Procès en appel de Claude MUHAYIMANA. Jeudi 5 février 2026. J3

Cette première version de compte-rendu sera revue et complétée, nous vous invitons à revenir sur cette page ultérieurement.



Audition de madame Hélène DUMAS, chargée de mission au CNRS.

Madame DUMAS travaille depuis plus de 20 ans sur le génocide des Tutsi, en particulier sur les archives au Rwanda, en lien avec le Mémorial de la Shoah. Elle souhaite parcourir l’histoire du génocide des Tutsi à travers ses travaux de recherche.

Elle parlera du processus judiciaire des Gacaca à partir de sa thèse « Un génocide au village ». C’est en tant qu’historienne qu’elle s’est intéressée aux Gacaca afin de reconstituer l’histoire micro-locale du génocide. Madame DUMAS commence par rappeler que le génocide est un crime d’Etat, un Etat fort au Rwanda. Elle souligne le rôle du voisinage marqué par un retournement des relations. « Comment est-il possible d’avoir pu exécuter autant de personnes en trois mois » interroge-t-elle ? Des massacres perpétrés jusque dans les églises par leurs propres coreligionnaires ?

Le témoin parle de deux « mâchoires meurtrières » : l’Etat qui mobilise tous ses moyens, et le voisinage. Entre les deux, les miliciens. « la première mâchoire de l’étau génocidaire, c’est l’Etat, tandis que la seconde est précisément le voisinage. Car qui connaît mieux les Tutsi de la colline que les voisins ? ». Sur la politique d’extermination, elle ajoute qu’elle « s’adosse à un racisme qui a une histoire plus longue et qui puise ses racines dans le temps colonial. Cette fable raciste, alors que tous partageaient un système culturel commun, imprègne les deux Républiques post-coloniales comme principe de gouvernement, qui est pensé comme une entité raciale pour lesquels seuls les Hutu font partie du peuple ». 

Elle poursuit : « le génocide des Tutsi a été précédé de toute une série de tueries, notamment en 1959 et surtout en 1963, où près de 15 à 20 000 Tutsi ont été tués, en particulier dans le sud à GIKONGORO. Dans les archives sur lesquelles le témoin a travaillé, le terme de génocide est déjà mobilisé dans des institutions internationales, pourtant prudentes. En février 1973, ce sont essentiellement les élites Tutsi, c’est-à-dire qui ont pu accéder à l’école, qui ont été persécutés et la plupart contraints à l’exil ».

Le témoin explique ensuite avoir travaillé sur un corpus d’archives, qui lui ont permis d’explorer d’autres dimensions, notamment la situation des enfants durant le génocide, et en particulier les victimes, “en considérant que les enfants ne sont pas des cibles secondaires du génocide parce qu’ils sont avec leurs parents par exemple, mais des cibles privilégiées. On peut voir dans les statistiques que les enfants sont la majorité des victimes (⅓ âgés de 0 à 14 ans). On retrouve les mêmes proportions  dans des enquêtes médico-légales qui ont été produites pour le TPIR sur un ensemble de corps exhumés, une proportion d’enfants très importante parmi les victimes. À KIBUYE, sur environ 500 corps, 66% appartiennent à des femmes et enfants de moins de 15 ans, et 68% de 0 à 10 ans”.

Le témoin poursuit : “La bascule dans le génocide s’opère quand femmes et enfants sont systématiquement assassinés. Le génocide des Tutsi s’inscrit en ce sens, dans la généalogie des génocides du 20ème siecle”. Le témoin explique ensuite “avoir travaillé sur des récits d’enfants qui prennent la plume en 2006, parce qu’ils se considèrent en 2006 toujours comme des enfants. Dans leurs textes, ils racontent une volonté de saccage et de rupture définitive de la filiation : plus un enfant Tutsi ne doit naître dans le pays. Ils assistent à des scènes de castration des femmes enceintes et un acharnement sur les fœtus, appelés par des mots dégradants comme œuf de serpent ou petit serpent. Sachant que le mot “serpent” était l’un des termes par lequel on appelait les Tutsi”.

