ou le matériel à charger. Moi je n’étais pas là-bas, je ne peux pas vous dire comment on a choisi le document ou le matériel à prendre. Quand on a chargé le matériel je n’étais pas là”.
Une fois à CYANGUGU, le témoin explique : “Il nous a dit qu’il y avait un communiqué émanant du préfet, et qu’il donnait l’ordre de continuer notre voyage et traverser la frontière. Je suis revenu au Rwanda en 1999. Puisqu’on est venus détruire le camp de réfugié de KASHUSHA où nous nous trouvions, nous nous sommes dispersés, les enfants étaient partis avant moi, et je suis parti derrière eux pour les chercher. Comme mon épouse était fatiguée et qu’elle ne pouvait pas marcher, nous sommes restés parmi la population. Les citoyens de ce pays nous ont hébergés et nous sommes restés là. Jusqu’au moment où nous nous sommes dit qu’il fallait ramener les enfants et rentrer chez nous. Nous avons cherché les gens qui devaient nous indiquer par où passer et nous sommes arrivés au Rwanda”. Le témoin précise qu’il n’a jamais été arrêté, et n’avoir jamais fait l’objet d’une Gacaca au Rwanda.
La parole est aux jurés. Il est demandé au témoin si l’employé avait une avance sur ses frais et si le montant était inscrit sur le document. Il explique : “Si on lui donnait une avance, il signait au niveau de la caisse. Mais je ne me souviens pas que cela ait été mentionné sur les ordres de mission”.
Pas de question des avocats des parties civiles. La parole est à l’avocat général. Sur la reprise du travail par le témoin au 7 avril 1994, il explique que “Tatien a rédigé un écrit qu’il a confié à un travailleur et qui est venu me le remettre, comme quoi si je ne me présentais pas au service je serais licencié”. II est indiqué à la cour que l’ordre de mission annulé en date du 7 avril 1994 est une dispense de travail à l’égard de Claude MUHAYIMANA, alors qu’il est le seul chauffeur du Guest House. Alors qu’à contrario, le témoin a été obligé de venir travailler. Il explique : “C’est difficile de vous répondre. Ça m’a étonné moi-même”.
A la question de savoir si, sur la seule base de l’ordre de mission, le témoin aurait versé des indemnités, le témoin répond : “J’ai expliqué. Lorsque le travailleur revenait, il présentait le document de défraiement, ça passait par le gérant pour approbation. Après réception de l’argent, les pièces comptables venaient à mon niveau pour que je puisse les classer”.
L’avocat général signale à la cour un jugement du TPIR, selon lequel il est constaté que le versement de faux ordres de mission n’était pas une pratique inconnue du tribunal, et que le trafic de cachets officiels pouvait avoir cours. A la question de savoir si Tatien aurait pu partir avec les tampons ou les cachets, le témoin explique qu’il ne sait pas. L’avocat général indique que Claude MUHAYIMANA a déclaré avoir retrouvé Tatien au Zaïre, et qu’il a déclaré lui restituer le Hilux rouge.
La parole est aux avocats de la défense. Sur question, NGENDAHAYO Esdras explique avoir travaillé plus de cinq ans au Guest House, et que le rédacteur des ordres de mission était le gérant. Sur les dates de retour, le témoin redonne les mêmes explications et indique que “l’ordre de mission qu’on vient de me donner est différent de ceux que l’on faisait”. A la question de savoir si Claude pouvait avoir accès aux tampons, il explique que “cela dépend de la collaboration qu’il avait avec le gérant”. Maître Hugo LATRAME pose des questions sur les cachets et s’agace : Il y a quand même un grand oublié ici, c’est le génocide!” Le témoin réplique : “Il y a du matériel qui est parti avec le gérant et en compagnie de Claude. Je ne pourrais pas dire que ces objets étaient tout le temps entre les mains du gérant. Surtout que je ne sais pas ce qui lui est arrivé”. Il est mis fin à l’audition de NGENDAHAYO Esdras à 17h55.
Audition de madame Anne-Marie MUKANTABANA, partie civile.
Le témoin MUKANTABANA Anne-Marie se présente à la barre. Elle est assistée d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (MUKANTABANA Anne-Marie), sa date et lieu de naissance (25 Juin 1982), sa profession et son domicile. Elle explique n’avoir aucun lien de famille avec l’accusé, ni de lien de subordination de travail. Le témoin, partie civile, est entendue en vertu du pouvoir discrétionnaire de la présidente. Elle ne prête donc pas serment.
