- Audition de Louis MUSABYIMANA, alias MIDO.
- Audition d’Innocent NDAMYIMANA GISANURA, rescapé partie civile.
- Audition de Jean-Bosco NKUNDUNKUNDIYE.
- Audition de Laetitia HUSSON, juriste internationale.
Audition de monsieur Louis MUSABYIMANA, alias Mido.
L’audience débute à 9h30. Louis MUSABYIMANA, témoin cité par le ministère public, est appelé à la barre. Il est accompagné d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité, sa date et lieu de naissance, sa profession et son domicile. Le témoin explique connaître l’accusé mais ne pas avoir de lien de parenté ni de lien de subordination de travail. Il ne connaît pas non plus les parties civiles. Le témoin prête serment.
La présidente indique que le témoin a été entendu à plusieurs reprises. D’abord durant un entretien avec madame Dafroza GAUTHIER le 19 août 2012, puis par le juge d’instruction le 15 janvier 2014, ensuite il a remis une attestation écrite à l’avocat de la défense qui l’a fait verser au débat du 12 octobre 2013, puis le juge d’instruction a organisé une confrontation le 30 novembre 2016 entre le témoin et Claude MUHAYIMANA.
La présidente demande quels ont été les agissements du témoin durant le génocide. Il explique : “Je suis de ceux qui sont passés aux aveux de culpabilité au Rwanda. Je tiens à préciser que lorsque le génocide a commencé en 1994, Claude MUHAYIMANA travaillait au Guest House de KIBUYE et quelques temps après des gens ont été tués à l’hôtel : Il y a MASENGESHO Simon et Anaclet, c’est eux qui ont perdu la vie”. Sur questions de la présidente, il poursuit : “J’ai été condamné pour le fait d’avoir pris part à l’attaque qui a tué Anaclet, et c’était quelqu’un qui travaillait là-bas. J’ai été condamné pour cette attaque à une peine de 14 ans de réclusion. Plus tard, j’ai été poursuivi du fait de l’assassinat de MASENGESHO Simon, gérant de la Bralirwa. Pendant le génocide, il logeait au Guest et il a été tué par balle dans l’hôtel.” Il confirme également avoir été condamné pour les attaques menées au stade GATWARO. Il explique qu’après avoir été en exil au Congo, il a été condamné par une Gacaca[1] en 2007 à 14 ans de prison, dont les deux derniers ont été consacrés à des travaux d’intérêt général (TIG).
Sur question de la présidente, il explique que, au Guest House, à l’époque, il travaillait au bar et MUHAYIMANA était chauffeur. Ils étaient une dizaine d’employés. La présidente indique que le témoin avait déclaré au juge d’instruction que plusieurs employés avaient pris la fuite. À la question de savoir pour quelle(s) raison(s), ce dernier raconte: “À un certain moment les attaques ont été menées et nous avons laissé tomber nos activités personnelles pour participer aux attaques”. À la question de savoir si c’était le chef du Guest House qui donnait des ordres il explique: “C’est lui qui nous envoyait. Il nous divisait en équipe. Certains restaient au travail pour assurer la permanence pendant que les autres allaient aux attaques”. Il poursuit: “Pendant le génocide, il n’y avait pas de clients. Il n’y avait que des Interahamwe[2] qui venaient boire, comme les autorités qui prenaient part au génocide. Les bars étaient fermés, seul le Guest House fonctionnait. Quelques petits bars étaient ouverts comme le Snaps. Il y avait les autorités administratives qui venaient et notamment le préfet et le sous-préfet. À l’époque on ne parlait de rien d’autre si ce n’est du génocide qui se déroulait contre les Tutsi. Ce que je dirais à la cour, c’est que ces choses-là qui ont eu lieu sont des choses qui ont été planifiées. Quand nous étions dans les attaques, on voyait que les autorités étaient contentes de nous, vu que c’était des autorités qui donnaient les instructions”.
La présidente indique que le témoin avait parlé de réunions de planification, notamment avec TWAGIRA Charles, le directeur de l’hôpital. Il confirme que toutes les réunions se tenaient au Guest House. A la question de savoir si le témoin les a entendus parler d’attaques précises, il explique : “Une réunion s’est tenue en date du 15 avril, cette réunion-là préparait les attaques qui devaient être menées à l’église ainsi qu’au Home St-Jean”. Il précise : “BISESERO est venu après l’église et le stade. Ils donnaient les instructions en disant que le problème qui subsistait était BISESERO”. Il explique ensuite avoir entendu ces informations car il était serveur. A la question de savoir si l’accusé aurait été présent ou aurait pu entendre le contenu de ces réunions, le témoin répond : Il ne pouvait pas être présent à l’occasion de cette réunion puisqu’il était chauffeur”.
La présidente souligne que ces déclarations sont conformes à ses précédentes. Elle explique ensuite que l’accusé n’est pas mis en cause pour les assassinats de Simon et Anaclet, faute de charges suffisantes. Néanmoins, il est demandé au témoin s’il maintient ses accusations contre l’accusé, relatives à sa participation à ces deux assassinats. Louis MUSABYIMANA répond par l’affirmative, nommant les différents participants. Il précise que “c’est Claude MUHAYIMANA qui a ensuite récompensé les tueurs avec des boissons, après la mort d’Anaclet”. Il confirme enfin qu’Anaclet est décédé vers fin mai.
La présidente indique que le témoin a également mis en cause l’accusé sur l’assassinat d’Aimable. Louis MUSABYIMANA répond que l’accusé “n’a joué aucun rôle dans le décès d’Aimable”. La présidente note qu’il y a eu beaucoup de variations dans son récit s’agissant d’Aimable, soulignant que les premières informations données au CPCR mettaient directement en cause Claude MUHAYIMANA sur cet assassinat. Il répond : “J’ai dit que Claude était présent parce que le gérant nous avait dit d’y aller nous tous. Si Claude n’a pas participé à son enterrement, moi j’ai dit qu’il était là parce que le gérant avait dit à tout le monde d’être là. S’il était là, il s’expliquera avec le Seigneur”. Il confirme ne pas avoir vu l’accusé participer au meurtre d’Aimable, mais que beaucoup de personnes étaient présentes. Il explique finalement avoir placé l’accusé sur les lieux en raison des ordres donnés par leurs chefs.
Sur le meurtre de Simon MASENGESHO, il confirme que l’accusé était présent ainsi que tous les employés du Guest House : “Ce que nous avons fait, c’est que nous l’avons enterré après l’avoir tué par balles”. La présidente indique que le témoin avait déclaré que l’accusé avait fait des démarches pour libérer Simon. Il explique : “Je confirme que Claude a joué un rôle en ce qui concerne Simon, et lorsqu’il est rentré de mission de CYANGUGU (NDR. Ne serait-ce pas plutôt de RUHENGERI?), il a laissé son véhicule au bureau communal (…) je pense que c’est MUHAYIMANA qui a conduit les assaillants qui venaient de la ville au Guest House pour tuer MASENGESHO”. Il explique néanmoins ne rien avoir constaté personnellement.
La présidente s’interroge ensuite sur un document émanant du témoin, et donné à la défense. Il s’agit d’une lettre en faveur de l’accusé. Il explique : “Claude MUHAYIMANA m’a appelé au téléphone, pour me demander de lui rappeler ce qui s’est passé au Rwanda pendant le génocide. Personnellement, je lui ai envoyé une lettre dans laquelle je lui disais les faits. Dans cette lettre je lui ai rappelé les personnes qui ont été tuées à l’hôtel. Je confirme que je lui ai envoyé cette lettre”. Il confirme avoir été contacté par l’accusé et explique avoir rédigé cette lettre dans ces circonstances : “J’ai dû écrire qu’il n’avait pas participé aux faits survenus pour ma propre sécurité. Je fais référence à sa famille qui se trouve au Rwanda Si je l’avais mis en cause, je ne pouvais pas être en sécurité étant donné que sa famille vit au Rwanda”.
Sur les attaques au stade GATWARO, le témoin raconte : “On avait divisé les assaillants en deux groupes. Il y a un groupe qui se tenait devant chez Claude MUHAYIMANA, et un autre devant le portail du stade, un autre derrière le stade et à un moment on avait encerclé tout le stade. Le 17, on a lancé des pierres sur les personnes qui se trouvaient à l’intérieur du stade. C’était l’après-midi. Les gens qui se trouvaient à l’intérieur du stade se sont défendus et personne n’a été tué. Le 18, il y a eu une attaque qui a regroupé des civils et des militaires.. Claude MUHAYIMANA se trouvait dans le groupe qui se trouvait devant sa maison et moi je me trouvais dans un autre groupe”.
