En raison de la fin très tardive des dernières auditions, les publications suivantes sont retardées. Merci de votre compréhension.
- Audition d’Alexis KABAGEMA.
- Audition d’Eliezer MUGEMANGANGO.
- Audition de Hassan IBYIYINGOMA.
- Audition de Médiatrice MUSENGEYEZU, ex-épouse de l’accusé.
Audition de monsieur Alexis KABAGEMA, cité par le Parquet, en visioconférence depuis Kigali.
Déposition spontanée. « Claude MUHAYIMANA nous a trouvé dans notre village de Karongi à bord d’un véhicule rouge double cabine, en provenance de la forêt. A son bord, trois personnes, des Tutsi qu’on avait débusqués: une vieille femme, une jeune fille et un petit garçon. Sur la plateforme, des chèvres. Lorsque le véhicule est arrivé à notre hauteur, quelqu’un nous a dit: « Vous avez vu comment on tue un Tutsi? » Nous n’avions jamais vu cela. »
“Un certain TWAYIGIRA Emmanuel a fait descendre les trois personnes. Il avait sur lui une machette, et il a dit: “Nous allons vous montrer, nous allons vous donner un exemple”. Là il s’est saisi de la veille femme et l’a découpée, et puis ce fut le tour de la jeune fille. Et puis ce fut le tour du petit garçon. Et puis il les a remis dans la voiture et ils ont poursuivi leur route. C’est Claude MUHAYIMANA qui conduisait le véhicule en question. Il y avait aussi Félicien qui était avec eux, il était comptable de la commune de GITESI. Ils ont ainsi continué leur route”.
Le témoin a terminé son récit. La présidente prend la parole. Sur question, il explique avoir été condamné le 27 septembre 2007 par une Gacaca[1], à une peine de 30 ans de réclusion criminelle pour sa participation au génocide des Tutsi, et notamment les massacres de KARONGI et le meurtre de deux enfants. Il ajoute ne pas avoir été présent durant la Gacaca de Claude MUHAYIMANA. Sur l’accusé, il déclare: “Quand il transportait les Interahamwe[2] qui allaient tuer les gens, je l’ai vu à trois reprises”.
La présidente indique que lors de leur confrontation, l’accusé avait nié les faits qui lui étaient reprochés et rappelle que Claude MUHAYIMANA disait qu’il s’agissait de la première fois qu’il voyait Alexis KABAGEMA. Tandis que le témoin indiquait au contraire le reconnaître, et qu’il était capable de se rappeler que l’accusé conduisait un véhicule du Projet Pêche. Le témoin déclare: “Lorsqu’il venait dans le village chez nous, il était à bord du véhicule qui transportait les Interahamwe”.
Sur les meurtres évoqués dans son récit, le témoin précise: “Elle s’appelait NYIRAMAGONDO. Ces gens habitaient un secteur frontalier au nôtre. C’est quelqu’un que je connaissais. Je ne me souviens pas de la date”. Il ajoute: “La vieille femme est décédée avant la mort de MWAFRIKA. Si je fais une estimation, je dirais trois jours avant”. La présidente indique que lors de son audition en 2014, le témoin avait dit deux jours, sans pouvoir être plus précis. Ces déclarations viennent donc corroborer les précédentes. Il explique ensuite que leur meurtre s’est déroulé “au village de KARONGI, là où le gendarme a perdu la vie, au lieu dit GASENGESI”. Il explique: “On était partis dans le but de tuer les Tutsi dans le cadre du génocide commis contre eux. Nous ne sommes pas partis à pied, mais à bord du véhicule qui était conduit par Claude MUHAYIMANA”.
La présidente indique que le témoin avait pourtant déclaré y être allé à pied. Il explique: “Le véhicule nous a trouvés là où nous étions. Il nous a trouvés dans notre village, nous étions en train d’aller là-bas et quand il est arrivé, il s’est arrêté”. Il précise: “La veille femme, la jeune fille et le petit enfant étaient déjà morts. Ça, c’était la deuxième fois”. La présidente indique que le témoin avait pourtant déclaré avoir assisté à la mort de ces trois personnes.
Le témoin explique: “Il y a un véhicule qui nous avait trouvés au bord de la route et qui transportait la veille femme, la jeune fille et le garçon. Ils étaient encore en vie et le véhicule – qui était un petit véhicule rouge avec le logo du Projet Pêche, double cabine – était conduit par Claude MUHAYIMANA. Félicien GUSEZERA et le comptable de GITESI étaient dans la voiture, ainsi qu’Emmanuel TWAYIGIRA. Moi j’étais avec MUGEMANGANGO Elester, RUDOKUBONO Fidèle, MONIRAGUHO Félicien, et MUHUGANIGO Damien”.
Il précise sur question: “Nous étions souvent ensemble quand nous allions attaquer les Tutsi, mais parfois on prenait des directions différentes”. Puis il reprend ses déclarations concernant le meurtre de ces trois personnes: “Ils nous ont dit: “Est-ce que vous avez vu comment on tue les Tutsi? C’est TWAYIGIRA Emmanuel qui nous a dit ça. Il les a d’abord sortis du véhicule et il a pris une machette et il a blessé cette femme avec. C’est lui seul qui a blessé à l’aide d’une machette ces trois personnes. Il les a blessées jusqu’à la mort et les cadavres sont restés sur place”. La présidente indique qu’un autre témoin parle d’une autre arme, mais le témoin confirme “l’avoir vu de ses propres yeux”. Il explique ensuite: “Ils sont remontés dans le véhicule et sont rentrés chez eux en ville”. Il ajoute que les Interahamwe sont partis avec des chèvres volées à des Tutsi, dans le véhicule conduit par l’accusé.
Sur le gendarme MWAFRIKA, il explique: “Pendant le génocide commis contre les Tusti en 1994 dans notre village de KARONGI, nous allions pourchasser les Tutsi. Et nous voulions également piller des biens. Nous sommes donc partis et nous sommes arrivés à un endroit appelé KASIBA. Un véhicule de type Daihatsu bleu nous a trouvé à cet endroit. Et à bord de ce véhicule se trouvaient des Interahamwe. Lorsque le véhicule est arrivé à notre niveau, il s’est arrêté. Ils nous ont dit de monter dans le véhicule pour aller tuer les Tutsi qui se trouvaient à GITWA, et GASENGESI se trouve en contrebas de GITWA. Nous sommes donc montés dans ce véhicule, à bord duquel se trouvaient d’autres personnes et nous sommes partis ensemble. Lorsque nous sommes arrivés à GASENGESI, les Tutsi qui se trouvaient au sommet de la colline de GITWA sont descendus. Ils avaient des pierres qu’ils utilisaient pour se défendre. Ils nous ont lancé des pierres sur nous et nous n’avons pas pu aller où ils se trouvaient et nous sommes restés où nous étions à GASENGESI. Des militaires qui se trouvaient à bord de ce véhicule nous ont dit comment nous aligner. Ils nous ont dit qu’ils allaient tirer sur eux, et qu’ensuite nous devions aller les achever. Les Tutsi ont continué à lancer des pierres sur nous pour se défendre. Ils nous ont repoussés et nous sommes allés en contrebas. Étant donné qu’ils étaient au sommet de la colline et que nous étions en bas de la colline, ils nous surplombaient. Lorsque les Tutsi sont descendus, les militaires ont commencé à tirer sur eux. Une partie des Tutsi est descendue et est passée par la maison d’un certain MASAMAZA. Les militaires ont continué à tirer sur eux, et c’est MWAFRIKA qui se trouvait devant les militaires qui tirait sur les Tutsi. Il y a une autre partie des Tutsi qui se trouvait parmi les gens, dans ce champ de sorgho, il y en a un qui a pris cette grenade et l’a relancée à MWAFRIKA. Lorsque la grenade est tombée sur MWAFRIKA, elle a éclaté et les éclats l’ont touché. Parmi les gens qui se cachaient dans les champs de sorgho se trouvait un jeune homme qu’on surnommait MAYOYI, et je le connaissais. En fait, c’est lui qui a ramassé la grenade et l’a lancée à MWAFRIKA. Et il est mort là-bas”. Il ajoute: “C’est Claude MUHAYIMANA qui conduisait ce véhicule. On lui a même dit de déplacer le véhicule pour qu’on ne brise pas ses vitres avec les pierres. Il est resté dans le véhicule”. Sur question, il ajoute: “Après la mort de MWAFRIKA, ils ont continué à lancer des pierres sur nous, alors nous avons couru. Même les militaires qui étaient avec nous ont couru. Nous avons tous couru”. Il précise: “Le véhicule est reparti, et je ne sais pas qui se trouvait à bord. Moi, je suis reparti à pied, j’ai remonté la colline et je suis parti”. Sur la récupération du corps du gendarme MWAFRIKA, il explique: “C’est le soir qu’ils ont récupéré le corps du gendarme, mais cette fois- là je n’étais pas là-bas. Ces faits ont eu lieu dans notre village et je l’ai su le soir. Quand le génocide se faisait, les informations passaient des uns aux autres”. Sur question, il explique ensuite savoir qu’il s’agissait de MWAFRIKA car “lorsqu’on commettait des crimes lors du génocide commis contre les Tutsi, on arrivait à connaître les noms des criminels”. Lorsqu’il est monté dans le véhicule, Alexis KABAGEMA indique ne pas se souvenir du nombre de personnes présentes. “Je ne savais pas qu’un jour on me poserait ce genre de questions sur le génocide. Je ne peux pas savoir”.