Le témoin déclare : “Avant le génocide, nous étions une famille composée d’un père, d’une mère et quatre enfants. Nous avions également une grande famille qu’on appelait le clan de AVANIA KARAMA. C’était des Tutsi venus du Burundi s’installer au Rwanda il y a fort longtemps. Ils habitaient au sommet des collines. Nous vivions bien avec les Hutu, nous ne connaissions pas qui était Tutsi et qui était Hutu. Nous pensions que nous étions tous pareils. Nous vivions bien ensemble, avec des mariages entre les familles et nous nous donnions des vaches. Après, dans la nuit du 6 avril, c’est ce soir-là que le chef de l’Etat est mort, mais nous, nous l’avons su le lendemain. On nous avait dit que le chef était mort et on nous avait demandé de tous rester dans nos maisons. Les choses ont changé, et le lendemain nous avons commencé à voir sur les collines de KARONGI, qu’on brûlait les maisons des Tutsi. Nous avons été obligés, tous les Tutsi, de quitter nos maisons pour rejoindre le sommet des collines et pouvoir voir si les Hutu allaient venir. Nous sommes restés à nous cacher sur les collines de chez nous, mais les choses ont continué à empirer. Les Interahamwe nous lançaient des attaques, ils venaient de la colline d’en face, et ils venaient nous attaquer là où nous étions. Nous avons couru pour trouver refuge à l’église de KIBUYE. Nous avons donc couru, et ceux qui restaient en arrière et ne pouvaient pas courir étaient tués, les autres se sont réfugiés à l’église. Mon grand-père a dit que lui n’allait pas partir, qu’il allait mourir avec ses vaches. Nous avons continué à fuir, nous sommes allés à l’église et nous sommes restés là. D’autres gens nous rejoignaient à l’église. Nous sommes restés sur place, on a donné l’ordre de nous affamer. Il y avait un prêtre qui était Tutsi, et c’est lui qui est allé dans le stock de nourriture. Il a sorti des haricots, du maïs et de la farine de maïs et il nous l’a donné. Nous sommes restés là et nous vivions avec ce qu’il nous avait donné. Mais au bout d’un moment il n’en restait plus. Vous comprenez que si le génocide a commencé le 7 et qu’on a attaqué l’église le 17, vous voyez le temps qui s’est écoulé. Il n’y avait plus de nourriture, compte tenu du nombre de gens qui étaient là, alors on a commencé à manger nos propres vaches. Ils n’ont pas commencé à nous attaquer le 17. Ils avaient commencé avant avec de petites attaques, et nous nous défendions avec des jets de pierre.
Mais le 17, nous ne pouvions plus nous défendre, parce que les Interahamwe avaient demandé le renfort des gendarmes. Ces derniers ont installé une arme à feu en face de l’église, où il y avait le camp militaire. Ils ont installé une arme lourde face à l’église et ils ont commencé à nous tirer dessus. Il y avait aussi des armes à feu classiques, ils ont lancé des roquettes, et on voyait la personne à côté être coupée en deux. Nous sommes morts en masse. Il y a eu beaucoup, beaucoup de morts, un très grand nombre. Mais comme j’étais jeune, je suis entrée à l’intérieur de l’église, pensant qu’ils n’allaient pas entrer à l’intérieur. C’était mes pensées d’enfant. Et quand ils ont vu que les gens se sont dispersés, c’était le tour des Interahamwe qui avaient des gourdins et qui se sont installés tout autour à côté du KIVU, ils ont encerclé les lieux. L’église est entourée par le lac. Celui qui essayait de fuir les balles était machetté par les Interahamwe, ou on le frappait avec des gourdins. Et celui qui tombait dans l’eau, on lui envoyait un bâton pointu qu’on utilisait pour pêcher. Il y avait des Interahamwe dans le lac. Moi je suis restée à l’intérieur de l’église avec mon père, – et ma mère n’était pas là quand le génocide a commencé. Elle était partie rendre visite à sa famille. Ma mère avait trouvé refuge au stade avec l’enfant qu’elle portait au dos. Elle est morte au stade avec l’enfant. Et moi, quand je suis entrée à l’intérieur de l’église, je ne voyais pas mon père. J’ai retrouvé ma petite sœur, elle avait déjà reçu un coup de gourdin à la tête. Elle ne pouvait plus marcher. Ma petite sœur puînée était partie avec mon père. Après un moment, ils ont pris des pneus qu’ils ont installés sur la porte de l’église et ils ont mis le feu. Un feu qui était fort, au point où les gens à l’église ne pouvaient plus sortir. Une fois qu’ils ont mis le feu aux pneus, personne n’a pu sortir et s’enfuir en courant. Les gendarmes sont venus, ont lancé à l’intérieur des grenades avec du gaz, et qui ont été violentes pour nous. Il y avait mes oncles paternels à l’intérieur et qui nous disaient : “Nous allons mourir. Quiconque peut encore courir, qu’il coure”. Et moi, à cause de ma petite sœur je ne suis pas partie. Les Interahamwe sont venus, ils ont commencé à tuer tout le monde. Moi je me faufilais sous les cadavres pour survivre.