Sur questions, il explique ensuite : “Je vais commencer par l’attaque qui a eu lieu à BISESERO. À ce moment, MUHAYIMANA avait laissé le véhicule du travail, il a pris le véhicule de celui qu’on appelle BONGO BONGO. C’est un Daihatsu de couleur bleu. Les Interahamwe avaient saisi le véhicule au domicile de BONGO BONGO. Le premier jour, le véhicule s’est rendu à la station Petrorwanda, je me tenais à la station, il a chargé les personnes qui réparaient les pneus. Parmi eux, il y avait ROVETO, MARENGE alias MIKOMESA, MITSI ainsi que toutes les personnes qui travaillaient à cet endroit à la station. Ils ont été chargés à bord de ce véhicule et amenés à BISESERO. C’est le deuxième jour qu’ils sont revenus avec le crâne de Jean-Marie Vianney BIGILIMANA. Ils ont mis le crâne au rond-point et toutes les personnes qui passaient par là voyaient le crâne. Plus tard, ils ont déplacé ce crâne et l’ont emmené chez MUHANIKO, mais je n’ai pas su où ils ont emmené le crâne par la suite. Parce que nous, nous avons continué les attaques. Ils ont continué à aller jusqu’à BISESERO, jusqu’au moment où Turquoise[3] est arrivé à KIBUYE”. Il précise : « Claude MUHAYIMANA, le premier jour où ils sont allés à BISESERO, c’est lui qui conduisait le véhicule, et le deuxième jour également, vers la fin du mois de mai, peut-être début juin”. Sur le véhicule, il explique que “ce véhicule a beaucoup participé aux attaques des Tutsi parce que dans beaucoup d’attaques il était présent. C’est comme si ce véhicule n’avait pas de propriétaire. Quand ce n’était pas MUHAYIMANA, c’était KINYONI ou bien Jackson qui conduisaient le véhicule. Ainsi que MAYAYI alias Jean-Bosco. Ils se relayaient : quand il y en avait un qui était fatigué, c’est l’autre qui conduisait”. À la question de savoir combien de fois le témoin a vu l’accusé au volant du véhicule, il indique “l’avoir vu à deux reprises”. Il confirme avoir vu l’accusé au volant du Daihatsu avec des Interahamwe à l’intérieur qui chantaient “des chants d’extermination et qui prenaient la direction de BISESERO”.
Il ajoute : “Quand ils revenaient, ils revenaient en chantant. Ils revenaient vers 17h – 18h et nous allions les voir pour savoir si ça s’était bien passé. Souvent ils avaient de l’argent et ils allaient nous payer de la bière. C’est ce deuxième jour, quand ils sont revenus, qu’ils avaient la tête de BIGILIMANA à la main, et on voulait montrer à tout le monde ce qui arrive aux Inkotanyi[4]. La tête est restée toute la nuit et le lendemain, la population est venue voir la tête”.
Il explique ensuite avoir vu l’accusé aller dans la commune de KISENGA, après l’avoir vu acheminer des Interahamwe à BISESERO. Il explique que Claude MUHAYIMANA avait également la Daihatsu, et l’avoir vu partir d‘un lieu nommé “la cité”. Il précise qu’il y a eu “beaucoup de morts à KISENGA (..) cette attaque était dirigée par REBERO Joseph et PATER. Ces deux-là ont recruté des gens pour aller tuer les gens de KISENGA car c’était des gens de la commune de REBERO Joseph. Comme moi je devais tenir la barrière, je n’y suis pas allé”. Sur les Interahamwe qu’il a vu passer à la barrière, il explique que “REBERO Joseph avait un fusil, un avait une grenade, quant aux autres je ne les ai pas fouillés pour savoir ce qu’ils pouvaient avoir”. Il précise : « Pendant le génocide ils avaient surnommé un gourdin “pas de pitié pour l’ennemi”, ils avaient des gourdins et des grenades. Celui qui n’avait pas de grenade n’avait pas de pitié pour l’ennemi”.
Sur les armes, la présidente souligne que le témoin a précédemment déclaré que Claude MUHAYIMANA avait un poignard et une grenade, sans pour autant l’avoir vu s’en servir. Puis il aurait déclaré devant le juge d’instruction qu’il n’avait finalement qu’un poignard puis lors de la confrontation que l’accusé n’avait finalement pas d’armes du tout. Sur ces contradictions, le témoin explique : “Je vous ai expliqué que durant le génocide, personne ne se rendait dans une attaque sans être armé. Il était ami avec un certain REBERO Joseph, et c’est lui qui distribuait les armes. D’ailleurs comme exemple, il a tiré sur MOGOHI et lui a coupé son bras. Il n’est donc pas possible que MUHAYIMANA Claude n’ai pas de grenades. Parce qu’il était parmi les gens craints dans cette ville”. À la question de savoir pourquoi il indique qu’il est craint, le témoin explique : “D’abord parce qu’il était l’ami des militaires, il mangeait avec eux et il allait boire avec eux. Il n’est pas possible qu’il ne leur ait pas demandé une grenade. Même moi j’avais peur de lui”. Le témoin confirme ensuite avoir vu Claude MUHAYIMANA avec une grenade “au moment où les attaques n’avaient pas encore commencé ainsi qu’une baïonnette”, et non un poignard.
Sur la mort du gendarme MWAFRIKA, il explique : « L’accusé l’a transporté à RUHENGERI. Il ne l’a pas dit puisque durant le génocide, c’est comme si MUHAYIMANA avait mis fin à ses activités professionnelles. La gendarmerie a décidé que c’était MUHAYIMANA qui devait transporter le corps de MWAFRIKA. MUHAYIMANA est donc allé dans le camp de la gendarmerie prendre un véhicule et a transporté ce corps. En le transportant il était avec les autres membres de la population qui habitaient KIBUYE. Je l’ai vu. C’était après l’attaque du stade que GITWA a été attaqué. C’est ainsi qu’il a perdu la vie dans les attaques à KARONGI”. (NDR : ce qui viendrait confirmer que la mort de MWAFRIKA est intervenue après les attaques du stade, à l’issue de laquelle les survivants ont fui à KARONGI. Or jusqu’à présent, Claude MUHAYIMANA se défend d’y avoir participé, plaçant le décès de MWAFRIKA avant les attaques du stade, justifiant ainsi son absence durant ces attaques par le transport du corps de MWAFRIKA à RUHENGERI. On ne comprend pas comment les juges d’instruction ont pu accepter l’alibi de l’accusé).
Il précise : “Pour ce qui concerne le fait que MUHAYIMANA devait transporter le corps de MWAFRIKA, moi-même je n’ai pas pris part à l’attaque de KARONGI, je ne dispose pas d’information sur le fait qu’il ait pris le corps. Je sais qu’il l’a conduit à RUHENGERI”. Sur questions, il explique avoir vu l’accusé dans un Hilux rouge. “Ce véhicule n’a pas transporté les Interahamwe mais toujours est-il que MUHAYIMANA l’a amené au Congo”. Il ajoute : “Ce véhicule transportait les travailleurs qui fuyaient. Plus tard Claude et moi nous sommes partis dans ce véhicule jusqu’au Congo. Arrivé au Congo, il a vendu directement le véhicule en question, il est revenu au Rwanda, m’abandonnant au Congo”. Il précise que la femme de l’accusé était avec eux, et qu’il les a “déposés à CYANGUGU, après l’Opération Turquoise lorsque nous étions en train de fuir”.
Sur questions des jurés il explique : “Nous étions à des barrières, donc on ne pouvait pas ne pas reconnaître un véhicule qui passait”. Sur la contrainte, il explique que l’accusé “le faisait de son propre gré. Personne ne venait le chercher à son domicile, il venait de lui-même pour participer aux attaques. On n’a forcé personne à faire quoi que ce soit. Ça venait de la conscience de chacun”. Sur le véhicule qui a transporté MWAFRIKA, il indique qu’il s’agissait d’un Hilux rouge de la gendarmerie. La présidente indique que le témoin avait déclaré qu’il s’agissait d’un Daihatsu bleu. Il explique ne pas avoir dit cela, ne pas s’être trompé “puisqu’il est allé prendre le véhicule dans le camp militaire et c’est le véhicule dans lequel se déplaçait le commandant Jabot”. Il ajoute que “dans le Hilux il y avait un certain Hassan et un certain Hachim, environ 4 personnes à bord. Ces personnes étaient des amis proches de MWAFRIKA. Ce sont ceux-là qui ont transporté le corps du gendarme ”.
La parole est aux avocats des parties civiles. À la question de savoir si l’accusé avait des contacts avec des personnes importantes de KIBUYE, il explique : “J’ai dit qu’il entretenait de bonnes relations avec les autorités. Je pense que lorsque les autorités manquaient de chauffeur, c’est Claude MUHAYIMANA qui allait les conduire”. Maître KIABSKI, avocat du CPCR, indique que les déclarations du témoin selon lesquelles il a été contacté par Claude MUHAYIMANA sont crédibles, puisque la perquisition du téléphone portable de l’accusé montre effectivement des échanges entre les protagonistes.
Le témoin précise à ce propos : “Il voulait que je cache les infractions qu’il avait commises”. À la question de savoir quel(s) a/ont été le(s) moyen(s) employé(s) par l’accusé pour que le témoin change ses déclarations, ce dernier explique :“Il a voulu que je lui écrive une attestation, il m’avait demandé de cacher les preuves pour qu’il soit blanchi. Il m’avait même promis beaucoup d’argent”. Sur questions, il précise : “Quand il m’a téléphoné, quelqu’un est venu me voir à mon travail. J’ai d’ailleurs eu peur. C’était un certain Hachim. Je lui ai demandé si MUHAYIMANA m’envoyait des gens dans le but de me tuer. Immédiatement MUHAYIMANA a appelé aussi Hachim, j’ai rencontré l’homme en question. Je ne disposais pas de téléphone et c’est cet homme qui m’a mis en contact téléphonique avec Claude. Il m’a demandé de lui rappeler ce qui s’est passé. Il m’a dit que ça devait être fait par écrit, et que je lui donne une photocopie de ma carte d’identité. Comme c’était une connaissance et un ancien collègue de travail, je ne pouvais pas ne pas l’aider”. Il ajoute : “Pour ne pas détruire trop de preuves, j’ai gardé pour moi certaines attaques. Il voulait que je le blanchisse et que je détruise les preuves. Un messager qu’il a envoyé a voulu me donner de l’argent que j’ai refusé. J’attendais d’être convoqué devant la justice pour raconter comment ça s’est déroulé. En ma qualité de quelqu’un qui a avoué et demandé pardon, je ne pouvais pas lui donner toutes les informations sur le génocide”.