Le témoin explique avoir fait traduire 105 cahiers, qui “racontent tous le passage brutal dans un monde inversé, un anti-monde, où toutes les normes fonctionnent en sens inverse. D’abord ils décrivent un monde adulte impuissant à les protéger. Et beaucoup racontent que dans les premières heures, ils ont lu sur le visage de leurs parents et notamment des pères, une grande impuissance. Ce qui se mue en menace mortelle. Les adultes vers lesquels les enfants auraient pu aller chercher du secours (parrains, marraines religieuses, etc) ont failli et leurs camarades d’école eux-mêmes participent à leur traque. Monde inversé ensuite, parce que la religion de Dieu (appelé comme ça dans leur récit), est un dieu qui n’empêche pas leur extermination et se range du côté des tueurs, puisque ceux-ci ont évoqué des extraits bibliques pour justifier cette extermination. Il y a eu une autorisation du saccage du sacré au sein des églises. Ils racontent que le premier rapport avec la sexualité s’opère avec le spectacle du viol de leurs soeurs, mères et tantes. Spectacle duquel ils ne sont pas épargnés par les tueurs. La sexualité ne donne plus la vie, mais donne la mort. Pour un certain nombre d’entre eux, un en particulier, sa mère a été violée durant le génocide, et à la fin, elle décède du sida. Ce qui montre que le génocide fait des victimes, mêmes bien après le massacre”.

Le témoin poursuit : “On assiste aussi à l’abolition des frontières anthropologiques bien marquées entre la vie et la mort : certains pensent ne pas pouvoir survivre à la mort de leurs parents. “Nul ne peut vivre sans ses parents”, écrira une enfant rescapée. La mort de ses parents, c’est sa mort. Beaucoup de rescapés racontent des expériences de mort. Après le génocide en 1995, l’UNICEF a conduit une enquête sur 3000 enfants rescapés du génocide : 75% d’entre eux ont dit penser mourir, et 70% ont assisté aux assassinats. Il en était de même pour les enfants enterrés dans les fosses communes, qui pensaient mourir mais que l’on retrouve vivants. Après le génocide, la cellule psychologique rwandaise a détécté un nouveau syndrome pour des enfants qui effectuent le même geste : le chasse mouche. Quand on leur demande l’origine de ce geste compulsif, ils répondent qu’ils chassent les mouches du corps de leurs parents. Cela montre qu’il s’agit d’une expérience collective et non individuelle, qui a été pensée par les tueurs pour faire souffrir les victimes. Ils ont mis en place un vrai programme de cruauté, avec une idéologie raciste héritée d’un régime post-colonial. Les tueurs ne sont ni malades mentaux, ni psychopathes : ils sont convaincus d’agir pour le bien. Il y a aussi dans les archives et notamment des gacaca, des descriptions de liesse et de réjouissance après les massacres, où les tueurs sont récompensés, en particulier par une consommation de la bière et des vaches des Tutsi abattues. La cruauté est un programme politique : le viol des femmes a été systématique, massif, pour porter atteinte de manière radicale à la filiation : elle ne devait plus pouvoir avoir d’enfants”.

Hélène DUMAS aborde ensuite l’après génocide “Il y a une autre dimension cruciale : l’aval. Pour beaucoup de rescapés, le génocide ne prend pas fin avec la victoire du FPR. Longtemps, encore aujourd’hui, le génocide des Tutsi fait peser une ombre épaisse sur la vie des rescapés. Une ombre matérielle, puisque la plupart des rescapés n’ont plus de toit. Toutes les maisons des Tutsi ont été systématiquement détruites, brûlées, saccagées, comme leurs biens pillés aux 4 vents. Ce n’est pas un à côté du génocide : cela s’inscrit en plein dans la logique d’éradication. Cela ne semble donc pas motivé par un mobile économique. Sinon, pour des personnes avec de faibles ressources, pourquoi brûler une maison et tuer les vaches? Parce qu’il y a une logique d’éradication, qui s‘inscrit dans l’entreprise politique génocidaire. Ainsi, les enfants ont témoigné ne plus avoir d’endroit où vivre, d’autant que les orphelinats sont progressivement fermés. C’est une question matérielle qui se pose aussi à eux, puisque chaque difficulté économique et matérielle pour trouver un toit, sont des sources de détresse morale et psychique importantes”.

Sur les séquelles psychologiques, Hélène DUMAS explique que les épisodes dépressifs majeurs touchent 35% des rescapés alors qu’elle ne touche que 12% de la population générale. Quant au syndrome post-traumatique, il touche 12% des rescapés, contre 3,5% s’agissant de la population générale. Le témoin conclut sur cette question: “donc la santé mentale des rescapés est une marque de l’emprise et de l’irradiation très longue du génocide dans les vies individuelles et collectives”.

Sur la question de la santé physique des rescapés à la fin du génocide, le témoin explique que les séquelles s’inscrivent dans un temps long et déclare que “c’est une erreur de penser que le FPR aurait tenu son autorité sur l’ensemble du pays, notamment en raison des attaques récurrentes menées par les infiltrés, c’est-à-dire des forces génocidaires venant notamment du Congo, et ce jusqu’à environ 2004. Par exemple en avril et octobre 2003, 3 hommes rescapés sont assassinés successivement dans des mises en scènes cruelles qui visent à rappeler le temps du génocide, à GIKONGORO”.

