Cette première version de compte rendu sera revue et complétée, nous vous invitons à revenir sur cette page ultérieurement.
- Audition d’Evariste GASANA, cité par la défense.
- Audition de Joseph NZAMWITA, cité par le Parquet.
- Audition de Jean-Marie Vianney NKURUNZIZA, cité par le Parquet.
- Audition de Christophe RENZAHO, président de la CRF.
- Audition de Marcel KABANDA, président d’Ibuka France.
- Audition d’Alain GAUTHIER, président et co-fondateur du CPCR.
- Audition de Dafroza MUKARUMONGI GAUTHIER, co-fondatrice du CPCR.
Audition de monsieur Evariste GASANA, témoin cité par la défense, détenu à la prison de MPANGA, en visioconférence de Kigali.
L’audience débute à 9h50. Le témoin, Evariste GASANA, se présente en visioconférence depuis KIGALI. Il est accompagné d’un interprète. Il lui est demandé de décliner son identité (Evariste GASANA), sa date et son lieu de naissance (65 ans), sa profession (éleveur), et son domicile (Prison de NYANZA). Il déclare ne pas avoir de liens avec l’accusé, ni de liens de subordination de travail. Il en est de même avec les parties civiles. Le témoin, cité par la défense, prête serment.

Le témoin explique qu’il sait que l’accusé, pendant la période du génocide, était lui aussi en danger, parce que sa femme était attaquée par des assaillants régulièrement. L’accusé avait mis une chaise à l’entrée de sa maison pour rançonner sa femme en donnant de l’argent. Jusqu’à la fin du génocide, il ne faisait que donner de l’argent aux assaillants, ce qui a permis à sa femme de survivre. Le témoin souhaite dire à la Cour qu’il soit justifié, c’est-à dire qu’elle voit les charges contre l’accusé et qu’il soit acquitté.
La présidente l’interroge sur sa condamnation. Le témoin indique avoir été emprisonné le 10 octobre 1994. Dans son dossier, il est indiqué qu’il a été emprisonné le 10 janvier 1995, pour crime de génocide. À la question de la présidente, il explique que les faits qui lui sont reprochés ont été commis dans le secteur de GITARAMA, à KARONGI et à BISESERO. Il a reconnu les faits, mais a quand même été condamné à perpétuité par la Gacaca[1] en 2009. Il indique ne pas avoir bénéficié de remise de peine.
La présidente rappelle qu’il a d’abord été entendu en 2011 par les OPJ du parquet rwandais, puis par les gendarmes français en 2014 (D53). Le témoin explique qu’il connaissait l’accusé parce qu’ils avaient étudié ensemble. Pendant le génocide, il habitait dans le secteur de GITARAMA, il n’habitait pas en ville mais il était voisin de KIBUYE. Il fréquentait la ville régulièrement. Pendant le génocide, il se rendait souvent en ville. La présidente souligne la contradiction avec son audition de 2011 lors de laquelle il avait indiqué n’être jamais allé à KIBUYE pendant le génocide. Selon le témoin, il avait dit ça pour échapper aux conséquences de sa réponse. À cette époque-là, selon le témoin, la justice n’était pas équitable. La présidente souligne qu’il avait déjà été condamné à perpétuité, que cela ne changeait rien. Le témoin explique que cela changeait parce qu’il avait été entendu par des militaires, ce à quoi la présidente répond qu’il s’agissait d’OPJ. Il ajoute que les militaires étaient juste à côté.
La présidente insiste, le témoin insiste lui aussi sur le fait que cela aurait eu un impact sur lui, de dire qu’il était allé à KIBUYE. La présidente lui demande comment il avait su que l’accusé mettait sa chaise devant sa maison pour protéger son épouse. Le témoin dit l’avoir su parce que les nouvelles lui parvenaient, et qu’il y passait régulièrement pour aller voir le conseiller NAMBAJIMANA François. C’est lui qui leur donnait les instructions concernant les faits commis. La présidente souligne que le témoin habitait à 3km de la ville, et elle lui demande s’il devait passer devant le domicile de l’accusé pour y aller. Le témoin confirme et il ajoute l’avoir vu, un dimanche, après une attaque menée contre son domicile, donner de l’argent aux assaillants. Le témoin explique avoir vu les attaquants munis d’armes traditionnelles, ils étaient une vingtaine. Les uns sont rentrés chez lui, les autres sont restés à l’entrée de chez lui. La présidente lui demande pourquoi l’accusé aurait donné l’argent dehors, puisqu’ils étaient entrés chez lui. Le témoin répond que l’argent était remis au chef de l’attaque. Selon lui, l’attaque provenait de la ville, le jour de l’attaque de Bisesero. Il ajoute que ça n’était pas beaucoup d’argent, à l’époque c’était moins cher. Ceux qui ont récupéré l’argent sont venus boire à CYUMBATI, et ils étaient en train de se préparer pour attaquer Bisesero. Ils venaient de RUHITSIRO. Toute la population s’est rassemblée pour aller attaquer Bisesero, parce que des véhicules devaient les transporter. Avant qu’ils montent dans les véhicules, ils sont d’abord allés chez MUHAYIMANA. Ce jour-là, ils ont embarqué à la station Petro Rwanda.
La présidente lui demande comment il a pu voir le domicile de l’accusé. Le témoin répond que le gendarme RUTERA a informé les gendarmes que l’accusé avait chez lui un complice. Le témoin explique avoir suivi le groupe qui est allé voir chez l’accusé. À la question de la présidente, le témoin explique qu’ils devaient partir à Bisesero, mais la population était déjà nombreuse pour y aller. Le problème était celui des véhicules, il n’y en avait pas assez pour tout le monde. Selon le témoin, il était impossible d’aller attaquer Bisesero depuis la ville, à pied. Depuis la station Petro Rwanda, ils empruntaient une ramification pour aller à CYUMBATI. Après avoir bu ce matin-là, le témoin a rejoint les autres pour aller attaquer Bisesero.