La présidente indique que le témoin avait déclaré environ une cinquantaine, ce qu’il confirme. Il tente ensuite de dater la mort de MWAFRIKA: “Après la mort de MWAFRIKA, on a lancé des attaques au stade GATWARO, au Home Saint Jean et à l’église”. La présidente indique que le témoin avait déclaré que la mort de MWAFRIKA était intervenue après les attaques du stade. Il explique: “Je confirme. Le jour où MWAFRIKA est mort, c’est le jour où on a lancé l’attaque à l’église, au stade et au Home Saint Jean”.

La présidente indique que les massacres de l’église et du stade ne sont pas datés du même jour. Des photographies des lieux sont diffusées.
Le témoin déclare spontanément: “Quand on a attaqué le stade, les réfugiés ont fui et il se sont réfugiés à GITWA. Et ils ont dit: « Comme ils sont plus nombreux à GITWA, il nous faut des renforts car même les militaires meurent. Et ils ont dit qu’ils allaient chercher beaucoup plus de gens pour aller tuer les Tutsi et les déloger de cette colline. Entre la mort de MWAFRIKA et le moment où les Tutsi sont morts à GITWA, si je me rappelle, bien il s’est passé au moins 8 jours. Mais c’est une estimation. Et après sont arrivées de très nombreuses personnes qui venaient de partout. On disait qu’ils étaient venus tuer les Tutsi qui se trouvaient dans la commune de GITWA. Je me rappelle que c’était le 26 avril, et sont arrivées de très nombreuses personnes qui se sont rassemblées sur notre colline de KARONGI. Le véhicule Daihatsu était là, il avait chargé d’autres gens et c’est MUHAYIMANA qui conduisait. Il y avait des gendarmes à bord. (…) Ils nous ont dit que le programme était de tuer tous les Tutsi de la colline, et qu’aucun ne devait survivre. Ils nous ont demandé si on les connaissait, et ils nous ont dit comment procéder pour ne pas se découper entre nous. Il faut que vous vous reconnaissiez. Il y avait une bananeraie, ils nous ont dit de découper les feuilles de bananier et de les porter. “Ou bien alors prenez des branchages et portez les pour que vous puissiez vous reconnaître”.
A 11h01, un problème technique a coupé la visioconférence en cours. L’audience est suspendue et reprend à 11h15. Le témoin poursuit : “Pour se reconnaître, ils nous ont dit: “Dites lui BUTARE, et il devra vous répondre KIBUYE. Et ce sera un signe pour vous reconnaître. » Et à ce moment, le conseiller NAMBAJIMANA François a dit: “Allons, partons”. Certains sont partis à bord de la Daihatsu que conduisait Claude MUHAYIMANA. Parmi les personnes à bord, il y avait des militaires et des gendarmes. Ils ont emprunté la route et d’autres sont montés à travers la colline. Et quand on est arrivés au lieu dont je vous ai parlé à GASENGESI, les Tutsi sont venus se défendre. Nous sommes donc montés et une fois arrivés à GASENGESI, les attaquants avaient des armes à feu et ont tiré. Ils ont tiré sur les Tutsi, ils étaient plus forts et nous les avons tués ce soir-là. Pour rentrer, je suis descendu à pied, donc je ne sais pas qui a conduit le véhicule au retour”.
La présidente indique qu’il s’agit de la première fois où le témoin raconte cet épisode avec l’accusé. Il explique: “Je n’ai cessé de le dire, mais vous avez dû confondre GASENGESI avec GITWA où est mort MWAFRIKA”. La présidente indique que le témoin n’avait pas parlé de la présence de l’accusé sur les lieux. Il conteste: “Je l’ai dit. J’ai dit que c’est lui qui conduisait le véhicule qui a conduit les Interahamwe et les gendarmes”. La présidente insiste et le témoin explique:“Quand je parle de GASENGESI, vous confondez avec GITWA. Mais ça a commencé par GASENGESI et ça s’est terminé par GITWA”.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles. Sur question de maître KARONGOZI, le témoin explique que pendant le meurtre des trois personnes citées plus haut, dont madame NYIRAMAGONDO: “Claude MUHAYIMANA est resté dans le véhicule, il n’est pas sorti”. Il ne se souvient pas des dates. À la question de savoir si le témoin a un message pour la famille de madame NYIRAMAGONDO, il déclare: “Cela me réjouit qu’il y ait une personne de sa famille qui est survivante. Je voudrais lui expliquer comment elle est morte. J’ai souvent parlé de cette dame, mais je ne savais pas qu’elle avait de la famille encore en vie. Je lui expliquerai comment elle est morte, elle sera soulagée”.
La parole est à l’avocate générale, madame Myriam FILLAUD. Le témoin confirme que “madame NYIRAMAGONDO était accompagnée d’une fille et d’un petit garçon.” Sur questions, il précise: ”Je la connaissais, je l’avais déjà vue. Ils étaient chargés à bord de ce véhicule en même temps que des chèvres. Ils étaient ligotés avec une corde rouge”. À la question de savoir où se trouvait Claude MUHAYIMANA pendant leur mise à mort, le témoin répond que celui-ci se trouvait dans le véhicule. L’avocate générale indique que le témoin avait déclaré au juge d’instruction que l’accusé était sorti du véhicule avec un dénommé Innocent et qu’ils ont assisté à la scène. Le témoin explique: “De ce dont je me souviens, c’est que le véhicule descendait et que nous étions à côté de lui. C’est à ce moment-là que TWAYIGIRA Emmanuel les a sortis du véhicule et qu’il a dit qu’il allait nous donner l’exemple sur la façon de tuer un Tutsi”.
L’avocate générale demande à ce que les victimes aient également une présence et demande des détails sur leurs dernières paroles. Le témoin explique: “Il les a descendus de là. Vous comprenez, quelqu’un qui voit qu’il va mourir… surtout qu’on vient de lui exhiber la machette. En fait, à part le petit garçon qui a crié, pour ce qui concerne les autres, il les a directement découpés et laissés sur place”.
L’avocate générale fait ensuite référence à la confrontation entre l’accusé et le témoin en date du 8 février 2016. Elle explique que l’accusé a déclaré qu’il n’avait jamais vu le témoin avant. Alexis KABAGEMA déclare: “C’est très bien s’il dit qu’il ne me connaissait pas. Comme ça il ne pourra pas dire que je le calomnie. Moi, MUHAYIMANA, je l’ai vu à cet endroit où NYIRAMAGONDO a perdu la vie. C’est possible qu’il ne m’ait pas vu, mais en ce qui me concerne je l’ai bien vu durant le génocide contre les Tutsi en 1994”.
La parole est aux avocats de la défense. Sur question, il explique qu’il connaissait Claude MUHAYIMANA de vue. Il ajoute: “Je ne peux pas me tromper sur le fait que j’ai vu Claude MUHAYIMANA commettre le génocide des Tutsi en 1994”. Les avocats de la défense relèvent que d’autres témoins ont vu un autre véhicule et une autre arme durant le meurtre de madame NYRAMAGONDO.
La présidente et l’avocate générale interviennent et expliquent aux avocats de la défense que “cela fait plusieurs fois qu’il est expliqué qu’en cour d’assises, on ne peut pas établir de préemption sur les déclarations des témoins acquis au débat”.
Les avocats de la défense reprennent leur interrogatoire. À la question de savoir si le témoin espère une réduction de peine avec son témoignage, il répond par la négative. L’interrogatoire du témoin prend fin à 12h02.
Audition de monsieur Eliezer MUGEMANGANGO, cité par le Parquet, détenu condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, en visioconférence depuis Kigali.
Un témoignage surréaliste.
Dans sa déclaration spontanée dont nous nous satisferons, le témoin déclare que Claude MUHAYIMANA conduisait le véhicule du Projet Pêche. C’est lui qui est allé chercher le cadavre du gendarme MWAFRIKA, mais il n’était pas présent lorsque ce dernier a été tué.
Concernant la mort de la vieille dame, d’une jeune femme et de son enfant, monsieur MUGEMANGANGO explique: c’est TWAYIGIRA qui conduisait la voiture et qui a commencé les tueries pour donner un exemple. Et d’ajouter: « Je me suis entendu avec lui pour mettre en cause Claude MUHAYIMANA. Il m’avait promis une récompense que je n’ai jamais reçue. C’est la raison pour laquelle j’ai dit cela en 2021.TWAYIGIRA m’a dit d’accuser Claude MUHAYIMANA pour protéger son frère KAYIHURA (en réalité son cousin) »
On ne retiendra rien de cette audition si ce n’est que monsieur MUGEMANGANGO a menti. Tout le reste n’est que « roman ».
Le prochain témoin cité par le ministère public, Hassan IBYIYNGOMA, se présente en visioconférence depuis KIGALI. Il est assisté d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (IBYIYNGOMA Hassan), sa date et lieu de naissance (71 ans), sa profession (imam) et son domicile (KIBUYE). Il déclare n’avoir aucun lien de famille avec l’accusé, ni de lien de subordination de travail. Il n’a pas non plus de liens avec les parties civiles. Il est fait prêté serment au témoin.