À la question de savoir s’il connaît Emmanuel UZARIBARA, témoin entendu la veille[5] et pompiste à la station Petrorwanda durant le génocide, le témoin confirme: “Au Rwanda nous avons un problème portant sur des gens qui ne disent pas la vérité. Il travaillait à la station-service et moi je le trouvais tous les jours. C’est lui et l’autre Emmanuel qui distribuaient de l’essence et ce jusqu’à la fin du génocide. (…) Pourtant quand il est allé à KISENGA, le véhicule devait être approvisionné en essence à la station-service. Un autre élément sur Emmanuel UZARIBARA, c’est que même quand nous allions nous enfuir et qu’il était à la station, c’est de là que nous avons pris de l’essence en utilisant des essuie-mains avant de mettre dans le véhicule. Moi je considère qu’il ne faut pas accorder une valeur probante au témoignage de UZARIBARA”. Sur questions, le témoin explique que Claude n’a jamais été malade durant tout le génocide.
La parole est à l’avocate générale, madame FILLAUD. Le témoin confirme que les employés du Guest House avaient pris la fuite en raison de leur implication dans le génocide et il ajoute : “La plupart d’entre nous avons été condamnés”. L’avocate générale revient sur le décès d’Aimable, et le témoin confirme avoir caché Aimable dans le faux plafond, et “que c’est un chauffeur du nom de Jackson qui l’a dénoncé”. L’avocate générale fait remarquer que le témoin a avoué être un Interahamwe et avoir en même temps caché un Tutsi. Sur Stanislas MBANENANDE, le témoin confirme que ce dernier est un bon ami de l’accusé. L’avocate générale indique que Stanislas MBANENANDE a été condamné en 2013 par une cour en Suède, pour avoir été un leader des Interahamwe dans la préfecture de KIBUYE durant le génocide. Sa condamnation a été confirmée en 2014, et il a été condamné à une peine de réclusion criminelle à perpétuité. (NDR : cela permet de montrer que l’entourage de l’accusé est composé de génocidaires reconnus).
Les avocats de la défense reviennent sur la lettre remise à l’accusé par Louis MUSABYIMANA. Le témoin explique : Pour nous, lorsque quelqu’un avait participé à une attaque sans avoir joué un rôle dans cette attaque, pour nous cette personne n’était pas coupable. C’est la raison pour laquelle j’ai dit que Claude n’était pas coupable. Aujourd’hui je dis qu’il est coupable parce que même si on n’a pas tué une personne mais qu’on faisait partie du groupe d’assaillant où une personne est tuée, alors la personne doit être considérée comme coupable. (…) il voulait me donner 1 500 000 francs rwandais, il a envoyé quelqu’un et j’ai catégoriquement refusé”.
La défense change de sujet et interroge le témoin sur le véhicule de BONGO BONGO. Il est ensuite demandé à Louis MUSABYIMANA s’il confirme que Claude MUHAYIMANA buvait bien des bières avec les Interahamwe. Ce à quoi le témoin répond : “J’ai déjà expliqué que cet homme était une personnalité. Il avait de bonnes relations et il fréquentait facilement des autorités du préfet au bourgmestre. Moi-même, j’avais peur de lui. Voyez-vous, quelqu’un qui s’assoit avec le préfet, moi je le servais. Il buvait souvent”. À la question de savoir s’il savait que Claude ne buvait pas d’alcool, le témoin répond : “Il a peut-être arrêté aujourd’hui, mais il buvait de l’alcool avant, ça c’est sûr”.
Les avocats de la défense concluent en disant au témoin : ”Merci d’avoir confirmé qu’il n’y avait qu’un seul pompiste à la station”, ce à quoi il rétorque : “Non, j’ai dit qu’il y en avait deux”. Il est mis fin à l’interrogatoire du témoin. L’audience est suspendue à 12h20 et reprend à 12h40.
Audition de monsieur Innocent NDAMYIMANA GISANURA, rescapé, partie civile cité à la demande du CPCR.

Monsieur Innocent NDAMYIMANA GISANURA, partie civile, est appelé à la barre. Il est accompagné d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (NDAMYIMANA Innocent), sa date et lieu de naissance (46 ans), sa profession (à son compte) et son domicile. Il est entendu en vertu du pouvoir discrétionnaire de la présidente et ne prête donc pas serment.
Nous avons pris le parti de transcrire la quasi totalité de l’audition d’Innocent afin que son témoignage ne se perde pas.
Le témoin déclare : “J’aimerais donner mon témoignage. C’est la seconde fois que je viens dans cette cour. Même si je ne prête pas serment, je vais dire la vérité. Parce que c’est nécessaire de dire la vérité devant la cour. Je vais vous dire des choses en plusieurs parties. Il y aura une partie témoignage. Je suis devant vous comme quelqu’un qui est rescapé du génocide et qui a subi les conséquences du génocide jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est pas facile, et s’il m’arrive d’avoir des émotions, je vous prie de me pardonner. J’ai vécu des périodes où nous ne pouvions même pas avoir ces émotions. Mais au fil du temps, on se retrouve avec ses émotions. C’est la vie que je vis. J’ai commencé à avoir des émotions quand je me suis marié et que j’ai eu un enfant. Souvent ça m’arrive, mais c’est aussi une bonne chose. Parce que c’est l’occasion que j’ai de pleurer sur les miens que j’ai perdus. Parce qu’au moment où on nous tuait, personne ne pleurait. On essayait de survivre sans rien regarder d’autre. On se battait pour voir le jour suivant”.
Le témoin commence par évoquer sa scolarité en 1985 : “Peu avant que le génocide arrive, j’ai vu la persécution que subissait les Tutsi quand j’ai commencé la première année de l’école primaire. Mon père m’a amené à l’école, il m’a montré les enseignants et je suis entré en classe. On a noté mon nom et on nous a appelés. On a dit : “Les Tutsi levez-vous, les Hutu levez-vous et les Twa levez-vous”. À chaque ethnie on devait se lever à un moment précis, mais pas au même moment. L’enseignant nous comptait et il vérifiait s’il y avait des absents et les personnes présentes. Moi je ne connaissais pas l’ethnie. Je suis resté assis et mes cousins du côté paternel sont restés assis aussi. Nous étions dans la même classe en première année du primaire. La raison pour laquelle nous ne nous sommes pas levés, c’est que nous avons dit que nous n’étions pas Hutu, ni Tutsi, ni Twa mais des MUTIENGA. Cela venait de mon grand-père, et nous sommes ses descendants. L’enseignant a dit : “Je vous connais, vous êtes Tutsi”. J’ai refusé d’y croire et mes cousins également. On nous a chassés de l’école et on nous a demandé de revenir avec les parents car ils devaient montrer la carte d’identité. Quand on est partis, j’ai dit à papa et mes cousins l’ont dit à mon oncle. Et nous sommes retournés le matin à l’école avec nos parents. On a trouvé qu’à l’école on avait préparé plusieurs bâtons. On nous a attachés par terre, et on nous a frappés. Ils disaient que nos parents avaient un mauvais projet pour le pays. Et que ce sont eux qui nous ont poussés à mentir aux enseignants. Ensuite ils nous ont chassés et on est partis avec nos parents. À cette époque, il y avait la ségrégation mais moi je ne savais pas. Nos parents ont dit qu’ils allaient y réfléchir et qu’on allait voir la suite. Ils sont allés voir quelqu’un – qui pour moi est adjudant dans l’ancienne armée, mon parrain de baptême. Ils lui ont offert une vache”.
Le témoin précise, au sujet de son parrain : “Il travaillait dans un service civil mais il était militaire et il était mon parrain chrétien. Ils nous ont dit qu’ils allaient étudier notre question. Que cette année-là nous ne pourrons pas étudier, mais que l’année d’après nous pourrions. Ils ont dit que si les parents continuent d’enseigner de telles choses aux enfants ça aurait des conséquences. J’ai donc repris la première année en septembre 1986 et mes cousins également. Et quand nous avions un problème, ou que nous étions chassés et qu’on ne comprenait pas, nous allions voir nos parents. Parmi ces personnes nous avions trouvé ce militaire, qui était plus respecté que nous. Même les civils avaient peur de lui. Il était un représentant des militaires parmi les civils. La raison pour laquelle mon père est allé le chercher, c’est que papa était agriculteur et ma famille lui prêtait une grande partie de nos forêts pour qu’il puisse mettre ses ruches. Cet homme a commis plus tard le génocide, il a fui et aujourd’hui il fait partie des FDLR[6] au Congo. Les informations que j’arrive à avoir proviennent de sa famille, étant que mon parrain. Et on n’avait pas de problèmes avec ses enfants. D’ailleurs ils sont plus jeunes que moi et je suis toujours bien avec eux”.