La présidente l’interroge sur le précédent témoignage du témoin, où il indiquait avoir vu l’accusé conduire des gens à Bisesero. Le témoin indique désormais que ce n’était pas lui. La présidente souligne qu’il avait dit à l’époque avoir vu l’accusé conduire des assaillants dans une HILUX rouge du projet Pêche, à GITWA et à BISESERO, et aussi dans une DAIHATSU, mais lui-même ne l’avait pas vu dans ce second véhicule. Le témoin explique que ce n’était pas l’accusé, mais qu’il parlait de BOSCO alias MAYAYI. Le témoin ajoute avoir chargé l’accusé parce que le militaire présent pendant son témoignage portait une petite houe et les gens se faisaient tuer. Pour sortir vivant, il fallait charger MUHAYIMANA. Selon le témoin, on voyait des marques de sang au tribunal de Kibuye. Il indique qu’aujourd’hui il peut le dire parce que la sécurité est désormais garantie dans son pays.
Selon le témoin, ce jour-là ils allaient mener une attaque à Gitwa. Lors de l’attaque, les Tutsi ont été plus forts, ils les ont pourchassés et ont tué le gendarme MWAFRIKA. Le témoin confirme qu’il y avait des véhicules, conduits selon lui par MAYAYI et JACKSON. L’après-midi, une situation tumultueuse a eu lieu à Kibuye, il y a eu beaucoup de fouilles. Après l’attaque, les assaillants ont été dispersés. Le témoin explique être rentré chez lui à Gitarama en passant par GISHURA et KARONGI. Il n’est pas retourné l’après-midi pour la récupération du corps. La présidente souligne la contradiction avec sa précédente audition auprès des gendarmes français, où il avait dit y être retourné avec une DAIHATSU bleue pour récupérer le corps de MWAFRIKA. Le témoin explique que les gendarmes ont mal compris son témoignage, la présidente souligne qu’il y avait un interprète. La présidente lit le précédent témoignage du témoin, où il explique toutes les étapes jusqu’au dépôt du corps au domicile de l’épouse de MWAFRIKA. Le témoin souhaite expliquer plus précisément pourquoi il a dit ça lors de son audition à la prison de NYANZA. Il explique n’avoir pas dit la vérité à cause de la peur. Aujourd’hui, grâce à la sécurité, ils disent ce qui est vrai. Le témoin explique que son témoignage devait être secret, et c’était vrai ce qu’il a dit ce jour-là. La présidente lui demande ce qui était vrai, ce à quoi il répond que son témoignage d’aujourd’hui était vrai, parce qu’à l’époque de ses précédents témoignages il n’était pas encore chrétien.
La présidente lui demande pourquoi il aurait menti sur le fait que MAYAYI ait conduit le corps de MWAFRIKA, puisque cela déchargeait l’accusé qui soutenait ne pas l’avoir fait, à cette époque.
Sur question de Maître PARUELLE : “Lorsqu’il a donné de l’argent, nous venions de mener une attaque chez lui. Et nous avons cherché de l’argent pour aller boire de la bière”. Il précise : “Il a donné de l’argent tout en étant chez lui”. A la question de savoir s’il était malade, il répond : “L’attaque encerclait la maison, certains assaillants étant à l’intérieur et d’autres à l’entrée et il a donné de l’argent quand il était chez lui”. Il répondra finalement que l’accusé n’était pas malade ; Sur question de Maître KIABSKI, avocat du CPCR, de savoir s’il a menti en première instance, lorsqu’il déclarait que Claude MUHAYIMANA a été aperçu à la station PETRO RWANDA, et qu’il se portait bien, il explique : “Je voulais dire qu’il n’était pas malade, mais qu’il était dérangé par les attaques régulières qui voulaient tuer sa femme. C’était vers la fin du mois d’avril”.
La parole est à l’avocate générale. A la question de savoir s’il a aperçu l’ex-épouse de l’accusé au centre-ville de KIBUYE durant le génocide, il répond par la négative et ajoute : “Je ne la connais même pas”. Il est indiqué à la cour que le témoin avait pourtant déclaré l’avoir vue au kiosque, l’avoir trouvée très belle et que Claude MUHAYIMANA l’avait retrouvé. Il est rappelé au témoin qu’il a prêté serment. Il explique : “Je précise que je connaissais très bien MUHAYIMANA et sa famille, mais je ne connaissais pas le prénom de son épouse”. L’avocat général insiste et il répond finalement : “Vous posez la question dont vous avez la réponse. Comment est-il possible qu’une personne pourchassée se trouve en ville ? Même la femme d’un colonel ne pouvait pas se balader comme ça”. A la question de savoir pour quelle(s) raison(s) il avoir fait ces déclarations devant les enquêteurs français, il ne s’explique pas. A la question de savoir quand est-ce que MWAFRIKA est mort, il explique : “Je ne me rappelle pas la date, mais de la période. C’était à KARONGI et avant l’attaque de BISESERO”. Sur le véhicule venu chercher le corps de MWAFRIKA il explique ensuite : “Il y avait deux véhicules civils qui transportaient des tueurs”. Il est indiqué au témoin qu’il avait pourtant déclaré qu’il s’agissait d’un Daihatsu de couleur bleue. Il explique : “Je ne peux ne pas me rappeler des couleurs compte tenu du temps qui s’est écoulé, mais je me rappelle bien des chauffeurs”. Il est indiqué ensuite que le témoin avait déclaré que les gendarmes n’étaient pas venus participer aux attaques, mais pour protéger les Interahamwe[2]. Il répond : “Si, si, ils participaient aux attaques, mais c’était une manière de les encourager quand ils étaient là. Que ce soit les gendarmes ou les militaires, ils participaient aux attaques”.