La présidente indique à la Cour que l’accusé a été condamné par une gacaca à une peine de 19 ans de réclusion criminelle, jugement transmis par les juridictions rwandaises. Le jugement est diffusé dans la salle. La présidente fait remarquer que le jugement semble concerner d’autres personnes que l’accusé.

Sur les gacaca et sur questions de la présidente, Hélène DUMAS explique que les gacaca ont été instituées par une loi organique de 2001, qu’elles ont fonctionné de 2002 à 2012, avec une phase pilote en 2002. Elle ajoute que dans les gacaca, les personnes ayant des fonctions judiciaires ne pouvaient pas devenir juges, comme les avocats. “Le juge élu doit avoir une forme d’intégrité morale et ne pas avoir participé au génocide. Elles sont organisées au niveau micro-local et en 2006, ⅓ des juges ont été démis de leurs fonctions pour avoir été soupconnés d’avoir participer au génocide. Cette proximité a des revers car elle a pu permettre à certaines personnes d’être élues juges pour défendre certains de leurs amis ou affiliés. Néanmoins il y a eu un contrôle exercé par une administration mise en place pour pallier ces problèmes”. Elle ajoute “qu’il n’y a ni avocat, ni procureur et le service d’enquête est à la charge de la population puisque tout repose sur le savoir de la population. On peut donc l’assimiler à la phase d’enquête, c’est-à-dire la collecte d’informations qui procède de rassemblements de la population par cellule, et la population donne des informations sur une personne dénommée”.

Juridiction gacaca ©Elisa Finocchiaro

Sur les remises de peines des auteurs du génocide, elle explique que la reconnaissance des faits permet de mettre en œuvre un mécanisme automatique, permettant d’obtenir une réduction de peine. “Il y a un système d’appel et un système de révision. En 2007, une loi a encouragé les peines de sursis ou de travail d’intérêt général”. Le témoin explique qu’en revanche, il n’existe pas de cadre légal permettant d’obtenir une réduction de peine dans le cas où un tueur témoignerait à charge contre une autre personne. De sorte qu’elle n’a pas de bénéfice à tirer d’un témoignage à charge.

Sur la notion de tueur/sauveteur, le témoin refuse d’utiliser ce terme, expliquant que cela réduit l’action des véritables sauveurs (ici, les Justes). Ceci étant dit, elle explique que cela est effectivement arrivé, “tout comme on peut trouver ce genre d’histoire sous le IIIeme Reich, où des nazis convaincus ont pu sauver une ou deux personnes. Ce phénomène est souvent convoqué. Le fait de pouvoir sauver ou tuer est un indice du pouvoir qu’elle détenait pour définir quel sera le sort de cette personne”.

Elle conclut en expliquant: “on estime à environ 75% la population Tutsi exterminée. Au regard des difficultés économiques, beaucoup d’entre eux ont dû rester au Rwanda. Elle déclare que des maisons ont été construites (MUDUGUDU) pour pouvoir rassembler et loger les rescapés.”

L’audience est suspendue à 11h00 et reprend à 11h25.

La présidente pose la question de savoir si l’indemnisation des victimes était prévue par les gacaca, ce que le témoin confirme.

La parole est aux parties civiles. A la question de savoir pourquoi ajouter de la cruauté au massacre, le témoin explique que la cruauté fait partie du programme génocide. “Il ne s’agissait pas seulement de tuer les Tutsi, mais de les faire souffrir. Et c’est précisemment cette cruauté qui renvoie au système de représentation raciste pour justifier le génocide des Tutsi, prétenduemment arrogants et méprisants. Il y a donc eu une volonté d’avilissement afin de marquer la dégradation de ces personnes”.

Sur les transports au Rwanda en 1994, Hélène DUMAS explique que la mobilité est une ressource essentielle du génocide :“J’ai évoqué des espaces d’interconnexion sociale qui favorise le repérage, la traque et l’assassinat. Dès lors, le narratif des autorités locales, qui n’exclut pas les initiatives locales, était de maintenir les Tutsi dans les frontières où précisément on les connaît. Donc les victimes ne peuvent pas bouger ou très peu. Soit on les maintient sur les collines, soit on les escorte jusque sur des lieux de massacre où les autorités locales s’assurent que ce ne sont que des Tutsi. Ils font d’ailleurs sortir les Hutu qui ont suivi leur famille avant d’enclencher le massacre de masse. Donc ceux qui peuvent circuler sont les tueurs”.