Audition de monsieur Hassan IBYIYINGOMA, cité par le Parquet, en visioconférence depuis Kigali.
Le témoin déclare “Ce que j’ai à dire au sujet de Claude MUHAYIMANA, c’est que j’étais essentiellement interrogé sur les trajets effectués ensemble durant la période du génocide. Nous étions partis de KIBUYE pour aller à RUHENGERI et nous avons transporté le corps d’un gendarme qui était mort, et qui s’appelait MWAFRIKA. J’ai également été auditionné sur le temps que nous avons passé là-bas et la manière dont nous avons effectué notre chemin du retour”.
Le témoin a terminé ses déclarations et la parole est à la présidente. Sur question, il explique avoir été condamné par une Gacaca pour sa participation au génocide, et notamment l’édification d’une barrière à proximité de son domicile, ayant conduit au meurtre de six personnes. Il explique avoir été acquitté de ces faits par la suite. La présidente indique que lors de son audition, le témoin avait déclaré avoir été condamné à 16 ans de réclusion criminelle, et avoir reconnu les faits qui lui étaient reprochés. Sur question, il ajoute avoir terminé de purger sa peine et être sorti de prison en 2014.
Il explique ensuite que les personnes ayant trouvé refuge dans les mosquées sont toujours en vie car ”la mission d’un prédicateur de l’islam était de le protéger les Tutsi”. Il connaît l’accusé ainsi que toute sa famille: “En fait, ils habitaient près de l’école que j’ai moi-même fréquentée. Donc c’est des gens que je connaissais”. La présidente indique que lors de la confrontation, le témoin avait évoqué le Projet Pêche, ce que le témoin confirme: “Il était chauffeur du projet-pêche pendant que moi j’étais pêcheur et que j’étais sur l’eau”.
Sur le transport du gendarme MWAFRIKA, il y a participé: “C’est vrai que lui et son épouse habitaient près de notre mosquée. Donc l’accompagner était à la demande de son épouse, à qui on avait autorisé le transport de son époux.” Sur les circonstances du décès de MWAFRIKA: “J’ai su qu’il était allé dans une attaque à KARONGI et qu’une grenade l’a tué”. Il explique ensuite que MWAFRIKA “est mort un samedi, le 16 avril, et le dimanche 17, différentes attaques ont été menées à la paroisse de KIBUYE, et nous commémorons cela chaque année. Les gens qui ont perdu la vie dans le stade ont été tués à KARONGI. Et c’est au matin du même jour que nous sommes partis pour transporter le corps de cet homme qui était mort le samedi”. Il précise: “C’était au lendemain de l’attaque de l’église, le 18 avril 1994”.
La présidente prend un calendrier du mois d’avril 1994 et confirme que le 16 avril 1994 tombait un samedi, le 17 avril 1997 un dimanche et le 18 avril 1994 un lundi. Le témoin confirme que dans la nuit du samedi, le corps a été emmené de KARONGI ; que dans la nuit de dimanche ils auraient lavé le corps ; et que le transport à RUHENGERI aurait eu lieu le lundi 18 avril 1994. La présidente indique que lors de ses précédentes déclarations, le témoin avait été moins précis, déclarant que cela avait eu lieu entre le 15 et le 20 avril 1994. Il explique: “À l’époque s’était écoulé un temps long et personne ne savait qu’on allait être interrogé dessus. Après, il y a eu une commémoration et c’est dans ce cadre là que j’ai su que l’église a été attaquée le 17, et la mort de MWAFRIKA est intervenue après. Et c’est à partir de là que j’ai pu mettre de l’ordre dans les dates”.
À la question de savoir pour quelle(s) raison(s) avoir attendu deux jours pour transporter le corps, il explique: “La raison, c’est que le camp militaire devait mettre à notre disposition le véhicule. C’est pour cette raison-là qu’ils ont dit qu’il fallait partir le matin, que la voiture ne serait disponible que le matin”. Sur question il précise: “Ce sont les gendarmes eux-mêmes qui sont allés récupérer le corps là-bas. Et la nuit, ils ont fait passer le corps dans le camp militaire et nous sommes allés là-bas le dimanche”. Il ajoute: “Quand j’ai vu le corps, c’était le dimanche. Le corps se trouvait dans le camp militaire dans un endroit qu’on appelait jeunesse paramilitaire. Il était à l’intérieur d’une pièce et le corps était couvert d’un drap et il était déposé sur un matelas. Le corps avait beaucoup de blessures. On avait mis du coton sur les blessures et surtout au niveau de la poitrine”. À la question de savoir si le corps était dans un cercueil, il répond par la négative. “Les musulmans n’enterrent pas dans un cercueil. Pour le transport, il n’y avait pas non plus de cercueil, mais on l’a allongé sur un matelas et on était assis autour”.
Sur l’accusé, il explique: “C’est lui qui conduisait le véhicule qui nous a pris de la mosquée vers le camion et il était avec des gendarmes. Ensuite il nous a pris pour aller à RUHENGERI”. Sur question, il explique ne pas avoir vu Claude MUHAYIMANA par la suite la journée du dimanche, car il serait reparti chez lui. Il serait ensuite revenu lundi matin pour conduire le corps de MWAFRIKA avec l’accusé. Il ajoute que lors de l’enterrement étaient présents “NKUNDUNKUNDIYE, MAKUZA, YARARA, IDIYORA, et la femme de MWAFRIKA et deux autres femmes mariées à des militaires et parmi les gendarmes il y avait le lieutenant BUFFALO de son vrai nom Damascène, et deux autres gendarmes qui étaient caporaux”. Il est ensuite arrivé à RUHENGERI aux environs de 18h: “Lorsque nous sommes arrivés là-bas, le véhicule s’est garé devant la maison de sa famille. Nous avons sorti le corps du véhicule et nous l’avons entré dans la maison. Quand on est arrivés, il y avait la mère et la sœur de MWAFRIKA, et les membres de la famille de son épouse, dont son frère”. Il poursuit : “Lorsque nous sommes arrivés à RUHENGERI, il a beaucoup plu. Et nous avons pris la décision de l’enterrer le lendemain. Cependant, à un moment donné, la pluie a cessé et beaucoup de musulmans sont venus pour nous dire qu’on ne pouvait pas garder le corps. Donc on a allumé des lampes et on l’a enterré derrière la maison, le soir-même”.
La présidente indique qu’il avait déclaré qu’il avait été enterré le lendemain matin, alors même que la famille confirmait qu’il avait été enterré le soir-même. Le témoin confirme que l’enterrement a eu lieu le soir. Sur l’arrivée à RUHENGERI, le témoin explique qu’après avoir enterré le corps, il a été déposé à BYANGABO à 9 heures le lendemain matin “car le chef du véhicule était originaire de là. Comme son petit frère était assistant bourgmestre de ce lieu, ils se sont rencontrés et ils ont bu. Nous sommes allés au marché, et nous avons acheté des pommes de terre pas cher et nous sommes rentrés au camp. Nous sommes rentrés à GISENYI le mercredi. Nous avons quitté GISENYI vers 12h en direction de KIBUYE. On est arrivé à KIBUYE mercredi en fin de journée vers 18h30”.
La présidente indique que le témoin est constant sur ses déclarations, ayant déclaré la même chose durant la confrontation devant le juge d’instruction. Sur question, le témoin explique ensuite: “Je n’ai pas d’autres informations, mais j’ai vu Claude MUHAYIMANA conduire le véhicule à bord duquel il transportait des gendarmes. C’était après, quand nous sommes rentrés. La semaine qui a suivi, je l’ai vu au volant de ce véhicule Daihatsu bleu, et il transportait des gendarmes. je l’ai vu passer en ville”. Il explique avoir revu le Daihatsu conduit par un dénommé MAYAYI “et quand je l’ai vu, il y avait au-dessus trois gendarmes, et deux à l’avant”. Il confirme que lorsque MUHAYIMANA ou MAYAYI conduisait, il n’a vu que des gendarmes à l’arrière.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles. Sur question de maître PARUELLE, le témoin explique que “le jour où on a attaqué la paroisse de KIBUYE, les réfugiés se défendaient en lançant des pierres. Au moment où nous sommes passés, les pierres étaient lancées vers la gendarmerie. Et pour que le véhicule puisse passer on a dû tirer”. Sur l’accusé, il précise que l’accusé “ne craignait rien car il était avec les gendarmes”.
La parole est à l’avocate générale, madame Myriam FILLAUD. Elle indique que l’accusé à reconnu avoir transporté le corps de MWAFRIKA à RUHENGERI. A la question de savoir pourquoi il a été désigné pour faire les transports, le témoin explique que “si MUHAYIMANA reconnaît qu’il a été cherché le corps, ce n’est pas moi qui vais le nier parce que je n’étais pas là. Mais le matin nous sommes allés à la mosquée et nous avons su que le corps avait été ramené la veille. S’il a été avec les personnes qui ont récupéré le corps, c’est possible mais moi je n’y étais pas”. Il expliquera finalement ne pas savoir pourquoi c’est Claude MUHAYIMANA qui avait été choisi. Sur question, il précise que lorsque Claude MUHAYIMANA conduisait pour RUHENGERI, “il y avait des corps sur la route. Parce que là où on tuait les gens, les corps restaient là. D’ailleurs les autorités ne permettaient pas que nous récupérions les corps des gens que nous connaissions”. Le témoin termine en expliquant ne pas avoir été au courant que l’accusé avait contracté une maladie.
