En raison de la longueur des dernières auditions, les publications suivantes sont retardées.
Merci de votre compréhension.
- Audition d’Edmond MUGAMBIRA, partie civile.
- Audition d’Esther MUKAGASANA, partie civile.
- Audition de Jean Berckmans HITIMANA, partie civile.
- Audition d’Assumpta NYIRARIBANJE, partie civile.
- Audition de Providence RWAYITARE, partie civile.
- Audition d’Alphonse RUKUNDO, cité par la défense.
Audition de monsieur Edmond MUGAMBIRA, partie civile, cité en vertu du pouvoir discrétionnaire de madame la présidente.
L’audience débute à 9h30. Le témoin, monsieur Edmond MUGAMBURA , se présente à la barre. Il est assisté d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (MUGAMBURA Edmond), sa date et lieu de naissance, sa profession et son domicile Il explique n’avoir aucun lien de famille avec l’accusé, ni de lien de subordination de travail. Le témoin étant partie civile, il ne prête pas serment.
Le témoin déclare : “Au moment du génocide j’avais 17 ans. J’étais en première année de secondaire. Vous pouvez vous poser la question sur le fait qu’à cet âge-là je n’étais qu’en première année. C’est parce que dans la scolarité que nous faisions à l’époque, il y avait ce qu’on appelait l’équilibre, qui déterminait le pourcentage de Hutu et de Tutsi qui devaient être admis à l’école. Et nous étions étonnés de voir que même si on était le premier de la classe, on n’était pas admis à l’école secondaire. C’est un élément visible de la préparation du génocide. Entre élèves et citoyens de même catégorie sociale, il n’y avait pas de problème entre nous. Ça venait soit des autorités scolaires ou des autorités ordinaires étatiques. Lorsque l’avion de celui qui était président de la République est tombé, je l’ai su à la date du 7 avril vers 15h. Cette fois-là, je me suis dit : “Cette fois-ci, s’en est fini pour les Tutsi”. Tel fut le déclenchement de la mise en pratique de ce qui se préparait avant. Ce jour-là, nous sommes restés sur place puisqu’un communiqué disait qu’on ne devait pas quitter nos domiciles respectifs. Le 8, je gardais les vaches de mes parents puisque tel était notre patrimoine de base. Quand je rentrais les vaches le soir, j’ai vu que la situation avait changé dans notre quartier de résidence. Ceux qui étaient considérés comme des ennemis étaient scindés en deux, les Hutu d’un côté. Nous avons passé la nuit là-bas à pleurer, ne sachant pas ce qui allait suivre. Le lendemain ; en date du 9, sur la colline d’en face, on a commencé à incendier les maisons.
À ce moment-là nous avons quitté nos domiciles, nous avons tout laissé derrière nous pour ne prendre que les vaches et nous nous sommes rendus sur la colline de GITWA. Une fois à GITWA, nous avons rencontré beaucoup d’autres personnes qui provenaient de différents secteurs. Une fois sur cette colline, nous avons rencontré les autres personnes qui venaient de tous ces secteurs-là et nous nous retrouvions nombreux sur la colline. Nous disions que si les voisins que nous avions laissés derrière voyaient le patrimoine et les biens que nous avons laissés derrière nous, ils allaient s’en emparer et nous laisser tranquilles. Nous avons été stupéfaits de voir les attaquants se diriger vers nous sur la colline. Les responsables étaient les conseillers de cellule ainsi que les conseillers de secteur. Nous n’avions pas d’autre lieu où nous réfugier. Nous n’avons pas voulu tendre notre cou et nous avons jugé opportun de nous défendre en jetant des pierres, et nous les repoussions”.
Le témoin poursuit : “Après les dates du 10, entre le 10 et le 20, nous avons été attaqués par une attaque d’envergure composée de nombreuses personnes de la population ainsi que les gendarmes. Nous avons encore saisi des pierres, et nous les avons lancées encore et encore. Une grenade a fini par exploser sur un gendarme qui a perdu la vie sur place. À l’occasion d’un témoignage de quelqu’un ici, j’ai pris connaissance de son identité, je ne la connaissais pas avant. Une semaine s’est passée sans qu’une attaque ne nous trouve là-bas. Nous avons eu de l’espoir, comme quoi l’accalmie revenait et que la paix allait revenir.”
Sur l’attaque du 26 avril 1994, Edmond MUGAMBURA raconte : “Le 26 avril, je me souviens bien de cette date, nous avons été attaqués par un très grand nombre de personnes, si grand qu’on ne peut pas l’évaluer. Sont arrivés beaucoup de bus de l’ONATRACOM[1] transportant des Interahamwe[2], et sont arrivées en grand nombre beaucoup de voitures appartenant à des communes et à des privés. Ils nous ont tiré dessus avec des armes variées,. La population s’est aussi ruée sur nous et a commencé à découper beaucoup de personnes. Et comme notre autodéfense était finie, je n’ai pas su quelle direction prendre. Je suis entré dans la bananeraie d’un Hutu qui habitait dans les parages et qui s’appelait Mathias. J’ai trouvé un grand avocatier et j’ai grimpé dans cet arbre. Il y avait quatre personnes perchées dans l’avocatier. Nous y sommes restés, et lorsqu’ils découpaient les gens dans la bananeraie, nous les voyions. Dans le domicile de ce Hutu, on a débusqué un de mes oncles paternels, on l’a amené dans la bananeraie et on l’a découpé sous mes yeux. L’un d’entre eux a dit : “On est des chasseurs de perdrix et les Tutsi sont comme les perdrix, il faut observer dans les feuilles de bananeraie” ; il a regardé dans l’arbre et il nous a vus. Il a dit : “Descendez”, il a appelé les attaquants: ils étaient environ une centaine. Ils sont venus, ils ont insisté pour que nous descendions et nous avons refusé. Un des enfants qui était en haut a eu peur, il est descendu et on l’a découpé. Une des filles que j’avais trouvée dans l’arbre avait sur elle une machette, elle était montée avec. On lui a demandé de descendre, qu’ils allaient avoir de la clémence à son égard. Je lui ai dit de me donner la machette pour l’aider à la tenir le temps qu’elle descende. Elle est descendue, à peine a-t-elle posé son pied sur la dernière branche que sa jambe fut coupée. Elle est tombée par terre et on l’a découpée et tuée. Alors qu’ils étaient en train de la découper et de la dépouiller de ce qu’elle avait, l’autre personne qui était avec nous en haut est descendue et a pu s’échapper et moi je suis resté seul dans l’arbre. Ils ont insisté pour que je descende et j’ai refusé. Je leur ai dit que quiconque ose monter j’allais le découper moi même ! Ils ont pris la décision de couper l’arbre. Ils ont entassé beaucoup de pierres qu’ils ont lancées. Au moment où l’un d’eux en bas se mettait à couper l’arbre – et moi tout ce que je pouvais faire de là-haut c’était esquiver les pierres – une pierre a atteint ma bouche et a enlevé une dent et a cassé en deux une autre dent. Ils m’ont lancé une autre pierre sur le bras, et puis la machette, je l’ai lâchée et elle est tombée, et l’arbre est tombé. Comme je voyais que je tombais, j’ai dit à Dieu : “Mon Dieu, reçois mon âme…”
L’émotion est palpable dans la salle d’audience. Un temps est pris pour permettre au témoin de se remettre de ses émotions. Il poursuit son récit : “Quand j’ai senti mes pieds toucher le sol, j’ai couru. J’ai couru, mais sans savoir la direction que je prenais. Ils m’ont lancé les pierres, et par chance les pierres ne m’ont pas atteint. Je me suis échappé, et on est arrivés vers 18h. De toute façon, je me disais que je ne pourrais pas m’échapper dans les bois, et qu’ils reviendraient le lendemain. Sur la colline où nous habitions, il n’y avait pas d’autres gens dans les environs. J’ai fini par rencontrer ma famille, et à ce moment-là, personne n’était mort, sauf moi qui étais blessé. Nous nous sommes organisés pour quitter cet endroit puisqu’il n’y avait plus rien et nous nous sommes résolus à nous rendre à BISESERO. Un premier groupe est parti. Ils sont passés par le centre de négoce le KIZI BAR. Nos détracteurs ont su qu’il y avait des gens qui passaient par là, ils se sont organisés pour retrouver des grenades. Nous sommes descendus dans un deuxième temps et quand nous sommes arrivés sur place, ils nous ont lancé des grenades. Devant, j’ai continué à courir malgré le fait que la grenade m’avait atteint au niveau de l’épaule. Certains membres de ma famille ont été blessés là-bas et n’ont pas pu continuer et ils ont été tués par des machettes et des gourdins. J’ai pu traverser pour me rendre à BISESERO. Quand nous parlons de BISESERO, c’était situé dans la commune de GITESI. Il n’y avait rien de bon là où je me réfugiais parce que tous les jours les attaques venaient de partout.”
Edmond MUGAMBURA raconte ensuite la période du mois de mai : “Le mois d’avril se termine et nous arrivons au mois de mai. Au fur et à mesure que nous tentions de nous défendre chaque jour, nous arrivions à repousser les attaques, même si chaque jour ils tuaient les gens. Une réunion de sécurité s’est tenue le 3 mai et nous n’étions pas présents mais nous pouvions entendre ce qui s’y disait. Ils ont pris la décision d’aller chercher des militaires et Interahamwe des communes voisines, ainsi que beaucoup de gendarmes et policiers et ils nous ont attaqués le 13 mai. Ils sont venus avec beaucoup de fusils, du même acabit que ceux que j’ai entendu à GITWA. De nouveau ils nous ont retrouvés là-bas. Ils ont tué énormément de gens, les cadavres jonchaient les collines, on aurait dit que c’était du linge qu’on avait étendu sur le sol, et en Juin il ne me restait qu’un membre de ma famille : mon petit frère. Et lui aussi ils ont fini par le tuer le 24 Juin. C’est le 27 Juin que nous avons vu les militaires français et ils nous ont dit que plus personne n’allait nous tuer et qu’ils allaient revenir. Mais une maman d’une fille qui était avec nous, malgré tout, a été tuée le lendemain. C’est le 1er juillet que nous avons vu revenir les militaires français qui nous ont regroupés dans un même lieu. Quand nous étions dans la préfecture de KIBUYE, ça faisait partie de la Zone Turquoise[3]. Au mois d’août, ils nous ont remis entre les mains du FPR”.
Sur l’après génocide, il raconte : “Après le génocide nous avons vécu une mauvaise vie. Nous étions des enfants sans adultes pour pourvoir à nos besoins. L’État nous a aidés pour ce qui concerne notre scolarité. Nous avons vécu dans des familles. Nous avons grandi, nous avons fondé des familles, nous avons cherché à gagner notre vie. Nous n’avons pas retrouvé les nôtres. Nous n’avons même pas retrouvé leurs corps pour les inhumer. Ce que nous faisons dans notre vie de tous les jours, dans notre vie quotidienne, cela pèse très lourd. Par exemple, aujourd’hui je suis ici dans cette audience. J’ai fermé mes activités professionnelles car je n’avais personne à qui les laisser pour s’en occuper. Mes enfants sont très petits, les familles ont été exterminées. Je saisis cette occasion pour dire ma gratitude à l’État rwandais qui nous a aidés jusque-là où nous sommes aujourd’hui. Je remercie également l’Etat français, vous également madame la présidente pour cette opportunité, pour cette occasion que vous m‘avez accordée pour que nous puissions nous retrouver ici. Que je puisse témoigner de ce qui s’est passé en ce qui concerne le génocide qui a été commis contre les Tutsi. Les autres le disent comme si on narre un simple récit pour dire que ce génocide a eu lieu. Je vous demande la justice. Je vous remercie”.
La parole est à la présidente. Sur questions, il explique que sa famille était composée de 11 personnes : “Papa, maman, et nous étions une fratrie de 9 enfants, et je suis le seul survivant. L’aîné de la famille était marié, moi j’avais 17 ans, ma sœur avait 19 ans, j’étais le troisième enfant. Le benjamin avait 3 ans”. Il explique ensuite : “Lorsque nous étions à GITWA, au mois d’avril, nous avions construit de petites huttes sur la colline. Nous étions ensemble. Nous mangions les vivres que nous avions apportées avec nous. On pouvait faire la cuisine et lorsque les assaillants ont détruit notre camp de réfugiés, nous avons été obligés d’aller dans une autre commune. Nous vivions dans les maisons que les assaillants avaient détruites. Lorsqu’il pleuvait, on était mouillés, et après la pluie on restait là et le matin on était obligés de fuir les assaillants. Et le soir on revenait, et quand on trouvait par exemple 5 personnes, on savait que parmi les membres de la famille il y en avait un qui avait été tué. Si le lendemain on retrouvait seulement 2 membres de la famille, on se disait que les autres avaient été tués. Il n’y avait personne pour nous rassembler, on courait dans différentes directions et la personne qui était attrapée était blessée à l’aide d’objets tranchants jusqu’à la mort. C’est dans ces conditions que je me suis retrouvé seul le 27 Juin 1994”.
Sur MWAFRIKA, le témoin n’est pas en mesure de dater l’évènement avec précision. Néanmoins il explique : “Je me souviens qu’après sa mort, beaucoup de membres de ma famille ont été tués. Et c’est à ce moment-là que nous avons quitté ce lieu et cela me permet de me souvenir de la date. Je dirais que ce gendarme est mort entre le 10 et le 20”. Il précise sur les grenades que “beaucoup de grenades ont explosé et les assaillants utilisaient des armes de différents calibres. Et c’est ici que j’ai entendu dire que l’une d’elle était une mitraillette. On ne pouvait pas voir les gens qui portaient des armes car ils étaient à 300 mètres, mais on voyait le feu quand ils tiraient. C’est la première fois que j’ai vu quelqu’un tirer sur des gens”. A la question de savoir s’il se souvient des évènements de l’après-midi du jour de la mort de MWAFRIKA, il explique qu’“Il est mort entre 10h et 11h. Les assaillants ont couru et sont partis avec des gendarmes. L’après-midi, un véhicule est revenu. A bord se trouvaient quelques gendarmes et peu de civils. Ils sont montés tout près de l’endroit où nous étions, et environ 4 gendarmes sont donc venus du côté où nous étions et les autres sont restés dans le véhicule. Ils ont tiré sur nous. Nous nous sommes couchés sur cette colline et après avoir tiré sur nous, ils sont repartis à bord de ce véhicule”. La présidente indique que l’on a entendu un témoin qui avait déclaré qu’il y avait une mitraillette sur pieds amenée l’après-midi. Il explique : “Je ne peux pas faire la différence entre une mitraillette et un fusil. Je peux juste dire qu’ils ont beaucoup tiré sur nous cet après-midi-là. Il y a un homme qui s’appelle Michel qui est mort, et d’autres qui ont été blessés. Il s’agit de personnes qui se trouvaient du côté où j’étais”.
Sur le véhicule, il explique : “Moi je voyais à la campagne, et le véhicule se trouvait à 400 mètres à vol d’oiseau. Donc je ne pouvais pas connaître le type ou la marque de ce véhicule. Cette attaque a duré un petit moment. En fait, je dirais qu’ils ont beaucoup tiré sur nous pour venger la personne qui était dans leur groupe et qu’on avait tuée. Ils ne sont pas restés longtemps. Après avoir mis son corps dans le véhicule, ils ont appelé leurs collègues et ils sont repartis”. Sur l’attaque du 26 avril 1994, il précise : “L’attaque du 26 avril a eu lieu à GITWA. A partir de 8h, nous avons vu des gens qui montaient sur les collines autour de GITWA, et on ne savait pas d’où ces personnes venaient. Vers 9 h, il y avait beaucoup de gens sur ces collines qui nous entouraient. Vers 10 h, nous avons compris que ces gens voulaient nous attaquer. C’est à ce moment-là que nous avons vu des bus de l’ONATRACOM, ces bus déposaient les gens sur place et faisaient demi-tour. J’ai vu un camion de couleur jaune, je n’ai pas vu les plaques d’immatriculation mais je l’ai bien vu. Et il y avait différents types de véhicules également. Je ne suis pas capable de vous donner les marques, on était à environ à 400 m à vol d’oiseau”.