Le témoin ajoute que les commerçants tiennent un rôle important car ils sont véhiculés, “et ils mobilisent leur véhicule pour acheminer les tueurs sur les lieux de massacre, d’autant qu’à certains endroits, les routes sont impraticables. Ils ont déployé une énergie considérable pour déplacer des hordes de tueurs qui se trouvent parfois à plusieurs dizaine de kilomètres. Donc la mobilité est une ressource très importante pour le processus génocidaire quand les victimes, elles, sont privées de mobilité”.

La parole est à l’avocat général. Hélène DUMAS confirme que la situation selon laquelle il y avait d’un côté des véhicules avec des gendarmes et des armes à feu, et de l’autre des agriculteurs qui tentent de se défendre avec des pierres, répond à la notion de violences asymétriques. Elle ajoute “C’est même ce qui le distingue de la guerre : ici, c’est un génocide”.

Sur les gacaca, le témoin explique qu’il y avait également une asymétrie, dans le sens où certains tueurs étaient très au fait de la procédure et connaissaient parfois les textes de loi par coeur, “tandis que les rescapés étaient seuls, sans famille pour les soutenir et moins au fait de la loi et de la procédure”.

Sur question, le témoin explique qu’il est possible qu’il y ait un flou dans la temporalité lorsqu’un rescapé raconte son récit. “Les repères temporels ne sont pas calendaires, mais vont s’arrimer à des évènements particuliers. En revanche, la typographie, notamment sur leur colline, sont plutôt fiables”.

Sur les massacres, Hélène DUMAS confirme qu’il était “impossible d’ignorer ce qui se passait. Le fracas des armes, les cris des victimes, le bruit du bétail qu’on achève et la topographie du Rwanda rendent impossible le fait de ne rien entendre”.

Sur les couleurs, le témoin confirme ensuite que la palette de couleur en kinyarwanda n’est pas aussi large qu’en français, de sorte que certaines en seront forcément absentes. De fait, si un témoin n’est pas en mesure de se rappeler ou nommer la couleur d’un bâtiment ou d’un véhicule, cela ne signifie pas que ce n’est pas fiable, mais simplement que le terme n’est pas connu.

Sur les tueurs, Hélène DUMAS déclare “’il n’y a ni grands, ni petits tueurs. Car cela ne rend pas compte d’une certaine forme d’autonomie de personnes qui ne sont pas nécessairement dotées d’une autorité particulière. Mais leur connaissance du territoire, l’entrain manifesté lors des tueries, les services rendus, etc, ont tenu une place très importante dans la commission de ce génocide”.

La parole est à la défense. Le témoin confirme avoir réalisé une thèse sur les gacaca. Il est demandé au témoin si selon elle, il s’agit d’un bon système de jugement. Ce à quoi elle répond que “dans l’État du Rwanda de l’époque c’était le moins mauvais système de jugement. Elle le pense encore  aujourd’hui”. Sur les gacaca, elle explique que cela se traduit par le mot “gazon”, « herbe rase« . Elle ajoute que les gacaca pouvaient se tenir ”aussi bien à l’extérieur que dans le bureau de secteur. Les juges, les Inyangamugayo, se trouvaient derrière une table, ils étaient assis sur une chaise et portaient une écharpe aux couleurs du nouveau drapeau national. En général les accusés étaient debout quand leurs dossiers étaient examinés par la cour et le reste des participants était souvent assis par terre en demi-cercle autour du banc et de la table des juges.” Elle précise que les séances s’ouvraient avec une minute de silence pour les victimes.

À la question de savoir si le CPCR est autorisé à venir interroger des prisonniers dans les prisons, le témoin indique ne pas être en mesure de répondre. (NDR. Si la défense veut savoir comment travaille le CPCR, les avocats peuvent attendre l’audition de son président qui se fera un plaisir de leur répondre.)

La défense lit ensuite une traduction libre d’un article relatif aux femmes Tutsi dans les mariages interethniques, et redigé par madame ANURADHA CHAKRAVARTY, professeur aux USA.

Il est également fait lecture d’un extrait d’un rapport d’Amnesty international de 2008 critiquant les gacaca. Il est ensuite demandé au témoin si “les gacaca n’étaient pas davantage une forme de thérapie sociale, plutôt qu’une juridiction”. Hélène DUMAS fait remarquer que “ces termes sont méprisants”, et que ce “rapport est trop général. Certes, cet execice judiciaire est singulier, exercé avec les moyens réduits du pays détruit par le génocide. Néanmoins, il s’agit d’un véritable exercice judiciaire.