La parole est aux avocats de la défense. Sur question, le témoin explique ne pas savoir de quelle manière Claude MUHAYIMANA a été choisi pour cette mission. Sur la seconde fois où le témoin a vu Claude MUHAYIMANA conduire des gendarmes, le témoin confirme ses précédentes déclarations. Les avocats de la défense lisent un extrait de l’audition du témoin, selon lequel il n’aurait pas vu l’accusé en ville. Le témoin confirme de nouveau l’avoir vu en ville.
Il est mis fin à l’interrogatoire à 16h34. Le prochain témoin, Médiatrice MUSENGEYEZU est appelée à la barre. Elle est assistée d’un interprète. Il est demandé au témoin de décliner son identité (MUSENGEYEZU Médiatrice), sa date et lieu de naissance (59 ans), sa profession (aide-soignante) et son domicile. Le témoin est l’ex-épouse de l’accusé. Elle ne prête donc pas serment.
Audition de madame Médiatrice MUSENGEYEZU, citée par le Parquet. Ex-épouse de Claude MUHAYIMANA.
Le témoin déclare : “J’aurai à dire consécutivement aux questions que vous allez me poser. Ce que j’aurai à dire c’est que nous étions mariés légalement. Après le génocide contre les Tutsi en 1994, nous nous sommes séparés. Il a refait sa vie et j’ai refait la mienne. Aujourd’hui je suis devant vous pour donner mon témoignage sur ce que j’ai vu durant le génocide commis contre les Tutsi. Je me suis décidée et ce n’est pas la première fois que je l’ai dit, je l’ai dit à plusieurs reprises et je vous dirai en toute vérité ce que de mes propres yeux j’ai vu. Je vous expliquerai aussi ce que j’ai entendu et la manière dont je l’ai progressivement entendu”.
La parole est à la présidente. Elle indique que le témoin a été entendu à quatre reprises dans le dossier. Sur le parcours de vie de l’accusé, le témoin explique que l’accusé lui a confié “qu’il était en bas âge quand son père est décédé, qu’ils ne sont pas originaires de KIBUYE. Son père est tombé malade et il est décédé. C’est aussi ce que m’a dit sa mère”.
Sur la famille de Claude MUHAYIMANA, le témoin explique ensuite: “En ce qui concerne les appartenances ethniques, ses deux parents sont Hutu”. La présidente fait remarquer que l’accusé avait déclaré que sa mère était Tutsi. Le témoin réplique: “Je ne dispose pas d’informations à ce sujet, et quand nous étions ensemble il avait une carte d’identité sur laquelle il était écrit Hutu”. Elle ajoute: “A ma connaissance, personne de sa famille n’a été tué du fait d’être Tutsi”. Elle raconte ensuite avoir rencontré l’accusé en 1986, et n’avoir jamais cohabité avec lui, “chacun avait son logement de fonction. Après notre mariage nous avons loué une maison plus grande et nous y avons vécu ensemble. Quatre mois plus tard nous avons acheté notre propre maison”. Elle ajoute que “certains membres de la famille ne voulaient pas de ce mariage, mais entre nous deux, il n’y avait pas de problème”.
Sur la détention de l’accusé qui aurait eu lieu en 1990 quelques mois avant leur mariage, elle déclare: “Je ne dispose pas d’une telle information”. Elle précise sur question: “Mon lieu de travail n’était pas éloigné et nous nous voyions souvent ou alors nous nous téléphonions. En 1990, on a arrêté les gens qui étaient qualifiés de complice du FPR[3], mais Claude n’a jamais été accusé de ça”.
À 17h, l’interrogatoire est suspendu en raison d’un probléme lié au témoin suivant, Alphonse RUKUNDO. Convoqué initialement à 15h30, il sera entendu mercredi après-midi à 17h30. L’interrogatoire de Médiatrice MUSENGEYEZU reprend.
Sur question, elle explique ensuite: “À l’époque des faits on n’arrêtait pas tous les membres de la population mais juste une catégorie de personne. À ce moment-là, je me suis cachée chez lui parce que certains de mes collègues ont été arrêtés. J’étais chez lui, il n’a pas été arrêté”. Elle explique qu’en 1994 elle a travaillé en tant que secrétaire dans une école financée par la Suisse au Rwanda. Sur l’accusé, elle explique que celui-ci travaillait au Guest House, mais qu’il n’avait pas d’engagement politique.
Quant à savoir pour quelle(s) raison(s) elle n’a pas suivi l’accusé à la fin du génocide, elle explique: “Il a fui et j’ai décidé de ne pas le suivre. Je ne voyais pas de raisons pour le suivre. Le FPR venait d’arrêter le génocide et personne à ce moment-là n’était en train d’être tué”. Sur question, elle ajoute: “Quand Claude est parti, nous n’avions pas deux enfants. À ce moment-là j’étais enceinte du deuxième enfant. Je suis allée le voir au Kenya pour lui demander de rentrer au pays. Mais il m’a dit qu’il ne voulait pas rentrer. Alors je suis retournée au Rwanda. Il ne m’a pas dit qu’il avait pour projet d’aller en France et il m’a dit qu’il restait à ce moment-là au Kenya et qu’il reviendrait au Rwanda. Quelques jours après, il m’a téléphoné, il m’a insultée, et m’a dit qu’il ne peut plus vivre avec une Tutsi. Depuis ce jour, je lui ai dit que je ne pouvais plus l’aimer et j’ai choisi de vivre et de rester au Rwanda”.
Sur question, le témoin précise que le fait d’être Tutsi n’a pourtant jamais été un problème auparavant, jusqu’à cet appel. Sur le départ de ses filles pour la France en 2006, elle explique: “Il m’a menti. Il a utilisé son frère et m’a dit que les enfants devaient venir lui rendre visite pendant les vacances scolaires, et qu’ils reviendraient ensuite. Au lieu de cela, il les a gardés”. La présidente lui fait remarquer que l’accusé a déclaré que Médiatrice MUSENGEYEZU aurait utilisé un réseau de passeurs pour faire venir ses filles en France. Elle répond: “Mes enfants ne sont pas venus à l’aide d’un passeur. Ils ont pris l’avion à KANOMBE et sont passés par la Belgique. Et c’est Claude qui est allé les chercher en Belgique. Étant donné qu’il avait gardé les enfants, je suis revenu ici en France pour les prendre. Quand je suis allé chez lui, il a appelé la police en disant que j’étais membre d’un escadron de la mort et que j’avais été envoyé par le gouvernement de KIGALI. La police m’a arrêté et m’a fait retourner au Rwanda. Lorsque je suis arrivée à KIGALI, j’ai pris un avocat français. Avec l’aide de l’ambassade, cet avocat m’a représentée et j’ai eu gain de cause. Mais le jugement disait que les enfants ne pouvaient pas retourner au Rwanda étant donné qu’elles étaient scolarisées en France. Et la décision indiquait également que j’étais autorisée à venir les voir trois fois pendant l’année”.
La présidente indique avoir au dossier le jugement rendu par le tribunal de ROUEN en 2005, selon lequel le témoin ne s’est pas opposé au fait que ses enfants vivent chez leur père. Elle explique: “Quand je suis venu pour prendre les enfants, ils venaient de passer environ 4 ans. On a demandé aux enfants ce qu’ils souhaitaient. Je me suis entretenue avec l’aînée qui m’a dit qu’elle ne voulait pas retourner au Rwanda et souhaitait continuer sa scolarité en France parce qu’elle était bien avancée”.
Sur les enfants, elle explique: « En 2006, les filles m’ont parlé des problèmes qu’elles avaient. Je leur ai dit qu’il fallait respecter la décision du juge et qu’elles devaient vivre avec leur père. En 2007 il ne s’occupait pas bien des enfants, on est allés trouver un autre endroit d’accueil. Je suis allé voir les assistantes sociales, et je leur ai dit qu’au lieu de placer mes enfants, j’allais rester pour m’en occuper. Au moment où je m’organisais pour prendre mes enfants, il les a chassés pendant la nuit. Les enfants m’ont retrouvé à l’endroit où je logeais. J’ai de nouveau saisi un juge pour lui demander de m’occuper de mes enfants et il a accepté ma demande”. Elle ajoute que lorsque les enfants vivaient avec leur père, “il y avait un éducateur”.
La présidente indique ensuite que selon l’accusé, l’une des sources de leur conflit était la cupidité du témoin qui souhaitait récupérer les biens de l’accusé. Elle explique: “Je vais le répéter comme je l’ai dit la dernière fois. Claude est un manipulateur et un menteur. Je veux expliquer la raison qui fait que je dis que Claude est un menteur. Concernant les biens, nous possédions une maison qui se trouvait à KIBUYE et qui n’était pas terminée. C’est moi qui l’ai terminée. La maison a été vendue aux enchères par la Gacaca pour indemniser les rescapés qui avaient déposé plainte contre lui”.