Et on venait vérifier ceux qui n’étaient pas encore morts pour les achever. Et on venait taper avec le revers de la machette pour voir si les gens étaient morts. On m’a tapé dessus, mais je n’ai pas bougé pour qu’ils pensent que j’étais déjà morte. Et cela a duré de 9h à 10h, nous étions en train de vivre cela. Nous avons retrouvé une tranquillité quand la nuit est tombée. Et c’est là qu’on pouvait relever la tête pour vérifier si quelqu’un d’autre était encore en vie. Par chance, moi je n’ai pas reçu de coup de machette ou coup de gourdin à part le revers de la machette. Je suis restée sur place, et le matin les Interahamwe sont revenus vérifier s’il y avait encore des gens en vie pour les tuer, et ils vérifiaient si les gens respiraient encore. Celui qu’on trouvait, on le tuait. Il y avait un lieu à l’église, où je me suis cachée, il fallait se tenir sans bouger donc je ne bougeais pas. Et quand je voyais qu’il n’y avait plus personne je pouvais repartir. Je suis restée à cet endroit très longtemps, environ deux mois. Je suis restée à cause de ma petite sœur parce qu’il fallait que je l’aide. On venait chercher les cadavres petit à petit.
Ils avaient creusé une fosse près du presbytère, et ils y mettaient tous les corps qu’ils venaient chercher à l’église. Cela était fait par les prisonniers. Et quand j’ai vu qu’ils allaient prendre ma petite sœur parce qu’elle n’avait plus la force de bouger, un prisonnier dont je ne me rappelle pas le nom, est sorti du lot et il m’a dit : “si tu restes ici, on va te tuer. Cherche un endroit où tu pourrais aller te cacher, parce que si tu restes ici ils vont te tuer”. Mais comme on avait soif et faim, j’ai vu que les choses étaient graves alors je suis sortie de là, je suis repartie vers ce qui était notre maison avant. Je suis partie de nuit et j’ai trouvé que notre maison n’avait plus de toit. Il n’y avait plus personne à part notre chien. Je suis allée dans cette maison et je me suis cachée dedans. Au bout d’un moment, ils se sont demandé pourquoi le chien ne quittait pas et m’apportait des avocats. Ils sont donc venus une fois. Ils m’ont trouvée et fait sortir. Ils m’ont conduite à un endroit où il y avait un homme (surnommé Pilate). J’étais avec une de mes voisines. Les attaquants sont également allés chercher une vieille dame du nom de Madeleine. Une autre fille nous a aussi rejoints. Les attaquants nous ont fait asseoir et nous ont dit d’attendre le retour de Pilate afin qu’il nous tue. Comme j’étais jeune, je ne réalisais pas. J’ai cherché un moyen pour me sauver, j’ai glissé à travers un terrain, je me suis traînée petit à petit sur mes fesses et je suis tombée dans le fossé qui était là. Cela a sauvé les filles qui étaient avec moi car, quand ils ont remarqué que j’étais partie, ils ont pensé que j’étais plus loin, ils m’ont cherchée mais j’étais restée dans le fossé.”