L’interrogatoire d’Hélène DUMAS se termine à 12h20. L‘audience est suspendue et reprend à 14h10.

La présidente fait entrer Eric NZABIHIMANA, témoin cité par le CPCR et rescapé du génocide des Tutsi. Il déclare ne pas avoir besoin d’un interprète. Il lui est demandé de décliner son identité, son âge (1964) et son adresse (Kigali, Rwanda et avant Kibuye).

À la question de savoir s’il a des liens avec l’accusé, le témoin répond par la négative. Il lui est demandé de prêter serment.

Audition de monsieur Eric NZABIHIMANA, rescapé de la colline de BISESERO, cité par le CPCR.

Le témoin déclare : “Je souhaite parler du génocide à BISESERO et que justice soit faite. Le génocide contre les Tutsi au Rwanda date du temps de la colonnisaton parce que ça puise ses racines dans l’instauration d’ethnies qui n’existaient pas au Rwanda. Les Hutu, Tutsi et Twa étaient des classes sociales et non pas des ethnies. Il était possible de passer d’une classe à l’autre : si vous vous enrichissiez vous deveniez Tutsi. Si vous vous appauvrissiez, vous deveniez Hutu. Si vous aviez des vaches, signe de bravoure de la conquête pendant la bataille, et que vous étiez Hutu, vous pouviez devenir Tutsi.

Le témoin ajoute : “Les colons à leur arrivée ont privilégié les Tutsi, puis quelques années après ils ont favorisé les Hutu, disant qu’ils ont été opprimés. En 1959 on a fait la chasse aux Tutsi, ils ont été contraints à s’exiler dans les pays limitrophes, en Ouganda, au Congo et au Burundi”.

Le témoin déclare ensuite avoir dû changer de nom et falsifier sa date de naissance, pour pouvoir recommencer sa dernière année de primaire, alors qu’il avait eu les points pour entrer au collège. Tout cela en raison de la mise au banc des Tutsi antérieurement au génocide.

Sur le génocide, il explique “Quand l’avion d’HABYARIMANA s’écrase, le génocide commence. A BISESERO, il y a eu un génocide spécial, car ça a duré plus de trois mois”. Il poursuit en expliquant que les Tutsi s’étaient réfugiés dans les églises notamment, croyant avoir la vie sauve. Néanmoins, ils y étaient surtout rassemblés pour y être exterminés.

Les collines de Bisesero. Photo Alain GAUTHIER

Il continue : “À BISESERO, le génocide a duré longtemps. Pourquoi? BISESERO était habité principalement par les Tutsi, et ils craignaient une résistance pour arrêter les attaques qui venaient chez nous.” Il ajoute “Nous nous sommes organisés, comme nos parents en 73, pour nous protéger dans la région. C’est une grande région, qui regroupait 3 secteurs administratifs. Alors on s‘organisait, on faisait des rondes que ce soit la journée ou la nuit pour empêcher les attaques, et nous avons pu résister dès le début du génocide, c’est-à-dire jusqu’au 1er mai 1994. On parvenait à repousser les assaillants avec les pierres, les lances, mais principalement les pierres. On se mettait au sommet des collines et on leur jetait des pierres pour les faire fuir. Vers le 2 mai, dans toutes les autres régions du Rwanda, le génocide était fini. Ceux qui étaient dans les églises et les écoles ont été vite tués et il ne restait que les Tutsi de BISESERO. À KIBUYE, le premier ministre KAMBANDA a tenu une conférence pour trouver le moyen de tuer les Tutsi de BISESERO. Ils ont fait deux semaines de préparation”.

Il ajoute que “le 13 et le 14 mai, nous avons subi une attaque qui nous dépassait. Beaucoup de tueurs, des militaires, des gendarmes, des policiers communaux bien entraînés, ils sont venus de partout, tous les bus de transport en commun ont chargés des tueurs qui venaient de partout. Au matin quand nous nous sommes réveillés, nous avons vu une armée de tueurs et nous avons compris que la résistance n’était plus possible. Si on lance une pierre, ils lancent une grenade. Ce jour-là, nous avons perdu plus de 40 000 personnes en deux jours seulement. Sur les collines on voyait un tas de morts, des personnes amputées, des bébés qui pleuraient sur la poitrine de leur maman.. C’était horrible.