La parole est aux avocats de la défense qui soulignent que les déclarations du témoin sont “très claires”. A la question de savoir pour quelle(s) raison(s) le témoin avait demandé de garder son témoignage confidentiel, alors qu’il était emprisonné à la prison de MPANGA, il explique : “J’ai reconnu que j’avais menti à propos de Claude. Aujourd’hui, on nous encourage à ne plus mentir, à vaincre le mal. D’ailleurs, Dieu m’a pardonné que j’ai fait. Mais à cette époque-là, je devais survivre”. Sur une prétendue enquête menée à charge contre l’accusé, il explique : ”Tel que je connais MUHAYIMANA et vu que nous avons grandi ensemble, – nous étions dans la même promotion, – il n’aurait pas pu tremper dans les tueries, ni tuer les gens”. Il ajoute : “Il arrive que les prisonniers complotent entre eux. Mais aujourd’hui c’est difficile car ils ont accepté le Christ. Aujourd’hui la plupart des prisonniers ont compris qu’il ne faut plus dire des mensonges, car on aura des comptes à rendre devant Dieu, donc on ne ment pas. Je préfère dire la vérité, être victime de la vérité que mentir”. Il ajoute : “RUKERA était mon codétenu et il avait avoué avoir tué 500 personnes et il a été libéré”. (NDR. Il s’agit probablement de Hassan RUKERATABARO, décédé voici quelques années dans un accident de moto. C’était un témoin clé dans tous massacres qui ont été commis à KIBUYE). Il est demandé au témoin, qui a participé aux attaques de BISESERO, s’il confirme ne pas avoir vu Claude MUHAYIMANA sur les lieux. Il répond, grandiloquent : “Je jure devant Dieu que quand je suis parti à BISESERO, je suis parti avec Jackson et Bosco, D’ailleurs ils avaient des tenues militaires et c’est eux qui conduisaient. C’est MAYAHI et Bosco qui conduisaient. D’ailleurs s’il y avait eu Claude, je n’aurais pas manqué de le voir, nous avons grandi ensemble. S’il avait été dans les attaques de GITWA et BISESERO, je n’aurais pas manqué de le reconnaître”.
Sur la prétendue ressemblance entre MAYAHI et MUHAYIMANA, il explique : “Que ce soit MAYAHI, Bosco ou MUHAYIMANA, ils ont tous les deux le même âge. D’ailleurs ils vivaient ensemble, nous vivions tous ensemble. Et pendant ces évènements, MUHAYIMANA n’a pas bu avec eux”. Il ajoute : “C’est vrai, on les confondait. Avant les évènements, MAYAHI et Claude étaient chauffeurs du même âge, ils étaient tout le temps ensemble, ils étaient comme des jumeaux. Ils étaient ensemble avant la guerre, mais pendant la guerre, MAYAHI et Jackson ont continué à rester ensemble et ils continuaient à collaborer avec les militaires, ils avaient même des tenues militaires. Alors que MUHAYIMANA n’avait pas de tenue militaire. MUHAYIMANA n’a pas collaboré avec les militaires, n’a pas porté leur tenue. D’ailleurs, on lui tendait souvent des pièges comme sa femme était Tutsi. Jackson et MAYAHI restaient ensemble et en voulaient à MUHAYIMANA parce qu’il n’achetait plus de bière pour eux. Chez mon grand frère, qui avait un débit de boisson, nous buvions ensemble et c’est d’ailleurs là que nous montions tous les mauvais coups, avec le conseiller NAMBAJIMANA, avec MAYAHI, Bosco et moi-même”. L’audition de GASANA prend fin à 11h30. L’audience est suspendue et reprend à 11h45. (NDR. Cette histoire de ressemblance est quand même risible. Cela n’avait pas été évoqué, me semble-t-il, en première instance. Mais tous les arguments sont bons quand on veut soutenir ses propres mensonges.)
Audition de monsieur Joseph NZAMWITA, cité par le Parquet, en visioconférence de Kigali.
Le témoin, Joseph NZAMWITA se présente en visioconférence depuis KIGALI. Il est demandé au témoin de décliner son identité (Joseph NZAMWITA), sa date et lieu de naissance (66 ans), sa profession (agriculteur) et son domicile (GATSIBO). Le témoin déclare de pas avoir de liens avec l’accusé, ni de liens de subordination de travail. Il en est de même avec les parties civiles. Joseph NZAMWITA est cité à comparaître par le ministère public, il prête donc serment.
Le témoin déclare : “Je vais donner un témoignage sur Claude MUHAYIMANA, car quand la guerre a commencé, il est venu à KARONGi en transportant les voyous de la ville dans un véhicule bleu. A ce moment, la guerre n’avait pas encore commencé chez nous, les personnes pourchassées n’avaient pas encore quitté les lieux. Quand un certain MAYIRA a vu un véhicule passé transportant les gens de la ville, il nous a dit de monter pour aller prêter main forte aux gens de la ville. C’est MAYIRA qui conduisait les attaques, et quand nous sommes arrivés plus haut sur la route, nous avons trouvé la voiture en question qui était garée. En réalité, pendant la guerre, c’était lui qui était devenu comme un responsable. Ce qu’il voulait se faisait. Ainsi nous sommes montés, nous sommes arrivés plus haut sur la route chez un certain NYAKAHIRO. A cet endroit-là il y avait une petite route qui bifurquait vers la forêt, et c’est là où les personnes avaient attaché les chèvres. Nous sommes arrivés là où était garé le véhicule ; A ce moment-là, les gens de la ville avaient rempli le véhicule de chèvres.
A peine venions-nous d’arriver que nous avons vu surgir un certain TWAYIGIRA qui venait avec deux personnes, à savoir une femme et un enfant. Il les a tout de suite découpés en deux pour nous montrer comment on tue quelqu’un. Nous sommes descendus tout de suite : et à ce moment-là dans notre village, c’est pour la première fois que TWAYIGIRA tuait une femme et un enfant. KABAGEMA et MUGEMANGANGO sont restés plus haut. Alors en haut étaient restés aussi un certain Félicien. Les gens, d’habitude, tenaient des réunions en ville, et quand ils sont descendus ils parlaient entre eux. On a demandé qui avait emmené ce véhicule-là. Ils ont répondu que c’était MUHAYIMANA qui le conduisait. Nous autres, nous ne le connaissions pas, mais eux le connaissaient puisqu’ils exerçaient le commerce en ville. Le lendemain, un certain KARARA est venu, ceux qui étaient pourchassés n’étaient pas encore partis, mais leurs chèvres étaient arrivées en ville. C’est alors que le matin, KARARA est arrivé. Ceux qui étaient pourchassés se sont approchés de lui, pensant que c’était quelqu’un qui leur viendrait en aide puisqu’il était bourgmestre. C’est tout que je sais de MUHAYIMANA, je ne sais rien d‘autre le concernant, mais le véhicule était de la ville. C’est Benoit et TWAYIGIRA qui s’en prenaient aux personnes pourchassées qui n’étaient pas encore partis, c’est d’ailleurs eux qui les poussaient à fuir les lieux. La preuve, c’est que Benoît a tué beaucoup de gens chez nous qui étaient en train de prier, il a fait venir beaucoup d’assaillants de GISHURA. Plus tard, les attaques se sont déroulées comme ceci : de nouveau MAYIRA est arrivé, il a dit que des militaires allaient épauler les autres, et c’est ainsi que nous sommes montés jusqu’à GASENGESI. Nous sommes arrivés le matin, et ceux qui étaient venus de la ville nous avaient précédés. Lorsque nous n’avions pas encore été sur les lieux, là où se trouvaient les voyous de la ville, nous avons entendu dire que MWAFRIKA s’était fait tuer et on s’est enfui sans pouvoir arriver à l’endroit où il s’est fait tuer. Nous avons regagné nos domiciles, nous ne sommes pas retournés là-bas, mais en soirée beaucoup de véhicules militaires sont venus récupérer son corps. Ce que je sais de MUHAYIMANA, c’est de ce véhicule-là dont parlaient ces gens qui descendaient et rien d’autre. Le véhicule, moi je ne l’ai pas vu. Ce sont les véhicules militaires qui sont allés là-bas. Je ne connais rien d’autre le concernant. En fait, Benoît et TWAYIGIRA, ce sont eux qui ont détruit notre village. Même dans les Gacaca, on a toujours parlé d’eux et de KARARA, pour qu’ils viennent s’expliquer au sujet des nôtres qu’ils ont tués. Et MUHAYIMANA doit être de la famille de TWAYIGIRA, et ils étaient des voisins. Ils doivent s’expliquer”.
