Procès HATEGEKIMANA/MANIER, vendredi 9 juin 2023. J20


Memorial de Muyira où sont enterrées les victimes de Nyamure et Karama.


Audition de Jean-Baptiste MUSABYIMANA, 68 ans, détenu, cité à la demande du ministère public, en visioconférence depuis KIGALI

Jean-Baptiste MUSABYIMANA a participé à l’attaque de NYAMURE. Au moment du génocide, il habitait au pied de cette colline de NYAMURE, près du centre de négoce. Il dit ne pas connaître l’accusé.

Le jour de l’attaque finale de NYAMURE, il était en train de tenir la barrière proche de chez lui située sur une route qui descendait vers le centre de santé et continuait vers MUYIRA. C’est le conseiller MURINDAHABI qui avait ordonné l’érection de cette barrière, et c’était lui et le responsable de cellule qui donnaient des instructions une fois sur les barrières. Jean-Baptiste a donc vu arriver des militaires dans un véhicule Toyota rouge, ils disaient aux civils qu’ils croisaient de venir avec eux. Il affirme que l’attaque a été menée par les militaires. Quand le président le lui demande, il dit qu’il ne sait en fait pas faire la différence entre les gendarmes et les militaires. Ils avaient des « tenues kakis avec des taches ». Il a entendu dire qu’ils avaient des bérets rouges.

En arrivant au point de rendez-vous, il a vu une foule de civils venus de plusieurs communes et secteurs différents. Il dit qu’il ne sait pas comment les gens se sont tous rassemblés là au même moment. Ils avaient des armes traditionnelles, pour certains des pierres. Les militaires, eux, avaient des fusils. Il a vu les militaires installer quelque chose sur la bouche d’un fusil et tirer sur la colline d’en face. Ça a explosé. Le projectile est parti de la colline de NYAMURE et est tombé sur la colline en face. Ils ont tué les Tutsi présents sur la colline de NYAMURE et ceux qui tentaient de s’échapper. Jean-Baptiste, pour sa part, était armé d’un gourdin et d’une machette.

Quand le président lui demande combien il y a eu de morts sur la colline, Jean-Baptiste dit qu’il ne sait pas parce qu’il avait déjà été arrêté au moment de l’inhumation des corps, mais qu’ils étaient nombreux. Il a été arrêté le 12 novembre 1994. Il a été condamné à 30 ans de réclusion pour sa participation à ce massacre et sur les barrières, il devrait sortir en 2024. Selon lui environ 6000 personnes seraient mortes sur la colline, mais il avait entendu plus tard que c’était plus. Il confirme que les biens des Tutsi ont été pillés et leurs maisons brûlées mais dit n’avoir pas entendu parler de viols.

Concernant le nombre de militaires, il en a vu 3 dans le véhicule mais beaucoup plus sur la colline. Il dit qu’il n’y a pas eu d’attaque à NYAMURE avant celle-là. Quand Maître PHILIPPART lui demande de préciser, il dit qu’il y a eu des petites attaques de bandits et de la résistance des Tutsi, mais qu’il n’y a eu qu’une seule attaque finale. Il ne se souvient pas de la date mais dit que, selon lui, cette attaque finale aurait eu lieu entre le 23 et le 28 mai.

Audition de madame Julienne NYIRAKURU, partie civile déjà constituée, CPCR, assistée par maître Domitille PHILIPPART.

Le témoin commence par remercier la Cour qui lui accorde l’opportunité de témoigner.

En 1994, Julienne a vécu un véritable chemin de croix: « Nous avons été pourchassés et tués. » Ce n’était pas le cas avant, il existait de bonnes relations entre voisins. Mais les choses ont changé près l’attentat contre l’avion du président HABYARIMANA.  Les voisins étaient devenus arrogants et les Tutsi devaient passer la nuit dans la brousse. Un jour, un de leur voisin et ami est venu dire à son père: « On m’a dit que je dois te tuer! » Son père s’est mis en colère et lui a dit d’aller chercher ce dont il avait besoin pour le tuer. La famille de Julienne pense alors partir se réfugier au BURUNDI.

Pirogues qui ont servi aux Tutsi pour traverser l’Akanyaru vers le Burundi.

Ils ne sont pas les seuls à essayer de rejoindre l’AKANYARU mais les Interahamwe[1] les empêchent de traverser et se mettent à les tuer. Son père est « découpé » sous ses yeux.