Le témoin poursuit : “On a vu que la résistance n’était plus possible. Donc on a changé de méthode. Il fallait courir pour échapper aux tirs. Finalement, sur 60 000 Tutsi restés à BISESERO, il en restait au final à peine 2000. Cela a duré jusqu’au 30 Juin. Le 27 Juin dans l’après midi, j‘ai entendu qu’il ya eu une mission des Nations unies qui a donné un pouvoir à la France pour venir au Rwanda. Moi j’avais un petit poste radio, et je suivais les informations sur les médias internationaux. J’ai su que ces Français allaient venir nous secourir. Avant le 24 Juin 1994, j’ai vu des hélicoptères atterrir, et j’ai appris plus tard que c’était un ministre français. Je me suis approché de la route pour voir s’il y aurait quelqu’un qui viendrait, et vers 15h, j’ai vu des véhicules qui montaient dans la région. Je me suis approché prudemment de la route pour observer si c’était des militaires rwandais car chaque fois que le FPR avançait, les militaires fuyaient le combat et passaient par BISESERO pour exterminer les Tutsi qui restaient là. Je me suis approché, j’ai crié au secours, mais ils n’ont pas voulu s’arrêter car ils avaient un guide milicien interahamwe avec eux. Ce milicien servait de faux guide car il voulait traverser BISESERO pour s’échapper. Voyant qu’ils ne voulaient pas s’arrêter, j’ai été obligé de me placer sur la route.

Il ajoute “Ils ont fini par s’arrêter à cause d’un journaliste qui venait de GOMA au Zaïre, monsieur Patrick de ST-EXUPÉRY. Il est vite sorti de son véhicule et lui, il a commencé à m’écouter. J’ai commencé à expliquer ce qui se passe. Il y avait des cadavres partout, des fossés où étaient entassés des Tutsi tués. Les militaires m’ont dit être venus pour ça mais ne pas être prêts. Pourtant, je leur ai dit qu’il y avait des interahamwe dans les collines.. je leur ai dit qu’on était sorti parce qu’on pensait être protégés. Mais ils nous ont dit qu’ils ne sont pas prêts et qu’il fallait retourner dans nos cachettes. Ils ont refusé de nous véhiculer. Ils ont dit qu’ils demanderaient au préfet KAYISHEMA d’arrêter les attaques. Il y a donc eu encore trois jours où nous avons perdu encore beaucoup de Tutsi qui auraient pu être sauvés si on ne nous avait pas abandonnés ce jour-là. Le 30 juin, les militaires n’ont pas fait le nécessaire, alors qu’on entendait les coups de fusil et que les attaques continuaient. Puis le 30 dans la soirée, les militaires français sont arrivés pour commencer le sauvetage. Comme je parlais français, ils m’ont demandé de trier les personnes grièvement blessées pour les amener au Zaïre afin qu’ils reçoivent de soins. Cela a été fait.”.

Le témoin termine son récit : “pour anéantir la résistance, les autorités nationales et locales et agents de l’État, ont mobilisé toutes les ressources possibles pour que les tueurs soient nombreux dans notre région, que ce soit avec les véhicules des commerçants ou de l’Etat. Je demande que justice soit faite. Ça a été mon premier souhait quand j’ai parlé aux journalistes. Ceux qui ont trempé dans le génocide doivent être punis.. Vous savez, quand j’étais avec les militaires français ensuite, on a pu retrouver quelques filles récupérées par les Interahamwe pour être violées chaque jour. Je me rappelle une jeune fille amenée à KIBUYE, enfermée dans une maison, toute nue, avec un matelas sans couverture car ils craignaient qu’elle puisse se suicider avec du tissu. On a demandé à ce qu’on ouvre mais personne n’avait la clef. Les militaires ont défoncé la porte et nous l’avons trouvée. J’ai enlevé mon pull-over et le lui ai donné pour qu’elle puisse sortir de la maison. Donc mon souhait est que justice soit faite et que chaque personne qui a trempé dans le génocide soit poursuivie et punie”.

Sur questions de la présidente, le témoin explique avoir toujours vécu à BISESERO. Il ajoute que lorsqu’ils étaient encore à l’école primaire, il y avait des conflits potentiels entre Hutu et Tutsi, encouragés par le recensement réalisé à l’école. “On savait combien il y avait de Hutu, Tutsi et Twa dans la classe. Il arrivait parfois que les Tutsi en bas âge soient menacés par les écoliers Hutu, ou ils nous disaient qu’on était des cafards. Et pour avoir accès à l’enseignement secondaire, cela ne dépendait pas des points obtenus, mais plutôt de l’ethnie”.