La présidente rappelle que les vérifications du GISTI[4] au Rwanda vont dans ce sens. Le témoin poursuit: “J’explique encore qu’il est un manipulateur. Il dit qu’il n’est pas poursuivi pour des faits de génocide, c’est la propagande qu’il tient dans la communauté rwandaise à tout le monde. Il dit que c’est moi et le gouvernement de KIGALI qui le pourchassons ainsi que d’autres Rwandais qu’il n’aime pas ou qu’il ne sent pas. Au point où il ne peut pas dire aux gens ce qu’il s’est passé et le met sur le dos des autres. Et sa manipulation, c’est qu’il se fait passer pour une victime alors qu’il sait la vérité”. Sur question, elle ajoute: “Claude n’a jamais possédé de maison à KIGALI. D’ailleurs il n’a jamais vécu là-bas et moi non plus. Par contre nous, les enfants rescapés, nous avons acheté une maison qui provenait de nos salaires et de la sécurité sociale pour l’acheter et recueillir nos orphelins”.
Sur l’accusé, le témoin déclare: “Il m’a monté contre toute la commuauté rwandaise, il dit que je veux le tuer, et que c’est moi qui l’accuse de génocide”. Sur les éventuels problèmes de drogue de leurs enfants et évoqués par l’accusé, elle répond par la négative et semble interloquée.
Sur le début du génocide, Médiatrice MUSENGEYEZU explique: “Là où nous habitions à KIBUYE, c’était en face du stade GATWARO, à côté de l’hôpital. À partir de l’attentat de l’avion, il y avait un mauvais climat à KIBUYE mais on n’avait pas commencé à tuer les gens. À partir du 10, les voisins Hutu commençaient à voir d’un mauvais œil les Tutsi, à cause des informations qu’ils entendaient à la radio et par les autorités. À partir du 11 et 12 au matin, moi je me trouvais sous la douche et j’ai entendu des explosions. Je ne connaissais pas le bruit des grenades. Mais à la radio, il y avait une annonce qui demandait aux gens de rester à la maison, nous sommes restés avec les gens qui étaient avec nous jusqu’au moment où nous avons vu beaucoup de gens arriver en provenance d’autres communes. Ils se sont rendus au stade GATWARO, et parmi les personnes qui provenaient de KAYANZA, il y avait ma tante qui est décédée aujourd’hui. Elle, ainsi que d’autres connaissances de ma tante sont venues à la maison. Ils nous ont dit qu’on les avait chassés de la commune de KAYANZA et qu’elles devaient se rendre à KIBUYE où on allait assurer leur sécurité. Ce que j’ai entendu, parce que les gens qui se trouvaient au stade, c’était tellement près que les bruits on les entendait. Et on a entendu dire que les gens de NYAMISHABA avaient été tués. Et c’est après un court moment qu’on a vu les gens affluer au stade avec du bétail, des vaches et des chèvres. Après cela, on a tué des gens à l’église ainsi qu’au Home Saint Jean. Et le lendemain on est allé tuer les gens au stade GATWARO puis à l’hôpital”.
Sur question, elle explique ensuite: “Le 8 avril, on est allé se cacher au Guest House car c’est là qu’il travaillait et que l’ambiance était mauvaise. On n’avait pas encore tué les gens au stade. Après cela, un homme est venu et a dit à Claude qu’il n’était pas bon que je reste cachée au Guest House. Surtout qu’on cherchait les gens de NYAMISHABA, et je faisais partie de ces gens. Il nous a fait monter à bord du véhicule, nous sommes rentrés à la maison, mais nous n’avons pas pris la même route. Nous sommes passés par la forêt et nous sommes arrivés à la maison”.
Sur question, elle explique ensuite que le 13 avril 1994 “certains de nos voisins, que ce soient ceux qui se trouvaient au stade ou d’autres voisins, venaient chez nous prendre de l’eau et à manger. REBERO est venu et il a dit que tous les Tutsi au stade sont venus se cacher à la maison et qu’il fallait les faire sortir. Ils sont sortis, moi aussi je suis sortie avec eux et les enfants et nous sommes tous allés au stade. Mais ma sœur n’est pas sortie, ni ses enfants. Puis un homme est venu dire que les femmes de Hutu ne devaient pas être au stade donc je suis rentrée à la maison”.
Sur question, elle explique ensuite “que RUSHINGABIGWI “est venu , il a frappé. II était le conseiller de GISHORA. Il a appelé Claude, ils sont sortis tous les deux à l’extérieur, ils se sont entretenus. Ensuite Claude est revenu, il a pris un manteau et il est parti. Ils sont partis ensemble. C’était le soir. Dans un premier temps ils étaient partis ensemble, après quoi il est revenu. À ce moment-là ils sont partis ensemble”. La présidente indique que le témoin avait déclaré que ce jour-là, Claude lui aurait dit de ne pas sortir de chez elle car les gens seraient tués au stade. Le témoin indique aujourd’hui ne pas avoir entendu cela de Claude, mais d’un certain RUSHINGABIGWI.
La présidente indique ensuite que le témoin a été mis sur écoute, et qu’il ressort d’une conversation avec Claudine qu’elle disait: “Moi j’ai vu Claude conduire des Interahamwe”. Le témoin explique se souvenir de cette conversation et explique: “Claudine m’a téléphoné, me demandant d’établir un témoignage pour Claude indiquant qu’il n’avait tué personne. Elle et moi avons parlé de beaucoup de choses, et je lui ai dit qu’entre Claude et moi il ne devait pas y avoir d’intermédiaire. Comme Claude dit que c’est moi qui le met en charge, j’ai dit à cette personne, qui est un proche parent à lui, que je n’ai pas vu Claude tuer les Tutsi, mais que je l’avais vu transporter les Interahamwe qui chantaient, qui avaient des machettes et qu’il y avait des gendarmes armés d’un fusil”.
La présidente lit les extraits de la confrontation, et le témoin confirme avoir envoyé une employée de maison pour aller chercher sa famille au stade après avoir eu cette information pour éviter qu’ils ne soient tués: “À ce moment-là, mes tantes étaient au stade, les enfants étaient à la maison. C’est la maman de Claude qui m’a dit qu’on avait exterminé les gens, que ceux au stade allaient finir par être tués. Je suis allé l’envoyer le dire aux gens du stade, mais ils le savaient déjà puisque ceux qui étaient dehors disaient: “On va vous tuer”.
Sur le transport d’Interahamwe à KARONGI, elle explique : “Je voyais les véhicules passer et transporter les Interahamwe. Je les voyais de chez moi, je ne sortais pas. Je voyais passer les véhicules à KIBUYE, transportant les Interahamwe, qui chantaient des chants insultant les Tutsi”. Sur question elle précise: “J’ai vu Claude conduire les Interahamwe. Je l’ai vu après que les gens du stade ont été tués, à son retour de RUHENGERI”. Elle ajoute: “Je l’ai vu énormément de fois, il se déplaçait tout le temps. Moi je le voyais lorsqu’ils passaient devant chez nous près du stade où nous habitions. Je n’ai pas d’informations pour les autres endroits. C’était à partir du mois d’avril, en mai et en juin il a repris ses activités professionnelles, donc s’il conduisait les Interahamwe je n’en sais rien”. Sur question, elle précise que le véhicule conduit par Claude MUHAYIMANA était “un véhicule sur lequel il était écrit Guest House, de type Hilux rouge”. Elle ajoute: “Ce véhicule pouvait transporter jusqu’à un maximum de 20 personnes”. À la question de savoir si elle savait où se rendait les Interahamwe, elle explique: “Je ne sais pas où ils allaient mais ils allaient tuer les Tutsi là où ils se cachaient. C’était beaucoup de voitures. A un certain moment ils sont allés faire appel à d’autres Interahamwe, notamment à GISENYI et d’autres régions. C’était beaucoup de voitures qui se suivaient, avec des gens qui faisaient vibrer les sifflets et qui exhibaient les machettes”. Elle ajoute: “En juin, il y a une période où je l’ai vu conduire seul”.
À la question de savoir si elle a vu l’accusé conduire des Interahamwe dans un autre véhicule, elle explique: “S’il en a conduit d‘autres je n’ai pas fait attention. Toujours est-il que celui du Guest House, je savais que c’était lui le chauffeur et que c’était son véhicule”. Le témoin explique avoir posé des questions à l’accusé, qui lui a dit: “Dans un premier temps, il m’a dit que c’était son travail de conduire et dans un second temps il s’est fâché. Ma petite sœur m’a dit d’arrêter de lui poser des questions et j’ai arrêté de lui demander quoi que ce soit”. Sur KARONGI, elle confirme que c’est l’accusé qui lui en parlé: “C’est à ce moment-là qu’il m’a dit qu’un gendarme avait été tué à KARONGI, et qu’on allait le transporter pour aller l’inhumer chez lui à RUHENGERI”.