La parole est à la présidente. Sur question, il explique avoir été emprisonné, mais ne pas avoir été condamné pour des faits de génocide. La présidente indique que le témoin a été entendu à une reprise dans le cadre de ce dossier. Elle indique que le témoin avait déclaré avoir été condamné à une peine d’intérêt général après avoir passé 9 ans et demi en prison. Il explique : “Pour être condamné à ces travaux d’intérêt général, c’est parce que j’avais comme partie adverse une femme. Lorsqu’on a vu que cette femme s’est fâchée, les juges m’ont condamné à deux ans de prison”. La présidente indique qu’il avait pourtant déclaré qu’il s’agissait de faits concernant la mort de deux enfants cachés chez lui et à laquelle il avait assisté. Il explique que ceux-ci ont été mis à mort par KABAGEMA et MUGEMANGANGO. Il ajoute : “C’est eux qui les a tués”.
La présidente revient sur les déclarations spontanées du témoin, à propos de la mort “d’une femme et d’un enfant” qu’il a évoquée, lorsqu’il se dirigeait vers la colline de KARONGI. Il explique : “Moi j’ai vu une femme et un enfant. Cette femme et cet enfant que TWAYIGIRA a emmenés pour les découper là”. La présidente indique que le témoin avait déclaré qu’il y avait une femme et deux enfants. Il explique : “Moi ce que j’ai vu, c’est une femme et un enfant attachés par une corde, et il les a découpés tout de suite pour montrer l’exemple. Et nous, nous sommes partis sans tarder”. Il ajoute : “C’est MAYAYI qui nous avait monté puisque c’était lui le responsable des attaques. D’ailleurs avant je m’étais disputé avec lui. Comme j’habitais dans un endroit surélevé, il voulait hisser sur le toit les drapeaux de l’époque, mais je ne voulais pas”. La présidente indique ensuite que des témoins ont désigné MAYAYI comme le chef du village autoproclamé. Il confirme : “C’était lui qui cette fois-ci allait participer à des réunions comme responsable.”. Il ajoute : “C’est MAYIRA qui nous avait incité à le faire, c’est lui qui voulait hisser les drapeaux chez nous et on s’est disputés pour ça. Moi j’ai dû y aller pour ne pas avoir d’ennuis avec lui. Il est devenu quelqu’un de très mauvais. Il n’y avait pas d’autres choses à faire à part le massacre des gens. Quand nous sommes arrivés là-bas, nous avons vu que l’autre amenait la femme. Et comme les autres allaient dans les réunions, ils allaient à notre insu fomenter des choses dans les réunions à la commune de GISHURA. Je me souviens que Benoît est allé de l’autre côté, a appelé à un certain André. Même quand nous étions en prison, nous appelions MAYIRA et KARARA, pour qu’ils viennent nous expliquer ce qui s’était passé concernant les gens qui avaient été tués dans notre village”. Il précise que Benoît s’appelle Benoît HABUMUREMYI, et confirme qu’il s’agit du même Benoît entendu durant le procès et qui était enseignant.
La présidente revient sur l’attaque de KARONGi, il explique ensuite sur la voiture : “Elle s’était arrêtée bien avant, car quand nous sommes arrivés, le véhicule était rempli de chèvres, de gens qui fuyaient et n’étaient pas encore allés plus loin. Je n’étais pas le seul, nous étions nombreux. Nous avons dû emprunter le même chemin que nous empruntions avant pour aller à KARONGI. C’était un sentier. La route se trouve de l’autre côté, mais on peut la voir”. A la question de savoir si après être passé devant chez NAKAHIRO, le témoin aurait vu des véhicules, il répond par la négative. Puis ajoute : “L’autre nous a fait monter en soirée vers 17h, la voiture était déjà là tournée vers le bas remplie de chèvres. Je ne l’ai pas vu monter”. Il ajoute que TWAYIGIRA a tué les deux personnes “avec une machette. Il les a découpées en morceaux”. Il est demandé au témoin s’il a des certitudes sur l’arme du crime, celle-ci faisant l’objet de contradictions, mais il confirme qu’il s’agissait d’une machette. Sur le véhicule qu’il indique avoir vu, il explique : “Il s’agissait d’un véhicule de type Daihatsu de couleur bleue”. Concernant le chauffeur, il précise : “J’ai vu le chauffeur mais je ne savais pas qu’il s’appelait MUHAYIMANA. Il était assis dans ce véhicule et il voulait descendre pour ramener les gens qui étaient à l’intérieur. Mais il n’est pas sorti du véhicule quand les personnes sont mortes”. Il explique se souvenir : “Après avoir tué ces personnes TWAYIGIRA n’a rien dit. Ceux qui ont parlé du chauffeur ont dit que c’est Claude qui vit en ville”. La présidente indique que cela ne correspond pas tout à fait à ses anciennes déclarations. Il explique : “Ils ont dit que c’est MUHAYIMANA Claude qui conduisait ce véhicule”. La présidente demande si c’est ce jour-là qu’il a appris le nom de famille du chauffeur, ce à quoi il répond : “Ils ont prononcé Claude. Et ils le connaissaient parce qu’il faisait du commerce en ville”.