L’audience est suspendue à 18h30 et reprend à 18h45. Le témoin poursuit son récit : “J’ai continué à travers la bananeraie. J’ai couru parce qu’il commençait à faire nuit, et ils ne voyaient pas bien. Je suis entrée dans l’établissement scolaire, l’Ecole Normale Technique, je suis allée me cacher dans le local où vivaient les chèvres, j’étais avec d’autres enfants et nous sommes restés dans cette maison avec les chèvres. Nous sommes restés là toute la journée, et le lendemain nous sommes allés chercher des prunes qui avaient poussé dans cet établissement. Et je ne sais pas s’ils ont remarqué que les arbres bougeaient, parce que les Interahamwe nous ont attaqués la journée. Ils nous ont fait sortir de là. Nous étions beaucoup d’enfants et ils nous ont emmenés. Il y avait beaucoup de filles de chez moi sur la colline. Déréna faisait ses études à BUTARE et on lui a demandé d’aller devant les autres car c’est elle qui avait fait les études et c’est elle qui savait comment nous amener. Ils nous ont emmenés à un lieu qui s’appelle GISENYI. Ils nous ont emmené à un lieu face au lac, qui fait face à KIBUYE autour de l’hôpital. C’était avant de tourner à l’hôtel Bethany. Ils nous ont emmenés à cet endroit, ils nous ont demandé de nous coucher tous par terre, et nous étions environ 20 enfants. Nous nous sommes tous couchés par terre, et il y avait parmi nous une fille un peu plus âgée. On s’est couchés à plat ventre, et ils ont commencé à asséner des coups de gourdins sur chaque tête, à la suite les uns des autres, jusqu’à ce qu’on arrive à Déréna Quand ils sont arrivés à elle, ça lui a pris d’un coup et elle est partie en courant. Quand elle est partie en courant, ils sont partis après elle. Il y avait environ 6 Interahamwe qui nous avaient arrêtés. Une partie des 6 est partie vers elle, et 2 sont restés avec nous. Les deux autres ont continué à asséner des coups de gourdins, et je me suis dit : “Puisqu’on est en train de frapper les têtes, pourquoi tu ne cacherais pas ta tête sous la personne à côté ?”. Alors j’ai mis ma tête sous la personne à côté, on a frappé la personne à côté mais moi on ne m’a pas frappée. Toutes les personnes sont mortes à cet endroit-là.
Et plus tard, c’est moi qui ai indiqué aux gens où se trouvait cette fosse, car j’avais bien regardé les lieux. Et moi pendant la nuit, je suis remontée à travers la forêt de GATWARO. J’allais vers l’hôpital, et sur le chemin je voyais des cadavres que les chiens étaient en train de manger. Je suis tombée à l’intérieur de l’hôpital, je suis restée à l’intérieur et les Interahamwe venaient chercher des gens blessés qui s’étaient réfugiés à l’hôpital. Ils passaient devant moi, je le voyais et moi j’étais assise à côté d’une femme de gendarme qui était malade et c’est elle qui m’a donné à manger. Les gens passaient souvent devant moi. Ils me voyaient, il y a un Interahamwe qui s’appelait Edmond, il me voyait souvent et il me disait souvent “toi on te garde pour plus tard”. Cet homme se baladait avec une longue épée. Il y avait aussi un gardien de l’hôpital, et ce gardien connaissait la localité d’origine de ma mère, c’est un lieu qui s’appelle GASURA, c’est à environ une heure de trajet de KIBUYE-VILLE. Quand il m’a vu il m’a demandé si j’étais encore en vie et j’ai dit oui. Il m’a dit : “Si tu restes ici, on va te tuer, et on pourrait faire bien pire”. Et il m’a dit : “ce qu’on va faire, c’est qu’après mon service je te cache le jour et tu ne sors de ta cachette que la nuit quand je reviens au travail.
Il y avait un lieu où étaient entreposés des tas de vêtements qu’on donnait aux enfants malnutris et il me cachait dans ce tas de vêtements. Il me cachait à cet endroit avec deux autres filles mais je ne me rappelle plus de leur nom. Nous restions à cet endroit, et un jour on a dit qu’il y avait des Tutsi qui étaient à l’hôpital et qu’ils devaient être tués et ne devaient pas rester là. Le lendemain matin, il y a eu une attaque et des Interahamwe nous ont attaqués là-bas et ils ont tué beaucoup de gens. Les assaillants ont sorti beaucoup d’enfants de l’hôpital et les ont conduits près d’une fosse où ils devaient nous tuer. On a demandé à un homme qui était le petit frère de Bosco alias BONGO BONGO, Pascal, qui se trouvait avec sa fiancée. Les assaillants ont demandé à Pascal de creuser une grande fosse dans laquelle nous pourrions tous être enterrés. Il a commencé à creuser, et lorsque la fosse est devenue grande, les