Sur le transport du corps de MWAFRIKA, le témoin explique ne pas se souvenir des dates et explique que l’accusé n’était pas à KIBUYE durant les attaques du stade. La présidente indique que l’attaque du stade est située au 18 avril 1994 et le témoin explique que les faits sont anciens mais elle pense qu’il est parti 4 jours. Sur les personnes censées protéger le témoin durant l’absence de l’accusé, elle explique: “C’est le petit frère de Claude (cousin). À l’époque des faits il était un assistant du bourgmestre”. La présidente demande au témoin si Vincent GAHIMA et Stanislas MBANENANDE étaient bien les personnes en charge de leur sécurité, alors même qu’il s’agit de personnes d’autorité. Elle ajoute: “Ce n’est pas Vincent GAHIMA qui est venu directement, il a mis en place un gardien devant l’enclos car Claude était absent”.
L’audience est suspendue à 18h45 et reprend à 19h03. La présidente reprend l’interrogatoire. Sur les personnes qui auraient été chez l’accusé et sauvées, elle explique: “Il y avait ma tante, et ses enfants, ma sœur et mon petit frère ainsi qu’une autre voisine Valérie, une femme qui s’appelait Francine et son enfant. D’autres sont passés chez nous mais n’ont pas vécu chez nous”.
La présidente indique que le témoin avait déclaré dans ses auditions qu’il y avait effectivement du monde à leur domicile et que la radio disait qu’il fallait maintenant chasser les personnes mélangées. La présidente souhaite ensuite que le témoin s’exprime sur un dénommé Samson. Médiatrice MUSENGEYEZU explique: “Ce Samson était chauffeur dans un projet qui se trouvait à KIBUYE dont je ne me rappelle pas le nom. Il était le président des Interahamwe de KIBUYE”. La présidente indique que le témoin avait expliqué que ce Samson les a aidés à fuir, mais le témoin indique que d’autres personnes avaient aidé et non ce Samson. Puis elle explique: “Je vous parlais de la famille de ce Samson et d’ailleurs il est toujours là. Ce sont ses petits frères qui laissaient les gens passer”. Sur questions, elle précise: “Ils étaient amis avec Samson, et leurs familles respectives étaient amies. Et d’ailleurs c’était des collègues”.
La présidente indique que le témoin avait également déclaré que Claude MUHAYIMANA avait payé pour pouvoir organiser un voyage en pirogue pour la tante du témoin, une dénommée Xavera. Le témoin explique: “Ceux qu’on a fait partir par bateau, c’est ma tante. Il a payé seulement pour ma tante et les personnes qui étaient avec elle”. À la question de savoir s’il a organisé des départs de fugitifs avec son frère Daniel, le témoin explique ne pas être au courant. À la question de savoir si l’accusé s’est rendu lui-même pour faire partir des gens ou s’il les a accompagnés sur le lac pour fuir, le témoin répond: “Ce n’est arrivé qu’une fois et il n’a payé qu’une fois. Les gendarmes ont accompagné ces gens chez les Frères, où les gens attendaient pour fuir. Mais Claude n’a payé qu’une fois et il est resté à la maison”.
Sur Delphine, le témoin explique: “Quand nous avons su que ce moyen existait par Jackson, moi-même j’ai contacté le Frère. Il est venu me voir, on a parlé et j’ai moi-même organisé d’autres opérations de fuite sans passer par Claude. Concernant Delphine, je ne la connaissais pas avant. Elle connaissait un prêtre, CANISIUS, et j’entendais les Interahamwe dire qu’ils avaient tué tout le monde mais qu’il restait une fille. Et son frère qui était à l’école NYAMISHABA où je travaillais, je le connaissais, il était jeune. C’était la sœur de Serge. J’ai dit à ce prêtre CANISIUS, qui sortait lui-même des cadavres de NYAMISHABA, je lui ai dit que trois filles étaient à l’hôpital et qu’elles attendaient la mort. C’est comme ça que CANISIUS est allé voir ces enfants. Il a trouvé là-bas Delphine, il est revenu et nous l’a dit. Et nous avons commencé à chercher pour savoir si des bateaux ramenaient encore les gens et nous avons cherché comment on pouvait faire sortir de l’hôpital Delphine pour qu’elle rejoigne les Frères. Delphine est également partie se cacher dans les buissons des Frères jusqu’à ce que le bateau soit trouvé et elle est partie”. La présidente indique que le témoin avait déclaré que Claude MUYHAIMANA avait aidé à la faire partir. Mais le témoin dément et répond par la négative en disant: “Claude n’était même pas au courant. Quand je parlais de l’aide, c’est pas parce qu’il nous a aidés, mais parce que ces informations nous les devions à Jackson”.
Concernant Aurélie CYUBAHIRO, dont le témoignage fait état d’une crainte pour sa vie durant le génocide, le témoin explique: “Aurélie est venue à la maison avec ses enfants parce qu’ils étaient voisins. Aurélie est Hutu et n’avait pas de problèmes, on ne pouvait pas la machetter. Elle est retournée chez elle et sa maison a été partiellement détruite. Il restait la cuisine et on a mis une porte sur la cuisine et elle vivait là. Il est vrai que quand elle est venue à la maison, Claude lui a demandé de rentrer chez elle parce qu’elle pouvait être tuée. Claude a pris la porte de chez nous pour mettre dans sa cuisine et quand les Interahamwe venaient, elle montrait sa carte d’identité Hutu, donc on ne pouvait pas la tuer. Ses enfants étaient cachés chez nous, et nous les cachions. Jusqu’au moment où les Français sont arrivés et elle est partie vivre là où était l’Opération Turquoise[5]. Quant à la parcelle, il n’y avait pas besoin de la faire signer ou quoi que ce soit puisque les Interahamwe pouvaient réquisitionner ce qu’ils voulaient”. (NDR : le mari d’Aurélie CYUBAHIRO étant Tutsi, ses enfants le sont également).
À la question de savoir pourquoi Aurélie a donné un tel témoignage, le témoin explique: “La raison c’est qu’au moment où il y avait les ventes aux enchères, elle a dit qu’elle avait besoin d’argent parce qu’on lui avait pillé ses biens, alors qu’on ne lui avait pillé aucun biens. Elle a reçu 200 000 francs mais c’était un peu la honte parce que ses enfants ont survécu chez nous jusqu’à l’arrivée des Français”.
À propos de l’intervention des Interahamwe au domicile de l’accusé: “C’était une attaque, parce qu’ils savaient qu’il y avait des gens chez nous. Il y en a un qui est sorti et qui s’est fait attraper dans un buisson. Ils lui ont demandé d’où il venait et il a dit qu’il venait de chez Claude. Ils sont venus, ils ont fouillé partout, tout mis sans dessus dessous. Il y avait un Interahamwe parmi eux qui venait de NYAMISHABA et je lui ai promis un million et je lui ai dit que c’est moi qui avait l’argent de l’école. Est arrivé un prêtre qui s’appelait KAYIRANGA, on venait de faire sortir deux enfants de ma tante de dessous le lit, et il leur a donné 5000 francs et on leur a promis que si les choses se passaient bien, on allait retirer le million pour leur donner et ils sont partis. Ils sont sortis et ont dit aux interahamwe à l’extérieur qu’ils n’ont vu personne”. Elle ajoute: “Le soir même, les gens ont pris le bateau”.
“Parmi ces Interahamwe, il y en a un qui s’appelait Edmond et dont la mère était Tutsi. Et je pense qu’il avait peur qu’ils nous tuent, il tuerait sa propre mère. Mais ce qui est vrai, c’est que les Interahamwe disaient qu’il y avait des personnes qu’ils avaient épargnées et qu’ils allaient les tuer le jour de l’enterrement de HABYARIMANA”. Sur elle-même, elle explique: “J’étais effectivement en danger mais je ne pouvais pas partir comme ça. J’étais avec mes enfants, ma petite sœur, j’attendais une occasion de partir. Nous étions nombreux, nous ne pouvions pas tous partir dans cette pirogue”.
La présidente indique ensuite à la cour qu’Aurélie a déclaré qu’à 5 reprises les Interahamwe protégeaient le domicile du témoin et de l’accusé. Elle explique: “Je ne comprends pas ce qu’elle voulait dire par là. Le jour où ils nous ont protégés, c’est le jour où on était au stade”. La présidente insiste et le témoin explique: “Personne ne nous a protégés. C’est vrai que dans notre quartier il y avait des Interahamwe . À un moment donné, ils ont quitté notre quartier et il y avait une odeur nauséabonde qui venait du stade, donc les Interahamwe sont partis”. Sur les pillages, elle indique: “Claude n’a jamais ramené de choses qu’il aurait pillées. On aurait pu mourir de faim à la maison”.:
Sur ses liens avec NKURUNZIZA Jean-Marie Vianney, elle explique: “Il était un enseignant à l’école primaire et sa femme venait dans mon salon de coiffure. Ils habitaient dans un secteur différent du nôtre. Je ne connais pas très bien les problèmes qu’ils ont eu pendant la guerre, mais je pense que ses enfants sont morts à NYAMISHABA. Il est lui-même allé à IJWI. Après le génocide, il est devenu le bourgmestre de la commune de GITESI”. À la question de savoir s’il existait un contentieux entre lui et l’accusé, qui aurait poussé Jean-Marie Vianney NKURUNZIZA a faire des déclarations à charge contre Claude MUHAYIMANA, le témoin explique: “Personnellement, je ne sais pas s’il avait un problème avec lui”. Elle précise sur question: “Effectivement, sa femme et moi avions un commerce et elle était jalouse. Ils ont fait une fausse accusation contre moi et j’ai été détenue par les autorités”. À la question de savoir si cela aurait pu pousser Jean-Marie Vianney NKURUNZIZA a faire de fausses déclarations sur l’accusé, elle explique : “Je ne sais pas s’il fait de fausses accusations contre mon ex-mari. En tout cas, en ce qui me concerne, il a dit que j’avais fourni une carte d’identité à Claude. Lorsque la gendarmerie m‘a détenue, par la suite ils ont fait une enquête, m’ont innocentée et j’ai été libérée. Claude avait fui et quand j’ai constaté que ma liberté était due à une jalousie, j’ai décidé de déménager pour aller vivre à KIGALI. Quand tout cela a eu lieu, je ne vivais plus avec Claude, il était déjà parti. Je vivais seule”.