Innocent NDAMYIMANA axe ensuite son récit sur l’année 1990 : “En 1990, quand le FPR[7] a lancé son offensive – ce jour-là nous sommes allés à l’école – je me souviens, c’était un lundi matin. Parce que le week-end on lavait les vêtements, et nous allions à la rivière pour nous laver et nous étions propres. Le lundi nous devions faire un rassemblement de tout l’établissement scolaire. Les rassemblements, c’était le lundi et le mercredi seulement. Le mercredi nous n’allions pas à l’école toute la journée et nous rentrions l’après-midi pour préparer les autres jours de la semaine. Lors de ce rassemblement du lundi, quand les Inkotanyi ont attaqué, les autorités nous ont séparés et ont demandé aux Tutsi d’aller de leur côté et aux Hutu du leur. Les Twa restaient là sans problèmes. Ils ont dit qu’on était les ennemis du pays, que nous ne pouvions pas rester à l’école, de peur qu’on apprenne à être une gêne pour le pays. Ce jour-là, on nous a chassés et on nous a demandé de retourner chez nous. Nous sommes retournés à la maison, nous sommes restés longtemps sans aller à l’école. Et nous sommes retournés à l’école plus tard, quand ils avaient fait un simulacre d’enterrement de RWIGEMA (NDR. Gisa RWIGEMA était à la tête du FPR lors de l’attaque du 1er octobre 1990. Il fut tué dès le début des combats. C’est alors qu’il fut fait appel à Paul KAGAME alors en formation aux États-Unis). À cette époque-là, on avait pris toute la population y compris les élèves, on avait dit que tout le monde devait se retrouver au stade GATWARO pour enterrer cet ennemi de notre pays”.
Il raconte : “Les élèves étaient conduits par les chefs d’établissement scolaires respectifs ainsi que par les enseignants. Les gens qui ne sont pas allés là-bas étaient soit des personnes malades, soit vieilles ou affaiblies. Les policiers communaux allaient au domicile des gens pour les pousser à aller enterrer l’ennemi du pays. On nous a dit que chaque personne qui devait y participer devait porter soit un tronc de bananier soit un tronc d’arbre. Je me souviens que lorsque je suis arrivé au stade, c’était pour moi la première fois que j’ai vu des militaires portant des fusils. C’est la première fois que je voyais des hélicoptères et la première fois que je voyais un véhicule. À la campagne, je ne voyais que des motocyclettes et des bicyclettes. Le soir, nous avons regagné nos domiciles”.
Agé de 10 ans en 1990, Innocent NDAMYIMANA témoigne de cette année-là : “Pendant cette période, on a été chassés. Ils ont arrêté mon père considéré comme complice. Il a été accusé d’être un complice des Inkotanyi. Il a été détenu à la prison de KIBUYE et au stade de GATWARO. Il y a passé environ 2 semaines, on voyait qu’il était au bord de la mort. J’ai demandé au conseiller de notre secteur du nom de UKOBIZABA Emmanuel – un ami de notre famille – de ramener mon père parce que je ne voulais pas qu’il meure en prison. Ma mère lui a demandé comment ils allaient procéder pour l’amener jusqu’aux montagnes que nous habitions. C’est ainsi que le conseiller l’a aidé à louer un véhicule Hilux. On a étendu une natte à l’intérieur, on est allé chercher mon père pour qu’il se couche dessus, parce qu’il ne pouvait plus tenir debout et il ne pouvait plus parler. Ça devait être le 14 ou le 16 octobre. Mardi, vers 21h, mon père est décédé. C’est la première fois que je voyais quelqu’un mourir. Ils l’avaient torturé”.
Après une courte pause, le témoin reprend son récit : “Il n’y avait plus d’hommes dans notre famille. Ils ont tous été arrêtés et emprisonnés, accusés d’être des complices des Inkotanyi. Quand nous avons inhumé mon père, mon frère n’était pas là, il était à la prison de CYANGUGU. On a envoyé des gens pour qu’ils aillent le chercher dans le but qu’il soit présent au moment des funérailles de notre père. L’aller-retour prenait deux jours, et on pouvait uniquement s’y rendre avec un bus de l’ONATRACOM. Quand les messagers sont revenus, ils ont dit qu’il était arrêté parmi les complices et détenu à CYANGUGU. Il était en deuxième année de secondaire à l’école des Suédois. Il aimait notre père.”.
Innocent NDAMYIMANA nous en apprend davantage sur sa famille : « Je suis membre d’une fratrie de 8, plus papa et maman. À part mon père, qui est décédé du temps des complices en 1990, ma mère ainsi que les 7 autres membres de ma fratrie ont été tués durant le génocide. Je suis le seul rescapé”. Il raconte ensuite la vie, après la mort de son père : “Les écoles ont donc continué à fonctionner. Et mes sœurs ont réussi le concours et ont été admises à l’école secondaire. Dans ma fratrie, j’étais le plus âgé à rester à la maison, et mon frère et mes sœurs étaient en pensionnat. On les voyait pendant les vacances. Après la mort de mon père, ma mère et moi avons vécu une vie difficile. Les Hutu allaient dans les plantations des Tutsi, ils allaient voler les vaches. Ma mère et moi montions la garde pour que la nuit on ne vole pas nos vaches”.
Puis son récit nous emmène en 1993 : “En 1993, j’ai moi-même réussi mon entrée à l’école secondaire, c’était en septembre 1993. J’ai fait le premier trimestre jusqu’à Noël 93, et j’ai fait également le deuxième trimestre jusqu’à la Pâques de 1994. Moi, mon grand-frère et mes sœurs, on se retrouvait à la maison pendant les vacances. Entre-temps, mon grand-frère avait trouvé du travail et il a été embauché là où il avait terminé sa scolarité.
– Les Suédois engageaient le premier de la classe, et lui donnaient du travail pendant une année. Après quoi, ils les envoyaient soit en Suède soit au Canada pour les études universitaires. En septembre 1994, normalement, il aurait dû aller faire ses études universitaires en Suède. Mais il n’a pas survécu jusque-là. –
Quand nous étions en vacances de Pâques en 1994, nous sommes allés prier comme à l’accoutumée. Nous étions chrétiens et à la maison nous ne devions rien faire d’autre qui n’était pas fondé sur la chrétienté. Une fois à l’église, les gens ont commencé à nous demander où nous allions, que s’en était fini de nous, et que quelque chose de terrible allait se produire. C’était avant que le génocide ne commence. Si je me souviens bien, c’était un dimanche 3 avril 1994. Nous avons prié comme d’habitude mais ma mère nous a dit qu’à la fin du culte nous devions tous partir très vite à la maison au lieu de traîner sur la route, et de rendre visite à nos amis comme nous le faisions avant. Une fois à la maison, elle nous a dit qu’il n’y avait pas de fumée sans feu, et elle savait que quelque chose allait arriver. Elle nous a dit de garder courage et ne pas le dire aux plus jeunes que nous, pour ne pas les effrayer”.
En 1994, Innocent NDAMYIMANA est âgé de 14 ans. Il raconte : “La nuit du 6 avril 1994, nous étions à la maison et nous nous sommes couchés. Et mon frère a entendu sur la Radio Rwanda et RTLM[8] que l’avion avait chuté, que le président était mort et que le génocide avait commencé à KIGALI. Et depuis cette nuit, nous ne nous sommes plus jamais couchés. (..) Le lendemain matin, le 7 avril, les voisins hutu commençaient par passer s’enquérir de ce que nous pensions. Certains disaient bonjour et d’autres, principalement les jeunes gens, ne nous saluaient pas. C’était des jeunes gens qui portaient des armes traditionnelles. Vers 2h, est arrivée une attaque qui provenait de loin, ce n’était pas des voisins. L’attaque est arrivée et a commencé à incendier une maison. À détruire et emporter les portes et fenêtres, abattre les vaches, et tuer les gens. Jusque-là, ils s’en prenaient aux hommes et aux jeunes hommes qu’ils considéraient comme instruits, comme mon frère, moi-même et mes sœurs. Mais mon âge ne correspondait pas à ma taille, ils ne pouvaient pas savoir que c’est moi qu’ils recherchaient. J’étais petit et maigre et ça m’a sauvé. Sur la route il y avait des tueurs. J’ai laissé tomber les vaches pour sauver ma vie. Même les hommes n’ont pas réussi car tout ce qui se passait sur la route, c’était des massacres et l’incendie de maisons. On s’est rassemblés à la paroisse, en fin de journée on devait être un millier”.
Pensant avoir trouvé refuge à la paroisse, le témoin explique : “Le soir, on nous a dit de rentrer dans l’église, mais à tout moment on pouvait en sortir. À côté, il y avait un lieu de santé qui appartenait à l’église. Quand on y a amené les gens pour se faire soigner, ils nous en ont empêché, disant que ça gaspillait les médicaments. Nous sommes restés là-bas jusqu’au 11. Nous n’avions pas à manger. Mais on nous a empêché d’aller chercher du bois de chauffe. Le 10, le bourgmestre Augustin KARARA est venu dans un véhicule blanc, accompagné de policiers communaux, de gardiens de prison, de gendarmes et d’Interahamwe qui composent GITESI, district KARONGI. Ils nous ont dit que les Tutsi ne pouvaient pas se réfugier à cet endroit et que nous devions aller au Home Saint Jean ou au stade de GATWARO. Ils ont constaté que nous ne pouvions pas tous monter dans les véhicules et nous ont dit qu’ils allaient trouver d’autres véhicules pour nous y emmener.”