Sur la réconciliation, il explique : “Je ne pouvais pas refuser ce programme de réconciliation. Par ailleurs, c’est nécessaire de vivre avec les autres membres de la population. Moi, ce que j’attendais de ce programme de réconciliation ainsi que des jugements Gacaca, j’espérais que les gens allaient me dire où ils avaient tué les miens, pour que je puisse les inhumer avec dignité. Jusqu’à 29 ans après leur mort, personne ne m’avait donné d’informations sur les endroits où on les avait tués. Et j’ai pris la décision de les inhumer en quelque sorte dans mon cœur. En bref, je suis obligé de vivre en paix, je les laisse en paix, et ils me laissent en paix également”.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles. Sur question des avocats, le témoin explique : “Lorsque nous étions à GITWA, on descendait en groupe et on lançait des pierres contre les assaillants. Et je pense que c’est la raison pour laquelle ils nous ont vaincus rapidement. Lorsque nous sommes arrivés à BISESERO, il y avait un homme qui s’appelait BIRARA que nous avons retrouvé là-bas. C’était un vieil homme qui avait de petits enfants et c’est lui qui nous a appris la technique à utiliser pour se battre contre les assaillants. Il nous a dit que pour que les assaillants ne nous tuent pas à l’aide de machette et ne puisse pas tirer sur nous, lorsque l’attaque arrive il faut descendre, encercler les assaillants pour qu’ils ne puissent pas vous tuer à l’aide d’objets tranchants. Et il nous a dit que même un assaillant qui avait un fusil ne pouvait pas nous tuer par balle, parce qu’il pouvait tuer l’un de son groupe. Effectivement, nous avons utilisé cette technique et nous sommes parvenus à repousser certaines attaques. Et c’est grâce à cette technique que nous avons pu résister jusqu’au mois de Juin”.
La parole est à madame l’avocate générale. Sur question, le témoin confirme que l’attaque du 27 avril 1994 s’est bien déroulée à GITWA, ce qui corrobore les déclarations de KABAGEMA Alexis. Sur la configuration de cette attaque, Edmond MUGAMBURA précise : “Les gendarmes qui restaient dans le véhicule ne tiraient pas. Si je pouvais vous dessiner la configuration de cette colline, vous comprendriez mieux. Ils sont restés à l’endroit où était mort le gendarme. Les autres sont montés en haut pour nous barrer la route. Ils ne sont pas montés jusqu’au sommet où nous étions, ils sont restés au bord de la route. Quand on les a vus, nous sommes descendus pour les empêcher d’atteindre ceux qui étaient faibles parmi nous, notamment les femmes et les enfants. Et c’est quand ils nous ont vu descendre qu’ils ont tiré. L’endroit où le gendarme est mort et là où nous étions, la distance entre ces deux lieux était d’environ un kilomètre. Un groupe est resté à côté du corps du gendarme, et l’autre groupe est monté vers la colline où nous étions. On voyait le véhicule de loin. Quand ils sont arrivés là où le gendarme était mort, ils ont fait demi-tour. »
Pas de questions des avocats de la défense. L’audition de monsieur Edmond MUGAMBURA prend fin à 10h54 et l’audience est suspendue. Elle reprend à 11h21.
Audition de madame Esther MUKAGASANA, partie civile, citée en vertu du pouvoir discrétionnaire de madame la présidente.
Le témoin, madame Esther MUKAGASANA, se présente à la barre. Elle est assistée d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (MUKAGASANA Esther), sa date et lieu de naissance (15 Juin 1972), sa profession (fonctionnaire) et son domicile (KIGALI). Elle explique n’avoir aucun lien de famille avec l’accusé, ni de lien de subordination de travail. Le témoin est partie civile, elle ne prête donc pas serment.
Le témoin déclare : “Je vais vous donner mon témoignage en trois parties. Avant le génocide, même s’il a commencé il y a longtemps, au milieu du génocide, surtout là où je me trouvais à NYAMISHABA et le restant du temps jusqu’en juillet 1994. Comme d’autres personnes de mon âge, je suis née peu avant que le président HABYARIMANA accède au pouvoir en 1973. Et nous avons vécu cette vie où nous étions privés d’études et on n’avait accès qu’à l’école primaire, quelle que soit l’intelligence qu’on avait, ça ne voulait rien dire. Mes parents ont essayé de nous trouver des écoles au Zaïre à cette époque-là, et plus tard j’ai eu la chance d’avoir une école au Rwanda. E n’’y ai passé que deux trimestres jusqu’en 1994.
La deuxième partie de mon témoignage commence avec le 7 avril 1994. Dans ma famille nous avons quitté nos maisons le 8, et on a commencé à vivre dans différents buissons, mais les amis de mon père m’ont dit que s’il leur donnait une vache, ils allaient nous mettre ensemble pour assurer notre sécurité. Nous nous sommes rassemblés dans la maison du petit frère de mon père, et à un moment donné ils ont dit à mon père que ses filles qui étaient étudiantes, on allait les violer parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’étudiantes. Mon père nous a demandé d’aller sur la commune au-dessus de NYAMISHABA, qui s’appelle GUHIRO, avec deux autres petits garçons, car ils étaient visés également. Quand nous sommes arrivés sur la colline de GUHIRO, nous avons trouvé des gens qui essayaient de se défendre. Mais au bout d’un moment, ils ont été plus forts que nous. Et le 14, je suis allée voir les enfants qui étaient plus jeunes et qui se sont réfugiés à l’école de NYAMISHABA. Mes deux petites sœurs m’ont retrouvée là-bas. Le lendemain le 15, les Interahamwe nous ont attaqués avec des gendarmes et des militaires.”
Le témoin souhaite brièvement revenir sur la description des lieux : “Avant que je vous raconte l’attaque de NYAMISHABA je vais vous dire comment est cet établissement. C’est une école secondaire agro-forestière, c’est une école qui se trouve au bord du lac Kivu, un des plus grands lacs de cette région. L’école est située juste au bord du lac KIVU, et les escaliers qui mènent aux salles des professeurs passent devant le lac. L’école est située au-dessus, sur les hauteurs. Quand les véhicules sont arrivés, qui transportaient les Interahamwe, il n’y avait pas d’endroit pour fuir. D’autant plus que le préfet de l’époque, KAYISHEMA, avait ordonné qu’on ferme l’entrée. Il n’y avait qu’une entrée. Ils ont commencé à attaquer les gens, à tirer, ils ont lancé des grenades et ceux qui avaient des armes traditionnelles ont commencé à tuer. Il n’y avait pas d’endroit où se réfugier, nous avons tenté d’entrer dans des salles de classe. Dans cette école, il y avait également un mauvais climat de division. Un peu avant le génocide, le ministre de l’éducation était allé dans cette école pour essayer d’arrêter les divisions et la révolte. Cette révolte était due à la nomination d’un directeur Tutsi. Il y avait aussi des élèves qui étaient restés parce qu’ils venaient des endroits où était le FPR. On ne saura jamais qui c’était et on ne pourra jamais les attraper.”
Madame Esther MUKAGASANA reprend son récit à la date du 15 avril 1994 : “Si je reviens sur cette date du 15 avril 1994, nous n’avions pas d’endroit où fuir. Il y avait soit le lac Kivu soit les collines, et nous étions encerclés par les attaquants. La seule possibilité était d’aller dans l’eau. Moi, je savais nager, mais le problème que nous avions, c’est qu’il y avait beaucoup de bateaux de tueurs qui avaient des armes traditionnelles de toutes sortes : des gourdins, des lances, des barres à mine, des pierres. Il était donc facile d’asséner un coup à quelqu’un pour qu’il se noie. Au milieu de ce lac, il y avait une petite île où on y élevait des vaches. Il y avait un petit pont, c’était alors le petit pont qu’on utilisait pour ramener du fourrage. Et ceux qui ont pu nager jusqu’à cette île ont trouvé des Interahamwe qui avaient emprunté le petit pont. Ce que je n’ai pas dit, c’est que j’avais laissé derrière moi mes deux petits frères qui n’avaient pas voulu aller dans l’eau : ils ont été tués.
Mes deux petites sœurs et moi sommes allées dans l’eau. L’une des deux avait nagé plus rapidement et avait rejoint l’île avant nous. Et quand nous sommes arrivés, elle avait déjà été tuée. Nous sommes retournés dans l’eau, on a contourné l’île, et nous sommes allées dans l’eau au milieu du projet pêche. C’est là que nous avons trouvé beaucoup de bateaux et beaucoup de gens. Et c’est à cet endroit qu’on m’a assené un coup sur la tête. Moi, – comme ils avaient l’habitude d’asséner des coups pour que les gens se noient tout de suite -, j’ai nagé sous l’eau et ils ont cru que je m’étais noyée. J’ai rejoint l’endroit où il y avait peu de gens, et ils ne pouvaient pas me suivre. Quand je suis remontée à la surface, j’ai vu qu’ils avaient poursuivi les autres et pas moi. Je suis restée dans l’eau jusqu’à ce qu’on termine de tuer les gens.
Une fois que j’ai vu tous les bateaux partir, j’ai quitté l’eau pour aller dans un buisson qui était proche. Cet endroit, c’était entre le projet pêche et l’hôtel MURIA. Je suis restée à cet endroit, et je me suis retrouvée encerclée par une attaque. Je ne sais pas d’où elle sortait. Ils m’ont frappée, ils ont cru que j’étais morte parce que quand j’ai repris connaissance ils étaient repartis et il commençait à faire nuit. Je suis retournée dans l’eau, et de toute façon je voyais que j’étais la seule survivante, je n’ai vu personne d’autre. Mon père et ma mère étaient morts deux jours avant, ainsi que notre benjamin. Et je suis allé dans l’eau, je voulais mourir dans l’eau, je ne voulais plus être machettée ou recevoir des coups. Comme je voulais mourir, j’ai beaucoup nagé. J’ai nagé une longue distance et c’était très profond. J’ai pu rejoindre une colline vers le matin, malheureusement je me suis retrouvée à la colline de chez nous. Vu que j’étais nue, on ne pouvait pas nager habillée, je ne savais pas quoi faire. J’avais envie d’aller en ville et rejoindre le stade, parce que je savais qu’il y avait des gens à cet endroit, mais il n’y avait pas d’endroits où passer. Il y avait des fossés creusés en contrebas des champs de sorgho et j’ai rejoint ces fossés. Il y avait une vieille dame qui travaillait chez nous qui m’a trouvée à cet endroit. Mais je n’avais pas de chance, parce qu’on avait pillé tous nos vêtements. Et les Interahamwe, quand ils m’ont vue avec cette personne, ils ont vu des vêtements, ils savaient que j’étais là. On a su qu’ils allaient attaquer à cet endroit.
C’était un endroit où il était difficile de s’échapper car c’était une maison qui n’avait pas de chambre, mais il m’est venu une idée. Il y a une fille de cet endroit qui avait accouché et qui était tombée malade. Comme ils couchaient par terre, je leur ai demandé de me déguiser en oreiller. Ils ont mis de la paille sur moi, je suis passé pour un oreiller et quand ils sont venus ils ne m’ont pas trouvée. J’ai quitté cet endroit après. Jusqu’au 2, j’ai vécu dans les buissons. Jusqu’au 2 juillet j’ai eu la chance, par miracle j’avais la grande sœur de ma mère qui vivait au Zaïre. Par malheur, on a voulu aussi me tuer au Congo, car c’est là que se trouvaient les Interahamwe avant que j’atteigne le domicile de ma tante. »
La parole est à madame la présidente. Sur question, le témoin explique que sa famille était composée de 9 personnes : “j’avais ma grande sœur, mais elle était déjà mariée et elle avait des enfants. Mais toute sa famille a été décimée. J’avais deux petites sœurs, et par chance l’une d’elle a survécu. Et il y avait trois garçons, qui ont tous été tués”. Elle raconte que ses parents ont trouvé la mort sur les collines le 13 avril 1994, et que ses petits frères ont perdu la vie à l’école de NYAMISHABA. Sur les déplacés de guerre qui étaient en zone FPR puis à l’école NYAMISHABA, elle explique que ces derniers “ont joué un grand rôle en dénonçant les personnes à l’école et en participant aux tueries”. Sur les véhicules venus à NYAMISHABA, elle explique que les attaquants “sont venus à bord des véhicules, mais les ont laissés à l’entrée. De toute façon quand ils venaient, ils faisaient tellement de bruit, ils chantaient, ils sifflaient, c’était facile de savoir qu’ils arrivaient. Ils chantaient “exterminons-les”. Elle précise : “Moi, je ne les ai pas vus. On nous a dit qu’ils sont restés à l’entrée mais moi j’ai tout de suite sauté dans l’eau. J’ai su pour les véhicules durant les Gacaca. C’est là que nous avons appris la mort de la vieille dame NYIRAMAGONDO qui était ma tante”.
Sur les personnes qui accompagnaient madame NYIRAMAGONDO, elle explique : “elle est née juste avant ma mère. La fille avec laquelle elle était avait autour de 18 ans et madame NYIRAMAGONDO avait environ 58 ans”. A la question de savoir comment elle a appris la mort de sa tante, à savoir madame NYIRAMAGONDO, elle explique : “Cela a été dit à l’occasion des procès Gacaca. C’est ma petite sœur qui a survécu qui a assisté à ces audiences, et c’est comme ça que je l’ai appris”. Elle ajoute que durant la Gacaca, il existait déjà des contradictions sur l’arme du crime, entre un gourdin et une machette. Sur l’idée d’un complot contre l’accusé, elle s’exprime : “J’ai voulu rencontrer cet assassin en face à face. Je me suis approché de lui à la fin de votre audience et il a répété la même chose qu’il vous a dit”. Chaque fois que nous voulons savoir ce qui s’est passé et les dernières paroles que la personne a prononcées, on n’arrive pas à les recueillir”. Sur les massacres de NYAMISHABA, elle précise que “les victimes de là-bas sont nombreuses mais il est difficile de connaître le nombre, mais pas moins de 3.000”. Elle ajoute qu’un mémorial a été érigé sur les lieux.
Sur sa fuite au Congo, elle explique : “Comme il y avait là-bas aussi des Interahamwe, on est revenus au Rwanda en août 1994”. Elle ajoute : “Les gens devraient vivre ensemble, nous avons eu le malheur d’avoir été tués par nos concitoyens rwandais. Et eux, ils ne sont pas allés dans un quelconque pays non plus. Nous devions donc vivre ensemble et heureusement, ça a pu se faire. (…) certains ont déjà purgé leur peine, comme nous avons la justice, nous nous sentons épuisés aujourd’hui. C’était le rôle des Gacaca[4]. Et personnellement, le fait de prier m’a aidée”.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles.
Sur la journée spéciale au Rwanda concernant “les familles éteintes”, elle explique : “Il y a des familles qui ont été éteintes. Et c’est ces familles qui se placent au premier rang pendant les commémorations. 90% de mon secteur d’origine était composé de ma famille. C’est une bonne manière de rendre hommage à leur mémoire, puisque nous ne les avons pas inhumés. De toutes ces personnes, nous n‘avons inhumé que mon père. Quand vous voyez venir les personnes pleurer, je sais qu’elles n’ont pas de plaisir de pleurer, c’est juste qu’elles n’ont pas eu l’occasion de pleurer les leurs. Nous n’avons pas pu faire le deuil”.
Sur la peine infligée à l’auteur du meurtre de madame NYIRAMAGONDO, elle explique : “Si c’est moi qui avais la compétence de juger celui qui a tué de ses mains ma tante, je lui donnerais une autre peine”. Le témoin avoue que sa cousine a été violée durant le génocide, et a eu un enfant issu de ces viols.
La parole est à madame l’avocate générale. A propos des collines de RUHIRO, le témoin explique : “Avant NYAMISHABA, on a trouvé des personnes qui voulaient se défendre et moi j’étais avec les enfants en bas âge dont je devais m’occuper. Le 14, je suis partie vers NYAMISHABA. A mon arrivée, j’ai essayé d’aider les autres mais je ne pouvais pas continuer”. L’avocate générale indique qu’il s’agit du second témoin qui déclare que le 15 au matin, des véhicules ont amené des attaquants sur les lieux. Une carte est diffusée en salle d’audience, permettant de montrer que le domicile de Claude MUHAYIMANA se trouvait à 800 mètres de l’école de NYAMISHABA.
La parole est aux avocats de la défense. Ils demandent de projeter une photographie, qui est une vue de l’entrée de l’école de NYAMISHABA. Sur questions, le témoin explique ne pas savoir où les véhicules étaient garés : “Moi, je me trouvais à l’intérieur, dans l’école, donc je ne peux pas vous dire où ils étaient”. L’audition de madame Esther MUKAGASANA prend fin à 12h30 et l’audience est suspendue. Elle reprend à 13h40.
Audition de monsieur Jean Berckmans HITIMANA, partie civile, cité en vertu du pouvoir discrétionnaire de madame la présidente.
Le témoin, HITIMANANA Jean Berckmans se présente à la barre. Il est assisté d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (HITIMANANA Jean Berckmans), sa date et lieu de naissance (52 ans), sa profession (agriculteur) et son domicile (district de KARONGI). Il explique n’avoir aucun lien de famille avec l’accusé, ni de lien de subordination de travail. Le témoin est partie civile, il ne prête donc pas serment.