À la question de savoir si le témoin a revu Jean-Marie Vianney NKURUNZIZA avant le départ de Claude MUHAYIMANA pour le Rwanda, elle explique: “Oui, je l’ai revu. Après le génocide, lorsque les rescapés sont revenus, les habitations avaient été détruites et il ne restait que nous. Jean-Marie Vianney NKURUNZIZA et d’autres rescapés sont venus chez nous, ils nous ont salués, nous avons partagé le repas et je n’avais aucun problème avec lui. Claude était présent, mais Jean-Marie n’est pas venu seul. Il était avec d’autres rescapés dont j’ai oublié les noms. Par ailleurs, certains d’entre eux sont morts aujourd’hui. Il n’y a eu aucun problème et on a même pas évoqué ce fait-là”.
Sur la maladie qu’aurait eu l’accusé, elle explique: “Je ne l’ai jamais vu malade”. La présidente indique que sur l’une des écoutes téléphoniques, le témoin a une conversation avec une dénommée Delphine, où le témoin explique avoir été interrogé sur la crise de malaria alléguée par l’accusé durant le génocide. Il ressort de ces écoutes que Médiatrice MUSENGEYEZU déclarait qu’il était impossible de tomber malade tout un mois. Le témoin confirme avoir été dans l’ignorance d’avoir été placé sur écoute.
Sur l’aide apportée par l’accusé à l’Opération Turquoise, le témoin explique: “Lorsque l’Opération Turquoise a commencé, il y avait des militaires français dans le stade. Un jour j’ai vu Claude à bord d’un véhicule des Français. Ils sont venus prendre madame Aurélie et ses enfants, ils l’ont conduite à l’école où les Français conduisaient les gens qui avaient survécu. Ses enfants étaient Tutsi”. À la question de savoir si le témoin discutait le soir avec son ex-mari quand il rentrait, elle explique: “Nous étions dans des moments difficiles. On ne pouvait pas aborder de tels sujets. Plus de 10 000 personnes ont été tuées devant moi. J’ai été traumatisée”. Elle explique ensuite ne pas avoir entendu dire que l’accusé ait été torturé ou emprisonné durant 3 mois à la fin du génocide. “Je ne sais pas s’il a été incarcéré. Je sais juste qu’il a fui en Ouganda puis au Kenya”. Elle explique ne pas avoir vu de traces sur le corps de son ex-mari.
Sur leur premier départ, “début Juillet il est allé au Zaïre et moi je suis partie jusqu’à CYANGUGU avec mon frère et ma sœur”. La présidente indique que l’accusé a déclaré avoir conduit les gérants du Guest house dans une voiture, et qu’elle-même et ses enfants ont emprunté un bus de l’ONATRACOM[6]. Le témoin explique: “Effectivement, nous avons fui et nous sommes allés nous installer dans un hôtel à CYANGUGU. Lui est allé au Congo. Lorsqu’il y a eu un gouvernement, j’ai pris la décision de rentrer avec les membres de ma fratrie”.
La présidente indique que le témoin avait expliqué que l’accusé était parti début juillet 94 au Zaïre, et qu’il avait avec lui une partie de sa famille, à savoir l’adjoint du bourgmestre Vincent KARARA et Stanislas MBANENANDE. Le témoin explique: “Tout le monde est parti mais les personnes que vous avez citées avaient leur propre véhicule, mais on est partis en même temps. Nous on est partis en bus. Tout le monde qui était à KIBUYE a fui en même temps au même moment”.
Sur question, le témoin confirme que l’accusé est ensuite revenu travailler pour CARITAS. Elle explique: “Je ne l’ai pas vu avoir peur car à son arrivée il a repris le travail”. Sur question sur le départ de l’accusé, le témoin explique: “Il est donc revenu travailler pour la CARITAS. Après il est allé à KIGALI. Moi je pensais qu’il ne fuyait pas, mais une fois qu’il est arrivé à KIGALI, lui il a décidé de fuir.” À la question de savoir comment elle a su qu’il était parti, le témoin explique: “À KIBUYE, nous n’avions pas de téléphone. C’est les membres de sa famille qui m’ont dit qu’il était parti. Je l’ai appris de son petit frère Augustin, mais je n’ai pas eu d’explications”. Elle explique avoir eu un téléphone plus tard et avoir pu le joindre. À la question de savoir quelle raison a donné l’accusé sur son départ, le témoin répond: “Pour fuir. Il fuyait car il avait transporté les Interahamwe. Il voyait que ceux qui s’étaient déplacés avec lui venaient d’être incarcérés”. À la question de savoir ce que l’accusé a dit sur ses raisons, elle explique: “Il m’a dit qu’il est parti un moment pour éviter d’être emprisonné mais qu’il allait revenir sous peu. Puisqu’il avait transporté les Interahamwe. qui ont tué les Tutsi”. Sur une énième question, le témoin explique que l’accusé ne l’a pas dit “mais il n’avait pas besoin de me le dire puisque les voisins et les rescapés en parlaient d’eux-mêmes. Ce n’est pas un secret. Les rescapés du génocide sont allés porter plainte contre ceux qui ont tué les leurs et pillé leurs biens”.
Sur les raisons pour lesquelles il ne voulait pas rentrer, elle explique: “C’est même la raison de mon voyage. Je voulais qu’il rentre au pays. Quand nous étions au Kenya, il m’a dit qu’il était en train de rassembler de l’argent, qu’il allait rentrer plus tard et qu’il n’allait pas rentrer avec nous”. À la question de savoir si le témoin est à l’initiative des dénonciations sur son ex-mari, elle explique: “Non. Je n’ai jamais porté plainte contre lui et aussi jamais je n’ai eu à lui souhaiter le moindre mal. Il m’a insultée et m’a dit qu’il n’allait plus entretenir de rapports avec les Tutsi. Moi je lui ai dit que c’était fini entre lui et moi et que ça s’arrêtait là”.
Sur la Gacaca en 2009 au Rwanda, le témoin explique ne pas s’être déplacée pour témoigner durant sa Gacaca. La présidente indique que le CPCR n’a pas non plus entendu Médiatrice, et que celle-ci ne fait pas non plus partie des premiers témoins entendus par l’OCLCH[7].
Après lecture de la synthèse du dossier, la présidente souligne le fait que cela donne l’impression que le témoin cherche davantage des excuses qu’à charger son mari. Sur la possibilité d’une contrainte, le témoin explique s’être posé la question : “Est-ce qu’il a caché pour dire que pendant 3 mois il a été malade de la malaria? Pourquoi il nie qu’il a conduit les véhicules des Interahamwe alors qu’il ne conduisait que les Interahamwe et que eux ils tuaient en plein jour et pas sous le couvert de la nuit? Je me pose la question par rapport au fait qu’il se fait passer pour une victime. Personnellement je ne vois pas qu’il aurait changé à cause du divorce, puisque c’est lui qui est à l’origine pour avoir dit ne plus vouloir vivre avec les Tutsi, et moi je suis allée introduire une demande de divorce, qu’il a accepté. Lui seul connaît les raisons qui le poussent à dire que moi je collabore avec l’État de Kigali qui m’aurait envoyé. Ce sont des mensonges et même quand je vivais avec lui, il cachait des choses”. À la question de savoir si selon elle, il pouvait refuser, elle répond par l‘affirmative “puisque d’autres ont refusé et rien ne leur est arrivé”. Elle ajoute sur question: “Personnellement je ne connais pas quelqu’un qui aurait été tué pour avoir refusé de conduire les Interahamwe”.
La présidente indique qu’il ressort des écoutes téléphoniques que le témoin cherchait des témoins à décharge pour son ex-mari, ce que le témoin confirme.