Innocent NDAMYIMANA précise sur l’accusé: “Au moment des faits, je ne le connaissais pas. Je l’ai connu quand les procédures ont commencé. Mais les gens qui étaient avec moi à ce moment-là à la paroisse, – à l’endroit où nous avions trouvé refuge lorsqu’ils sont venus à bord du véhicule pour nous amener et que nous étions trop nombreux pour monter à bord de ce véhicule – ces gens disaient et criaient que parmi les gens qui étaient venus nous prendre il y avait Claude MUHAYIMANA, et que c’est lui qui conduisait le véhicule de BONGO BONGO. C’est ce que j’ai entendu dire là-bas, je ne connaissais pas Claude mais je connaissais BONGO BONGO et son véhicule. C’était un commerçant qui se déplaçait et qui venait parfois dans la campagne où j’habitais”. Il reprend : “Le lendemain, soit le 11, ils sont venus avec beaucoup de véhicules, nous ont pris à bord et nous ont conduits au stade GATWARO. Les hommes adultes et les jeunes gens ont refusé de monter à bord de ces véhicules. Personnellement, je suis monté à bord d’un véhicule blanc avec ma mère qui m’avait habillé avec une jupe appartenant à une de mes sœurs. Elle voulait cacher que je suis un garçon. Je ne voulais pas monter à bord du véhicule et ma mère non plus ne voulait pas. Lorsqu’ils sont revenus et qu’ils ont fait le dernier tour, il restait très peu de gens et nous avons été obligés de monter à l’intérieur du véhicule. À BIRANGO, Il y a un centre de santé, une école secondaire et le bureau de secteur, mais également une église. Entre BIRANGO et le stade, il y a environ 18 à 22 km. Il nous restait quelques kilomètres pour arriver au stade de GATWARO quand les Interahamwe ont fait sortir ma grande sœur et l‘ont emmenée avec eux. C’était une jeune fille qui avait plus de 20 ans. Ils l’ont fait sortir de force de la voiture. Elle s’est débattue, elle a attrapé une de mes petites sœurs qui était avec elle, mais les assaillants ont donné un coup de gourdin à ma petite sœur, et ils sont partis avec ma grande sœur seulement. Le premier membre de ma famille qui a été tué, c’est elle. Elle était la sixième dans notre fratrie. Elle a été tuée en premier. Les assaillants lui ont donné un coup de gourdin en disant à ma sœur : “Vous voulez aller où avec cette enfant? Nous n’avons pas besoin d’elle”. À ce moment-là, ma mère m’a dit de sortir du véhicule. J’ai demandé à ma mère où nous nous trouvions car c’était un endroit que je ne connaissais pas. J’avais peur de me perdre. Alors je lui ai dit : “Je reste avec vous. S’ils doivent nous tuer, ils nous tueront ensemble”. – Je signale que des deux côtés de la route, il y avait des Interahamwe avec des lances, des pierres et des gourdins et ils tuaient des gens. Tout le long de la route, il y avait beaucoup de cadavres de Tutsi que les Interahamwe avaient tués. – Ma mère m’a dit que si je restais à bord du véhicule, je n’aurais pas la chance de voir les Inkotanyi. Je lui disais souvent : “J’aime les Inkotanyi”. Et elle m’a dit que la seule chance de les voir était de sortir de la voiture avant d’arriver”.
Le témoin se confie : “Ma mère m’a dit que je devais tout faire pour survivre aux tueries. Elle m’a dit que ce qui me restait c’était mes deux jambes. Elle m’a dit que je devrais courir quand ce serait nécessaire, et me cacher, quand c’était nécessaire. Je suis donc sorti de ce véhicule, ma mère m’a appelé et j’ai couru derrière le véhicule. Étant donné qu’il y avait beaucoup de choses sur la route, le véhicule se déplaçait lentement. Lorsque je courais derrière le véhicule qui se déplaçait lentement, ma mère m’a dit que je devais devenir un homme vaillant. Que si je devais survivre aux tueries, et que si jamais je devenais un imbécile, ça deviendrait un mauvais héritage pour la famille. J’ai compris ce que ma mère voulait dire. Ma mère m’a dit que si je parviens à survivre aux tueries, je verrais les Inkotnayi, et que je vivrais avec eux. S’il y a une chose qui me fait plaisir, c’est qu’elle avait raison : j’ai vu les Inkotanyi et aujourd’hui je vis avec eux. Si vous voyez le Rwanda de 1994 après le génocide, et le Rwanda d’aujourd’hui, il n’y a pas photo. Je suis très fier du nom que ma mère m’a donné”.
Après sa fuite du véhicule, Innocent NDAMYIMANA raconte : “J’ai donc commencé à me cacher. Je connaissais la direction de notre domicile, mais je ne savais pas par où passer. Je me suis dit : “Il faut que j’aille à GITWA rejoindre mes oncles”. Avant d’arriver à GITWA, ça m’a pris trois jours : je suis arrivé le 14 avril. Je me suis déplacé pendant la nuit parce que la journée je me cachais. C’était un chemin très difficile et une localité très montagneuse. À un moment donné, je suis arrivé au bord de la rivière, ça a été très difficile pour moi de la traverser, donc j’ai été obligé de rebrousser chemin et de reprendre de nouveau mon trajet. C’était au mois d’avril et il pleuvait beaucoup. La rivière débordait et si j’avais osé y entrer, la rivière m’aurait entraînée. C’est la raison pour laquelle je suis arrivé à GITWA tardivement, alors que c’est un trajet de cinq heures normalement. Quand je suis arrivé là-bas, les assaillants les avaient attaqués. Il y avait beaucoup de cadavres de personnes qu’ils avaient tuées. Nous sommes restés là-bas et les assaillants menaient des attaques intermittentes. On se défendait, des fois il y avait des personnes qui mouraient parmi les assaillants. À un moment donné, ils ont ordonné que KARONGI devait être attaqué par des militaires. Ils disaient que les Tutsi qui se cachaient à KARONGI étaient en fait des membres des Inkotanyi. Mais en réalité il n’y avait aucun militaire appartenant aux Inkotanyi. C’était nos parents qui avaient refusé d’aller se faire tuer eu stade et au Home Saint Jean qui s’y sont réfugiés. Nous avons passé deux jours sans être attaqués, et ni les policiers, ni les gendarmes, ni les gardiens de prison ne voulaient plus lancer des attaques contre nous, disant qu’ils ne pouvaient pas faire face aux militaires des Inkotanyi. Lorsque nous étions sur la colline de KARONGI à GITWA, – c’est une colline qui surplombait la ville de KIBUYE – le 17, nous avons entendu beaucoup de faits divers du côté de l’église, et ces coups de feu ont été tirés pendant toute la journée et la nuit même. Le lendemain, nous avons entendu beaucoup de coups de feu qui étaient tirés au niveau du stade de GATWARO. Parmi les gens qui ont survécu aux tueries du stade de GATWARO se trouvait ma mère et trois membres de ma fratrie qui nous ont rejoint. Vers 1h du matin, le 19, on a lancé une attaque contre nous”.
Le témoin souhaite faire une précision : “Je voudrais dire à cette cour qu’entre 10h et 15h, c’était vraiment la mort. C’était très dur d’échapper à la mort. J’ai vécu cette situation du début jusqu’à la fin du génocide. Cette période était vraiment difficile. Ils ont lancé des attaques contre nous, comprenant beaucoup de militaires. Ils ont lancé des choses contre nous, les mains étaient coupées, on ne pouvait plus reconnaître une personne… on ne voyait que certaines parties de son corps: une jambe là-bas, des oreilles de l’autre côté, des habits éparpillés… on ne pouvait plus reconnaître une personne humaine”.
Innocent NDAMYIMANA reprend le récit de l’attaque de KARONGI, le 19 avril 1994: “Cette attaque était dirigée par un gendarme appelé MWAFRIKA. Parmi les responsables des réfugiés qui assuraient notre autodéfense, il y avait un enseignant qui s’appelle François Xavier NTAGENDA, un chauffeur de la prison qui était un membre de ma famille, il y avait également KIVUHA ainsi que Jean-Marie Vianney BIGILIMANA. Ces personnes étaient nos responsables et ils nous disaient comment nous devions nous défendre”.
(NDR : Le récit d’Innocent NDAMYIMANA vient de nouveau confirmer que la mort de MWAFRIKA est intervenue après les attaques du stade, à l’issue de laquelle les survivants ont fui à KARONGI).