assaillants l’ont mis dedans et ils l’ont tué avec sa fiancée. Et ils ont commencé à prendre les enfants et à les mettre dans cette fosse. J’ai pu sauver ma vie parce qu’il y a un homme qui est arrivé, qui s’appelle MUFATA qui me connaissait. Il a dit à ces tueurs : “ne tuez pas cette enfant, c’est l’enfant de MUNDERERE, MUNDERERE c’est le nôtre”. Et il a trompé ces tueurs et donné de l’argent. Par la suite il m’a pris par la main, je suis partie avec lui et il m’a acheté un paquet de pain. Il m’a dit de retourner à l’hôpital, et il m’a dit qu’il ne pouvait pas se déplacer en ma compagnie car les tueurs pouvaient me tuer. Il m’a dit qu’il n’avait pas d’endroit pour me cacher et de retourner à l’hôpital. Donc je suis retournée à l’hôpital, malheureusement le soir ils sont revenus nous sortir de l’hôpital. On m’a sortie avec deux filles, on nous a conduites dans une localité, ils ont gardé les deux filles avec eux, mais ils ne les ont pas tuées. Ils m’ont conduite en contre haut du stade, une personne nous a cachés, j’étais avec un enfant qu’on appelle NGANDE. Nous sommes restés à cet endroit et on nous cachait sous un lit. Le lendemain, les tueurs ont su que nous nous cachions à cet endroit. Je me souviens que c’était en plein jour, le conseiller NAMBAJIMANA est venu. Il était conseiller de secteur, et il a dit : “Il faut me donner les enfants qui se cachent ici”. L’homme qui nous cachait lui a répondu : “Si tu tues ces enfants, je vais te tuer également. Je ne veux pas que tu tues ces enfants, parce que j’aurai une bénédiction si ces enfants survivent aux tueries”.
Quand j’étais chez cet homme qui nous cachait, je ne savais pas que c’était un Interahamwe. Il a sorti une grenade, l’a tenue dans ses mains, et il a dit à NAMBAJIMANA : “Si tu tues ces enfants, je vais dégoupiller cette grenade et je vais te tuer également”. NAMBAJIMANA ne nous a pas tués et nous sommes retournés à l’intérieur de la maison.
Cette nuit-là, les Français commençaient à arriver dans cette localité. Cet homme qui nous a cachés nous a dit : “N’ayez plus peur. Si les Français arrivent ici, je vais vous conduire près d’eux. Je ne veux pas que les tueurs viennent vous tuer chez moi”. La nuit tombée, il nous a conduits au stade où se trouvaient les Français. Nous sommes restés avec eux. Lorsque les Inkotanyi ont pris le contrôle de cette localité et on nous a déplacés du stade C’est dans ces circonstances que j’ai survécu aux tueries.
Par la suite, j’ai demandé des informations pour savoir où les membres de ma famille avaient été tués. J’ai appris que mon père avait quitté l’église pour aller chercher refuge à GITWA, BISESERO, et qu’il était avec ma petite sœur. J’avais une grande famille qui habitait dans la localité de NTAGAYINKA. J’ai appris que tout ce monde a été tué à l’établissement scolaire de NYAMISHABA. Parmi eux se trouvaient mes oncles paternels, il y avait notamment parmi eux un qui s’appelle YAKAGABA. Il y avait également MUGAMBI, il y avait ma tante paternelle qui s’appelait Valérie, elle était ma marraine. Elle a été tuée également à cet endroit-là. Elle a été tuée plus précisément à l’établissement scolaire de NYAMISHABA. Tous les membres de ma famille ont été exterminés. Il ne reste que moi et ma petite sœur. Ma mère a été tuée au stade avec l’enfant qu’elle portait au dos.
Et ce qui m’attriste, c’est que mes enfants me demandent où se trouvent leurs grands-parents. J’ai 3 enfants, et quand ils me posent cette question, je ne sais pas quoi répondre. Ils me demandent pourquoi ils ne voient pas notre grand père, notre grand-mère, nos oncles. Et je n’ai pas de réponses à leur donner. Je n’ai plus de famille. Suite au génocide, nous sommes restés seuls, sans membre de famille. Si nous tenons encore, c’est grâce à Dieu. Ce n’est pas possible de vous dire ce qui nous est arrivé pendant le génocide. Ce n’est pas facile. Ça m’attriste quand les gens parlent du génocide comme si c‘était un fait de théâtre. Certaines personnes s’amusent à parler du génocide. Ça fait très mal d’entendre quelqu’un qui pouvait se déplacer aisément, aller partout… et cette personne qui pouvait se déplacer sans problèmes qui ose dire qu’il n’a pas vu de cadavres alors que les cadavres se trouvaient partout. Toute la ville de KIBUYE était jonchée de cadavres. Tous les Interahamwe de KIBUYE se déplaçaient partout, ils ont tous tués. Sauf ceux qui ont eu la bénédiction de Dieu, et qui n’ont pas trempés dans les tueries”.