Apeurée, le témoin fait demi tour avec ses trois frères et quatre sœurs. Ils empruntent des chemins détournés mais dangereux, rencontrent barrières et Interahamwe. Ses sœurs s’égarent: elle ne les reverra plus. Julienne et ses frères continuent leur périple pour arriver  sur la colline de NYAMURE où beaucoup de Tutsi se trouvent déjà là. Les rescapés tentaient de se défendre contre les Interahamwe qu’ils parvenaient à repousser. Sur place, le témoin retrouve une de ses tantes maternelles. « Chaque jour, nous le considérions comme le dernier » ajoute-t-elle, en pleurs.

Comme ils voyaient qu’ils n’auraient pas le dessus, les Interahamwe ont fait appel aux gendarmes. Avec un groupe d’enfants, un peu inconscients, Julienne s’est approchée des voitures des gendarmes garées au pied de la colline, près de l’école. Il y avait deux véhicules. C’est SEMAHE, un Interahamwe, qui les avait accueillis et qui a dit que l’un d’eux s’appelait BIGUMA. Ce dernier aurait prononcé ces mots: « Que font-ils là, ces chiens de Tutsi? Vous ne les avez pas encore tués? » Les Interahamwe se sont plaints de ne pas avoir assez d’outils. Soulevant la bâche de la voiture, les gendarmes procèdent à une distribution de machettes.

Les enfants remontent alors sur la colline. « J’ai dit à ma tante qu’on allait tous nous tuer. » Mes frères étaient toujours présents sur la colline.

Les Interahamwe et les gendarmes sont montés à leur tour et ont commencé à tirer. Mes frères ont été tués et ma tante a reçu une balle dans la jambe. L’enfant s’est étendue près d’elle: un Interahamwe lui a coupé la tête. Croyant que Julienne était morte, les Interahamwe sont partis. Julienne est restée étendue près de sa tante toute la nuit, refusant de la laisser seule.

Le témoin quitte alors NYAMURE, à l’aube. Elle va marcher pendant plusieurs heures, sans savoir où elle allait. Elle finit par arriver chez sa tante, dans un champ de ruines et se cache dans un champ de sorgho. Des voisins pillaient la maison. « M’ayant reconnue, ils ont refusé de me conduire chez mes proches à KARAMA ». Son oncle arrive alors: il venait chercher de quoi faire la cuisine pour ses enfants à KARAMA. Julienne va le suivre jusque là où elle retrouve ses cousins et cousines, et quelques voisins.

A KARAMA, les Tutsi continuaient à se défendre en lançant des pierres sur les assaillants (NDR. Les gens de KARAMA étaient traditionnellement connus pour être des résistants. De tout temps, les Abaji ont résisté à toutes les oppressions. Raison pour laquelle beaucoup de Tutsi les avaient rejoints.) Beaucoup de militaires et de gendarmes sont arrivés. Un vieillard, excellent tireur à l’arc, du nom de MBIGIGI, va tuer le fils du bourgmestre. C’est lui qui dit aux enfants que BIGUMA était arrivé, à la tête de ses gendarmes et de nombreux Interahamwe.

Julienne et ceux qui l’accompagnent se mettent à courir en direction de la vallée, en direction de SONGA. Ayant rencontré des Interahamwe, ces derniers les ont fait assoir sur l’herbe. Sa sœur les a implorés en leur demandant de lui laisser le temps de prier avant de mourir. Les tueurs lui ont enfoncé une lance dans le thorax et un autre lui a coupé le cou.

Julienne se réfugie dans une maison en ruines, assiste à des massacres: les corps sont jetés dans ces ruines, vivants ou morts. Elle va continuer son chemin de croix jusqu’à arriver auprès de la fosse où sa grande sœur avait été jetée. Frappée d’un coup de gourdin par un Interahamwe, elle tombe dans la fosse d’où elle finira par s’extraire.

Un peu plus loin, elle rencontre des vachers qui l’invitent à rester avec eux. Restée seul avec l’un d’eux, elle sera violée. Elle sera finalement sauvée par un Interahamwe qui s’était battu avec un de ses frères pour savoir qui la garderait. Son sauveur la conduit chez lui et sa femme sera « une bonne mère » pour elle. Elle restera là jusqu’à  l’arrivée des Inkotanyi[2].