“Ils nous ont dit que ceux qui le pouvaient devaient courir vers BISESERO, notamment les femmes et vieilles personnes qui ne pouvaient pas se battre. Ils nous ont dit qu’il y avait plusieurs attaques. Il y avait beaucoup de véhicules dans ces attaques. Les informations que j’ai obtenues après avoir survécu à ces attaques indiquaient que les gens qui nous avaient attaqués étaient composés des militaires de BIGOGWE ainsi que la garde présidentielle de HABYARIMANA. Il y avait beaucoup de bus de la société de l’ONATRACOM remplis de militaires. Lorsque j’étais en train de courir, ils ont tiré sur moi. Et j’ai couru quand BIGILIMANA venait de dire que ceux qui étaient faibles devaient se diriger à BISESERO. On nous a dit que c’était un combat pour les hommes. Ils ont tiré sur moi, je suis tombé par terre, inconscient. Quand j’ai repris connaissance, j’ai vu le sang qui jaillissait. C’était comme un tuyau d’eau où l’eau s’échappait. Je suis tombé par terre, je ne pouvais plus marcher parce que je saignais beaucoup de la jambe. Mon grand frère est venu, il a mis sur moi le pagne qu’il avait, il m’a demandé de me comporter comme quelqu’un qui était mort. Pour qu’ils pensent que j’étais déjà mort. C’est ce que j’ai fait mais j’ai perdu connaissance. J’ai tellement saigné que je ne sentais plus rien. Je suis resté à cet endroit plusieurs jours, je ne saurais vous dire combien. J’ai repris connaissance, je me suis retrouvé parmi tellement de cadavres. Il n’y avait plus de personnes vivantes. Depuis le moment où on m’a tiré dessus à GITWA, je ne sais plus rien. J’ai fait mon possible pour me rendre à BISESERO. Habituellement ce sont des collines face à face mais c’est difficile d’y aller. Et je n’avais plus de force car quand j’essayais de marcher, je tombais. Ça m’a pris une semaine pour arriver là où se trouvaient les autres à BISESERO. Je ne me rappelle pas des dates.

Je suis arrivé à cet endroit où étaient les autres blessés, on nous cachait et les valides allaient se battre et nous retrouvaient après. On nous avait cachés dans des trous qu’on creusait pour chercher des pierres précieuses à BISESERO. C’est dans ces trous-là qu’on cachait des blessés et c’est là qu’on essayait de nous soigner. On nous soignait avec de la graisse de vache, et on mettait cette graisse sur des couteaux chauffés. Puis les gouttes qui sortaient de cette graisse, on les mettait sur nos blessures. On soignait le soir et très tôt le matin, parce que toute la journée c’était les combats. A BISESERO il y avait tellement de gens que ça dépassait le nombre de gens qu’on pouvait voir dans les stades durant un match de foot. Vous pouviez perdre un membre de votre famille à cause du grand nombre de gens, et les retrouver plusieurs jours après. A un moment donné je me suis retrouvé à BISESERO et je ne reconnaissais plus personne à part un oncle paternel. Et aussi parce qu’on avait tué toutes les personnes que je connaissais”.
Innocent NDAMYIMANA précise sur l’accusé : “Ce que je peux dire de plus sur MUHAYIMANA, c’est que toutes les fois où on nous a attaqués, on disait qu’il y avait le véhicule de BONGO BONGO conduit par MUHAYIMANA, et que c’est lui qui l’avait réquisitionné. Je ne le connaissais pas mais c’est des choses que j’entendais jour après jour”. Il reprend : “Le mois de mai fut un mois horrible pour nous, parce que nous étions attaqués chaque jour. Le mois de juin également. Et nous avons entendu vers la fin du mois de juin les militaires français qui venaient, ils faisaient partie de l’Opération Turquoise. Ils ont parlé avec des haut-parleurs disant : “Les Tutsi, quittez vos cachettes, nous venons pour vous sauver”. Certains sont venus à bord des hélicoptères, d’autres étaient à bord des véhicules français et nous avons quitté nos cachettes parce que les responsables parmi nous disaient que c’était les Français. Et même les jeunes gens qui combattaient les attaques sont venus également. Parce qu’ils se battaient plus loin que là où on se cachait, pour pas que les attaquants puissent entrer et nous trouver là où on se cachait. Certaines personnes ne se cachaient pas et les gens qui se battaient allaient se battre plus loin, à une certaine distance. À ce moment, quand les Français sont venus, on a quitté nos cachettes, ils nous ont dit qu’on était très nombreux et que leurs véhicules ne pouvaient pas tous nous transporter. Qu’ils allaient retourner à KIBUYE en ville et prendre plus de véhicules. Et quand ils sont venus, ils étaient avec les autorités et les dirigeants des Interahamwe. Mais ces autorités étaient un peu en arrière, ils avaient laissé une petite distance entre eux, car ceux qui nous ont approchés étaient les Français. Souvent je me rappelle que ce véhicule était là, c’était à BONGO BONGO. Quand les Français sont partis, la nuit même les Interahamwe nous ont attaqués, et c’était la première fois qu’on était attaqués pendant la nuit. On a tué tellement de personnes… il y a eu peu de rescapés. Et moi également on m’a découpé à la machette. J’ai les traces de coups de machette à la tête. J’ai perdu connaissance, et quand j’ai repris connaissance je me trouvais dans une fosse où il y avait de nombreuses personnes mortes. La raison est qu’il a beaucoup plu, et la boue est entrée dans mes narines, ce qui m’a réveillé. J’ai sursauté, et je me suis retrouvé découpé. Ma tête était remplie d’asticots, je ne pouvais plus bien voir, parce que ma tête avait tellement enflé qu’elle ressemblait à une banane très mûre. J’ai pleuré, parce que je ne voyais plus personne à part des cadavres. Ceux qui avaient pu survivre ont pu être amenés par les militaires français. Et en fait, je pleurais parce que je me trouvais seul, vivant, et je me disais que plus personne ne viendrait me chercher à BISESERO. Après ça je me suis endormi, et quand je me suis réveillé, j’ai pensé à ma mère qui m’avait dit que j’allais vivre, alors que je trouvais ça impossible. Et je me suis rendormi encore. “
Le témoin explique finalement comment il a survécu : “Je connaissais KIBUYE-centre. C’est là que nous allions prendre les véhicules pour aller à l’école. Je me suis dit que j’allais vivre, mais vu ma tête je devais chercher un moyen d’aller à l’hôpital de KIBUYE. Là, c’était facile de marcher durant la journée de BISESERO jusqu’à KIBUYE. Comme il n’y a pas beaucoup de maisons, le problème était le peu de forces que j’avais. Et quand je voyais la maison des gens, je me cachais dans la forêt et je marchais la nuit. Je suis arrivé très tôt le matin à l’hôpital de KIBUYE. Je suis passé par-dessus une corde qui faisait office de barrière derrière l’hôpital, et il y avait des Interahamwe et des militaires qui la gardaient. Il y avait trois militaires français, et on voyait que l’un d’eux était un supérieur car il avait l’air de superviser le fonctionnement de la barrière. On le voyait échanger avec les militaires, et ils m’ont empêché d’entrer, ils m’ont dit : “Ou est-ce que tu vas, sale cafard”. Ils ont poussé une clameur en disant avoir arrêté un Inyenzi[9] à l’hôpital. Beaucoup de gens ont accouru pour venir me voir et parmi eux des réfugiés de KIGALI. Ils voulaient me tuer et disaient que les Inkotanyi[4] avaient tué les leurs. Parmi les personnes qui avaient accouru pour me voir, il y avait une infirmière de KIBUYE (NDR. Il s’agit de TABITA, une infirmière que nous avons souvent rencontrée). Elle m’a examiné, et pendant ce temps les Interahamwe et les militaires avaient arraché une branche avec des épines et m’ont frappé avec. J’ai beaucoup de cicatrices sur les jambes et aujourd’hui je les ai encore. Ils m’ont frappé avec les épines. Ils m’ont demandé de leur dire où étaient les autres Inkotanyi mais je ne répondais pas. Je leur disais que je venais de BISESERO et ils m’ont redit : “Si tu viens de BISESERO, c’est que tu es un Inkotanyi. Je n’avais plus peur, c’est comme si j’étais complètement figé. Je répondais à toutes les questions”.
Il poursuit, en expliquant comment cette infirmière lui a sauvé la vie : “Elle m’avait dit d’acquiescer à tout ce qu’elle allait dire. Elle leur disait : “Sa mère est une prostituée, c’est un enfant hutu, vous allez tuer un hutu comme vous?”. Ils m’ont demandé si c’était vrai et j’ai dit oui. Ils m’ont demandé où était ma mère, et j’ai dit qu’elle était morte. Elle leur a menti et elle a dit : “La prochaine personne qui touchera cet enfant aura affaire à moi, car c’est l’enfant que mon frère a eu avec une prostituée tutsi. Et si mon frère apprend que vous avez touché son enfant vous aurez des problèmes ». Elle m‘a fait sortir de là, m’a fait rentrer à l’hôpital, m’a rasé la tête, m’a donné des antibiotiques parce que ma tête était remplie d’asticots. Elle me les a donnés dans les WC pour éviter qu’ils ne le voient et elle m’a dit de ne jamais dire qu’elle me donnait des médicaments. Il y avait des Interahamwe, l’un s’appelait MOGOYI, elle leur a donné de l’argent et de l’alcool et demandé de faire leur possible pour me garder. Je me rappelle que le jour où je suis arrivé à l’hôpital étaient entrés beaucoup de militaires qui fuyaient la guerre. Ils avaient pris certains malades des chambres de l’hôpital et les avaient fait sortir pour faire entrer les militaires blessés et leurs familles, qui disaient que KIGALI avait été pris. À partir de ce moment-là, c’est là que j’ai commencé à me rappeler les dates. J’ai appris que KIGALI avait été pris le 4 juillet 1994. J’ai vécu à l’hôpital pendant presque deux semaines, je suis resté là et j’ai vu les Interahamwe qui tenaient la barrière à l’extérieur. Ils ne rentraient pas dans l’hôpital. Quand je suis arrivé à l’hôpital, il y avait une odeur de corps morts, parce qu’il y avait une fosse commune.”