Sur la radio des 1000 collines et le journal KANGURA, le témoin explique que la radio était appelée “radio incendiaire (NDR. Ou Radio machette) car c’était une haine des Tutsi sans limites. Ils disaient qu’on devait être tirés et chassés, que l’ennemi est à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur. Et les responsables de cette radio sont de grands génocidaires. Ils ont utilisé cette radio pour semer la haine des Hutu contre les Tutsi. C’est le génocide qui était dejà en marche. Elle était écoutée sur tout le territoire national. Il y avait aussi des réunions dans lesquelles il était établi des listes, afin de pouvoir traquer et tuer les Tutsi.

Sur les véhicules, il explique qu’il y avait à la fois des véhicules d’état de type Toyota Daihatsu et d’autres de type Toyota Hilux ou encore des véhicules de commerçants qui transportaient des tueurs. “Ils les déposaient pour qu’ils nous attaquent”.

Sur les armes, le témoin explique que “le Tutsi avaient des bâtons et des pierres pour se défendre, y compris des serpettes. En face, c’était des armes à feu, des grenades, des machettes. On risquait nos vies pour nous défendre. On a réussi à récupérer 11 fusils vers le 10 avril 94, mais on ne savait pas les utiliser. Donc on les utilisait pour faire peur aux attaquants. Depuis le déclenchement du génocide, les attaques étaient quotidiennes, il n’y avait pas de repos. Ils venaient chaque jour avec l’objectif de tuer et piller. Parce que dans la région où il y avait des vaches, ils venaient pour tuer, piller, et cherchaient à s’accaparer nos animaux. Ils étaient motivés par les autorités locales, qui leur promettaient les biens des Tutsi. Il y a des villages où les terrains des Tutsi ont été distribués et partagés entre les tueurs”.

Sur questions, le témoin explique ensuite que le terme “travailler” signifiait “tuer les tutsi”. Il ajoute que “ce sont des termes créés durant le génocide. Ils étaient acharnés à nous exterminer, à tel point qu’ils ont déjà brûlé la forêt pour nous faire sortir et nous tuer”.

La présidente explique à la cour que le docteur HAGLUND avait mis dans son rapport (lu la veille à la cour) que les collines étaient brûlées, sans savoir à qui ou quoi l’imputer. Le témoin confirme qu’il s’agissait des tueurs et ajoute “il y a eu 300 Tutsi brûlés vifs dans une grotte. Ils ont été asphyxiés et sont morts”.

Sur les méthodes des tueurs, Eric NZABIHIMANA explique que “lorsque les tueurs tuaient une maman qui portait le bébé sur son dos, ils deshabillaient la femme tuée, l’exposaient, prenaient le bébé et le blessaient. Ils le plaçaient sur la poitrine de sa mère, et l’enfant pleurait en têtant le sein de sa mère morte.. Ils tuaient, ils amputaient les filles, les femmes, et les laissaient mourir sur place. Quand ils passaient sur les cadavres, en sautant et marchant sur eux, il y avait des enfants.. Je me rappelle ma petite sœur, avec les fourmis qui la mordaient. Elle disait aux passants de me prévenir de l’endroit où elle était. Et quand j’ai rejoint ma sœur, je ne pouvais rien faire”. Eric NZABIHIMANA conclut : “c’est inqualifiable ce que nous avons vécu. Je n’ai pas de mot pour exprimer cette cruauté. Ils pouvaient couper un bras aujourd’hui, et les jambes après-demain. Ils ont tué avec des méthodes avec lesquelles on ne tue même pas un animal”.

Les jurés n’ont pas de question à poser au témoin. La parole est aux avocats des parties civiles.

À la question de savoir quels sont les personnes que le témoin a perdu durant le génocide, Eric NZABIHIMANA explique que du côté de sa mère, les 180 personnes qui la composaient sont mortes. Et du côté de son père, sur 150 personnes, seuls sa sœur, son grand-frère, un cousin et lui-même ont pu réchapper aux massacres.

La parole est à l’avocat général.

Sur questions, le témoin confirme qu’ils étaient tous des citoyens normaux, des paysans Tutsi. Il est demandé au témoin ce qu’il souhaite demander à la cour. Il déclare : “J’ai décidé de raconter l’histoire du génocide que nous avons subi pour que le monde entier sache et reconnaisse ce qui s’est passé au Rwanda.. qu’il y a eu un génocide, et que les victimes puissent obtenir justice. C’est pour cela que je suis venu témoigner ici. Et je le ferai aussi longtemps que j’en serai capable. C’est mon rôle envers les victimes”.

La parole est à la défense. A la question de savoir ce que l’on risquait à sauver un Tutsi durant le génocide, le témoin répond qu’il était possible de risquer la mort.