Sur la mort de MWAFRIKA, il explique : “Il est mort le matin”. Il confirme ensuite être arrivé à GASENGESI, et que “les gens qui étaient pourchassés se trouvaient en contre haut. Ils sont descendus pour se battre contre 2 militaires qui avaient 2 fusils”. Il ajoute ensuite qu’une fois à GASENGESI, il ne voit pas de véhicule. La présidente souligne que ces déclarations sont conformes aux précédentes, à la différence qu’à l’époque il avait précisé être passé par les sentiers, ce qu’il confirme. Sur la grenade lancée à MWAFRIKA, il explique ne pas l’avoir vu car : “Les membres de la population étions derrière, et pas à côté de la scène. Nous étions à environ de 200m. Ceux qui venaient de la ville se trouvaient devant nous”. Quand ils ont su que MWAFRIKA était mort, il ajoute : “Nous avons couru tout de suite et l’autre militaire qui était là a couru. Tout le monde est descendu à pied et courait à pied. C’est l’après-midi que les véhicules sont allés là-bas. Je les ai vu car mon domicile se trouve au sommet d’une colline, à environ 3 km. C’étaient des véhicules militaires, de couleur verte, de marque TATA”. Il confirme avoir vu ces véhicules-là ce jour-là, en revanche, il explique ne pas avoir vu le Daihatsu bleu revenir pour aller chercher le corps de MWAFRIKA. A la question de savoir si cet après-midi-là, il a vu des tirs ou des combats, il explique : “Nous avons entendu des coups de feu, et il y avait environ 5 véhicules remplis de militaires. Ces derniers ont tiré pour que les personnes pourchassées puissent remonter la colline. Il y a eu beaucoup de morts parmi les personnes pourchassées l’après-midi. Par ailleurs, 3 jours après KARARA a emmené des gens du clan AVAKOVO, pour exterminer le peu de victimes encore en vie”. Il ajoute : “Avant midi il n’y avait pas de morts”.
Il est redemandé au témoin à quelle heure est mort MWAFRIKA, il explique que c’était à 8h. Il lui est fait remarquer que devant le juge d’instruction ainsi qu’aujourd’hui lors de ses déclarations spontanées, il avait davantage parlé de 10h30-11h. Il explique : “Les gens étaient en train de courir ici et là. C’était vers 8h. Mais c’est possible que j’aie oublié car cela fait longtemps que ces faits ont eu lieu”.
Pas de questions des jurés, ni des avocats des parties civiles. Sur le meurtre de madame NYARAMUNGONDO, il confirme qu’il s’agissait du premier meurtre dans le village. Il confirme également que MAYIRA l’a convoqué pour une réunion : “Il avait l’habitude d’organiser des réunions à GASHIKIRI, pour aller tuer des gens”. L’avocat général donne lecture d’un extrait de son audition. Il confirme que le véhicule Daihatsu bleu avait fait demi-tour pour revenir à KIBUYE.
La parole est aux avocats de la défense. Sur Augustin KARARA, et à la question de savoir s’il a parlé de Claude MUHAYIMANA comme chauffeur, il explique : “Non, celui-là ne me l’a pas dit. Il est plutôt venu pour porter secours aux gens pourchassés. Et c‘est là qu’un certain Pie a été tué. Le tueur n’était pas quelqu’un de bien. Quand nous sommes venus sur place et qu’on a vu tuer ce jeune, on est tous repartis en courant”. L’audition de Joseph NZAMWITA prend fin à 13h15. L’audience est suspendue et reprend à 14h15.
Audition de monsieur Jean-Marie Vianney NKURUNZIZA, cité par le Parquet, en visioconférence de Kigali.
Déposition spontanée.
« Je connais Claude MUHAYIANA. Il habitait le secteur de BWISHYURA et il a été mon élève. Il est un de ceux qui ont participé au génocide des Tutsi. Il transportait des Interahamwe pour les conduire sur les lieux des massacres.
Je l’ai vu le 16 avril 1994 à NYAMISHABA. Il transportait des miliciens en vue de piller les biens des Tutsi et pour achever les blessés. Pour le reste, c’est ce que j’ai entendu dire, dont les faits qui se se produits à BISESERO, à l’église de Kibuye et au Stade GATWARO. Je vous autorise à me poser des questions. »
Sur question de madame la présidente, le témoin rappelle qu’il a été enseignant jusqu’en 1994 à l’école primaire de Kibuye où l’accusé a été son élève. Il l’a connu alors qu’il était adulte. Il ajoute que le génocide a commencé à Kigali et est arrivé plus tard à Kibuye.
Madame la présidente rappelle que le témoin a été entendu plusieurs fois au cours de la procédure: d’abord par le CPCR en 2012, par les gendarmes de l’OCLCH en juin 2014, par le juge français en novembre 2014. Plus tard, un transport sur les lieux a été organisé , suivi par une confrontation avec l’accusé en 2016.
Le 9 avril, monsieur Jean-Marie Vianney NKURUNZIZA évoque une réunion qui s’est tenue le 9 avril qui rassemblait des autorités administratives et des représentants des partis politiques. Le lendemain, des maisons étaient incendiées. A partir du 14 avril, ils avaient compris que les Tutsi devaient être exterminés.
Le 15 avril a eu lieu une attaque sur l’école de NYAMISHABA. Le témoin poursuit: « Après NYAMISHABA, j’ai tenté de me réfugier à BETHANY (NDR. Un Hôtel près du lac KIVU). Ayant rencontré des Interahamwe, je me suis caché une nuit dans un buisson épineux. C’est de ce buisson que j’ai vu passer Claude MUHAYIMANA. Le 16, caché sur les collines qui surplombent l’école, j’ai vu passer Claude MUHAYIMANA au volant d’une Daihatsu bleue qui appartenait à BONGO BONGO, un véhicule que je connaissais bien. C’était vers 9 heures ». Madame la présidente lui fait remarquer que lors de son audition en 2014 il avait dit entre 8 heures et 9 heures. (NDR. La différence est-elle si importante?)
Le témoin dit être revenu au Rwanda début juillet 1994. Il est alors nommé bourgmestre de GISOVU de septembre 1994 à mai 1995. Il a revu Claude MUHAYIMANA. Il habitait près du stade GATWARO. Il apprendra plus tard que l’accusé a fui.