Le témoin termine son récit : “On me donnait à manger, et je devais me cacher dans les toilettes pour manger. Un jour l’infirmière m’a donné une enveloppe et ils m’ont conduit à un endroit où se trouvaient des Français, dans l’école Sainte-Marie à deux kilomètres de l’hôpital dans la ville de KIBUYE. Les Interahamwe m’ont dit qu’ils me ramenaient aux Français, parce que c’est la dame infirmière qui leur avait dit de le faire. Quand ils partaient pour tuer des gens, ils disaient que celui qui me toucherait serait tué également. C’est comme ça que j’ai pu survivre à l’hôpital pendant environ deux semaines. Quand nous sommes arrivés là où se retrouvaient les Français, la dame m’avait demandé de remettre l’enveloppe aux militaires français que je trouverais. Arrivés à l’entrée je l’ai remise et quand les militaires ont lu l’enveloppe, ils ont vu le message qui était écrit. Moi je ne savais pas ce qu’il y avait à l’intérieur. Ils m’ont demandé si j’étais tutsi et j’ai dit oui. Ils m’ont demandé si c’est TABITA qui m’envoyait et j’ai dit oui, que je la connais. Ce que j’ai appris par la suite, c’est qu’elle avait déjà parlé à ces militaires, à qui elle avait demandé de me sauver. Et j’ai survécu”.
En raison du programme de la journée et de la visioconférence programmée, il est demandé au témoin de suspendre son récit, qu’il reprendra dans l’après-midi. L’audience est suspendue à 14h30 et reprend à 15h30.
Reprise de l’interrogatoire d’Innocent NDAMYIMANA GISANURA:
“Je vous disais que je me suis présenté devant les français lorsqu’ils préparaient la fête du 14 juillet. Je suis arrivé dans la soirée du 13. Je me souviens qu’en ce qui concerne le bœuf, ils étaient en train de griller la viande et sont venus beaucoup de personnes. Ils m’ont immédiatement conduit à l’hôpital et les jours qui ont suivis j’ai été à l’hôpital français. On a mis des bandes sur ma tête, et ils m’ont soigné comme ils pouvaient. Comme on m’a tiré dessus, j’ai gardé une cicatrice mais ce n’était plus une plaie. Pour aller vite, on m’a emmené dehors pour que je me réchauffe au soleil”. Le témoin poursuit: “J’ai vu un homme qui m’a dit que ma sœur était en vie. Il m’a dit qu’elle a été violée et qu’elle est tombée enceinte. Il m’a expliqué là où elle était et j’ai vu que la description était conforme à l’endroit où on l’a fait descendre du véhicule. À cet endroit, il y avait une grande barrière et les Interahamwe qui l’avaient violée et séquestrée ne l’avaient pas amenée loin. J’ai dit cela aux militaires français et ils ont planifié un moyen d’aller avec moi la ramener. J’en ai parlé au militaire soignant qui s’occupait de moi. Ils ont discuté entre eux (…). Le milicien qui avait violé ma sœur a refusé de la remettre aux soldats français, en disant que c’était sa femme. Donc les Français m’ont dit qu’ils ne sont pas venus là-bas pour scinder les familles et elle est restée avec l’Interahamwe.“
Le témoin raconte son arrivée à GOMA: “En arrivant à GOMA, on a trouvé les camions des soldats français qui nous ont transportés dans un camion d’Interahamwe. Nous étions détenus là-bas comme des otages des soldats. Des Interahamwe disaient chaque jour qu’on allait nous mettre dans un trou qu’ils allaient creuser pour nous. En tant que rescapé, on s’est retrouvés avec ceux qu’on fuyait auparavant : c’était difficile”.
La parole est à la présidente. Le témoin confirme que le véhicule Daihatsu est venu le 11 avril 1994 et que durant le génocide, il a entendu directement les gens dire que Claude MUHAYIMANA conduisait. Il précise que le soir à BISESERO, les combattants survivants racontaient les combats de la journée et parlaient de Claude MUHAYIMANA qui conduisait le Daihatsu.”. Sur MWAFRIKA, Innocent NDAMYIMANA explique connaître son nom et pouvoir le situer sur les lieux car “ce sont les combattants qui disaient que c’était lui . Et quand les soldats allaient nous tuer, ils nous parlaient en plaisantant, disant de laisser nos armes et de ne pas résister”.
Le témoin souhaite ajouter une déclaration spontanée : “Tout à l’heure, je voulais terminer par vous parler de ma sœur. Quand je suis rentré en 1995, je pensais retrouver ma sœur enceinte, comme on me l’avait dit. Mais quand je suis rentrée, j’ai découvert qu’elle avait été tuée”.
La parole est aux avocats des parties civiles. À la question de savoir s’il connaît Gaëtan RUTAZIHANA (témoin entendu mardi 10 février 2026[10]) le témoin répond : “C’est un tueur de la ville, mais comme tueurs, je n’en connais pas beaucoup qui viennent de la ville de KIBUYE”.
La parole est à l’avocate générale, madame Myriam FILLAUD. À la question de savoir comment il vit aujourd’hui avec le génocide, Innocent NDAMYIMANA répond : «Je vis toujours avec le message de ma mère dans mon cœur. Je croyais beaucoup à ce qu’elle m’avait dit. Encore voir que j’ai été sauvé au Congo par la Croix-Rouge et les Inkotanyi m’a confirmé dans ce que ma mère m’avait dit. J’avais 14 ans, j’étais encore jeune. Mais depuis les années 1995, au mois de mai au moment où j’ai repris les études, jusqu’à l’université, je ne dormais plus. La nuit, je m’efforçais de dormir mais ce n’était pas possible. Le manque de famille, le manque de sommeil, c’était difficile de vivre. Mais c’était tout le monde : les jeunes, les petits, les adultes, les veuves, c’était dur. Maintenant, on essaie de reconstruire notre nation, individuellement, reconstruire la communauté à partir de la famille, la Nation et la population en général. Parce que le génocide a été préparé et nous devons être résilients suffisamment. C’était dur. C’est indescriptible. Mais jusqu’à maintenant, c’est une chose sur laquelle nous travaillons ensemble.”
La parole est aux avocats de la défense, qui formulent des observations quant à la difficulté de pouvoir situer son récit dans le temps et le remercie pour son témoignage. L’interrogatoire d’Innocent NDAMYIMANA prend fin à 16h43.
Audition de monsieur Jean-Bosco NKUNDUNKUNDIYE, alias BONGO BONGO en visioconférence de Kigali.
Monsieur Jean-Bosco NKUNDUNKUNDIYE est en visioconférence depuis KIGALI. Il est accompagné d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (NKUNDUNKUNDIYE Jean-Bosco), sa date et lieu de naissance (12 décembre 1960), sa profession (commerçant) et son domicile (Kigali). Le témoin explique connaître l’accusé mais ne pas avoir de lien de parenté ni de lien de subordination de travail. Il ne connaît pas non plus les parties civiles. Le témoin prête serment.
Le témoin déclare : “Ce que je sais, ce que j’ai entendu dire, c’est que pendant le génocide Claude MUHAYIMANA conduisait un véhicule qui m’appartenait et qu’il transportait les gens qui allaient tuer”.
La présidente prend la parole. À la question de savoir si le témoin était Tutsi, il répond par l’affirmative : “Oui, j’ai été pourchassé”. Sur l’accusé, il explique: “MUHAYIMANA était un ami de mon petit frère. II fréquentait mon domicile”. Il ajoute avoir été chauffeur au Guest House jusqu’en 1990, puis avoir quitté ses fonctions en raison de sa prétendue complicité avec les Inkotanyi. Il ajoute sur questions : “J’ai été détenu pendant six mois. Je n’ai pas été condamné, j’ai été libéré dans le cadre des accords qui venaient d’être conclus entre le FPR et le gouvernement rwandais”. Sur question, il confirme avoir été le propriétaire d’un Daihatsu bleu et avoir quitté le Rwanda la nuit du 6 au 7 avril 1994. À la question de savoir quand son véhicule a été réquisitionné, il explique : “Tout ce que je sais c’est qu’ils sont venus chez moi. J’avais une Mazda 626 et un Daihatsu. Ils ont coupé le contact, démarré d’une façon mécanique et pris les véhicules. Mais je ne sais pas la date”. Il explique avoir fui en laissant le Daihatsu, de sorte qu’il n’a pas vu qui est venu récupérer sa voiture. Sur la manière dont il a récupéré son Daihatsu, il explique : “Quand j’étais à BUKAVU, les Interahamwe sont venus. Je suis allé au commissariat de police et j’ai demandé aux gens qui étaient là, des Congolais, que je voulais récupérer le véhicule qui était dans le camp de réfugiés. Ils m’ont aidé à trouver mes voitures et ils m’ont remis ma camionnette Daihatsu. Pour les remercier, je leur ai laissé la Mazda. Et je suis rentré avec le Daihatsu à Kigali au mois de juillet 1994”. À la question de savoir comment il a su que son véhicule était à BUKAVU, il explique : “Il y avait un pharmacien qui m’a renseigné et m’a dit que mes deux voitures étaient là. Le véhicule était endommagé, il avait beaucoup servi. À la question de savoir comment il a eu les informations concernant l’accusé, il explique : “Tout le monde me disait que c’est lui qui conduisait. Il y avait d’autres chauffeurs aussi, mais il a conduit ma camionnette. S’il est là, il ne peut pas vous dire qu’il l’a conduit?”La présidente indique que l’accusé a été condamné en 2009 alors qu’il n’était pas présent.
