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Procès MUHAYIMANA: mercredi 24 novembre. J3


Audition de madame Hélène DUMAS, historienne.

Le témoin commence par souligner la faillite de l’État rwandais qui a mobilisé toutes les forces possibles pour mettre en place le génocide des Tutsi. Ses travaux de recherche, en vue d’établir l’histoire des victimes et des survivants du génocide, sont réalisés à partir de cahiers d’orphelins rédigés en 2006.. Et ce, à l’initiative d’une association de veuves du génocide, AVEGA.

Le génocide des Tutsi fut une redoutable « atteinte à la filiation ». Le massacres systématique des femmes et des enfants a marqué le basculement dans le génocide. Les femmes et les enfants n’étaient pas des combattants. Par les viols, la filiation a été saccagée. Les organes féminins ont été détruits pour que les femmes ne se reproduisent pas, les femmes enceintes éventrées. En exterminant les vieillards, on a voulu effacer toute trace du passé. Tout comme en détruisant les maisons, en tuant les vaches…

Jetés dans des latrines, les cadavres ont été considérés comme des déchets, des excréments. On assiste à l’abolition de la frontière entre la vie et la mort. Le génocide est un temps suspendu.

Madame DUMAS a travaillé sur de nombreuses archives, notamment celle de monsieur GISIMBA, connu pour avoir sauvé nombre de  femmes et d’enfants en les cachant dans son orphelinat de Nyamirambo.

Lors des questions posées au témoin, la notion de « tueur/sauveteur », les Hutu qui, tout en cachant des Tutsi amis ou membres de leur famille, n’en ont pas moins participé aux tueries, a été abordée. C’est une notion à manipuler avec prudence.

Audition de maître Eric GILLET, avocat de parties civiles dans les procès en Belgique.

Maître GILLET connaît le Rwanda depuis longtemps. Il a d’abord défendu des journalistes en janvier 1991, période au cours de laquelle tous les Tutsi étaient considérés comme des « complices » (ibyitso).

En janvier 1993, il est membre d’une « commission internationale d’enquêtes », nommée parfois la « commission CARBONARE, du nom du président de l’association SURVIE, également membre de cette commission qui fait suite à plusieurs massacres perpétrés au Rwanda: massacres des BAGOGWE, ceux de Kibilira suite au discours de Léon MUGESERA [1] et ceux du Bugesera. L’ennemi, c’est le Tutsi et des Hutu d’opposition.

Plusieurs thèmes sont abordés: le rôle de la RTLM, la Radio Télévision Libre des Mille collines, le regroupement des Tutsi dans des lieux tels que les églises, les stades, la distinction entre crime de génocide et crime contre l’humanité et l’accusation « en miroir » qui consiste à accuser l’autre des crimes qu’on a soi-même commis, les Nazis ayant été les premiers à la théoriser.

Enfin, sera évoqué le vocabulaire du génocide: travailler/débroussailler/enlever l’herbe jusqu’à la racine, autant d’images qui illustrent l’extermination des Tutsi.

Audition de monsieur Patrick de SAINT-EXUPÉRY, journaliste et auteur.

Monsieur Patrick de SAINT-EXUPÉRY intervient comme témoin de contexte cité par le CPCR.  Il commence par évoquer les voyages qu’il a faits en tant que reporter.

Il s’est rendu trois fois au Rwanda pendant la période qui concerne le génocide des Tutsi. Lorsqu’il arrive dans le pays pour la première fois fin 1990, il comprend tout de suite que « quelque chose ne va pas », quelque chose de différent des autres pays où il s’était rendu.

Second voyage au Rwanda: mai 1994. Il entre dans le pays en passant par la Tanzanie. Ce qui le frappe, c’est le silence: « Le génocide se caractérise par le silence ». Pas de paroles, pas de bruits. (NDR:  la BD illustrée par Hippolyte « La fantaisie des dieux: Rwanda 1994 », est ainsi présentée: « Rwanda. Il n’y avait plus de mots. Juste ce silence. Épais, lourd. C’était un génocide, celui des Tutsis du Rwanda, le troisième du XXe siècle . Il faisait beau, il faisait chaud. Nous avions pénétré le monde du grand secret. »)

Il arrive à Bisesero autour du 25/26 juin 1994, avec deux autres journalistes: « C’était un champ d’extermination à ciel ouvert. »

A Kibuye, l’église avait déjà été nettoyée, mais le toit était criblé de balles de Kalachnikov. A l’extérieur, on devinait des fosses communes où les corps avaient été jetés.

« Ce qu’il faut comprendre, ajoute le témoin, c’est cette volonté de dégradation des corps. » Il se souvient de l’église de Nyamata (NDR: dansle Bugesera), où des objets avaient été enfoncés dans le vagin des femmes: images atroces et violentes.

« Au Rwanda, on était au-delà de la capacité d’extermination de Treblinka »: au moins 8000 morts par jour.

Il s’est rendu à Bisesero avec les soldats français chargé du repérage. « Des corps faméliques sortaient des buissons, en guenilles, en haillons. Le jeune Eric qui s’est présenté aux soldats pour les interpellé semblait avoir 60 ans: il en avait à peine 30. « Les rescapés étaient « dégradés ». Les soldats français ont transmis des comptes-rendus à Paris. Eux, ils avaient compris. Ils étaient « dégoûtés ». Mais c’est Paris qui a pris la décision de ne pas intervenir ce jour-là. (NDR: les soldats avaient promis de revenir. Trois jours plus tard, un grand nombre des rescapés avaient été tués.) Dans le cadre de l’Opération Turquoise, les soldats français devaient travailler avec les autorités locales, avec les génocidaires. « C’est un sentiment terrible de désarroi » continue Patrick de SAINT-EXUPÉRY.

Et d’évoquer une anecdote qu’il ne peut oublier. « Un soir, nous avons logé dans un hôtel du bord du lac Kivu. Au diner, nous avons commandé naturellement du poisson. Le maître d’hôtel nous fait savoir qu’il n’y a pas de poisson au menu: tous les pêcheurs avaient été tués. »

En conclusion de sa déposition spontanée, le témoin indique qu’il y a un axiome de base pour qu’un génocide puisse avoir lieu: « Il faut être extrêmement intelligent pour commettre un génocide. Le génocide des Tutsi est extrêmement sophistiqué. Une fois les faits commis, ce sont les tueurs qui ont des centaines des milliers de voix, face aux victimes faibles, inaudibles, isolées. »

 

Alain GAUTHIER

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