Le témoin souhaite compléter ce que ses camarades ont dit avant lui. « Dans le village où j’habite, c’est le même endroit que j’habitais durant le génocide. Quand je parle de là où je résidais, ça ne veut pas dire que j’avais fondé mon foyer, mais plutôt là où ma famille d’origine était établie. A l‘époque j’étais célibataire et j’avais 20 ans. J’étais suffisamment éclairé pour voir ce qui se passait à ce moment-là. Nous habitions sur cette colline, dont vous avez entendu parler, celle de GITWA. C’est là où nous habitions et c’est là où j’habite toujours aujourd’hui. Sur cette colline on trouvait beaucoup de réfugiés. Comme mon compagnon Edmond l’a expliqué, la plupart des faits qu’il nous a relatés nous sont communs car nous étions ensemble sur cette colline. De prime abord, je lui dis merci, parce qu’il a raconté les choses comme elles se sont passées, donc je ne vais pas y revenir. Je vais plutôt épingler ce qu’il aurait pu oublier de dire. Je vais aussi revenir sur un autre élément qui a été récurrent ici, à savoir la mort de MWAFRIKA. Mon objectif n’est pas de détruire les témoignages qui m’ont précédé, mais plutôt de les compléter sur les ponts dont ils n’ont pas pu se souvenir.”
Le témoin explique : “Si je me base sur le témoignage de TWAYIGIZE Emmanuel, lui dit que la grenade qui a tué MWAFRIKA c’était d’abord lui qui l’a lancée et que les Tutsi la lui ont renvoyée. Et c’est d’ailleurs logique, si la logique qui a tué MWAFRIKA est venue du côté des Tutsi, on ne peut pas hésiter sur le fait que ce sont ces derniers qui la lui ont lancée. Je vais revenir aussi sur le témoignage de Samira. Elle-même dit que la grenade a été lancée par ses collègues gendarmes et que si on s’en est pris à lui c’est qu’il était considéré comme un complice ayant des relations avec les Tutsi. Je voudrais donc donner mon témoignage pour faire comprendre à Samira la vérité quand elle pense que ce sont les gendarmes qui s’en sont pris à leur collègue. Cela va l’aider à se décharger du fardeau qu’elle aurait contre ces gens-là lorsqu’elle comprendra les tenants et les aboutissants de cette grenade. Ça va l’aider également à comprendre puisqu’elle a dit qu’elle avait vu que le cadavre avait été découpé. En réalité, la grenade a explosé sur lui et il est mort immédiatement. Personne ne pouvait passer derrière pour aller découper un cadavre. Ça va également aider la cour à comprendre ce qui concerne la mort de MWAFRIKA. Mais je ne voudrais pas qu’il y ait méprise : mon objectif n’est pas de détruire le témoignage des autres, il s’agit de se compléter mutuellement. Je ne veux pas non plus détruire Emmanuel qui a témoigné sur MWAFRIKA »
Sur la mort de MWAFRIKA, le témoin raconte : “Je vais donc vous parler de cette grenade : comme nous le savons déjà, le génocide a été planifié. Il y a eu un moment de préparation des gens, pour leur apprendre le maniement des armes à feu, et d’autres choses terrifiantes. Cela n’a été fait par les autorités, mais d’autres organes de sécurité qui apprenaient à la jeunesse comment utiliser les armes. Dans le cadre de ces entraînements, a été entraîné un jeune dont le nom va me revenir. Donc, dans le cadre de ces entraînements-là, on a entraîné également ce jeune homme, mais sans savoir qu’il était Tutsi. C’était un jeune homme qui était de la ville de KIBUYE et il ne connaissait pas ses origines, il avait grandi dans une mauvaise vie en ville, et personne ne pouvait penser à ses parents pour savoir s’il était Tutsi ou Hutu. Il s’appelait MABUNDI. Après avoir reçu les entraînements, au moment du génocide, on a commencé à leur dire qu’il fallait aller faire la chasse aux Tutsi. Ce fut difficile d’aller tuer ses proches, mais il a tout fait pour fuir ceux qui s’approchaient de lui. Il est venu, nous a rejoints sur cette colline, et il rejoignait ses frères Tutsi là où nous avions trouvé refuge. Il est entré dans le groupe avec une grenade. Le moment est arrivé, l’attaque dont faisait partie MWAFRIKA est venue. Il est descendu, ils sont venus et se sont mis à tirer. Et alors qu’ils tiraient, MABUNDI a fait tout ce qu’il pouvait. Moi, je me trouvais dans le groupe, là où le jeune homme en question se trouvait aussi. Ce sont des choses que j’ai vues de mes propres yeux. Lui, il a tout fait : il s’est déplacé en rampant sur son ventre, et quand il est arrivé près d’un endroit où il y avait un champ de sorgho, il a continué à ramper jusque plus bas, dans une distance de peu de mètres. Les autres restaient plus haut et lançaient des pierres. MABUNDI a réussi à descendre près de lui, a pris la grenade, l’a dégoupillée et l’a lancée. MWAFRIKA est mort tout de suite, les autres qui étaient là ont entendu la grenade exploser, ils se sont dispersés et ont pris la fuite ! Ils se sont demandés ce qui s’était passé, ont regardé à gauche à droite, ils ont pris leurs jambes à leur cou, gendarmes et Interahamwe civils. Car ce qui venait de se passer venait de les prendre de court, et ils ne pensaient pas que ça viendrait de la population civile ordinaire Tutsi. D’habitude, nous les affrontions avec des pierres, et cela a fait partie du peu de chances que nous avions eu pour les repousser. Nous les avons suivis, nous leur lancions des pierres et frappions avec des bâtons ceux que nous arrivions à attraper. C’est ainsi qu’ils sont descendus en courant. Certains d’entre eux disaient que parmi nous, il devait y avoir des Inkotanyi[5]. C’est cela qui les a rendus furieux, et c’est ce qui a fait qu’ils sont revenus plus fort dans les attaques qui ont suivi.”
Le témoin raconte ensuite : “Les autres choses que j’ai à dire sur MWAFRIKA, c’est que directement après sa mort, les autres gendarmes ne se sont plus approchés de lui et ils ont tous couru. Ils n’ont donc pas pu récupérer le fusil qu’il avait. C’est nous qui le lui avons enlevé pour le prendre avec nous. Nous disions que c’était une chance que nous venions d’avoir car nous avons récupéré une arme… mais cette arme a amené des conséquences terribles. Nous l’avions emmenée dans la zone où nous nous trouvions, et le malheur que nous avons eu c’est que même si le jeune homme avait réussi a lancé la grenade, il ne savait pas utiliser un fusil ordinaire. Nous avons cherché parmi nous quelqu’un qui connaissait le maniement des armes, mais ça a été difficile d’en trouver un vu qu’aucun Tutsi n’était enrôlé dans l’armée. On s’est renseigné pour savoir si quelqu’un pouvait l’utiliser, on nous a parlé d’un certain KAYIGURA, qui a eu à en utiliser à l’école militaire de sous-officier. Mais ça n’a pas pu réussir car il avait été renvoyé. Il était devenu enseignant. On a passé environ 3 jours avant de pouvoir localiser cet homme puisqu’il se cachait quelque part. Au bout de 3 jours, nous l’avons retrouvé. Nous lui avons demandé de nous aider avec le fusil pour se défendre. Dans un premier temps, il a eu peur. Car s’il se faisait voir, il pensait qu’on allait le tuer, mais il a fini par accepter parce qu’on l’avait beaucoup supplié. Il a ouvert le fusil et n’a trouvé que 3 balles à l’intérieur. Il a dit que cette arme n’allait pas nous servir à grand-chose et que cela allait attirer la fureur de l’Etat pour rien. A un certain moment, une attaque s’est dirigée contre nous, elle venait d’un endroit où il y avait des antennes à KARONGI. Il y avait un camp de gendarmerie, et entre-temps, après la mort de MWAFRIKA, est venue en haut une autre attaque avec des Interahamwe : cette attaque nous a massacrés de manière ineffable. C’est à ce moment-là que l’homme qui détenait le fusil a vu qu’il n’y avait pas d’autres choix, et leur a tiré dessus avec le fusil qu’on avait récupéré. On a essayé de repousser l’attaque, et ce fut à partir de ce moment-là que la situation fut comme si nous venions de nous attirer un malheur. Quand ils ont entendu le crépitement, ils ont dit qu’on n’ était pas que des civils mais aussi des Inkotanyi.”
HITIMANANA Jean Berchimas poursuit son récit : “Il y a eu une accalmie d’environ une semaine ou 10 jours, et ensuite ils ont organisé une attaque exterminatrice. Et c’est à ce moment que sont venus les Interahamwe de GISENYI et d’autres préfectures. L’attaque dont vous avez entendu parler qui a été menée en date du 26 avril, c’est cette attaque exterminatrice dont je parle. Quand ils sont venus, ils se disaient qu’ils avaient affaire non pas à des civils, mais aussi des Inkotanyi. Ils sont arrivés de cette manière-là et cette fois-ci ils ont fait quelque chose à laquelle nous ne pouvions pas nous attendre. C’est à ce moment-là que toute ma famille a été exterminée et a péri dans ces attaques à GITWA. J’étais membre d’une fratrie de 6 ainsi que mes parents, nous étions 8 chez nous. Je suis le seul à avoir eu la chance de survivre. Il y avait une autre famille élargie, que je ne pourrai pas énumérer ici, mais nous étions tous réunis à cet endroit-là.
Nous avons quitté cet endroit comme mes collègues vous l’ont dit, on s’est réunis avec les gens de BISESERO. Quand nous sommes arrivés là-bas, nous avons constaté que c’était la même chose qu’avant. Rien de bon, puisque là aussi, les attaques ont continué à nous détruire. Nous avions déjà quitté GITWA, personne n’était resté et si quelqu’un y était encore, c’était en survivant à gauche à droite dans les buissons. Pendant cette période du génocide, moi je ne suis pas resté tout le temps à BISESERO. Quand je voyais que la situation devenait de plus en plus critique, il nous arrivait de revenir en face chez nous à GITWA. En réalité, pour ce qui concerne BISESERO, il y a une partie des informations qui vers la fin m’échappent. Il y a eu une attaque le 13 mai et un peu après. J’ai jugé opportun de retourner à GITWA. J’ai trouvé d’autres personnes censées s’être concertées préalablement et on s’est retrouvées là-bas. Mais là, on a plus eu de répit parce qu’ils continuaient de venir tuer dans les collines. Ce n’est pas nous tous qui étions rentrés de BISESERO qui avions survécu. Nous étions un groupe d’environ 25 personnes, mais lorsque le génocide a pris fin, nous n’étions plus que deux à être encore en vie. Moi et un vieil homme du nom de BAVAKURE Simon. Le reste de ma famille avait déjà péri. Pour ce qui me concerne personnellement, j’ai beaucoup de choses à dire sur moi, mais c’est très difficile de tout raconter. C’est la raison pour laquelle je vous ai fait un témoignage d’ensemble. C’est ce qui m’aide à résister. Ce que mes collègues ont dit les concernant, je peux vous dire la même chose. Mais lorsque je commence à parler de tout ce qui m’est arrivé, j’ai beaucoup d’émotions et ça me fait très mal. S’agissant des membres de ma famille qui ont été exterminés pendant le génocide, pour cette raison je demande que justice soit faite, afin que les gens qui ont tués les nôtres soient punis, et que nous puissions être dédommagés suite au malheur qu’ils nous ont causé. C’est dans ce contexte que je fais partie des parties civiles, et que j’ai demandé un dédommagement. C’est la raison pour laquelle je suis partie civile dans le procès de Claude MUHAYIMANA”.
La parole est à madame la présidente. Sur questions, le témoin explique que l’âge des membres de sa fratrie allait de 31 ans l’aîné, à environ 2 ans pour le dernier au moment du génocide. Sur sa survie à la fin du génocide, le témoin explique : “C’était une vie très difficile. Avant le génocide, nous vivions de l’élevage et de l’agriculture. Pendant le génocide, on avait pillé notre bétail et ils avaient volé nos récoltes. Quand nous avons survécu aux tueries en sortant des buissons, je ne vais pas y revenir parce que ça a été un long trajet. Mais pour être bref, j’ai appris qu’il y avait le rétablissement de la paix et au mois de Juin, certains d’entre nous avaient rencontré les Français. Moi et mon collègue qui sommes revenus sur la colline de GITWA comme je vous l’ai déjà dit, nous nous cachions dans des forêts et nous ne savions pas ce qui se passait ailleurs. Ceux qui n’avaient pas été tués ont été conduits à l’Ecole Normale Technique par les Français. Et je pense que la plupart de ceux qui avaient survécu aux tueries ont été conduits par Les français au mois de Juin. Quand le mois de juillet a commencé, je vivais encore dans les buissons et les forêts. Suite à cette vie difficile, je me suis découragé. Il y a un homme que je connaissais depuis longtemps parce qu’il connaissait mes parents, et vers fin juillet, j’ai compris que je n’avais pas d’autre choix pour pouvoir vivre que d’aller le voir pour lui demander de me tuer pour ne pas être mangé par des animaux sauvages. Je suis allé chez lui et je lui ai dit : “Tue-moi”. – Je ne sais pas si c’était quelqu’un qui était magnanime d’habitude ou si quand il m’a vu il a eu pitié de moi, je ne suis pas à l’intérieur de lui. – Il m’a demandé : “Vous vivez où ?” Je l’ai provoqué, je voulais qu’il me tue tout de suite. Je lui ai dit : “Vous me demandez où je vivais ? Vous avez détruit ma maison, incendiée et vous me demandez où je vivais ? Vous pensez que je vivais où si ce n’est dans un buisson ?”. Alors il m’a dit de prendre mon mal en patience, et il m’a dit qu’il m’a posé la question parce qu’il avait l’information selon laquelle mes proches auraient survécu aux tueurs, et auraient été récupérés par des gens de race blanche. Et il m’a expliqué la raison pour laquelle il m’a posé cette question. Je lui ai demandé : “Ces Blancs les ont conduits où ?”. Et il m’a répondu : “Chez eux en Europe” et je me suis dit qu’ils avaient de la chance”. Et il m’a dit tout de suite : “N’aie pas peur, je ne peux pas te tuer”. Il m’a dit qu’il y avait des Blancs à KIBUYE, il faisait référence aux militaires français mais à ce moment-là je ne le savais pas.
Quand j’ai compris qu’il ne voulait pas me tuer, je lui ai demandé : “Comment je peux rencontrer ces Blancs ?”. – Pour revenir un peu en arrière, j’avais dit à mon collègue d’infortune que j’allais chercher quelqu’un pour me tuer, et s’il ne me voyait pas revenir, c’est qu’on m’aurait tué. – Cet homme m’a dit de rester là, qu’il allait à KIBUYE prendre des informations. Il m’a dit que s’il apprend que ces Blancs sont encore là il viendrait me dire de les rejoindre”. Il m’a dit d’entrer dans sa maison et a ajoutée : “Demain matin, j’irai à KIBUYE demander de plus amples informations”. Quand je me suis présenté chez cet homme, c’était pendant la nuit. Quand il m’a dit de rentrer dans sa maison, j’ai refusé. J’ai convenu avec lui que j’allais me cacher dans un buisson proche de sa maison, et que c’est là qu’il me trouverait avec les informations recueillies à KIBUYE. Il m’a dit : “Comme vous ne voulez pas entrer, je suis d’accord avec vous. Mais je vais vous accompagner pour savoir dans quel buisson vous vous cachez pour vous retrouver”. Il m’a accompagné avec son fils aîné jusque dans ce buisson, et quand nous sommes arrivés dans ce buisson, cet homme et son fils n’ont pas voulu me laisser seuls. Et on a passé la nuit ensemble dans ce buisson. C’est là que j’ai commencé à avoir confiance en lui, et qu’il avait un beau projet pour moi. A l’aube, il est allé à KIBUYE, il a trouvé des militaires français à l’Ecole Normale Technique. Il est revenu et il m’a dit : “Ils sont là”. Il m’a accompagné et je suis parti. En cours de route, j’ai eu beaucoup de problèmes, j’ai rencontré des assaillants qui ont voulu me tuer ; et par la grâce de Dieu ils ne m’ont pas tué. Pour arriver à l’Ecole Normale, c’était un calvaire. Normalement c’est un trajet qu’on peut faire à pied en 1h30. Nous avons démarré à 5h30, et je suis arrivé à l’ENT à 15h. Ce qui m’est arrivé après m’est difficile à raconter. Par la suite, pour être bref, on nous a conduit dans la zone contrôlée par les Inkotanyi, qui ont commencé à s’occuper de nous, et nous avons commencé une nouvelle vie. Jusqu’à ce que les autorités nous aident à reprendre une vie normale”.