Monsieur le président se lancera alors dans une série de questions afin de « clarifier » un certain nombre des propos du témoin. Il finira par s’intéresser à la façon dont elle a pu se reconstruire. La défense, à son tour, tentera bien de souligner les contradictions du témoin, sans oublier de lui dire que son témoignage diffère de celui de monsieur BAYINGANA qui a témoigné la veille[3].


Audition de monsieur Léopold MUKIGA, partie civile déjà constituée, CPCR, en visioconférence depuis KIGALI, assisté par maître Domitille PHILIPPART.

Leopold MUKIGA témoigne sur la colline de KARAMA. Un des rares rescapés de KARAMA.

Léopold remercie la cour et les autorités françaises et rwandaises grâce auxquelles Philippe HATEGEKIMANA peut être jugé pour ses crimes sur collines de NYAMURE, de KARAMA, à l’ISAR SONGA[4] et sur les autres collines avoisinantes. Léopold est originaire de la colline de KARAMA dans la commune de NTYAZO.

Au moment où le génocide a commencé, Léopold et sa famille ont été séparés alors que des Interahamwe[1] et des civils Hutu les attaquaient. Le témoin raconte qu’il s’est réfugié sur la colline de NYAMURE avec ses sœurs, sa tante et son oncle maternel. Alors qu’il était sur la colline de NYAMURE, les gendarmes de NYANZA ont mené une attaque. Le témoin situe cette attaque entre le 28 et le 30 avril 1994. Il y a perdu son frère Paul KANZAYIRE et sa sœur Béatrice MUNYERAGWE.

Au cours de cette attaque, Léopold et plusieurs autres réfugiés Tutsi sont partis vers la colline de KARAMA. Une fois arrivés sur cette colline, Léopold y a trouvé des rescapés de l’attaque de l’ISAR SONGA. Ces réfugiés disaient que c’était Philippe HATEGEKIMANA qui y avait mené une attaque et qu’il avait collaboré avec des militaires venus de l’ESO[5]. Ils s’étaient servis d’un hélicoptère qui était venu de BUTARE. Cet hélicoptère débusquait les gens dans les brousses de SONGA.

À KARAMA, il y avait déjà eu une attaque au cours de laquelle les Tutsi s’étaient défendus, une voiture de gendarmes a été brûlée et le fils du bourgmestre NZARAMBA a été tué. Ce bourgmestre a ensuite fait venir BIGUMA et les gendarmes de NYANZA, accompagnés de militaires qui ont alors mené l’attaque à KARAMA. Le témoin situe cet événement au 1er mai. L’hélicoptère utilisé à l’ISAR SONGA a de nouveau été utilisé. Pendant l’attaque, les Tutsi qui venaient de SONGA ont montré un véhicule pick-up blanc garé sur la colline près des gendarmes en disant que c’était le même véhicule que celui que BIGUMA avait utilisé à l’ISAR SONGA.

Le témoin raconte alors les scènes atroces qu’il a vues pendant et après ce massacre. Il dit que les assaillants venaient achever les personnes qui ne pouvaient pas fuir. Plusieurs personnes avaient été blessées au cours des attaques de NYAMURE et de l’ISAR SONGA. Ces blessés, mais aussi les enfants en bas âge ont été tués. Léopold dit avoir vu une fille à qui on avait découpé le visage, il dit avoir vu des corps sans membres, découpés, des corps de femmes enceintes éventrées. Il a vu les gendarmes lancer des grenades ou brûler les maisons dans lesquelles les Tutsi s’étaient réfugiés. Il affirme que des femmes et des filles ont été violées puis tuées. A la fin de l’attaque, alors qu’il se cachait il entendait les assaillants se vanter de leurs tueries, puis il les voyait partir avec les vaches des Tutsi qui avaient espéré pouvoir fuir avec leurs vaches.

Enfin, Léopold raconte qu’après le départ des militaires et des gendarmes, les Interahamwe et des réfugiés Hutu du BURUNDI ont continué à tuer après le 1er mai. Léopold finit sa déclaration spontanée en remerciant les militaires du FPR qui les ont sauvés. Il dit qu’au cours du génocide, il a perdu sa femme et ses quatre enfants mais aussi son frère et sa sœur, les enfants de sa sœur et son oncle. Il remercie encore la juridiction française et l’État rwandais qui les a aidés à se reconstruire. Il demande à la cour de punir l’accusé pour ses crimes. Aujourd’hui, Léopold est remarié et a deux enfants. Il a réussi à se reconstruire en partie grâce au FARG, le fond d’aide aux réfugiés du génocide.