La parole est à la présidente. Concernant l’accusé, le témoin explique ne pas le connaître. Sur question, elle confirme être âgée de 12 ans durant le génocide. Elle explique ensuite : “Je suis restée au Rwanda parce que c’est mon pays et que je n’avais pas d’autres pays où je pouvais aller. Nous avons tout fait pour nous reconstruire, et parmi les survivants il y avait des adultes. Ils nous ont mis ensemble, ils ont regroupé beaucoup d’enfants, et ils nous donnaient à manger, à boire. Le gouvernement nous a également aidés. Et ceux qui avaient arrêté les études les ont reprises, on nous a envoyés à l’école. Etant donné que nous étions encore des enfants, on nous a envoyés à l’école pour que nous puissions plus tard grandir et subvenir à nos besoins. Je profite de cette occasion pour dire un grand merci à une maman qui s’appelle Madeleine. Elle a pris beaucoup d’enfants sous sa garde, et elle nous considérait comme ses propres enfants. Et tous les enfants ont pu faire leur scolarité grâce à elle. Ceux qu’elle avait pris en charge ont grandi, et nous sommes toutes, pour le moment, des mamans. Et nous avons atteint un certain niveau, et nous avons pu nous reconstruire. ll y a eu un programme d’unité et de réconciliation, et nous devions de toutes les façons nous réconcilier avec ceux qui nous avaient fait du mal, nous n’avions pas le choix. Ceux qui ont été reconnus coupables ont été mis en prison. Parmi les tueurs, il y en a qui ont caché des informations. De ce fait, il y a des tueurs qui n’ont pas été arrêtés. D’autres ont fui et se trouvent à l’extérieur du Rwanda, alors qu’ils ont commis le génocide”. Elle ajoute : “Ce que j’attends de la justice française, c’est que si elle trouve des coupables, ils doivent être punis et les victimes indemnisées”.
La parole est aux avocats des parties civiles. Sur questions de Maître KARONGOZI, le témoin confirme ne pas encore avoir retrouvé la dépouille de ses proches, que ce soit à BISESERO, au stade GATWARO ou à l’école NYAMISHABA. Le témoin exprime son affliction concernant le silence des tueurs sur les faits, empêchant jusqu’à ce jour de retrouver les corps des défunts.
La parole est à l’avocat général. Sur question, le témoin s’exprime sur les Gacaca : “Dans le cadre des procès Gacaca, des personnes ont donné des informations. Il y en aussi qui ont reconnu les faits qu’ils avaient commis. C’est principalement à ces occasions que nous avons pu avoir connaissance des endroits où les nôtres ont été tués. C’est de là aussi que nous avons pu recueillir les informations lorsqu’ils s’accusaient entre eux. Les Gacaca ont quand même eu un apport pour les rescapés”.
Pas de questions des avocats de la défense. Il est mis fin à l’audition de MUKANTABANA Anne-Marie à 19h34. L’audience est suspendue.
NDR. Concernant le témoignage des rescapés, nous faisons le choix de transcrire la quasi intégralité de leurs propos afin d’en conserver la mémoire. Ce que nous transcrivons, c’est la traduction littérale des interprètes que nous remercions ici.
Jade KOTTO EKAMBI
Alain GAUTHIER, président du CPCR
Jacques BIGOT pour les notes et la relecture
- OCLCH : Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine. C’est un service de police judiciaire spécialisé rattaché à la direction générale de la gendarmerie nationale ou de la police nationale. La mission principale est l’enquête qui est conduite seule ou en liaison avec des unités de la police nationale. Il y a aussi des missions d’appui et de soutien, de coordination de l’action des différents services. Ce service a été créé en 2013 pour répondre à la signature du Statut de Rome qui institue la Cour pénale internationale. Les magistrats font des demandes qui sont examinées par les autorités de ces pays relatives à des actes précis comme par exemple la demande de procéder à des investigations sur place en interrogeant des témoins. Les équipes de l’OCLCH se rendent en général 2 à 3 fois par an au Rwanda.[↑]
- voir l’audition de Hassan IBYIYINGOMA, 17 février 2026.[↑]
- voir l’audition d’Alexis KABAGEMA, 17 février 2026.[↑]
- voir l’audition d’Emmanuel TWAYIGIRA, le 18 février 2026.[↑]
- Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[↑] - voir l’audition d’Eliezer MUGEMANGANGO, 17 février 2026.[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