Sur la mort de MWAFRIKA. Le témoin explique ne pas être en mesure de dater l’évènement avec précision, mais le situe “entre le 15 et le 26 avril. Je le dis parce que l’attaque qui a suivi est arrivée le 26”. En outre, il précise que sa mort est intervenue avant midi. Il ajoute ensuite : “Il s’agissait d’une attaque qui comprenait beaucoup de gens. Il y avait des civils Interahamwe qui venaient de différents endroits autour de la colline de GITWA, des gendarmes, et il s’agissait d’assaillants qui ont lancé différentes attaques. Quand ils sont venus, – c’est une longue colline -, moi j’étais sur l’autre versant. Lorsque nous étions sur cette colline, nous pouvions voir les différentes attaques qui s’approchaient de nous. Moi je me trouvais au sommet de la colline pour voir les différentes attaques. Je voulais ensuite revenir pour donner l’information aux autres. Lorsque je suis revenu du côté de GASENGESI, nous venions pour dire à nos collègues que les autres attaques venaient de l’autre versant. Lorsque je suis arrivé à GASENGESI, j’ai vu beaucoup d’Interahamwe et des gendarmes sur la colline. Il y a des gens qui disent qu’ils sont venus à bord de véhicules, personnellement je n’ai vu aucun véhicule. Lorsque les assaillants sont arrivés, ils s’organisaient, préparaient l’attaque, et après avoir dit à mes collègues que des assaillants allaient nous attaquer, j’ai commencé à me battre contre eux. Je ne sais pas s’ils sont arrivés à bord de véhicules. Quand je suis arrivé, ils ont commencé à nous tirer dessus. Quand ils arrivaient, ils n’attaquaient pas tout de suite, ils attendaient les autres pour nous attaquer en même temps. C’est la raison pour laquelle je vous dis que moi je n’ai pas vu de véhicule, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de véhicule à ce moment-là”.
Le témoin revient sur l’attaque du 26 avril à GITWA et donne force détails sur la façon dont les événements se sont déroulés. « Les tueurs faisaient de l’animation, chantaient, dansaient, sifflaient pour nous faire peur. Comme ils étaient venus très nombreux, et nous même étions très nombreux sur cette colline, quand nous avons vu le nombre de gendarmes, militaires et armes à feu nous avons eu très peur. Et quand nous avons vu tout cela, nous nous sommes découragés. Nous avons lancé quand même des pierres, mais nous avons compris que nous avions déjà perdu. Nous avons cherché un moyen de nous échapper, mais la colline était déjà encerclée. Nous avons quand même essayé, même si nous savions que c’était impossible. Chacun essayait d’affronter celui qui était proche, puisque nous étions encerclés. Ils ont été plus forts et ont percé nos défenses. La raison pour laquelle je dis qu’ils avaient tout préparé, c’est que pour qu’ils puissent se reconnaître entre eux, nous avons vu qu’ils portaient des feuilles de bananier sur la taille. Et quand nous nous mettions devant quelqu’un, on voyait qu’il portait cette ceinture. Et quand on se retournait, on voyait quelqu’un qui portait cette ceinture de feuilles de bananiers et on nous courait après. On ne savait plus qui fuir, mais eux avaient ces signes pour se reconnaître. Mais nous, on se retrouvait nez à nez avec les personnes qui portaient cette ceinture et au fur et à mesure qu’ils nous machettaient, ceux qui avaient des armes à feu tiraient sur nous pour ouvrir un chemin afin qu’ils puissent nous atteindre. C’est comme ça que beaucoup de personnes sont mortes sur cette colline”.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats les parties civiles. Sur question de Maître PARUELLE, le témoin explique avoir perdu environ 70 personnes de sa famille élargie. Il ajoute : “Il me semble que normalement, avoir une famille est une bonne chose. Dans cette grande famille, beaucoup de gens sont morts. J’ai estimé entre 60 et 70 personnes. Nous étions 7 rescapés. 2 d’entre eux ont vieilli, nous sommes aujourd’hui 5 personnes. Là j’ai parlé de la famille élargie. Ça a été difficile, et ça l’est toujours… Parce qu’à un moment donné, nous ne sommes plus très jeunes aujourd’hui. Parce qu’au moment où nous devons faire nos cérémonies de mariage, nous avons du mal à trouver des gens pour nous aider. Dans notre culture, quand on célèbre un mariage on fait une grande fête pour la famille. Mais aujourd’hui, quand nous devons faire une fête, nous devons emprunter des parents. Vous prenez une personne, vous les appelez papa et maman, tout en sachant que ce ne sont pas nos vrais parents. Pour prendre les photos, ce ne sont pas nos vrais parents, et cela nous touche beaucoup. Nous avons subi des choses graves. Même si nous demandons à être indemnisés, rien ne pourrait ramener ceux que nous avons perdus. Ce qui peut nous toucher véritablement c’est d’avoir une justice, et que les gens qui ont tué les nôtres comme MUHAYIMANA, soient punis et qu’ils puissent nous indemniser car ils nous ont fait du mal”. Sur lui-même, il raconte : : “Moi, le gouvernement m’a aidé pour me loger et j’ai continué à me débrouiller comme d’habitude. Je n’ai pas fait d’étude, pas parce que l’Etat ne voulait pas m’aider, mais parce que j’étais désespéré et je pensais ne pas pouvoir revivre. Ce qui m’a découragé, c’est de voir qu’il y avait des enfants de mon âge qui avaient fait des études et qui étaient morts, et je me suis dit : “De toute façon, ils ont fait des études et ils sont morts. Ça ne sert à rien de faire des études”. C’est plutôt aujourd’hui que je regrette et que c’est trop tard. C’est aujourd’hui que je vois que c’était possible et qu’on peut revivre.”
Les avocats des parties civiles reviennent sur le jour où MWAFRIKA est mort, et plus particulièrement sur le moment où les attaquants sont venus récupérer le corps. Le témoin explique que cette ataque a fait “environ 10 morts, dont KALIMBA, VASIKI et un dénommé MAMBARA qui était blessé. Il y avait environ 6 autres corps par terre mais je ne les connaissais pas”.
Le témoin raconte ensuite que durant le génocide, il se trouvait avec un dénommé MASA Il raconte que MASA et lui-même “coupaient les ponts pour éviter que les Interahamwe puissent nous suivre en voiture et rendre les routes impraticables. Derrière nous, il y a eu une attaque, et MASA a dit : “Voici MUHAYIMANA Claude. C’est comme ça que j’ai entendu son nom. Je ne le connaissais pas avant, et même après je ne l’ai pas revu. Je l’ai revu ici. C’est de cette manière que j’ai appris qu’il venait dans des attaques, et j’affirme que MUHAYIMANA, MASA le connaissait car ils se côtoyaient à KIBUYE. Il était couturier, et ce lieu était à côté de la Guest house où travaillait Claude. Et MASA est mort plus tard. Il nous avait donné des idées pour nous défendre”. Il date cet événement “ avant la mort de MWAFRIKA. Parce qu’ils sont revenus plus tard pour réparer les ponts qu’on avait abîmés”.
La parole est à l’avocate générale. Sur question, le témoin confirme que les survivants sont des jeunes personnes “car ils pouvaient courir, contrairement aux enfants et aux personnes plus âgées. C’est comme si vous y étiez, c’est tout à fait ça. Toutes les personnes qui ne pouvaient pas courir restaient là et se sont fait tuer”. Il confirme ensuite qu’il n’y avait pas d’Inkotanyi (FPR) parmi les personnes qui se défendaient.
A la question de savoir ce qui est arrivé à son grand frère, il explique : “Mon grand frère est quelqu’un qui avait du courage, et ils le recherchaient particulièrement. Il y a eu une annonce pour qu’ils le retrouvent et ne pas le tuer tout de suite car ils voulaient le tuer atrocement. Quand ils l’ont trouvé, comme c’était quelqu’un de connu qu’on voyait comme quelqu’un qui se défendait, les Interahamwe de KIBUYE avaient une dent contre lui. Une fois qu’ils l’ont tué, pour montrer qu’il l’avait trouvé, ils ont ramené son corps à KIBUYE. Ils l’ont décapité, ils ont pris sa tête, l’on mise sur une pique, et ont fait le tour de KIBUYE pour montrer qu’il était bien mort. Ils ont pris son corps et sa tête, et ils l’ont posé au rondpoint de KIBUYE pour que tout le monde puisse voir qu’il était mort.”
Sur la Gacaca de Claude MUHAYIMANA, il explique que “les audiences se tenaient au niveau du secteur, moi je n’’habitais pas le secteur de BWISHURA. Et au moment où ça s’est déroulé, il n’y habitait plus, il est tranquillement venu ici en Europe. Pendant que se tenaient les audiences, je n’ai pas eu la chance de me rendre à BWISHURA pour recueillir les informations qui ont été données. Etant donné que dans le secteur où j’habitais on avait confiance en moi, j’ai été choisi comme juge devant les Gacaca. Durant cette période, j’étais occupé à recueillir les informations qui concernaient mon secteur, et je n’ai pas eu le temps de voir ce qui se passait dans d’autres secteurs. Mais les informations qui me sont parvenues ont fait état du fait que son nom revenait dans diverses attaques. Mais ils étaient entravés par son absence, donc il n’a pas pu répondre sur ce qui était dit à son sujet”.
Pas de questions des avocats de la défense. Il est mis fin à l’audition du témoin.
Audition de madame Assumpta NYIRARIBANJE, partie civile, citée en vertu du pouvoir discrétionnaire de madame la présidente.
Le témoin, Assumpta NYIRARIBANJE, se présente à la barre. Elle est assistée d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (NYIRARIBANJE Assumpta), sa date et lieu de naissance (1977), sa profession (fonctionnaire) et son domicile (KARONGI). Le témoin est partie civile, elle ne prête donc pas serment.
Le témoin déclare: “Je voudrais témoigner de mon chemin de croix durant le génocide. Je dirais brièvement comment nous vivions avant le génocide et qui démontre les persécutions antérieures, puis du génocide et enfin les conséquences sur nous. Pendant le génocide, quand nous étions à l’école, on nous demandait les appartenances ethniques. On nous demandait de nous lever, d’abord c’est les Tutsi qui se levaient, les Hutu aussi. Ça a eu des conséquences sur moi. Un garçon qui s’asseyait à côté de moi dans la salle de classe m’a dit qu’il allait m’enfoncer des clous dans la tête en utilisant un marteau – durant le génocide, les enfants aussi ont tué – et ce garçon a joué un rôle dans le génocide. Plus tard, il s’est réfugié au Congo et il est resté là-bas.
Ce qui a suivi, c’est que lorsque nous sommes arrivés au niveau des études secondaires, un monsieur nous a demandé nos appartenances ethniques, nous a fait lever et nous a fait signer des papiers. Suite à cette blessure de l’école primaire, lorsqu’on me demandait de telles informations, je m’approchais de la déléguée de classe, je lui demandais de ne pas montrer mon papier, pour cacher mon ethnie. Avant le génocide – il y avait des signes qui montraient comment caractériser les Tutsi – il y avait une fille qui s’appelait Séraphine, originaire de chez moi. Nous étions entrées à un certain moment pour réaliser des tâches, et nous étions en train d’essuyer la vaisselle. Là, elle m’a demandé de lui montrer à quoi ressemblait la paume de mes mains. Même si elle me demandait cela, je ne faisais pas la différence entre la paume d’une main Tutsi et Hutu. Je lui ai montré la paume de mes mains, elle s’est saisie de moi au niveau du cou, je lui ai demandé ce que je lui avais fait de mal pour être ainsi saisie par le cou. Elle m’a répondu que je m’étais camouflée parmi eux, et que j’étais Tutsi. Nous nous sommes battues » et ce n’est qu’après avoir vu passer une religieuse que « nous nous sommes lâchées. C’est une époque qui tendait vers le génocide.
À un autre moment, ma famille a elle aussi subi des persécutions. Un soir, mon père rentrait du travail, il passait par un bar – comme vous le savez les hommes passent par les bars boire un verre – il venait à peine d’entrer dans le bar en question et on lui a dit: “Voilà, il se balade encore librement alors qu’ailleurs on est en train de tuer les Tutsi”. Je ne me souviens plus si c’était en 92 ou 93, Toujours est-il que c’est entre 90 et 94. À ce moment-là, nous étions victimes du fait que les Inkotanyi ont attaqué. On n’a jamais servi à mon père le verre qu’il demandait. Par contre, je ne sais pas d’où le tenancier du bar avait un couteau, mais il l’a immédiatement enfoncé dans l’abdomen de mon père. Quand il est rentré à la maison, il se tenait le ventre avec la main, on l’a emmené à l’hôpital, ils ont fait ce qui était requis, et à ce moment-là on disait que dans certains endroits on tuait les Tutsi. On a voulu obtenir justice, mais ça n’a pas pu avoir lieu parce qu’on était Tutsi.”
Sur la période du génocide, elle raconte: “L’avion était tombé au soir du 6 avril 1994. Le 7 au matin, nous avons entendu à la radio un communiqué qui disait que personne n’était autorisé à circuler. Mes parents ont dit que c’était fini, et que les gens allaient être tués. Le 7, notre sécurité a été perturbée par nos voisins Hutu. Nous nous sommes ensuite retrouvés ensemble sur notre colline, d’autres qui proviennent d’autres secteurs nous voyaient sur l’autre colline de GUHIRO. À un certain moment, mes parents et moi-même avons été obligés de nous réfugier à NYAMISHABA. Mais quand nous parlons de nos localités, il n’y avait même pas un kilomètre de distance. Les autres sont restés à GUHIRO en train de se défendre, quant à nous autres, on est descendus vers NYAMISHABA. Il y avait aussi d’autres personnes. J’y avais un oncle paternel qui y travaillait, il a demandé pour nous un logement à un professeur de là-bas. Je ne me souviens pas des dates mais c’est entre le 7 et le 14 avril. Le 14, vers 3h du matin dans la nuit, l’oncle paternel est venu nous dire que ma famille devait se réfugier à l’église.

À ce moment-là, beaucoup de personnes se réfugiaient soit à l’église, soit au stade. S’il nous a proposé d’aller à l’église, c’est parce qu’il avait des informations selon lesquelles des gens seraient tués ; et que s’ils attrapaient mon père, ils avaient l’intention de le tuer atrocement en le découpant en morceaux. Vers 3h du matin – mon père et ma mère et les enfants au nombre de 7, une famille de 9 personnes à laquelle s’ajoutait une tante paternelle – nous avons tous pris la direction de l’église. Nous ne passions pas par la route car la situation s’était tellement dégradée, et il y avait aussi des barrières. Nous sommes arrivés à l’église le matin vers 7h. À l’église aussi ont commencé à venir des attaques composées à chaque fois de peu de gens. Ces gens provenaient de KIBAYA, et d’autres de la ville de KIBUYE. Ceux qui venaient de KIBUYE venaient à bord d’embarcations. Ils sont donc arrivés, et à l’église on a constaté que des attaques se produisaient et qu’il fallait se défendre. Cette auto-défense ne constituait pas en autre chose que de jeter des pierres. Nous sommes arrivés et ceux qui étaient avec nous ont combattu les attaques qui venaient. C’était le 15 ce jour-là. Lorsque nous sommes arrivés à l’église, le matin à partir de 8h, nous avons entendu les bruits de balle en provenance de NYAMISHABA. Ma famille élargie était restée là-bas et ils y ont tous perdu la vie. On leur a tiré dessus toute la journée, tout en les découpant en morceaux. En soirée est arrivé un homme qui a pu se faufiler à travers les buissons, et il nous a rejoint à l’église. Il nous a dit qu’on avait exterminé tout le monde. La femme était la tante maternelle de mon père et je l’ai entendue dire à mon père que pour ce qui concerne mon grand-père, il a même vu le corps. Nous avons passé cette journée du 15 sur place. Le 16 c’était pareil et des attaques sont venues. Et lorsque nous sommes arrivés à cet endroit, nous avons trouvé des réfugiés qui étaient arrivés depuis un certain nombre de jours. C’étaient des gens qui étaient venus de chez nous de KIBUYE.”