Pas de questions des jurés. La parole est aux avocats des parties civiles. Maître KIABSKI, avocat du CPCR, indique que le témoin avait demandé la protection du parquet en première instance en raison de menaces. Elle explique: “Effectivement, je l’avais demandé. En ce qui concerne les menaces, je vais en parler mais aussi les rescapés du génocide. J’ai subi des menaces physiques, et moralement des menaces. Maintenant ils ont changé la forme des menaces. Ils ont lancé une radio. Il existe plusieurs chaines de radio sur les ondes desquelles ils m’insultent, ils insultent également d’autres rescapés du génocide qui témoignent. La menace est donc toujours d’actualité, elle n’a pas disparu”. Le témoin confirme ensuite que les auteurs “sont un groupe qui se sont ligués. Avant on se croisait dans le métro, une personne pouvait s’approcher de moi comme pour me frapper. Je me suis rendue à la police à plusieurs reprises. Mais aujourd’hui ce sont de nouveaux harcèlements. Ils nous harcèlent, font des sarcasmes. Par exemple, aujourd’hui, j’ai reçu des noms d’oiseaux et il en est de même pour mes enfants. Par exemple on me désigne comme femme de génocidaire, les gens en arrivent à se demander comment il se fait qu’une femme de génocidiare vienne faire les commémorations du génocide. Je traduis tout cela comme du harcèlement”. Maître KIABSKI souligne que le témoin avait déclaré en première instance que les auteurs de ces menaces étaient les amis de Claude MUHAYIMANA.
À la question de savoir si le témoin a apporté des choses à l’accusé lorsqu’elle est partie le rejoindre au Kenya, elle explique: “Je lui ai apporté des choses dont je ne me souviens pas. C’était des objets du Rwanda”. Sur questions, elle précise ne pas avoir apporté de document à l’accusé car “mon but, c’était de l’inviter à rentrer”.
Il est indiqué au témoin que Claude MUHAYIMANA avait déclaré que c’était son ex-femme qui lui avait apporté ses documents au Kenya. Elle rétorque: “Il ment! je ne lui ai pas apporté de documents. D’ailleurs nous ne travaillions pas dans un même service. Qui plus est après le génocide, je n’ai plus jamais travaillé. J’ai travaillé pour mon propre compte”.
Sur Stanislas MBANENANDE, cousin de l’accusé, il est indiqué au témoin qu’il a été condamné par une cour en Suède, à une peine de réclusion criminelle à perpétuité, pour avoir participé au génocide et notamment aux attaques de BISESERO. MUSENGEYEZU Médiatrice indique qu’elle ne savait pas. Il est également indiqué au témoin que ce jugement mentionne à trois reprises “un dénommé Claude qui conduisait une Daihatsu, qui aurait travaillé pour le Projet Pêche et qui était aux côtés de son cousin à BISESERO”. Sur question, le témoin explique ne pas avoir été au courant et répond: “Je n’en sais rien mais moi j’ai dit que j’ai vu Claude conduire un véhicule de type hilux qui transportait dse Interahamwe. Sur le procès de MBANENANDE je ne savais pas”.
La parole est à l’avocate générale, madame Myriam FILLAUD. À la question de savoir si selon elle, son mari était au courant du résultat de sa Gacaca, elle explique: “Après la vente aux enchères, c’est sûr”. L’avocat général fait ensuite référence aux interceptions téléphoniques entre le témoin et Uzzias BAILLEUX, puis entre le témoin et Claudine. Il ressort notamment de ces conversations, que le témoin se confie à propos de l’accusé: “C’est quelqu’un qui déteste les Tutsi de tout son cœur. Je crois même que sa haine des Tutsi dépasse celle de BUCYANA” (NDR. Le président de la CDR[8]). Le témoin ajoute: “Je vous l’ai expliqué. On ne peut pas voir ce qu’il y a dans le cœur de quelqu’un d’autre. Mais moi je vous ai dit qu’il ne voulait plus vivre avec une Tutsi. C’est ce qu’il m’a dit”.
Sur la perquisition au domicile de l’accusé, l’avocate générale indique qu’il a été retrouvé un projet de courrier avec le nom de Médiatrice MUSENGEYEZU en bas de page, laissant présumer qu’elle pourrait en être l’auteur. Le dit courrier est diffusé dans la salle d’audience. Médiatrice MUSENGEYEZU explique : “Je vous ai dit que depuis 2003, au moment où il ma traitée d’escadron de la mort envoyé par le gouvernement de KIGALI, je n’ai détenu aucun document à Claude. D’ailleurs je n’avais plus aucun lien avec lui. Les seuls moments où nous nous voyions c’était au tribunal quand nous nous battions pour la garde des enfants, qu’il les avait chassés et qu’il y avait l’assistance sociale. C’est la raison pour laquelle je vous dis que c’est un menteur. De toute façon il ne faut pas accorder de l’importance à ce courrier parce qu’il n’est pas signé et je ne connais pas ce courrier”. Sur question, elle ajoute que “cela ne me surprend pas, parce que la dernière fois au procès également, il avait des documents des maisons qu’il aurait achetées à KIGALI mais tout cela est inventé. De toute façon, quand je suis allé chez lui, je ne suis pas entré et il a appelé la police tout de suite. Donc je n’ai pas pu lui donner de documents. Je vous confirme que ce sont de faux documents”.
La parole est aux avocats de la défense. Il est demandé de projeter une photographie de l’accusé, son épouse et leurs enfants au Rwanda, devant leur maison.
La défense fait mention du parcours prostitutionnel du témoin à l’issue du génocide, puis font l’observation selon laquelle c’est à l’issue d’une relation éphémère qu’elle aurait souhaité retrouver son ex-mari en France. Ils demandent ensuite au témoin à plusieurs reprises s’il est vraiment possible de voir le stade de son domicile, ce qu’elle confirme. Elle ajoute: “Je vous prie de me monter une photo de chez moi avec les fenêtres et vous me direz si on ne peut pas voir”. Le témoin poursuit en expliquant comment elle a pu voir de chez elle, et ajoute: “Si vous avez un doute, la maison est toujours là, et avec la technologie vous verrez que c’était possible”.
Sur la maladie de l’accusé, elle répond: “Vous ne me ferez pas croire que Claude était malade. S’il avait été malade, j’étais là. Je l’aurais su et je l’aurais soigné”. À la question de savoir si le témoin fait obstacle à la relation de Claude MUHAYIMANA avec ses filles elle déclare: “Je ne l’empêche pas de voir ses enfants, ses enfants sont majeurs”.
Les avocats de la défense lisent ensuite un extrait de l’audition du témoin, où celle-ci a déclaré avoir perdu sa famille durant le génocide. Ils posent la question: “Pourquoi inventez-vous que votre famille est morte pendant le génocide?”. Ce à quoi le témoin répond: “Je vous remercie de me narguer. Nous sommes une fratrie de 9 enfants. Mes parents étaient vivants, mes tantes étaient également vivantes et les membres de ma famille étaient vivants. À ce jour, il ne me reste qu’un seul membre de ma fratrie. Dans ma famille, il ne restait que ma petite sœur et ma tante qui est décédée l’année dernière. Dans une famille qui comptait environ 1000 personnes, il n’en reste que deux actuellement ! Pourquoi dites-vous que je mens?”. L’avocat de la défense réplique: “Je ne vous nargue pas, il est tard je n’ai pas le temps pour ça”. Ce à quoi le témoin rétorque: “Je vous prie de ne pas blesser les témoins qui ont perdus les leurs durant le génocide”.
Les avocats de la défense finissent par présenter leurs excuses. À la question de savoir si les Interahamwe avaient confiance en Claude, elle explique: “Je l’ai dit à plusieurs reprises : ils n’ont pas assuré notre protection. Je me demande si vous comprenez la douleur de ceux qui ont perdu les leurs durant le génocide. Imaginez 12 000 personnes qui perdent la vie devant vous, décomposition, avec l’odeur de mort partout dans les environs. Vous imaginez la douleur des personnes qui n’ont pas pu enterrer leurs proches? Vous reconnaissez au moins que le génocide a eu lieu?” Puis elle ajoute sur question: “Depuis le début, je n’ai de cesse de dire que Claude est menteur et manipulateur“.
Il est mis fin à l’interrogatoire de Médiatrice MUSENGEYEZU à 21h40. L’audience est suspendue.
Jade KOTTO EKAMBI
Alain GAUTHIER, président du CPCR
Jacques BIGOT pour les notes et la relecture
- Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[↑] - Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA, désignation souvent étendue aux milices d’autres partis. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[↑]
- FPR : Front Patriotique Rwandais[↑]
- GISTI: Groupe d’information et de soutien des immigrés, association de défense et d’aide juridique des étrangers en France.[↑]
- Opération Turquoise organisée par la France en juin 1994.[↑]
- ONATRACOM: Office National des Transports en Commun, compagnie des bus.[↑]
- OCLCH : Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine. C’est un service de police judiciaire spécialisé rattaché à la direction générale de la gendarmerie nationale ou de la police nationale. La mission principale est l’enquête qui est conduite seule ou en liaison avec des unités de la police nationale. Il y a aussi des missions d’appui et de soutien, de coordination de l’action des différents services. Ce service a été créé en 2013 pour répondre à la signature du Statut de Rome qui institue la Cour pénale internationale. Les magistrats font des demandes qui sont examinées par les autorités de ces pays relatives à des actes précis comme par exemple la demande de procéder à des investigations sur place en interrogeant des témoins. Les équipes de l’OCLCH se rendent en général 2 à 3 fois par an au Rwanda.[↑]
- CDR : Coalition pour la défense de la République, parti Hutu extrémiste, créé en mars 1992, au moment des massacres de Tutsi dans le Bugesera. La CDR a également une milice, les Impuzamugambi., cf. glossaire[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