Au moment des questions de la cour, le président fait remarquer au témoin que dans sa déclaration de partie civile, il n’a pas dit avoir été à NYAMURE au moment de l’attaque. Ce à quoi il répond qu’il ne l’a pas dit parce qu’il ne pensait pas devoir mentionner toutes les collines sur lesquelles il a été au cours du génocide. Il dit qu’il n’a pas non plus mentionné d’autres collines sur lesquelles il avait été telles que les collines de SARUHEMBU et de RUBONA. Il avait notamment emprunté ces collines pour tenter de fuir au BURUNDI avant de finalement devoir opérer un demi-tour pour revenir à la colline de NYAMURE.

Maître GUEDJ, pour la défense, pose des questions au témoin sur le fait qu’il n’a pas vu BIGUMA lui-même et qu’il a appris son rôle dans ces attaques par le biais d’autres personnes. Il lui demande leurs noms et le témoin répond qu’il y avait entre autres Valens BAYINGANA (NDR. Qui avait témoigné la veille[3]).


Audition de madame Apollinarie GAKURU, partie civile déjà constituée, CPCR, assistée par maître Domitille PHILIPPART.

Après avoir remercié le président, la cour et les personnes présentes dans la salle, Apollinarie GAKURU dénonce les agissements de l’accusé dans le génocide des Tutsi à KARAMA en 1994.

À cette époque, le témoin avait 15 ans et habitait en famille. Très vite, elle a vu arriver beaucoup de gens chez eux et ils ont commencé à passer la nuit dehors, avec les Hutu. Réfugiée à KARAMA, elle doit subir, avec tous les autres, des attaques de la part de la population, attaques souvent repoussées par les réfugiés.

Appolinarie raconte les attaques à KARAMA.

Un jour, est arrivé à SHARI (KARAMA) un véhicule qui appartenait à un commerçant dont la femme était présente, ainsi que BIGUMA. Une nouvelle fois, les réfugiés se sont défendus avec des pierres et ont mis le feu au véhicule après l’avoir aspergé d’essence. Pendant ce temps, les gendarmes continuaient à tirer.

Le lendemain, alors que les gendarmes étaient partis, les réfugiés ont enterré la première victime, un jeune homme nommé BIKINGA. Lors d’une autre attaque, le fils du bourgmestre NZARAMBA est tué d’une flèche et les réfugiés s’emparent de son fusil qu’ils vont briser en plusieurs morceaux et l’enterrer.

Après la dernière attaque, le témoin décide de quitter KARAMA. Dans sa fuite, avec sa mère et ses sœurs, elle rencontre des Interahamwe[1] mais réussit à leur échapper. Sa mère, par contre, tombera sous les coups des tueurs. Cachée dans de hautes herbes, elle rencontre le fils de sa marraine qui sera tué un peu plus tard par des Interahamwe.

Sur une barrière, elle va subir plusieurs viols. La suite de son récit est un vrai calvaire. Conduite à la barrière de RUSATIRA par un de ses violeurs, elle décide d’avouer qu’elle est Tutsi pour qu’on la tue. Par miracle, elle échappera à la mort, se réfugie dans une famille où elle retrouve sa sœur qui décide de partir se cacher ailleurs.  Elle sera cachée jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi[2]. Pourtant, elle fuira avec les Hutu jusqu’à GIKONGORO.

Le témoin termine son audition en remerciant de nouveau la cour de l’avoir écoutée. Le fait de parler lui apporte un peu de paix.

Apollinarie GAKURU sera soumise ensuite à de nombreuses questions, tant de la part du président que de la part de la défense.  Maître PHILIPPART, son avocate, ne souhaite pas lui poser de question, simplement savoir si, depuis, elle a pu construire une nouvelle vie. Le témoin lui dit qu’elle a un mari et trois enfants.

 

Margaux GICQUEL

Alain GAUTHIER

Jacques BIGOT, pour les notes et la mise en page

  1. Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[][][]
  2. Inkotanyi : combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990). Cf. glossaire.[][]
  3. Voir l’audition de Valens BAYINGANA, partie civile, 8 juin[][]
  4. ISAR Songa : Institut des sciences agronomes du Rwanda[]
  5. ESO : École des Sous-Officiers de BUTARE[]

Lire aussi

Stanislas MBONAMPEKA arrêté en Belgique

Selon des sources sûres, Stanislas MBONAMPEKA aurait été arrêté en Belgique sans qu’on ait pu …