Assumpta NYIRARIBANJE poursuit son récit: “Les jeune filles qui avaient de la force restaient à l’extérieur. Le 16, nous les avons combattues car nous avions de la force, et moi-même, du haut de mes 17 ans, j’avais de la force et nous leur jetions des pierres. Nous leur en avons lancé jusqu’à la fin de la nuit, et les détracteurs sont rentrés chez eux. Ensuite, ils sont allés faire une réunion, puisque ce qui a suivi c’est que ce qui s’est passé le 17… C’est tellement terrible que c’est une date que nous n’oublierons pas dans notre histoire. Le 17 au matin, nous avons été surpris de voir venir un très grand nombre d’Interahamwe. Il y en a qui passaient par le lac Kivu à bord des embarcations, et nous en avons vu énormément d’autres qui arrivaient par autobus. On disait qu’ils avaient demandé des renforts ailleurs pour tuer les gens de l’église. C’était noir de monde, et je ne voyais rien d’autres qu’eux. Encore à ce niveau-là, il y avait une barrière au niveau du rond-point, et personne ne pouvait passer. Nous avons vu qu’en face de nous, on a brûlé vif quelqu’un sur qui on avait aspergé de l’essence. Le 17, après qu’ils se soient rassemblés, ils nous ont attaqués et nous avons essayé de les combattre comme avant. Nous avions entassé là-bas des tas de pierre que nous avons pris dans la forêt, au Home Saint Jean et à l’église, qui sont des endroits contigus. C’est à ce moment-là que nos attaquants sont allés chercher d’autres renforts ». D’autres gendarmes sont arrivés. De l’autre côté de la route, il y avait le camp militaire « où ils avaient installé une arme qui nous a fait énormément de mal. Entre temps, d’autres sont venus à pied et s’approchaient de nous avec les Interahamwe . Ils ont commencé à me tirer dessus. Il y avait devant nous les jeunes hommes et les jeunes filles qui avaient de la force qui étaient en train de nous défendre. La plupart d’entre eux y ont laissé la vie, d’autres ont été amputés de leurs jambes. Il y avait un cousin prénommé Nathan, je l’ai vu venir et on lui avait tiré dessus, mais il n’était pas encore mort. Ceux qui échappaient aux fusils, aux balles et aux grenades revenaient dans l’église. Nous pensions que personne n’irait dans la maison de Dieu pour tuer quelqu’un. À un certain moment, tous ceux qui étaient en train de nous défendre dehors étaient exterminés, et ils ont eu l’opportunité de s’approcher de l’église. Ils nous ont dit de sortir car ils ne voulaient pas nous tuer dans la maison de Dieu. Au lieu de sortir, nous avons reculé vers l’intérieur. Je suis l’une des personnes qui est allée dans la sacristie, là où le prêtre met ses habits. Ils voyaient que nous refusions de sortir, ils nous ont lancé des bombes lacrymogènes qui piquent comme du piment pour que nous sortions. Comme de toute façon c’était la mort, nous avons refusé de sortir. Ils se sont résolus à encercler l’église. Ils ont cassé les vitres, ils avaient des objets variés, et notamment des branchages et de l’eucalyptus. Ils les ont aspergé d’essence, et ont tout lancé dans l’église afin de nous faire sortir. Certains objets étaient en train de brûler, avec les habits que portaient les gens. Ces gens faisaient beaucoup de ruse, car quand ils faisaient ça, ils avaient encerclés toutes les 4 portes de l’église. Ils avaient mis des pneus aspergés d’essence à cette porte, ne laissant qu’une seule porte de sortie. Ils ont mis le feu, pour que nous nous retrouvions nez à nez avec eux à l’extérieur en passant par une seule porte. Comme madame l’avocate générale l’a dit, ils pensaient que parmi nous il y avait des Inkotanyi, mais il n’y en avait pas. Les gens ont été contraints de sortir en train de brûler à cause de ce feu, et ceux l’extérieur tuaient progressivement ceux qui sortaient. Ils tuaient avec des machettes, gourdins ainsi que d’autres objets traditionnels. Ce qui prouve qu’ils étaient préparés car ils ont enfoncé des clous sur leurs gourdins. Les gens ont continué à sortir progressivement, et à un certain moment, un message est passé, je les ai entendus dire que les gendarmes étaient à court de munitions. Et après avoir tiré, les gendarmes ont supervisés les autres, qui se sont servis des objets traditionnels. Ils ont reculé en fuyant, comme ils reculaient, moi-même je suis sortie parmi ceux qui étaient en foule, j’ai vu que les autres enfants étaient en train de s’agripper dans les pagnes des mamans. Et comme j’étais grande, je me suis dit que je n’allais pas faire comme les enfants et m’agripper au pagne de ma mère. Je suis sortie et une fois devant la porte, j’ai vu des personnes: une femme et un vieil homme qu’on venait de découper. Il y avait d’autres personnes qu’on venait de tuer et leurs corps gisaient par terre. Ma conscience m’a dictée de me coucher parmi ces cadavres, et je me suis mise entre ces deux cadavres pour simuler qu’ils m’avaient tuée. Je me suis enduite de sang partout, le visage, les cheveux, etc. Je portais une jupe et une culotte, j’ai remonté la jupe pour qu’ils pensent que j’étais morte, car les habits étaient surélevés. Quand les gendarmes ont fini de se recharger, ils sont revenus et quand ils sont entrés dans l’église pour voir les survivants, ils m’ont piétinée. Il y en a qui me marchaient dessus et mettaient leur pied sur mon corps. Ils voyaient le sang qui coulait de ma gauche et de ma droite, et ils me croyaient morte. Ils se déplaçaient avec les femmes qui, soit les aidaient à tuer, soit les aidaient à piller. Une femme a dit : “Celle-ci” en parlant de moi avec mépris : “Je ne vois pas que vous l’avez découpé. Il ne se pourrait pas qu’elle soit encore en vie?” Pour vérifier si j’étais en vie, elle a palpé le gros orteil de mon pied. Je ne sais pas comment ça se faisait, et toujours est-il qu’elle a dit : “Celle-ci respire encore”. Compte tenu de l’état dans lequel nous nous trouvions, j’étais comme morte, malgré le fait d’entendre les voix. Nous n’étions plus des êtres humains… Nous étions comme des objets. Et en parlant de moi, ils ont dit : “Cette chose-là, probablement qu’on l’a pas découpée, mais on a dû lui frapper sur la tête et elle est morte”. À ce moment-là, il y avait ma petite sœur qui s’était séparée de ma mère. Ils étaient en train de la tuer et elle était en train de m’appeler car j’étais la dernière de la famille. Elle m’a beaucoup appelé, mais je ne pouvais pas voler à son secours.”
L’émotion est palpable dans la salle d’audience. Un temps est pris pour permettre au témoin de se remettre de ses émotions. Assumpta INYIRARIBANJE poursuit son récit: “J’ai retrouvé son corps à l’hôtel de l’église. Il y avait une sorte de poisson qu’on avait sculpté à l‘hôtel de l’église. C’est là qu’elle gisait. Quand je raconte ces choses-là, ça me rappelle la période que nous vivions. Dans le temps qui a suvi, j’ai entendu passer ma tante maternelle, celle qui était venue avec nous à l’église. Ce qui m’a laissé entendre que c’était elle, à part que j’entendais sa voix, c’est que je l’ai entendu s’adresser à un certain Emmanuel, qui était surveillant de prison – et à ce moment-là, les surveillants s’étaient ligués avec les tueurs – et elle lui a dit: “Emmanuel, je t’en prie, au moins tue moi par balle. Qu’on ne me tue pas avec une machette ou le gourdin”. Je l’ai entendu dire: “Faites gaffe, vous risquez de tuer les nôtres” car ils se basaient sur le faciès et ils ont pensé que c’était un hutu. Il lui a répondu qu’il n’était pas question qu’il gaspille sa balle, et j’ai entendu l’autre qui était là dire qu’il la connaissait et que c’était une Tutsi. Il l’ont tout de suite emmenée, et je n’ai pas retrouvé le corps à l’endroit où ils l’avaient tué à l’extérieur de l’église. Sur ma petite sœur, là où elle gisait à l’hôtel, on se disait qu’avec la technologie, quand vous regardez une personne avec les yeux ouverts, on pourrait voir l’assassin… C’était les pensées d’une enfant et je pensais qu’en voyant ses yeux, je pourrais savoir qui l’a tué. Quand j’étais couchée là, il y avait une voisine, quand ils l’ont découpée, c’était juste à côté de moi, et en ouvrant l’œil je l’ai vu: ils l’ont découpé debout. On tuait les gens, tout en les torturant atrocement. Je l’entendais quand elle chantait un chant religieux, et elle disait que si elle avait eu des ailes, elle aurait volé pour arriver à destination. Ils avaient tué tellement de gens à l’église, ils avaient entassé les corps les uns au dessus des autres ; et pour reconnaitre le corps de ma petite sœur ainsi que celui de ma tante paternelle, puisqu’elles étaient à part, je n’ai pas pu les voir car elles étaient parmi les autres. En plus, la vie que nous menions ne nous permettait pas d’aller chercher les autres. Chacun était en train de sauver sa vie. Nous étions une fratrie de 7, et je suis la seule vivante. Je suis donc restée dans cette situation, et dans la soirée nous avons commencé à voir les gens. Ceux que nous connaissions et ceux que nous ne connaissions pas. Les adultes parmi nous nous ont dit qu’il était important que nous quittions au plus vite cet endroit, pour éviter qu’on nous tue à notre tour. Je n’avais nulle part ailleurs où aller, je n’avais d’autres alternatives que de rester sur place puisque je n‘avais pas d’autre solutions. Je suis restée le lundi et le mardi. Le lundi et le mardi, les tueurs venaient achever ceux qui n’étaient pas encore morts, piller ce qui n’avaient pas encore été pillé, y compris les cadavres. Quand ils venaient, je les entendais se vanter, ils faisaient beaucoup de vacarmes. Le reste, quand je voyais les corps gisants les uns à côté des autres, je me couchais parmi eux. Je les ai entendu dire que ces corps étaient en train de puer, il est temps d’aller les enfouir. Le mercredi, j’ai jugé opportun de partir de là, pour ne pas m’enfouir parmi les morts alors que j’étais encore vivante. Je suis partie, espérant me cacher au Home Saint Jean, qui est situé juste à côté de la paroisse. Quand je suis arrivé la bas, j’ai constaté qu’il n’y avait plus personne, le Home avait été détruit. Le Home était construit en pierre donc ils n’ont pas pu l’abattre complètement.
Quand le jour s’est levé, j’étais dans un caniveau en contrebas du Home Saint Jean et je suis sortie de là le soir. Jusque là, il y avait peu de gens, mais je ne savais pas que c’était de cette manière là qu’on se retrouvait par hasard ensemble. Ils ont proposé que chacun choisisse un endroit où aller, c’est ainsi que le jeudi matin je suis partie en passant par le camp militaire. Je me disais que j’allais me cacher au couvent des religieuses situées à KIBUYE. Ce matin-là, à l’aube, je n’ai rencontré personne, et après ils nous ont dit eux-même qu’on devait partir de là. J’ai donc été obligée de quitter cet endroit pour revenir au Home Saint Jean. J’ai croisé mon petit frère qui était âgé de 9 ans et nous sommes partis ensemble. En cours de route, nous avons rencontré beaucoup d’attaquants. Je disais aux assaillants que je retournais chez moi mourir dans les ruines de mes parents, vu qu’on avait tué tous les autres membres de ma famille. À un moment donné, on est arrivés sur la route qui nous menait vers l’hôtel Bethany. Nous regardions en face, de l’autre côté à NYAMISHABA, et on devait passer par là pour aller chez nous à GUHIRO. Nous avons vu qu’il y avait beaucoup d’assaillants qui étaient en train d’attaquer NYAMISHABA et de piller. Nous avons donc été obligés de nous cacher dans un buisson parce que les gens qui pillaient là-bas étaient originaires de notre localité. Nous avions peur de nous faire reconnaître et de nous faire tuer. Partout où on passait, nous étions obligés d’enjamber les cadavres. Les cadavres étaient nus, car les assaillants prenaient les vêtements après les avoir tués. Vers 14 ou 15h, il a commencé à pleuvoir, nous avons vu les assaillants partir, et nous avons continué notre chemin vers NYAMISHABA. Toute la route était jonchée de cadavres. Il y avait également beaucoup de corps dans le lac Kivu. Normalement, quand on tue une personne et qu’on la jette dans un cours d’eau, la personne est différente de celle morte de noyade.
Nous avons continué notre chemin et sommes allés vers NYAMISHABA. Mon objectif était d’aller chez le professeur dont je vous ai parlé pour changer mes habits tachés de sang. Nous sommes arrivés là-bas, et avons trouvé le professeur qui a été tué alors qu’il était de nationalité congolaise. C’était un Tutsi qui vivait au Congo et venait travailler au Rwanda. Lorsque nous sommes arrivés à NYMISHABA, nous avons trouvé un homme qui s’appelait KAYITERA. Il nous a dit de venir enterrer nos proches. Il y avait beaucoup de gens originaires de GUHIRO qui se trouvaient dans la cour de l’école NYAMISHABA. Lorsque nous sommes arrivés là-bas, ils avaient creusé une fosse commune et ils y avaient enfoui les nôtres. Quand nous sommes arrivés, ils nous ont frappés et obligés de déposer les corps dans cette fosse commune. Ces gens qui nous ont forcés portaient des gants mais nous non. Étant donné que cela faisait une semaine qu’ils avaient été tués, ils étaient en décomposition et la peau restait dans nos mains. J’ai commencé par les enfants et mon oncle paternel pour les mettre dans cette fosse commune. J’en ai reconnu deux: Julienne et sa petite sœur MARORO. J’ai commencé par elles car je ne voulais pas que les corps restent à l’extérieur. Je connaissais même d’autres qui avaient été tuées là-bas, mais avec l’émotion j’ai commencé par elles. Étant donné que nous étions faibles, nous ne pouvions pas soulever les personnes âgées ou les enfants âgés. Les gens qui étaient avec moi, qui s’étaient cachés dans les buissons et qu’on a forcés à mettre les cadavres dans la fosse commune, je ne les ai plus jamais revus. Lorsque nous étions forcés d’enfouir les cadavres dans cette fosse commune, il y avait une jeune fille toute nue, elle n’avait même pas sa culotte. Lorsqu’ils nous obligeaient à mettre les cadavres dans la fosse, ils nous fouettaient. Le soir, les tueurs se sont entretenus et ils ont dit: “Est-ce qu’on les laisse libre ou on les tue également?” Ils ont pris la décision de nous laisser et ils ont dit: “De toute façon, ils ne pourront pas survivre dans ce pays”. Nous avons donc quitté cet endroit, et je leur ai dis que j’allais dans ma localité d’origine, mais ce n’était pas la réalité. Et lorsque nous avons quitté cet endroit, ils ont appelé les élèves qui étudiaient à l’école de NYAMISHABA. Ces élèves venaient des zones qui étaient sous le contrôle des Inkotanyi. Ils n’allaient pas en vacances, ils restaient à l’école. Ces élèves déplacés de guerre nous ont lourdement frappés. Lorsqu’ils m’ont frappée, ils m’ont demandé si je connaissais BIGEMA, mais j’ai dit que je ne le connaissais pas. Ce soir-là, ils nous ont beaucoup frappé avec des bâtons. Après nous avoir frappé, les tueurs leur ont dit: “Laissez-les, de toute façon ils ne pourront pas survivre”.
Après leur départ, nous nous sommes dispersés. Et c’est la raison pour laquelle je n’ai plus revu ceux qui étaient avec moi. En fait, je leur disais que je retournerais chez moi dans les ruines de mes parents, mais c’était une façon de mentir car je savais qu’on avait détruit la maison de mes parents. Dans ma tête, je pensais à un ami de mes parents [chez qui j’irais] me cacher et s’il était devenu méchant, il me tuerait. On est arrivés chez lui, il nous a pris avec mon petit frère, et effectivement il nous a aidé. Il y a très peu de Hutu qui aidaient les personnes pourchassées. S’il y en avait eu plus, il y aurait eu plus de survivants. Je suis donc restée chez lui avec mon frère. Trois jours après notre arrivée chez lui, ils ont commencé à organiser des fouilles dans les maisons. Le 17, ils ont tué des gens à l’église, le 18 au stade et le 15 à NYAMISHABA. Après ils ont fait des fouilles dans les maisons. Nous avons été obligés de passer les nuits dans les buissons. Dans un premier temps, je suis allée me cacher dans un buisson avec mon frère mais après un moment, il a dit qu’il ne voulait plus y passer la nuit. À son âge, il ne pouvait pas faire la différence entre un Hutu et un Tutsi. Et lorsque nous nous cachions ensemble dans un buisson, il me parlait d’un enfant ami à lui, et il me demandait où il se trouvait. Je disais qu’il était chez lui “parce que c’est un Hutu”. Il ne comprenait pas la différence entre Hutu et Tutsi. Donc il est retourné chez l’homme qui nous a cachés, et il s’est fait tuer. Les deux hommes qui l’ont tué ont fui et sont au Congo. Par chance j’ai rencontré une copine à moi qui s’appelle Verena, et nous sommes restées cachées dans un buisson. Mais nous étions obligées de changer de cachette. Pour nous, lorsqu’il pleuvait c’était une grande chance car les tueurs rentraient. Cette personne nous apportait à manger, ou bien on avait convenu avec lui un endroit où nous devions aller et il nous amenait la nourriture à cet endroit-là. C’est dans ces circonstances que nous avons vécu pendant ces 100 jours et je vous informe que cet homme allait participer aux rondes pour avoir ses informations. Par exemple, quand il était aux rondes, il savait que le lendemain les assaillants iraient à BISESERO ; ou qu’ils iraient voir telle ou telle maison, et il venait nous voir avec les informations. Comme vous comprenez, les buissons n’étaient pas ouverts mais il fallait s’y cacher loin du chemin.