Sur les pillages, il explique : “On m’a dit qu’il a pillé les fauteuils de chez moi. Parce qu’après le génocide, je l’ai vu une fois à KIBUYE, c’est un enfant de mon petit frère qui a dit qu’il a vu les fauteuils chez lui”. Il poursuit : “On s’est croisé tout près de l’école, mais je n’ai pas eu l’occasion de discuter avec lui. Je veux lui demander de dire la vérité. Quand ils disent qu’il a conduit une fois ma voiture, ce n’est pas vrai. Il a conduit plusieurs fois. Il aurait pu nous le dire, c’était un ami de longue date. Mes enfants, qui sont morts là-bas près de chez lui, il était présent. Il aurait pu nous dire ce qui s’est passé et qu’il a conduit ma camionnette. Mais je ne sais pas dans quelles conditions. Il aurait dû me le dire lui-même en tant que personnes qui se connaissent. Il n’a jamais dit qu’il avait été forcé de le conduire, alors que je sais bien qu’il est parti avec les tueurs. Il n’a jamais osé venir me voir pour me le dire. Il a son frère et ses demi-frères, ses demi-sœurs ici, je ne sais pas comment il peut ne pas dire la vérité. Il sait des choses qu’il ne veut pas vous dire. Surtout qu’il était debout, il voyait ce qui se passait. Il n’était pas malade, donc il pouvait me le dire. Il aurait pu me dire comment les enfants ont été tués, surtout qu’il était présent”.
La parole est aux avocats des parties civiles. À la question de savoir si en 1990, comme l’affirme l’accusé, MUHAYIMANA a aussi été arrêté comme complice, le témoin répond par la négative : « On n’a pas été enfermé ensemble ». À la question de savoir le nombre de personnes que le Daihatsu pouvait transporter, il indique que cela pouvait aller jusqu’à 100 personnes.
La parole est à l’avocate générale, madame Myriam FILLAUD. À la question de savoir ce qu’il ressent du fait de l’utilisation de son véhicule pour “emmener des tueurs machetter et exterminer d’autres personnes”, le témoin répond: “Ça me fait mal à moi aussi. Quand j’imagine que ma camionnette a aidé pour aller tuer mes frères et mes amis!”.
L’avocate générale lit un extrait de son audition sur la fuite de l’accusé. Le témoin explique : “C’est sa femme qui l’a aidé à fuir. Je sais que MUHAYIMANA a quitté le pays grâce à sa femme. Il est parti mais je ne sais pas s’il est passé par le Kenya”.
La parole est aux avocats de la défense. À la question de savoir où il a su que son véhicule était parti, il indique : “Il est allé à BISESERO, à NYAMISHABA, c’est le moyen sûr car c’était une camionnette tout à fait neuve. À NYAMISHABA, partout où les Interahamwe pouvaient aller, ils y allaient”. Les avocats de la défense indiquent que le témoin avait déclaré avoir entendu dire que MUHAYIMANA n’était allé qu’à BISESERO. Le témoin ne varie pas et ajoute qu’il est même allé à RUHENGERI. Le témoin ajoute, sur question, que MUYAHIMANA a bien sauvé sa nièce et que c’est bien lui et sa femme qui l’ont aidée à passer au Congo.
Audition de madame Laetitia HUSSON, juriste internationale.
Madame Laëtitia HUSSON est appelée à la barre. Il est demandé au témoin de décliner son identité (Laëtitia HUSSON), sa date et lieu de naissance (48 ans), sa profession (juriste pour les Nations Unies) et son domicile. Le témoin ne connaît pas l’accusé, n’a pas de lien de parenté ni de lien de subordination de travail avec lui. Même chose pour les parties civiles. Le témoin prête serment.
Madame HUSSON ayant été entendue à plusieurs reprises devant la Cour d’assises de Paris, nous faisons le choix de donner le lien d’une de ses dernières auditions, le 5 décembre 2023 (Procès MUNYEMANA).
La parole est à la présidente. Sur les constats judiciaires des crimes de génocide et de crimes contre l’humanité, elle explique que la jurisprudence du TPIR[11] peut servir à éclairer la décision de la cour d’assise qui devra de nouveau, dans le cadre de son délibéré, trancher sur l’existence ou non du crime de génocide et des crimes contre l’humanité. Sur la définition du génocide par le TPIR, madame HUSSON explique aux jurés les différences avec la définition française. Elle précise que celle du TPIR n’exige pas de caractériser l’existence d’un plan concerté. Tandis qu’en droit français, le législateur a imposé une condition supplémentaire pour qualifier un crime de génocide, à savoir établir l’existence d’une entente ou d’un plan concerté.
Laetitia HUSSON explique ensuite que la définition des crimes contre l’humanité exige que soit commis une attaque généralisée ou systématique dirigée contre la population civile quelle qu’elle soit. Elle ajoute que le législateur du TPIR a ajouté une condition supplémentaire, à savoir que l’attaque doit avoir été dirigée en raison de l’appartenance politique, ethnique, raciale ou religieuse de la population. Sur le cumul d’infraction, elle explique que des condamnations peuvent être prononcées pour des crimes différents, dès lors que chacun des crimes a un élément matériel distinct de l’autre, parce qu’elles défendent des valeurs différentes. Il est expliqué que le crime de génocide et les crimes contre l’humanité doivent être cumulés. Sur les enquêteurs du TPIR, le témoin explique que c’est une procédure très codifiée, avec des procès-verbaux. Sur le soutien et la protection du témoin, elle ajoute que c’est du ressort du greffe et d’une unité spéciale. Madame HUSSON termine en expliquant qu’une extraction serait une mesure de protection décidée de façon urgente par le greffe, et une relocalisation décidée par les juges.
Sur l’évaluation des preuves et la fiabilité des témoignages, elle explique d’abord n’avoir constaté aucun problème endémique et/ou systématique de mensonge. Ensuite, elle explique que sur 1200 témoins, seule une faible proportion a avoué avoir réalisé un faux témoignage. Elle explique par exemple que dans un dossier composé de 156 témoins, seuls 3 ont menti. Enfin, elle précise qu’une seule procédure pour faux témoignage a été réalisée, et que celle-ci concernait un témoin de la défense, qui aurait été payé pour témoigner en faveur de l’accusé. L’audience est suspendue à 17h58 et reprend à 18h13.
La parole est aux avocats des parties civiles. Maître Laura MOSES-LUSTIGER, avocate d’IBUKA, demande au témoin dans quelle mesure les juridictions internationales coopèrent avec les personnes de la société civile. Ce à quoi madame HUSSON répond qu’elles jouent “un rôle unique et prépondérant dans la collecte de preuves et l’identification et témoins“.
Sur questions de Maître QUINQUIS, le témoin confirme que le fait de connaître l’accusé antérieurement aux faits qui lui sont reprochés et son identification durant le génocide, est un élément de poids pour conclure à la fiabilité de l’identification d’un auteur sur les scènes de crime.
La parole est à l‘avocate générale. Sur questions, le témoin déclare avoir constaté que les juridictions françaises étaient à même d’appréhender le contentieux relatif au génocide des Tutsi, à l’instar du TPIR. Elle s’explique ensuite sur le principe de compétence universelle, selon lequel les juridictions françaises sont compétentes pour juger une personne qui réside sur le territoire français, y compris si elle est étrangère, dès lors que les faits entrent dans le champ des crimes de génocide et crimes contre l’Humanité.
La parole est aux avocats de la défense. “Vous avez évoqué un mot qui résonne beaucoup en moi : c’est le mot acquittement. Et le TPIR a jugé de hauts responsables comme les bourgmestres, les préfets, un ancien ministre. Combien d’acquittement il y a eu ?” Le témoin répond qu’il y en a eu quatorze au total sur plus de 90 dossiers.
L’interrogatoire de Laetitia HUSSON prend fin à 18h40. La présidente rappelle que la journée de demain sera suspendue, et que la reprise est prévue lundi matin. L’audience est suspendue à 18h42.
Jade KOTTO EKAMBI
Alain GAUTHIER, président du CPCR
Jacques BIGOT pour les notes et la relecture
- Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[↑] - Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA, désignation souvent étendue aux milices d’autres partis. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[↑]
- Opération Turquoise organisée par la France en juin 1994.[↑]
- Inkotanyi : combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990, cf. glossaire.[↑][↑]
- voir l’audition de monsieur Emmanuel UZARIBARA, le 11 février 2026.[↑]
- FDLR: Forces démocratiques de libération du Rwanda, groupe armé formé en république démocratique du Congo (RDC) en 2000. Il défend les intérêts des Hutus rwandais réfugiés en RDC et opposé à la présidence de Paul Kagame, cf. Wikipedia.[↑]
- FPR : Front Patriotique Rwandais[↑]
- RTLM : Radio Télévision Libre des Mille Collines – cf. Focus : LES MÉDIAS DE LA HAINE[↑]
- Inyenzi : Cafard en kinyarwanda, nom par lequel les Tutsi étaient désignés par la propagande raciste, cf. Glossaire.[↑]
- voir l’audition de monsieur Gaëtan RUTAZIHANA, le 10 février 2026.[↑]
- TPIR : Tribunal Pénal International pour le Rwanda, créé à Arusha (Tanzanie) par la résolution 955 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 8 novembre 1994 (en anglais ICTR).[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