Par contre, il ne se souvient pas à son retour, d’avoir déjeuné chez Claude MUHAYIMANA, contrairement à ce que prétendent l’accusé et son ex-épouse. Ces derniers ont affirmé que le témoin était venu chercher chez eux une photo de son épouse qui avait été tuée. Le témoin conteste. En mai 2015, il revient à GITESI, mais il n’est plus bourgmestre. Il garde des contacts avec la tante de Médiatrice, XAVERA, revue au Zaïre: c’est Claude MUHAYIMANA qui l’avait aidée à fuir. On lui a parlé aussi de ce qui s’était passé au stade GATWARO.
Sur question de madame la présidente, il conteste que sa nouvelle épouse, Cécile MUKAMURANGWA, que Claude MUHAYIMANA et son ex-épouse nomment Claudette, ait installé un commerce concurrent tout près du leur et qu’il aurait fait arrêter Médiatrice. Le témoin précise que le commerce de son épouse n’était pas installé près de celui des MUHAYIMANA et qu’il ne proposait pas les mêmes produits. D’ailleurs, beaaucoup d’autres femmes avaient des commerces. Le témoin conteste aussi avoir fait emprisonner madame MUSENGEYEZU qui tentait de faire établir une fausse carte d’identité pour son mari.
Madame la présidente reprend la parole: « Claude MUHAYIMANA vous accuse d’avoir formé des gens à faire de faux témoignages au service du gouvernement rwandais. » Le témoin ne peut que nier l’accusation. De 2001 à 2006, il deviendra maire-adjoint de Kibuye.
Un avocat des parties civiles intervient: « Plusieurs témoins, des prisonniers, qui accusaient Claude MUHAYIMANA se sont rétractés. Quelles observations cela provoquent en vous? »
« Les autorités rwandaises n’ont jamais incité qui que ce soit à accuser faussement quelqu’un. Ces gens auraient pu être utilisés par leurs familles ou leurs proches. » répond le témoin. Il va poursuivre en disant que, au moment du multipartisme, beaucoup de gens ont adhéré au MDR, Pawa ou modéré.
Madame l’avocate générale. « Quand vous voyez Claude MUHAYIMANA conduire la camionnette en direction de l’école de NYAMISHABA, il allait vite? »
Le témoin ne peut que répondre que ce n’était pas le cas: la route était mauvaise. A leur retour, la voiture était chargée de bien volés dans les locaux de l’école. Une dizaine d’Interahamwe étaient restés sur le camion. C’est le seul véhicule qu’il a vu passer ce jour-là. Et d’ajouter: « Il était impossible de confondre avec un autre véhicule. »
Madame FILLAUD fait remarquer au témoin qu’il a été entendu cinq fois, qu’il a été pris en photo sur les lieux et que ces déclarations n’ont jamais varié.
Maître LATRAME, pour la défense, demande de projeter une photo: c’est un convoi qui se trouve sur le chemin de NYAMISHABA lors du mariage de l’accusé. Il demande au témoin si l’endroit où il se cachait ressemblait à ce qu’on voit sur la photo. Ce dernier ne conteste pas mais cela ne prouve rien. D’ailleurs, la photo n’a pas été prise à l’endroit même où monsieur NKURUNZIZA se cachait. L’accusé, comme son avocat, voudraient convaincre la cour qu’au bord de cette route, il n’y avait pas de buisson, simplement de l’herbe à vaches. Le témoin ne pouvait pas voir ni reconnaître Claude MUHAYIMANA. Une démonstration qui ne convaincra personne.
Audition de monsieur Christophe RENZAHO, président de la CRF (Communauté Rwandaise de France).

Le témoin déclare : “C’est une association qui a 35 ans et a dans son objet la lutte contre le génocide, et le soutien dans les procès sur le génocide des Tutsi. C’est dans ce cadre qu’on s‘est porté partie civile”. Le témoin poursuit: “Le génocide commence le 7 avril 1994 à 5h du matin. Pourquoi 5h du matin? Parce que mes parents ont entendu la radio à 5h du matin, et je m’exprime ici comme petit-fils de Stanislas RUKEMAMPUNZI, mon papi qui a pris une balle, parce que Tutsi. Pour Mariana KAYIZERE, mamie, qui a été enterrée vivante. Mes tantes, mes oncles, ma cousine Mana, qui a été violée de la pire des manières que vous pouvez imaginer. Parce que pour les bourreaux, les viols ne suffisaient pas. Il fallait introduire des bouts de bois dans son vagin, pour que ça traverse, pour l’humilier. Ce qu’on a appris très jeune, c’est qu’un Inyenzi est un serpent à écraser. Moi, j’ai eu la chance d’être né au Zaïre, ma mère avait fui en 1973 car elle ne pouvait pas passer le bac, parce qu’elle était Tutsi. J’y allais en vacances, à KIGALI, à 3h de GOMA. Donc j’avais une relation quasi fusionnelle avec ma famille maternelle. Mon grand-père me parlait de la famille. Je vous parle aussi pour des millions de Rwandais anonymes (…) Ils sont morts de la façon la plus cruelle, simplement parce qu’ils étaient Tutsi. Je vous parle pour les rescapés, dont certains sont membres de l’association que je dirige aussi, pour les rescapés restés au Rwanda, ceux qui vivent l’attente et la justice. Et je suis ici pour vous raconter ce que moi j’ai vécu. Ce jour-là, le 7, maman se réveille en criant. Elle disait “Personne ne survivra ou ne restera”. Elle criait, elle criait.. J’ai vu l’impuissance dans les yeux de mon père, qui avait l’habitude de nous rassurer tous. La vie n‘était pas toujours rose, et il était un pilier. Ce jour-là, il était chauffeur (…) à 13 ans j’ai cru qu’il viendrait tous nous chercher pour nous sauver. On n’a pas compris pourquoi c’est pas arrivé. Après on a pensé que les blancs iraient chercher papi, et le ramèneraient… Ils ne sont pas venus. Ma vie devait continuer, je devais aller à l’école. Quelques semaines après, le lac Kivu a commencé à nous donner des morceaux de corps : bouts de bras, tête… et quand je voyais les morceaux, je disais: “Est-ce que c’est mamie ? Est-ce que c’est papi ?”