Chez nous, c’était une région montagneuse. À l’époque des faits, après avoir tué à KIBUYE les assaillants sont allés tuer les réfugiés qui étaient à BISESERO. Les assaillants montaient en foule, à pied, et à bord de véhicules, et on les voyait partir. Et lorsqu’ils partaient, ils chantaient “Exterminons-les, exterminons-les, il faut les débusquer dans leurs buissons pour les exterminer”.
Dans la vie, il y a deux objets qui nous font peur : la machette et le sifflet. Car quand ils se déplaçaient, ils utilisaient un sifflet en disant: “Débusquons-les, ils se cachent dans les buissons”. Beaucoup d’assaillants se sont dirigés à BISESERO, parce qu’ils savaient que ceux qui n‘avaient pas été tués en quittant KIBUYE avaient cherché refuge à BISESERO. Si je parle de BISESERO, c’est parce que les assaillants empruntaient la route où nous nous cachions. Vers fin Juin, je ne me souviens pas des dates exactes – je ne sais pas comment les militaires français ont su que j’étais encore vivante avec Verena – nous les avons vu arriver dans la famille où nous étions et ils étaient avec un interprète. Mais nous étions capable de nous entretenir avec eux.”
Le témoin poursuit: “L’interprète qui était avec ces Français avait détruit les maisons que nous voyions en face, et il a dit que ce sont les Inkotanyi qui avaient détruit les maisons. Mais c’était un mauvais interprète. Les Français nous ont pris, et nous ont mis dans un établissement à KIBUYE. Par la suite, ils m’ont emmenée avec un autre groupe de réfugiés. Le 4 novembre, mon oncle paternel qui avait survécu aux tueries a eu l’information selon laquelle j’étais encore vivante, et il est venu me voir à NIHAO SHOSHI. Après le génocide, nous étions obligés de vivre, malgré la tristesse et la douleur que nous avions. Malgré le chagrin, nous devions reprendre la vie. Je suis donc retournée à l’école, j’ai repris ma scolarité, j’ai continué ma scolarité jusqu’à la fin de mes études universitaires. Par la suite, je me suis mariée. Comme mon collègue vous l’a dit, les suites de ce génocide, c’est que nous avons perdus les membres de notre famille. Ne plus avoir les membres de sa fratrie, quand quelqu’un a un problème, normalement un membre de la fratrie vient vous porter secours. Mais nous, comme nous n’avons plus personne, quand on a un problème il n’y a personne pour nous aider. Comme on l’a dit à plusieurs reprises, nous avons eu une vie très difficile, suite à de mauvaises gouvernances. Et si nous avons pu nous reconstruire et avoir une telle réconciliation comme nous en avons parlé, les autorités ont joué un rôle dans cela. Je dis que les autorités ont joué un rôle à cela, je fais référence à cette vie difficile que nous avons vécue et parmi les inkotanyi il y avait parmi nous des membres de leur famille et ils aidaient à sauver certains d’entre eux. (…). Nous avons donc les Inkotanyi qui ont été un bon modèle pour nous, et nous avons essayé de faire de bonnes actions comme elles ont été commencées. Lorsque les Inkotanyi sont arrivés, ils n’ont pas voulu se venger. Ils ont plutôt mis en avant la reconstruction de notre pays. Les difficultés que nous avons aujourd’hui, nos enfants nous demandent où se trouvent leurs grands parents, mais nous ne savons pas quoi leur répondre. J’ai un enfant qui est actuellement en deuxième année du secondaire, et lors de la commémoration, il me pose beaucoup de questions. Une fois, il m’a posé une question qui m’a fait mal: “Tu as fait comment pour te cacher et survivre? Pourquoi ta mère et ton père, qui étaient plus âgés que toi, n’ont pas pu se cacher et survivre?”. Ils nous posent beaucoup de questions, nous essayons de leur trouver des réponses, mais sans qu’ils puissent avoir la haine des voisins. D’autres conséquences, suite au fait que nous avons perdu les membres de notre famille, c’est que dans la culture rwandaise lorsque vous enfantez, vos parents viennent vous dire « félicitations » et vous apportent des cadeaux. Aujourd’hui, étant donné que nous n’avons plus de parents, nous la faisons entre nous”.
La parole est à la présidente. Sur question, le témoin explique “le message délivré à la jeunesse aujourd’hui, c’est de vivre ensemble, en paix. Et nous, qui avons vécu cela, nous voulons aussi reconstruire le pays. Nous avons appris des leçons et il faut vivre ensemble”.
Pas de question des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles. Sur questions de maître PARUELLE, Assumpta NYIRARIBANJE explique avoir perdu entre 80 et 100 personnes de sa famille élargie à l’école NYAMISHABA: “La seule personne que j’ai pu inhumer dignement, c’est mon frère. Quand je vais sur les sites mémoriaux, j’apporte toujours des fleurs parce que je ne sais pas où ils sont… C’est une question qui nous touche au cœur car nous ne savons pas où ni comment les nôtres sont morts. Cela va faire bientôt la 32ème fois qu’on va commémorer le génocide, et ce qui est partciulièrement difficile, c’est que même les personnes qui ont été jugées coupables n’ont pas tout dit. Aujourd’hui encore, quand on creuse, pour construire des routes par exemple ou des bâtiments, on trouve encore des fosses et des corps. Récemment, on a encore trouvé 50 corps, mais quand on compte les corps on compte les têtes. Parce que parfois, ils coupaient les têtes et on ne trouvait plus le corps. Aujourd’hui nous avons besoin que ces gens nous donnent des informations pour pouvoir inhumer les nôtres”. Elle explique ensuite: “Je ne saurais estimer le nombre de corps qu’on a enfouis dans la fosse à l’école. En revanche à l’église c’était plus de 10 000 personnes. D’autant plus qu’à NYAMISHABA s’étaient réfugiés d’autres gens de secteurs environnants”.
La parole est à l’avocate générale. Sur question, elle explique que les femmes Tutsi recevaient un traitement particulièrement cruel : “Les femmes étaient tuées de façon très cruelle. D’une part, je vous ai dit qu’à l’église on les dénudait, on coupait la partie basse pour leur dire : “Vous étiez belles, maintenant ce ne sera plus le cas”. Les petits enfants étaient fracassés contre le mur. Autre chose que j’avais oublié de vous dire, c’est que pendant les 3 jours où j’étais à l’église, on tuait les parents et on laissait les enfants pleurer. Un jour, j’ai entendu un petit enfant qui disait à sa mère : “Fais-moi sortir du lit, pour que j’aille faire pipi”. Et les tueurs étaient sur place et disaient “Le voici qui fait son intéressant”. Les petits enfants tétaient les corps morts de leur mère, et je les ai laissés sur place. Quand j’ai pris la décision de partir, je ne pouvais pas les aider alors que je ne pouvais pas m’aider moi même. Je ne pouvais pas les aider tous. Par la suite, nous sommes allés commémorer, et un homme qui s’appelle Ignace et qui était sous préfet, on avait demandé à cet homme de témoigner car on avait dit que ce n’était pas que les rescapés qui devaient témoigner. D’autant plus que pourchassés, nous n’avions pas beaucoup d’informations. Il a dit qu’on avait pris de l’église plus de 60 enfants, qui avaient été amenés par la Croix-Rouge à l’hôpital pensant qu’on pouvait les aider. Mais il a dit que ces enfants ont été tués là où se trouvait l’ONAPO[6] à cette époque-là. Cela m’a beaucoup émue, parce que je ne comprends toujours pas comment on peut tuer un enfant, et on sait comme c’est difficile de donner la vie. Et je n’arrive pas à comprendre cela, d’autant plus que quand on les tuait, les enfants ne savaient pas ce que c’était d’être tutsi”.
Pas de questions des avocats de la défense. L’audition de madame Assumpta NYIRARIBANJE se termine à 16h58. L’audience est suspendue et reprend à 17h20.
Audition de madame Providence RWAYITARE, partie civile du CPCR, citée en vertu du pouvoir discrétionnaire de madame la présidente.
Le prochain témoin, Providence UWINDEKWE RWAYITARE, se présente à la barre. Il est demandé au témoin de décliner son identité (Providence UWINDEKWE RWAYITARE), sa date et lieu de naissance (1978), sa profession (gestionnaire de projet artistique) et son domicile (Belgique). Le témoin est partie civile, il ne prête donc pas serment.
Le témoin déclare : “Je vous remercie de m’entendre. J’avais témoigné dans le premier procès en première instance. Je suis née dans la commune de GITESI à KIBUYE et j’avais une fratrie de 7 enfants : j’avais 3 frères et 3 sœurs et c’était la situation familiale en 1994. En 1975 est née la grande sœur, le second en 1977, le troisième en 1978, le quatrième, Pierre en 1979, ensuite ma sœur en 1981, puis Paul en 1983 et la dernière c’était Pauline qui est née en 1984. En 1994, on vivait à KIBUYE dans le secteur de GISHURA, on était orphelins de nos parents et on vivait avec notre tutrice. Ma mère est morte dans un accident de voiture en 1985 et mon père plus tard en 1988. Et ma tante Eugénie, qui vivait chez nous, est devenue notre tutrice légale. Nous n’avons pas changé de maison, et elle a gardé la maison car ma mère était enseignante et mon père était secrétaire comptable pendant longtemps à l’école NYAMISHABA, puis au ministère de l’agronomie près du Guest House. On vivait en 1994 avec ma tante Eugénie.
Toutes mes tantes et mes sœurs ont été tuées, et je suis la seule survivante de ma famille. Sur cette école de NYAMISHABA, mon père a commencé à travailler dans les années 60. Après 65, il était jeune, et il est arrivé dans la commune de KIBUYE. C’était une école construite par les Suisses ; et quand l’école a commencé, l’école secondaire avait deux sections. Il a travaillé au secrétariat comptabilité, et quand je suis née, on vivait pratiquement dans cette école. Il y avait une ferme où on cherchait du lait et des œufs. Mon père ne vivait pas dans son logement de fonction, la plupart étaient occupés par les Suisses et ceux qui travaillaient à l’école. Il avait acheté un terrain et nous allions là-bas. C’est beaucoup plus proche que ça semble, car quand on était petit à NYAMISHABA, on venait à pied à l’école de GATWARO, tout près du stade. À 7 ans, on rentrait à pieds. On traversait la route, et on pouvait aller jusqu’au couvent pour le catéchisme ou autre chose. On allait parfois au Guest House, et mon père avait des amis qu’il retrouvait là-bas. Tout ça pour vous dire que KIBUYE c’est une petite ville, condensée. Ce qui se passe au portail, c’est vrai que c’est une grande école et la plupart des gens n’y sont pas allés car c’était privé. Quand j’ai commencé le secondaire en 1992, j’ai été internée là-bas une année, puis à l’intervalle ma tante m’avait dit de rentrer. Après la mort de mon père et ma mère, on nous a exproprié de l’endroit où on habitait – pas loin de l’école, l’État voulait construire une prison – et avec l’argent que l’État a donné, on a acheté une maison tout près de chez monsieur MUHAYIMANA. On se connaissait tous dans cette ville. Je voulais dire que du fait que je fréquentais cette école, et à l’école secondaire j’ai vécu dedans, à l’époque peu de gens passaient le portail. J’ai essayé de visiter, et récemment on ne m’a pas laissé entrer. Quand on rentrait à droite, il y avait la cantine et à gauche, il y avait une salle polyvalente où on faisait des spectacles. Et puis tous les bureaux avaient des vaches européennes, qui produisaient plus de lait que les vaches rwandaises, et les élèves dans leurs études faisaient des croisements. Il y avait une ferme de cochons et sur l’île il y avait des cochons. Après le dortoir des garçons, on arrive au réfectoire, et de là on ne voit plus ni la ferme ni le portail. Il y a une route parallèle au lac. C’est pour vous dire que c’est long car on ne peut pas tout voir du portail à la fin. Après le dortoir des filles, il y avait le bureau du directeur et de ceux qui géraient la ferme. Et là il y avait un autre parking, où il y a une sorte de pylône électrique et de ce parking, la route devant le lac traverse les bureaux et juste au dessus, c’est les montagnes. Donc si tu te caches dans les buissons, tu peux voir ce qui se passe sur la route.”
Providence UWINDEKWE RWAYITARE poursuit son récit: “Je tenais à revenir témoigner, et à me constituer partie civile pour dire trois choses qui me tenaient à cœur. Quand le génocide a commencé, j’étais à la maison. Entre temps, on a perdu mon petit frère en 1992, il est tombé malade. Il avait un problème au bras et il se faisait soigner à KIGALI. À un moment donné, c’était dangereux pour les Tutsi car il y avait des barrières, des gens se sont fait arrêter et ils ne sont plus revenus. Dans une période entre septembre et décembre, ma tante a eu peur de l’emmener à l’hôpital à KIGALI, et il est mort de maladie en 1992. Et jusqu’au moment du génocide, ma tante se l’est reproché. Durant le génocide, nous étions à la maison et c’était les vacances de Pâques. Je n’allais plus à l’école de NYAMISHABA, mais j’y allais tous les jours pour manger. Ma sœur était à l’internat à CYANGUGU, mon autre sœur allait à l’école des religieuses dans le couvent près du Guest House, et les deux petits étaient à l‘école primaire. Mais nous étions tous à la maison pour les vacances de Pâques, mais nous n’étions pas seules car il y avait des gens de KIGALI, et dans ce quartier il y avait des milices extrémistes, des interahamwe, qui mettent des barrières, qui frappaient sur les portes pour envahir les familles, prendre des choses ou agresser tout simplement. Quand les vacances de Pâques ont commencé, ma tante avait peur pour tous ces enfants qui étaient en vacances. Elle les a envoyés à la maison, croyant qu’ils seraient tranquilles à la campagne. Il y avait des pistes non asphaltées et il y avait très peu de magasins. Elle a cru qu’elle serait tranquille à KIBUYE. Ils sont arrivés vers le 3 ou le 4. Elle avait 5 enfants, la grande était Chantale née en 1974 et qui avait un an de plus que ma sœur aînée, le troisième, Christian, est né en 1977. Nous étions 6 plus les 3, et un autre cousin Balthazar, l’enfant de mon autre tantine était là aussi. Nous étions 10 adolescents et enfants, et la dernière avait 10 ans, et Balthazar avait plus ou moins 10 ans également. Jusqu’au 6, où l’avion du président est abattu. On est restés à la maison comme ils ont demandé à la radio, jusqu’à nouvel ordre. Au 10, on en avait marre, on était plusieurs ados, ça devenait petit de rester à la maison. On est montés vers l’école de NUGANDA, à côté de la maison des parents de MUHAYIMANA. On est montés derrière l’école primaire de NUGANDA pour voir ce qui se passait au centre ville près de la station. On est montés sur la colline, et on a vu des voitures qui circulaient, il y avait des choses actives mais très peu officielles. On a vu un homme Tutsi – dont je revois le visage mais je n’ai trouvé personne qui se rappelle de son nom – qui traversait le centre-ville. Deux personnes sont venues, lui ont tapé sur la tête et il est mort. Il y avait un service de la Croix-Rouge à l’hôpital KIBUYE. Ils sont venus et l’ont embarqué pour l’emmener à la morgue de l’hôpital, donc on voyait qu’il se passait quelque chose. Il y avait des voisins hutu, ce n’était pas des paysans, c’était surtout des notables, un qui travaillait à la banque, un autre au ministère de l’éducation et d’autres personnes. Ils ont fait une réunion au-dessus de notre maison, c’était entre chez nous et la maison de ses parents. Il y avait un endroit où les gens ont fait une réunion, et ça s’est fait autour du 10. Vers le 12 on a commencé à brûler les maisons vers le haut de la colline et on a quitté les maisons. Une rumeur disait que la population Hutu était fâchée parce que les Tutsi avaient tué le président. Et il fallait aller au stade ou à l’église. Les gens ont hésité, et les gens disaient qu’un couple de vieux a été brûlé dans leurs maisons. On a pris des vêtements et on s‘est réfugiés à l’église. Quand on quittait la maison le soir, il y avait des voisins Hutu qui jetaient des pierres sur la maison. On avait peur donc on dormait dehors la nuit et on revenait le matin”.
Le témoin poursuit: “On a pris nos vêtements, et on est partis à l’église parce que c’était plus proche de nous ; et c’était à côté de la station Petrorwanda, on traversait au rond point et on arrivait à l’église. Arrivés à l’église, on a été dispersés et on nous a dit que les religieuses accueillaient les gens plus bas. Donc mon petit frère Paul, ma petite sœur et deux cousins sont partis, mais deux de mes cousins sont revenus car on ne pouvait pas les recevoir. Ma sœur aussi, mais Paul est resté là-bas. On est allés au Home Saint Jean car ma tante Eugénie travaillait là-bas. Son assistant qui s’appelait Thomas et tante Emma, une belge qui était là et qui était une religueuse, a donné un dortoir pour les familles des employés du Home et on a integré ce dortoir avec d’autres familles. La journée, on bougeait et on allait voir les autres familles à l’église. Je souhaite dire quelque chose que j’entends depuis le début : les Interahamwe étaient du MRND et à KIBUYE il n’y en avait pas. Quand on parle des Interahamwe à KIBUYE, c’était des civils mais ils n’étaient pas entraînés. Et dans les partis extrémistes, il y avait la CDR[7] (…) Ce qu’on appelle Interahamwe quand on témoigne, c’est nos voisins qui ont joué ce rôle. Les jeunes hommes, les ados, sont devenus Interahamwe. Par exemple, il y avait un camp militaire à KIBUYE, mais ils étaient souvent au front pour combattre le FPR[8]. Il y en avait peu, donc ils sont devenus des gendarmes entre-temps et ils ont ramené les gendarmes. On savait qu’il n’y avait plus beaucoup de militaires, mais suffisamment. Pour vous dire que ce sont nos voisins qui se sont transformés en tout ça.”