Un des avocats, maître LATRAME, sourire aux lèvres, croit jeter le trouble lorsqu’il annonce que la Daihatsu Toyota n’existait pas, son client étant entre autre poursuivi pour avoir transporté des tueurs dans ce genre de véhicule. C’est un flop car c’est bien le terme qui était utilisé par la population d’alors pour parler de ces véhicules sans cabine arrière et qui permettaient de transporter debout un grand nombre de personnes.

Le témoignage d’Eric NZABIHIMANA prend fin à 15h55. L’audience est suspendue et reprend à 16h20.

 

Visionnage du documentaire « Tuez-les tous! » de Raphaël GLUCKSMAN, Pierre MEZERETTE et David HAZAN.

La diffusion dure 1h40 et prend fin à 18h. Il n’y pas d’observation des avocats des parties civiles, ni de l’avocat général, ni des avocats de la défense.

Diffusé le 27 novembre 2004 sur France 3, ce documentaire n’est plus officiellement accessible sur internet mais on peut en trouver une présentation sur africultures.com:

Récit des réalisateurs
En avril 1994, le Rwanda bascule dans l’horreur.
Pendant trois mois, l’armée Hutu, aidée de miliciens et de civils, va massacrer un million de Tutsi. Dix ans après, à travers l’émotion à vif des survivants et des interviews exclusives de représentants des pays occidentaux, ce documentaire révèle la préparation et la spirale folle du génocide des Tutsi, le dernier génocide du XXe siècle.

Pas à pas, cette enquête minutieuse s’interroge sur l’échec de la Communauté internationale à préserver la paix. Malgré les avertissements et les appels au secours des soldats de la paix de l’ONU à Kigali, l’indifférence et la passivité de la Communauté Internationale prévaudront. Coopérant avec le régime rwandais, la France se trouve, quant à elle, impliquée dans la formation et l’entraînement de l’armée et des milices Hutu, les futurs génocidaires de 1994.

Le film démonte la logique d’une collaboration dangereuse et revient sur les questions essentielles : qu’est ce qu’un génocide ? Quelle est la logique de l’ONU au printemps 1994 ? Quel regard portent aujourd’hui les responsables politiques sur leurs choix de l’époque ?

Un document exceptionnel où investigation, mise en perspective historique et interviews des acteurs-clés de cette tragédie se mêlent aux témoignages poignants des rescapés.

« Le 6 avril 1994, le Rwanda bascule dans l’horreur. Un million de Tutsis sont exterminés en cent jours. Nous avions quinze ans. Nous avons voulu comprendre. Comprendre l’histoire politique et humaine d’un génocide qui s’est déroulé au vu et au su du monde entier. Comprendre pourquoi et comment les autorités françaises ont entraîné notre pays dans une histoire qui n’était pas la sienne. Ce film tente de raconter le dernier génocide du vingtième siècle. »

 

Visionnage du documentaire de France 3 « Rwanda. Autopsie d’un génocide » dans l’émission La marche du siècle. États d’urgence.

« Rwanda : autopsie d’un génocide », documentaire réalisé par Philippe LALLEMANT, diffusé en septembre 1994 dans l’émission « La marche du siècle » présentée par Jean-Marie CAVADA sur France 3.

Il n’y a pas d’observations des avocats des parties civiles ni de l’avocat général. La défense souhaite que Claude MUHAYIMANA réagisse aux documentaires qui ont pu être visionnés dans l’après-midi.

La parole est à l’accusé.

“Merci madame la présidente. Ce qui s’est passé.. quand j’ai vu des choses comme ça, ca me rappelle ce qui s’est passé..” (les pleurs de l’accusé rendent la suite de ses propos incompréhensibles).

L’accusé reprend: “Le génocide des Tutsi, vraiment, ça me rappelle beaucoup de choses. J’avais des amis, une partie de ma famille décimée, mes grand-parents, mon beau-père, ma belle-mère qui m’aime beaucoup. Quand je vois des films comme ça.. c’est Dieu qui va décider de ce qui s’est passé au Rwanda. Je ne comprends pas jusqu’à aujourd’hui, pourquoi Dieu a laissé les bourreaux décimer les Tutsi comme ça. Merci”.

L’audience est suspendue à 19h10.

 

Jade KOTTO EKAMBI

Alain GAUTHIER, président du CPCR

Jacques BIGOT pour les notes et les relectures

 

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Procès en appel de Claude MUHAYIMANA. Mercredi 4 février 2026. J2

Lectures: ancienne audition d’André GUICHAOUA, extraits du rapport du docteur William HAGLUN. Audition de Florent PITON, maître de conférence.