. Étant enfant, je me disais que non, KIGALI c’était très loin. Mais un jour, mes certitudes sont tombées, car on m’a dit que ça se déversait dans le lac Kivu et qu’il nous rendait les nôtres en morceaux. Quand les militaires sont arrivés, je parlais très bien français, ce que voulait mon père. Je les ai approchés, j’ai posé des questions. J’avais toujours cet espoir là, jusque septembre. Après 2 mois, ça se termine et je retourne à KIGALI. On est allé déterrer papi pour l’emmener au mémorial de GISOZI. Mamie, elle, on l’a laissée avec 300 autres personnes dans cette fosse. On les a enterrés vivants.. J’ai participé à l’opération pour les sortir de là. Quelque chose m’a marqué : il y avait des bouts de bois, des troncs d’arbres, des grosses pierres.. et après les Gacaca, les bourreaux nous ont montrés. J’ai demandé à un homme pourquoi il y avait autant de choses, il m’a expliqué qu’ils devaient ajouter ça pour qu’on ne sache pas qu’il y avait du monde enterré là-dedans. Ce qui m’a amené à penser que c’était préparé, que les gens devaient tuer en silence, tuer vite, pour cacher leurs crimes. Ça ne me vient pas des livres, ce sont des choses que j’ai vues, que j’ai demandées et qu’on m’a expliquées. Quand ma mère criait à 5h du matin, les années qui ont suivi, il fallait aider les rescapés. À un moment donné, on ne sentait pas légitime d’être appelé rescapés, qu’on avait pas été pourchassé, et si j’écrivais un livre je l’appellerai : “Au bord de l’enfer”. Cette impuissance me hante, donc je suis très fier et très heureux d’avoir eu cette opportunité et du courage pour venir ici vous parler de ce qui s’est passé. Et c’est pourquoi, avec ces expériences personnelles, les associations qui sont présentes sont là pour demander la justice et non la vengeance. En 1996, quand on est rentrés au Rwanda, où il y a eu un moment où les réfugiés étaient revenus, et il suffisait de crier : “Interahamwe, le tueur”, on lui courait derrière et on essayait de l’arrêter et de le tabasser. Un jour, on nous a arrêtés, on nous a amenés à la brigade et nous a expliqué la différence entre la justice et la vengeance, et on nous a dit qu’on allait devenir comme ces personnes- là. Depuis, je lutte comme je peux pour obtenir la justice. J’ai côtoyé des bourreaux, entendu leurs versions, et pardonné. Je suis aussi sorti avec une fille, elle m’invitait chez elle tout le temps comme tout jeune adolescent. Un jour j’étais à l’école, pendant un procès Gacaca, une femme ordinaire, aimante, a dit qu’elle avait caché des gens chez elle, et en même temps elle participait aux dénonciations”. Il ajoute :“Il y avait des enseignants, des chauffeurs comme l’accusé, qui ont participé à des crimes innommables. Aujourd’hui, je suis là pour demander justice. Je vous remercie de m’avoir écouté”.
La parole est à la présidente. Sur question, le témoin explique: “Notre association est à l’image du Rwanda aujourd’hui, et elle accueille tout le monde. Tant que la justice n’a pas condamné quelqu’un. Ma cousine Mana est même retournée à l’école avec son bourreau”. Il ajoute que son association réalise des opérations de sensibilisation, des conférences, etc. Il explique également que durant certains procès, des enfants ont découvert que leurs parents étaient en réalité des tueurs. Il confirme que les Gacaca et les procès ont eu de réelles vertus pédagogiques.
Pas de question des jurés, ni des avocats des parties civiles. La parole est à l’avocate générale. Elle revient sur la notion de quête de justice concernant les auteurs ayant fui, et le témoin explique: “Au Rwanda, nous avons [eu] plus d’un million de Gacaca. On est passés à autre chose. Mais dans ces procès-là, des gens ont été cités mais ils n’étaient pas là. Les victimes de BISESERO aujourd’hui suivent ce procès, et attendent depuis 31 ans”. Les avocats de la défense n’ont pas de questions.
Le prochain témoin, Marcel KABANDA se présente à la barre. Il est demandé au témoin de décliner son identité(Marcel KABANDA), sa date et lieu de naissance (69 ans), sa profession (retraité et représentant légal de l’association Ibuka France) et son domicile. Le témoin est entendu en vertu du pouvoir discrétionnaire de la présidente, il ne prête donc pas serment.
Audition de monsieur Marcel KABANDA, président d’Ibuka France.
Le témoin déclare : “Je vous remercie de me donner cette parole, au moment où ce procès s’achève, pour dire un mot au nom de l’association Ibuka France, partie civile au procès. Ibuka est un mot rwandais qui signifie “Souviens-toi”. C’est donc une association dont l’objet est la mémoire des génocides des Tutsi. Il existe d’autres Ibuka en Belgique, en Allemagne, Suède, Danemark et même au Rwanda et toutes ces associations ont le même objet. Mais chacune fonctionne suivant la législation du pays dans laquelle elle se trouve. (…) Notre association a été créée en 2002 à NIORT, puis 10 ans après, a pris son siège à PARIS. Elle est née pratiquement pendant le génocide en dehors du Rwanda. Les personnes qui suivaient dans la presse ce qui se passait au Rwanda et qui prenaient conscience que les leurs, leurs familles étaient en train de disparaître. Le mot IBUKA était comme une promesse : on ne vous oubliera pas. Votre histoire ne sera pas oubliée. Ignorés, ils mourraient comme des animaux. Il fallait leur restituer leur humanité. Il ne s’agit pas juste de garder les victimes en mémoire, mais aussi leur restituer la part d’humanité qui leur a été déniée durant le génocide. On a vu qu’il fallait absolument faire travailler cette association parce qu’est apparu un phénomène propre au génocide : le négationisme. (…). La Shoah, c’était en Europe, donc quelque chose de très proche, et le Rwanda est en Afrique. Donc ça veut aussi dire tout un imaginaire qui porte sur cette partie du monde, considérée comme une zone réservée où la violence et la sauvagerie sont quelque chose de naturel. Donc on arrive pas à comprendre si c’est vraiment un génocide. Il nous a fallu expliquer qu’à la base de cette violence, qui n’était ni spontanée, ni entre sauvages, c’était un programme articulé, réfléchi, pensé et organisé par un État qui est composé d’intellectuels, universitaires, et exécuté par des cadres de l’administration qui n’ont rien de sauvage, mais avec une formation et un objectif : les tuer tous. C’est donc une opération pensée, qui s’appuie sur une idée, un mythe qui s’appuie sur un mythe. Les Rwandais, nous sommes tous noirs et nous parlons tous la même langue et traditionnellement nous adorons les mêmes dieux. Donc traditionnellement, rien ne nous sépare. Mais pourquoi un