Providence UWINDEKWE RWAYITARE poursuit: “J’ai un témoignage de mon voisin, de l’école primaire, dont le père, un ancien militaire, a entraîné les civils vite fait à l’endroit où il y a l’hôtel Bettany. Il m’a dit que son père avait été forcé à entraîner les civils pour apprendre à tuer. C’est nos voisins, pour vous dire que si nos voisins n’avaient pas voulu notre mort, aucun militaire n’aurait dominé les civils. Les civils étaient dominant dans les tueries. On est restés au Home Saint Jean, et le 15 on a vu…
Le 13, j’ai lu dans un compte rendu du procès passé, j’ai lu que MUHAYIMANA était passé avec Anastase à KIBUYE pour repérer des gens. J’en ai reparlé. C’était soit le 12 ou le 13. J’en ai parlé avec un autre rescapé plus âgé que moi, et il s’en rappelait très bien. C’était très rapide, et la mémoire revient différemment. J’y ai repensé après le premier procès. – Pour moi, c’est le 13 ou le 14. MUHAYIMANA conduisait un véhicule pick-up dans lequel devant il y avait un notable, mais il était debout. Il roulait au pas, et ils ont fait le tour en observant les réfugiés. Ils sont allés sur le parking du Home Saint Jean, ils sont allés dans le bureau du gérant du Home Saint Jean, et ce que j’ai su, c’est qu’ils sont passés de façon très intimidantes, pour savoir qui était là, et qui n’était pas là. Je sais que ça ne fait pas partie du procès, mais ce geste-là de repérer, ils ont trouvé un enseignant qui s’appelait Eugène et l’ont emmené. Le 15, ils sont venus chercher ma tante, avec 5 ou 6 gendarmes armés, envoyés par Anastase, c’est lui qui a, depuis l’attaque du FPR, c’est lui qui a pris en charge la persécution des Tutsi à KIBUYE. Quand on a mis les gens en prison comme complices du FPR, c’était une terreur dans KIBUYE. Vous le verrez dans beaucoup de procès comme celui de KAYISHEMA. Il y avait une liste de personnes qu’on enlevait pour les tuer avant les tueries de masse, et ma tante en faisait partie. C’est toute une série de choses qui se sont passées, c’est comme quand ils ont tué le 15 à NYAMISHABA. On les a vu arriver, et ils avaient exposé le cadavre d’une enseignante, et autour de l’école de NYAMISHABA, il y avait une grande famille. Et parmi eux, il y avait un homme exubérant, enseignant, une grande gueule et il était devant quand il se battait. Et quand ils l’ont tué, il l’ont exposé, juste avant les tueries de masse. Pour moi, le rôle que ça a joué, c’est qu’on disait aux gens: “Voilà, vous pouvez le faire”. Voilà le déclencheur. J’ai mes voisins Hutu, avec qui j’étais resté amie, qui étaient partis nous chercher de l’eau. Et chez nous, il y avait encore de l’eau. On a dit aux enfants qui avaient l’âge de mon petit frère, 10-11 ans : “Allez voir à quoi ressemblent les cuisses des femmes Tutsi”. Ma tante, on l’a tué en la torturant, en lui posant des questions. D’abord, on les a accusés d’avoir refusé d’épouser un homme Hutu, et d’avoir attendu les hommes du FPR. C’était de belles femmes à la peau claire, et on les voyait parce qu’elles étaient belles. Dans les années 1992, il y a quelque chose qu’on ne dit pas souvent, parce que c’est pris comme une trahison contre le pays, mais ça ne l’était pas. Pendant les négociations d’Arusha, il commençait à y avoir des extrémistes anti-Tutsi et les gens ont commencé à être curieux envers le FPR. Il y avait une armée africaine qui a précédé la MINUAR, on les appelait les GOM. Ils appelaient les gens, et on avait le droit de venir écouter. Les Hutu modérés, ils pouvaient prendre les bus, aller dans la zone FPR et revenir, ma tante l’a fait une fois.”
Le témoin poursuit: “On a donc ramassé les gens sur les listes et c’est ça que MUHAYIMANA et l’autre ont ramassé les gens un peu partout, Les chauffeurs et ceux qui avaient un certain statut ont montré l’exemple. Les paysans n’auraient jamais osé sans eux, il y avait des employés et si les gens qui avaient un certain statut n’avaient pas montré l’exemple, ils n’auraient jamais osé, je pense, nous exterminer. Dès le début du génocide, tous ceux qui avaient des véhicules organisaient, et ils sont arrivés au fait que le 17, quand on a été attaqués, il y avait tous nos voisins, petit et grands, riches et pauvres. Nous, on était juste Tutsi.”
Le témoin reprend à partir du 15 avril 1994 : “Le 15 arrive des rescapés de l’école NYAMISHABA, et ils ont dit : “On a tué Elois”. Il avait lancé une lance dans une jambe d’un militaire et on a exposé son cadavre dans la voiture pour montrer comment on tue un Tutsi important. Tout ça pour montrer aux gens qu’il ne faut pas avoir peur. Ce que j’ai su sur monsieur MUHAYIMANA, c’est le rôle qu’il a joué. J’ai échappé aux tueries de l’église et je me suis échappée chez les religieuses. Quand les français sont arrivés, ils m’ont emmenée à GOMA. À GOMA, j’ai été placée dans un orphelinat, et j’y ai retrouvé Vianney, dont la femme était ma cousine. Il avait 6 enfants avant le génocide, il a beaucoup erré près de l’école NYAMISHABA pour voir s’il pouvait sauver un de ses enfants, mais il n’a pas réussi. Quand j’étais à l’orphelinat, il est venu me demander si j’avais des nouvelles de sa fille José, qui avait mon âge et qui a été violée à répétition. Mais avant de fuir, je n’avais pas de nouvelles mais j’ai entendu qu’elle était encore vivante. Avant que le FPR n’arrive, ils l’ont tué”.
Puis Providence UWINDEKWE RWAYITARE raconte: “Les enseignantes étaient des notables car KIBUYE, il y avait des paysans, Vianney était pieds nus, très maigre, parce qu’il a beaucoup traîné dans les buissons et le stade pour sauver ses enfants. Je suis arrivée à GOMA en août 1994 ; et j’ai retrouvé un de ses écrits qui a été fait à ce moment-là en Juin 1994, quand les Français ont évacué les religieuses. Il y a un écrit que vous trouverez dans le procès de KAYISHEMA, où il cite les notables qui ont poussé les notables à participer au génocide. C’était un moment où je ne savais pas si je pouvais rentrer au Rwanda. Pour se disculper, ils ont tendance à dire qu’ils ont été manipulés ou que les gens voulaient se venger, mais nous n’avions même pas l’envie de vivre, alors se venger… Vous avez ce document où il est mentionné, lui qui a eu une belle vie. Et puis je l’ai su, parce qu’en 1998, quand j’ai terminé mon école secondaire, j’avais des problèmes dans les familles à KIGALI, les orphelins ont eu des problèmes dans les familles d’accueil, et je retournais souvent à KIBUYE pour récupérer les choses de ma famille. Il y a un endroit où la police avait utilisé des bâtiments à coté de chez nous comme prison pour les personnes suspectées comme génocide et mon jardin était utilisé comme WC pour les prisonniers. (…)
Chaque week-end, j’allais à KIBUYE, j’allais voir les militaires et leurs supérieurs pour récupérer la terre de ma famille, et puis quand j’ai fini le secondaire, je suis allé vivre à KIBUYE. Je travaillais à l’orphelinat à l’école de NYAMISHABA, avec les orphelins de BISESERO qui n’ont pas été dispersés dans les familles. Je croisais la femme de MUHAYIMANA, Médiatrice. Au début, j’avais du mal à lui dire bonjour alors qu’elle était Tutsi parce que nous savions tous, concernant MUHAYIMANA, avant même les Gacaca. Et petit à petit j’ai appris à la saluer, je savais qu’elle n’avait pas tué et on savait tous ce que son mari avait fait. C’était une peur qui n’est pas raisonnée, mais c’est ça mon souvenir. Jusqu’aux Gacaca, où je ne vivais ni à KIBUYE, ni à KIGALI.
Je vis en belgique depuis 2005, mon mari est Belge et je fais des allers-retours, et on m’a dit qu’on avait trouvé un de mes frères en mai 2005, lors d’une Gacaca, j’étais enceinte. On a trouvé dans un petit sac avec des ossements, et un petit crâne qui n’avait plus de dents. Pour terminer, mes deux sœurs, mes deux frères et mes cousins ont été tués au Home Saint Jean après que je sois partie. Le 18, on m’a trouvé, on m’a donné un coup sur la tête, je suis tombée dans les pommes et on m’a laissée là. Quand je me suis reveilée, je suis allée chez Thomas, le collègue de ma tante Eugénie. Je suis allé demander de l’eau en me disant: “Tant pis s’ils me trouvent”. Il était plus ou moins 15 h, le soleil était haut dans le ciel, il faisait très chaud, j’avais soif mais il n’y avait pas de tueur dans le coin, ils tuaient au stade. Mon grand frère et mon petit frère étaient partis sur une colline au-dessus du Guest House qui surplombe le lac au-dessus de KIBUYE. Ils se sont échappés, et mon frère qui avait 17 ans était très copain avec les gens qui avaient un garage à la station-service. Il y avait des mécaniciens qui réparaient les motos et mon frère passait son temps là-bas. Il les aidait à réparer, il nettoyait, il aimait les voitures et ils m’ont appris à conduire. Mais pendant le génocide, ils étaient devenus de grands tueurs. Ils sifflaient les filles, c’était les rois de ce petit centre, et ils étaient copains avec Prudence et l’ont cachée avec mon petit frère. Mais quand les Français sont arrivés, il y a eu un ordre où il fallait chercher les traces des gens cachés ; et comme c’était des grands tueurs, personne n’a osé les chercher chez eux. Mais même eux ne pouvaient rien, ils ont été emmenés et tués. Les Français arrivaient à KIBUYE. Ma petite sœur Pauline, qui était chez ma tante Catherine, habitait à MUBUGA, en dessous des collines de BISESERO. Quand le génocide a commencé, ma famille a pris la fuite vers BISESERO et elle est partie ave ma tante, qui était plus âgée que ma mère. (..) les trois ont pris ma petite sœur, et ont fui à BISESERO, mais elle n’est jamais descendue, parce que Béatrice, Betilde et Beata ont payé quelqu’un pour les descendre et prendre une barque pour traverser jusqu’au Congo. Elles sont descendues, mais elles ont dormi une nuit chez une vieille dame, entre le lac et BISESERO, et cette vieille dame les a dénoncées aux tueurs, Et le matin où elles devaient prendre le bateau, les tueurs les ont tuées. Leurs frères rescapés qui étaient à l’extérieur du Rwanda ont cherché et trouvé cette histoire. Mais quand ils ont été enterrés, on n’a pas trouvé ma sœur, elle fait partie des gens qui ont été tué à BISESERO, et comme elle était petite, elle ne pouvait pas courir.. elle avait 10 ans.”
L’émotion est palpable dans la salle d’audience. Le témoin reprend ses esprits, et raconte: “Sans nos voisins, sans les gens qui se sont donnés cette mission, oui l’État a donné son feu vert [mais] ce sont nos voisins qui ont fait ça. Et puis ils doivent nous montrer les corps… Au Rwanda, quand quelqu’un meurt, tout le village se mobilise. Il y en a qui vont chercher les cercueils, mais après le génocide non seulemnt on étaient seuls, mais le génocide n’aurait jamais eu cette ampleur sans nos voisins, on ne serait pas morts à ce point-là, parce que je vivais dans le couvent entre avril et fin juin, je ne dormais pas tous les jours à l’intérieur. Quand je suis arrivé, il y avait une liste de religieuses et étudiantes qui préparaient, et les Tutsi sont restés. Il y avait quelques élèves et des religieuses dans le couvent de MUBUGA, qui étaient rassemblés là-bas. Il y avait une liste faite par le préfet, qui disait qu’à part ces religieuses et ces élèves, personne ne doit être là. Quand je suis arrivée, je dormais dans les stocks de bois, et il y avait un tueur, et quand c’était son tour de faire la garde, je devais me cacher. Il y avait un autre plus âgé, plus gentil et quand c’était son tour je pouvais venir je n’étais pas obligée de rester dans les buissons. Parfois, on entendait les gens rentrer vers 22 h du soir, et je disais : “Que font ces gens?” On m’a dit qu’ils venaient de BISESERO et que c’était le seul endroit où il restait des Tutsi. Deux jours de suite, j’ai dormi dans ce jardin jusqu’à l’arrivée des Français. Si ces gens ordinaires ne s’étaient donné cette mission de se lever, de venir à l’église, de traquer les survivants, de traquer mes frères, de dire ok peut-être la paix va revenir, les Français arrivent… mais non, personne n’a fait ça. Et ce n’était pas des milices entraînés, c’était nos voisins ordinaires. Monsieur MUHAYIMANA est passé au moins deux fois au couvent durant le génocide. Une fois avant et quand les Français étaient déjà là. Dès que quelqu’un pouvait me reconnaître, je me cachais mais il est passé au couvent. Je l’ai vu se garer avec une voiture en conduisant des autorités et je ne sais pas qui”.
La parole est à la présidente. Sur questions, le témoin explique connaître Claude MUHAYIMANA car ils étaient voisins et que “tout KIBUYE se connaît. Ceux qui sont à la campagne ne se connaissent pas, mais à la ville oui. Il était quelqu’un de connu car il conduisait une voiture et il n’y avait pas beaucoup de voitures. Quand il passait, on savait qui c’était. Il a conduit au projet pêche et au Guest House. C’est pas un effort, je l’ai toujours su. Quand on a déménagé en 1987, pour moi il habitait encore une annexe derrière la maison de ses parents, parce que je le voyais le matin en allant à l’école et quand on était chez nous on voyait la clôture de sa maison. Et lui, quand je passais parfois tous ceux qui ont pris ce chemin savaient. Et puis c’était une star. Il jouait au foot, il roulait en voiture, il s’habillait bien, quelqu’un de branché de la ville.”
Sur VARIATA Anastase, elle explique : “Pour moi, on l’appelait OPJ. C’est lui qui interrogeait et torturait les gens et les mettait en prison. Il était au parquet de KIBUYE. C’est quelqu’un qui faisait peur, qui menait des interrogatoires musclés. Je ne maîtrise pas tout mais c’est lui qui décidait plus ou moins de la liberté des gens à KIBUYE.” Sur le véhicule où le témoin a vu Anastase avec l’accusé, elle ne se souvient plus de la voiture et déclare : “Peut-être blanche ou bleue, mais j’ai tellement entendu Daihatsu bleu, que je ne veux pas vous influencer. Je n’ai pas d’image précise. Ce qui était frappant, c’est qu’il n’était pas dans la cabine à l’intérieur mais debout. Il roulait très lentement monsieur MUHAYIMANA, et Anastase regardait tout autour. Ils ont fait le tour de KIBUYE, et enlevaient les gens avant les tueries de masse”. Elle précise: “Quand ils ont enlevé ma tante, Thomas a suivi Emma du Home Saint Jean, ils ont dit: “On va voir si on peut la défendre. Ils l’ont assis par terre – c‘est Thomas qui me l’a dit, il a été en prison et on l’a relâché récemment – et il m’a dit que ma tante était leur employée. Mais il a compris qu’elle allait mourir car elle avait une couleur grise, comme morte. Et c’est VARIATA qui le décidait. Ils sont allés voir VARIATA aussi, parce qu’il était question d’aller la mettre dans le cachot de la commune. Elle a finalement été torturée puis tuée”. Elle confirme ensuite que le 15, elle n’a pas vu Claude MUHAYIMANA, quand VARIATA Anastase est venu chercher sa tante : “C’était des gendarmes, armés et envoyés par le parquet”. Sur le dénommé Vianney que le témoin a évoqué lors de ses déclarations spontanées, elle confirme qu’il s’agit de Jean-Marie Vianney NKURUNZIZA.
Sur l’accusé, elle explique l’avoir vu dans le véhicule avec les Français au couvent de l’ENT. Elle ajoute avoir vu l’accusé fin avril – début mai : “Ils étaient plusieurs, je crois qu’il conduisait au moins deux personnes. On était derrière les fenêtres du couvent. Les apprentis religieuses qui étaient là ont dit: “Oui, c’est Claude”, alors on a regardé. Beaucoup d’autorités passaient au couvent pendant le génocide, pour voir s’ils ne cachaient pas de Tutsi”.
Sur le programme unité-réconciliation, le témoin s’exprime: “C’est difficile, parce que j’ai cherché mon grand-frère sans les dents d’en haut, le petit frère a été tué quand les Français allaient arriver, tout le monde dans la cité… La fosse commune où on tuait les gens, on les emmenait en marchant et les gens de KIBUYE ne voulaient plus porter les corps. Et dans les témoignages, on a dit qu’on a fait marcher mon petit frère avec une fille, jusque dans la fosse en bas du bureau communal pour le tuer. Tous les gens du centre-ville savent où se trouve cette fosse, où on amenait les derniers tués. Dans les Gacaca, personne n’a voulu nous montrer. J’ai sollicité des amis qui m’ont raconté, sauf ça ils m’ont dit que tout le monde savait que Paul avait été conduit là-bas. La réconciliation, il y a quelque chose qui ne va pas, parce que les gens nieront toujours”. Elle ajoute: “C’est vrai que ça marche, puisqu’on est tous là maintenant. Mais ce n’est pas une réconciliation aboutie”, notamment à cause du silence des tueurs, explique le témoin.
La parole est aux jurés. À la question de savoir si Providence UWINDEKWE RWAYITARE a eu l’occasion de rencontrer tante Emma, le témoin indique qu’elle était déjà décédée avant d’avoir pu y arriver. La parole est aux avocats des parties civiles. Sur question de maître KARONGOZI, elle explique connaître Uzzias BAILLEUX[9]: “Je le connaissais, c’était le chauffeur du préfet” et indique ne plus l’avoir vu ensuite.
Sur son collectif d’artistes, elle explique qu’un spectacle a été créé “Rwanda 94”. Elle explique qu’il s’agit de témoignages de ce qui s’est passé à BISESERO, mis en poésie et en musique. Elle explique que ces récits ont été receuillis notamment par African Rights, juste après le génocide. Sur question de maître Laura MOSES-LUSTIGER, avocate d’Ibuka France, le témoin confirme que les mécaniciens qui ont caché son frère ont également participé au génocide.
La parole est à l’avocate générale. Sur le repérage réalisé le 13-14 par l’accusé avec Anastase, elle explique: “Il conduisait très lentement. Il y a une route qui entre à l’église et qui fait le tour du Home Saint Jean. Sur cette route, il y avait des réfugiés de gauche à droite, on étaient nombreux. Ils conduisent lentement, ils font le tour de la colline et arrivés dans la cour du Home Saint Jean, il s’arrête, il va parler avec Thomas le gérant du Home Saint Jean qui a été condamné pour génocide. Et une fois relâché, c’est lui qui m’a raconté qu’ils faisaient des repérages. Ils n’établissaient pas de listes, mais ils enlevaient les gens. Dès le début du génocide, quand on étaient confinés, tous ceux qui étaient notables à KIBUYE et avaient de la mobilité étaient en action. Sinon ça n’aurait pas marché comme ça”.
L’avocate générale indique que le témoin explique la même chose que Médiatrice, à savoir les tours de KIBUYE sous couvert de sécurité, qui recouvraient en réalité un objectif de repérage avant extérmination. Sur MUKASHEMA, elle explique: “Elle fait partie des quelques filles qui sont venues. Je ne les ai pas vues le 17, et le 18 quand le militaire était accompagné de deux tueurs civils avec des gourdins, et j’ai vu KAYISHEMA et des filles dépouiller les cadavres”.
Sur question, elle explique que les personnes impliquées en Gacaca se défendent en disant qu’elles étaient malades. Elle donne l’exemple d’un mécanicien de la station ayant fui au Congo. Elle explique que l’excuse a été de dire qu’il était malade: “Je suis tombée dans les Gacaca, sur quelqu’un qui travaillait au ministère de l’enseignement qui a fait une réunion de Hutu après le 7 avril. On l’accusait d’avoir tué une femme. J’ai dit qu’il y a eu une réunion entre le 8 et le 10 en haut de chez nous, avec de voisins hutu intellectuels. Il a nié en disant que le 10, il était malade. Mais la femme qu’il a tué, elle a été cachée, violée et tuée après… ce qu’il a nié alors que je l’ai vu lors de cette réunion.”
La parole est aux avocats de la défense. À la question de savoir si elle a rapidement été informée de l’enquête sur Claude MUHAYIMANA, elle explique: “En 2011, il y a eu un procès en Belgique sur le financier du génocide. Les GAUTHIER ont appris que j’étais de KIBUYE, et ils m’ont dit que Claude MUHAYIMANA était suspecté. Et c’est là que j’ai su qu’il avait été condamné par les Gacaca. Quand ils m’ont dit qu’ils avaient son dossier en France, je leur ai dit de m’appeler, parce que moi je l’ai vu pendant le génocide, et je le connais. Ils m’ont contacté tardivement parce que l’enquête était terminée”. Les avocats de la défense demandent ensuite au témoin comment l’accusé aurait pu conduire un véhicule de l’État qui n’est pas de son service. Ce à quoi Providence UWINDEKWE RWAYITARE répond: “Vous pensez que le tourisme fonctionnait pendant le genocide? Il n’y avait qu’un seul travail, c’est tuer les gens. L’État n’a pas failli, mais il ne nous a pas protégé non plus. Pendant le génocide, il fallait être la pour le voir. Ils étaient tous concentrés sur une seule tâche : tuer les gens”.
À la question de savoir s’il était possible pour l’accusé d’être passé au convent pour voir tante Emma “pour s’assurer de sa sécurité”, le témoin explique : “Non, il ne roule pas à 3 km, regarder les réfugies… Moi je ne connais pas de filleuls de tante Emma, et on était des orphelins. Elle soutenait beaucoup ma tante, qui etait son employée. Tout le monde la connaissait et l’aimait bien. J’allais souvent en vacances, ma tante me trouvait des jobs de vaisselle, on y allait souvent. Et à ce moment-là, je ne dirais pas qu’il venait pour ça”.
Maître Reda GHILACI souligne que l’accusé à obtenu un non lieu pour les massacres perpétrés au Home Saint Jean. Sur l’accusé, le témoin explique: “C’était une personne connue, sa voiture était rouge, je sais qu’il jouait au foot. C’est vraiment un petit village où, dès que tu te détaches un peu, que tu es sur une moto ou une voiture, c’est pas une star comme on dirait aujourd’hui, il ne faisait de vidéos YouTube, mais il était comme ça”. Elle ajoute : “C’était un modèle social. C’est quelqu’un à qui les gens auraient rêvé de ressembler. S’asseoir derrière le volant d’une voiture, avoir un travail, acheter des vêtements à la mode. C’est le village, on retient ce genre de chose. C’est pour ça que je vous dis que si ce genre de personnes n’avaient pas donné le feu vert, les gens ne nous auraient pas attaqués. Vous savez, quand on travaillait à KIBUYE à l’époque, et qu’on avait un petit salaire, on était au-dessus du lot. Il n’y avait que des paysans, et les agriculteurs étaient pauvres, pas comme ici. Et dès que quelqu’un avait un peu de sous, il était tout de suite au-dessus des autres”. Sur les peines infligées à Claude MUHAYIMANA, elle s’exprime: “J’ai appris que Claude a fait beaucoup de choses, notamment à KIBUYE. J’étais triste qu’il n’y ait pas plus de gens pour raconter. Mais on m’a dit qu’il a été condamné à BISESERO pour avoir conduit des tueurs. Et encore, on a parlé de ce véhicule de BONGO BONGO qu’on connaissait par cœur. Cette camionnette, c’est lui qui la conduisait pendant qu’on était à l’église et il ramenait des tueurs sur le rond point le 17. Pour moi, s’il a été reconnu coupable pour ça, 14 ans, ce que ça m’évoque? J’ai pensé à KIBUYE, il a fait des choses qui n’ont pas été retenues mais ça s’est produit… mais c’est la justice c’est comme ca. Conduire les tueurs était un travail non négligeable pendant le génocide.”
L’interrogatoire de Providence UWINDEKWE RWAYITARE prend fin à 19h02. L’audience est suspendue et reprend à 19h20.
On pourra également se reporter à l’audition de madame Providence RWAYITARE lors du procès en première instance, le 6 décembre 2021.
Audition de monsieur Alphonse RUKUNDO, cité par la défense.
Le témoin, déjà cité par la défense en première instance, revient à la barre ce soir. D’une voix assurée, il commence sa déposition spontanée.
« Le docteur Léonard HITIMANA, qui possédait aussi un salon de coiffure est venu me voir à la maison pour évaluer la situation dans le quartier. J’avais des locataires et je suis allé voir si ma maison n’avait pas été pillée (NDR. Le premier souci du témoin alors que les massacres commencent. Il faut dire que sa fonction au Parquet de Kibuye le protège).
J’ai vu des gendarmes à côté de Petrorwanda et une camionnette bleue conduite par Emmanuel TWAYIGIRA, pleine d’Interahamwe. Elle était tombée dans le caniveau (NDR. On sait que ce jour-là le conducteur avait vu et ne possédait pas de permis). Jean-Bosco BIGILIMANA a été appelé pour le remplacer comme chauffeur. Ils sont partis à KARONGI et le soir, à leur retour, le camion était plein de chèvres et de moutons. Un jour, j’ai appris que MWAFRIKA avait été tué. BIGILIMANA a conduit la voiture pour aller chercher le corps. Il l’a avoué lors des Gacaca que je présidais. Il a dit avoir conduit la voiture de BONGO BONGO jusqu’au Congo. »
Le témoin poursuit en précisant qu’il habitait tout près de chez Claude MUHAYIMANA et qu’il le voyait passer. Un jour, son gardien l’appelle pour lui signaler que des Interahamwe s’étaient rendus chez l’accusé: ils voulaient tuer sa femme. Il se rend chez son voisin et à sa vue ils ont pris peur et se sont enfuis. Un autre jour, des tueurs étaient revenus chez son voisin pour tuer la femme de CYUBAHIRO qui se cachait là. « Claude était couché sur un divan, il n’arrivait pas à se mettre debout. Il était gravement malade » ajoute-t-il.
Madame la présidente intervient alors et cherche à savoir quels liens le témoin a avec l’accusé.
Monsieur RUKUNDO: « Je le connaissais, je le voyais passer. Mais je ne le connaissais pas personnellement. »
Madame la présidente: « Pourquoi vous témoignez aujourd’hui en 2026? »
Monsieur RUKUNDO: « Quand j’ai appris qu’il était poursuivi, je me suis porté candidat pour le défendre. J’ai appelé Claude. J’ai témoigné dans le dernier procès. » (NDR. Effectivement, ce témoin a été entendu en première instance. Il serait intéressant de relire son audition: un tissu de mensonges[10].)
Madame la présidente revient sur Emmanuel TAWAYIGIRA qui avait conduit la camionnette dans le caniveau. Le témoin précise qu’il a appris cela dans les Gacaca, en prison. On apprend alors que lui-même avait purgé 6 ans de prison, dont 5 à GITARAMA. Il avait ensuite été transféré à Kibuye. En prison, il avait été choisi comme président du groupe qui faisait la collecte des informations. Il avoue avoir aidé BIGILIMANA, alias MAYAYI, à rédiger sa lettre d’aveux: c’est lui qui conduisait la voiture de BONGO BONGO. Avant le génocide, le témoin voyait bien passer l’accusé dans une camionnette rouge. Mais pendant le génocide, il ne l’a jamais vu!
Concernant les deux scènes où l’accuséest menacé, le témoin redit qu’il est intervenu et qu’il a raisonné les Interahamwe qui sont partis. Même chose la seconde fois quand ils voulaient tuer la femme de CYUBAHIRO.
Madame la présidente lui fait remarquer que la femme de Claude n’a jamais parlé de lui. Rien d’étonnant pour le témoin, il n’a pas vu cette dernière mais simplement Claude assis devant sa maison et qui lui avait dit qu’il avait la malaria. Cela se passait fin avril – début mai. Il ne se souvient plus très bien quand il a proposé son aide à l’accusé, probablement « après la médiatisation de son affaire« . Mais il ne lui a pas parlé de la lettre de MAYAYI. Claude n’a pas accepté son aide.
Madame la présidente: « Et comment avez-vous obtenu son numéro de téléphone? »
Monsieur RUKUNDO: « Je l’ai eu par un certain Christophe HAKIZABERA. »
Une assesseure cherche à savoir quelle était sa fonction exacte au Parquet de KIBUYE: il était secrétaire en chef du procureur. Et le témon de poursuivre: « À cette époque-là, on mettait tout le monde en prison. Même des ministres étaient emprisonnés, des préfets, des bourgmestres », précise-t-il. S’il est devenu président des Gacaca en prison, c’est parce qu’il était un intellectuel: il avait fait du droit.
Maître KIABSKI, avocat du CPCR, intervient. « Vous avez appelé Claude MUHAYIMANA en février 2014 et il n’a pas accepté votre témoignage? »
Monsieur RUKUNDO: « C’était à lui de voir. »
Il déclare ensuite être affilié à un parti politique : “Il ne m’était pas interdit d’adhérer à un parti comme agent judiciaire. J’étais président du parti MDR dans ma commune”. Il ajoute : “Au Rwanda, un peu avant le génocide, les partis ont été divisés, et le MDR a été divisé en deux : il y avait le MDR-POWER et le MDR-modéré, soi-disant des modérés et moi j’étais dans le parti de Faustin (NDR. TWAGIRAMUNGU), qui était considéré comme membre du FPR”. Il ajoute spontanément : “Vers la fin, on a commencé à poursuivre les gens du MDR, les modérés dont je faisais partie. D’ailleurs, à cette période, mon père a été assassiné”.
Sur questions d’un autre avocat des parties civiles, le témoin précise, à propos de ces trois mois de génocide : “Je ne suis pas resté chez moi tous les trois mois. Il y a un moment où on a commencé à chercher des gens qui soi-disant étaient du côté du FPR. A un moment j’ai fui, et nous sommes allés à BUKAVU. C’était au mois de mai 1994, vers la fin”. Sur son père, il explique : “Il s’appelait KOVIZAMA Emmanuel, et il était conseiller de secteur, Il a été lapidé à mort”. Il explique que durant le génocide, il était caché chez lui “sauf pour aller faire les courses”.
A la question de savoir pour quelle(s) raison(s) le témoin n’a pas parlé de la prétendue lettre d‘aveu rédigée par MAYAHI et qui décharge l’accusé, il répond : “C’est parce qu’on ne me l’avait pas demandé”. (NDR : Il est à noter que personne non plus ne lui a posé la question aujourd’hui. Cela faisait partie intégrante de ses déclarations spontanées).
L’avocate générale n’a pas de questions. La parole est aux avocats de la défense. Sur question, il explique qu’au parquet, ils avaient un Hilux bleu avec leur propre chauffeur qui s’appelait Alphonse. Il explique ensuite n’avoir “jamais entendu parlé de Claude qui conduisait des Interahamwe.” Il précise enfin que, selon lui, il était impossible de voir la route à partir du domicile de Claude MUHAYIMANA, contrairement à ce qu’a déclaré Médiatrice, l’ex-épouse de l’accusé.
L’interrogatoire de RUKUNDO Alphonse prend fin à 20h28 et l’audience est suspendue.
On pourra se reporter avec beaucoup d’intérêt à l’audition de monsieur Alphonse RUKUNDO lors du procès en première instance, le 2 décembre 2021. Il n’a pas varié dans ses explications fumeuses et mensongères. Un mauvais coup pour la défense.
Jade KOTTO EKAMBI
Alain GAUTHIER, président du CPCR
Jacques BIGOT pour les notes et la relecture
- ONATRACOM: Office National des Transports en Commun, compagnie des bus.[↑]
- Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA, désignation souvent étendue aux milices d’autres partis. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[↑]
- Opération Turquoise organisée par la France en juin 1994.[↑]
- Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[↑] - Inkotanyi : combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990, cf. glossaire.[↑]
- ONAPO: Office national de la population[↑]
- CDR : Coalition pour la défense de la République, parti Hutu extrémiste, créé en mars 1992, au moment des massacres de Tutsi dans le Bugesera. La CDR a également une milice, les Impuzamugambi., cf. glossaire[↑]
- FPR : Front Patriotique Rwandais[↑]
- voir l’audition d’Uzzias BAILLEUX NZAMBAYIRE, le 10 février 2026.[↑]
- voir l’audition d’Alphonse RUKUNDO, lors du procès en première instance, le 2 décembre 2021.[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