Hutu serait différent des Tutsi ? (…). Les Tutsi, c’est eux les victimes du génocide, et les auteurs du programme ce sont des Hutu, ce qui ne veut pas dire que tous les Hutu sont les auteurs du programme [prétendant] que les Tutsi ne sont pas des Rwandais. Même s’ils sont noirs, ils seraient étrangers, seraient des conquérants, une race à part, porteuse de nuisances dans la société. Et cette idée du caractère étranger des Tutsi au Rwanda date du début du 20ème siècle”. Le témoin poursuit : “Durant le génocide, on a assité à des appels au meurtre, dont le but est clairement affiché. Ils chantent et espèrent qu’il va y avoir un jour nouveau. Aujourd’hui au Rwanda, il y a des rescapés, vous les avez vu ici, ils sont venus témoigner et ont demandé justice. Pourquoi ont-ils demandé réparation et justice ? Il faut imaginer quelle est leur souffrance, ils ont tout perdu : la famille, les amitiés, mais aussi la confiance. Le rescapé est d’abord une personne isolée, il n’a plus de famille et les voisins sont ceux-là même qui ont massacré sa famille. Ils sont dans une situation de grande précarité, car comme vous l’avez suivis, les massacres sont suivis de pillages. Et cette situation de précarité est accentuée chez beaucoup d’entre eux. Notre rôle, c’est d’expliquer et surtout aux jeunes, ce que cela a été. Il faut expliquer quelle peut être la conséquence d’un discours de haine, d’un discours discriminant. Et ça peut partir de façon très simple. Il faut les préparer à décoder ces messages et à y résister. Sinon, des mots on peut aller à des morts. La première gifle, c’est d’abord la violence verbale, qui peut vite dégénérer à la violence physique. Sur la tenue du procès, il explique son ressenti : “C’est très dérangeant d’avoir entendu ici, le mot “trouble” ou “guerre”, sans avoir entendu ce témoin parler de génocide. Il y a aussi eu la défense qui a osé demander à une rescapée si elle avait été prostituée… Mais c’est la justice”. Il termine : “C’est aussi pour cela qu’on demande justice. Qu’il y ait une parole qui passe, pour dire ça ne se fait pas. Parce que si on ne leur dit pas que ça ne se fait pas, alors ça se fera demain. Le pire des malheurs, c’est d’être indifférent”.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles. Sur question de maître KARONGOZI, il explique : “J’étais ici pour parler de l’association mais pas de moi-même. Je ne suis pas expert du génocide, mais je suis historien de formation. Après le génocide, j’ai abandonné mon champ de recherche avec beaucoup de regrets, parce que j’avais besoin de réflechir sur ce qui s’était passé dans ce pays. La première chose sur laquelle j’ai travaillé, ce sont les médias qui ont circulé au Rwanda en 1994, et en particulier la presse écrite[3]. Ensuite, j’ai pu travailler sur la radio. Et à partir de ce moment c’est vrai, j’ai fait des recherches sur cette question de la violence, du génocide, parce que je trouvais qu’en tant qu’historien d’abord et humain ensuite, que c’était une question qui n’est pas propre au Rwanda, mais traverse l’histoire mondiale[4]. La question des crimes contre l’humanité est une question qui nous concerne tous. J’ai quitté le Rwanda en 1973 parce qu’à l’époque nous étions chassés car nous étions Tutsi. Ici, on a parlé de tante Emma, et elle faisait partie des filles de l’évêque, c’est-à-dire des laïques engagées et Belges et mises à disposition de l’évêque et qui travaillait dans les œuvres sociales”.
La parole est à l’avocate générale. Sur question, il présente un document qui a été présenté en début d’audience : “Il a été publié en 1999 et il était censé être le premier d’une série d’autres. Ils ont travaillé sur la base d’archives des 10 communes de la préfecture de KIBUYE.(…) ils ont également travaillé sur des enquêtes, sont allés dans les familles pour savoir ceux qu’ils avaient perdus. C’est très important cet élément, car il y a plus dans les familles qu’à l’état civil, surtout que les fiches d’état civil ont parfois été détruites. Donc l’enquête dans les familles permettait de compléter ce que nous savions des archives. La difficulté étant qu’il y avait des familles éteintes, dont on ne pouvait plus rien savoir”. Il explique que dans ce cas, les voisins jouaient parfois un rôle permettant d’identifier les familles éteintes.
Pas de questions des avocats de la défense. Il est mis fin à l’audition de Marcel KABANDA à 17h09.
Audition de monsieur Alain GAUTHIER, président et co-fondateur du CPCR.
On pourra se reporter au témoignage de monsieur Alain GAUTHIER lors du procès en première instance, le 14 décembre 2021.

Pas de questions des jurés ni des parties civiles. La parole est à l’avocate générale. Sur question, Alain GAUTHIER explique que les reproches sur le recueil des témoignages est récurrent: “On est engagés depuis 30 ans, 32 ans même, dans ce génocide des Tutsi. On a donc d’autres priorités dans notre vie, pour ne pas nous laisser détruire par les critiques extérieures. Ce n’est pas nous qui faisons les enquêtes, et ce n’est pas nous qui jugeons”.
La parole est aux avocats de la défense. À la question de savoir comment le CPCR met un visage sur un nom, Alain GAUTHIER explique qu’il n’est pas nécessaire de montrer de photographies aux personnes qui témoignent, les auteurs étant généralement connus des témoins. Il ajoute que les gacaca sont une “trouvaille que le gouvernement à fait, car sans cela nous n’aurions pas pu avoir justice au Rwanda”.
Audition de madame Dafroza MUKARUMONGI GAUTHIER, co-fondatrice du CPCR.
– en cours de rédaction –
- Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[↑] - Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA, désignation souvent étendue aux milices d’autres partis. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[↑]
- “Rwanda, les médias du génocide“ de Jean-Pierre CHRÉTIEN, Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Joseph NGARAMBE – Karthala, Paris (1995).[↑]
- « Racisme et génocide. L’idéologie hamitique » de Jean-Pierre CHRÉTIEN et Marcel KABANDA – Belin, 2013[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
