Procès en appel de Eugène RWAMUCYO. Lundi 15 juin 2026. J5


L’audience démarre à 9h15. Le président rappelle les règles relatives au procès et fait un point sur le planning. Maître COHEN souhaite prendre la parole au sujet de l’audition à venir de Mamérique MUKAMUNANA, (épouse d’Eugène RWAMUCYO), qui est souffrante et “a du mal à connecter avec le réel”. Elle indique que celle-ci aurait des difficultés à déposer. Le président lit le certificat médical de l’intéressée : “motif : trouble du sommeil et stress”. Le président indique que, dans le certificat médical joint, il n’est pas fait état de contre-indication physique. La parole est aux avocats des parties civiles. Maître ZARKA, avocate du CPCR prend la parole afin de rappeler l’importance du témoignage de Mamérique MUKAMUNANA.

La parole est à madame Aude DURET, avocate générale, qui souligne que son audition est importante et propose une audition en visioconférence. La défense reprend la parole, insiste sur les difficultés psychologiques de l’intéressée et indique que “même avec des questions sommaires, elle a du mal et se contredit”. Le président demande à la greffière de vérifier en urgence s’il est possible de réaliser une visioconférence. Eugène RWAMUCYO indique au président que le tribunal le plus proche du domicile de son épouse est celui de Charleroi, en Belgique.

Maître GISAGARA demande à la cour de verser des pièces au débat. Il n’y a pas d’observations ni d’opposition de l’avocate générale, mais la défense s’oppose au versement de certaines pièces car “elles sont sans aucun lien avec le cas de monsieur RWAMUCYO (…) et relève d’un procédé un peu fallacieux”. La défense ajoute : “Ça pousse à faire paraître mon client pour un nazi hutu”. Maître GISAGARA souhaite répliquer et indique que “les droits de la défense ne peuvent pas aboutir à empêcher le débat”. La cour décide sur le siège que les documents seront versés au débat, expliquant que les jurés ont besoin d’un éclairage et que la cour ne souhaite pas restreindre et réaliser un filtre culturel ou historique. Puis le prochain témoin, Bojana GLIGORIC, est appelée à la barre.

Audition de madame Bojana GLIGORIC

Audition de Bojana Gligoric. Dessin @art.guillaume.

 

Il est demandé au témoin de décliner son identité (Bojana GLIGORIC, 45 ans) sa profession (Gestion du département Africain à HARVARD) et son domicile (États-Unis). Le témoin indique n’avoir aucun lien de parenté ni d’alliance avec l’accusé ou les parties civiles. Le témoin, cité par le ministère public à la demande de PC, prête serment.

Le témoin dépose spontanément et souhaite préciser le cœur de son travail, à savoir l’analyse des discours révisionnistes. Elle explique avoir commencé à travailler sur le Rwanda dès 2008 dans le cadre de sa thèse, et avoir également avoir travaillé avec le bureau de la prévention du génocide avec les Nations-Unies, en particulier sur les discours de haine. Sur la période entre 1992 à 1994, elle explique que le rôle des intellectuels dans le projet génocidaire et la planification idéologique “est un extrémisme qui va être injecté dans la société, et les extrémistes hutu ont fait un choix délibéré d’utiliser cet extrémisme comme un outil de diffusion du génocide”. Elle ajoute que les intellectuels ont fondé, “particulièrement en 92, le « Cercle des intellectuels de BUTARE », composé de professeurs d’université, de médecins, de cadres de l’État, de scientifiques, aussi appelé « groupe d’intellectuel de BUTARE », sur le campus universitaire”. Elle souligne que le fait d’être intellectuel dans cette société ”c’est être une élite qui a une influence morale et intellectuelle”. Elle ajoute “qu’une masse populaire va être facilement manipulée par ces intellectuels” et “qu’un médecin avec une blouse blanche a une véritable influence sur la population”, ajoutant que la capacité de persuasion des médecins sur la population est “considérable”.

Sur les discours en particulier, elle cite la lettre ouverte envoyée à l’ambassadeur de Belgique au Rwanda, monsieur SWINNEN, le 18 février 1993, que le docteur RWAMUCYO a signée. Elle explique que “dans ce document, nous allons voir comment la conception de la société par ces idéologues intellectuels a façonné la division de la société”. Elle ajoute : “La minorité tutsi est assimilée au FPR[1] donc il ne s’agit pas uniquement de dénoncer les actes du FPR, mais on assimile tous les Tutsi aux actes du FPR (…). Il y a toutes les caractéristiques du génocide à l’intérieur de ce document. Il y a une vision révisionniste de la société, où il y a d’un côté les Hutu et [de l’autre] les Tutsi, qui sont qualifiés, entre guillemets, d’étrangers. Sauf qu’il n’y a pas de distinction établie entre le FPR et les Tutsi. Il y a une racialisation et une assimilation définitive et des stéréotypes assignés sur les Tutsi dans son ensemble”.

Elle explique que “ce sont des termes qui présentent le groupe Tutsi comme des êtres diaboliques et comme des étrangers, menteurs, voleurs, violeurs et tueurs. Il y a une vision double de cette société, où ce serait le groupe hutu qui est menacé par cet étranger”.

Elle ajoute que “dans cette lettre, ils parlent de génocide commis par le FPR et ils disent que les Hutu sont menacés. L’idéologie insérée dans ce texte est une sorte d’annonce de la préparation, avec cette colère du peuple qui est mentionnée et va démarrer à haute échelle. D’ailleurs, ils terminent en demandant “de faire cesser le génocide au Rwanda contre les Hutu”.

Sur l’accusation en miroir, elle explique que c’est “une tactique pour dire que c’est le groupe hutu qui va être menacé et que tout acte de violence contre les Tutsi devient de la légitime défense. Et c‘est ce qui transparaît dans ce document-là”. Bojana GLIGORIC ajoute qu’un autre document, adressé au pape Jean-Paul II ainsi qu’à François MITTERRAND et au secrétaire général des Nations-Unies, “est un cri d’alarme des extrémistes hutu adressé à la communauté internationale”. À ce propos, le témoin explique “qu’il s’agit de parler des crimes perpétrés par le gouvernement rwandais et de les attribuer aux Tutsi. Il s’agit de nier les crimes visibles dès 1993. L’idée est de dire que nous sommes menacés donc c’est de la légitime défense et que ce que l’on fait nous-mêmes, on l’attribue à l’autre. Et la planification ici, est particulièrement visible avec la propagande en miroir”. Elle ajoute “qu’il y a également la publication d’un faux document publié dans le média du génocide Kangura[2], avec un plan machiavélique qui définit le Tutsi comme envahisseur et colonisateur. Et dans la mission de propagande en miroir, où les bourreaux deviennent les victimes, il y a un renversement de la réalité”.

Sur la période post-génocide à aujourd’hui, Bojana GLIGORIC explique que “l’idéologie du génocide est une idéologie qui n’a pas été stoppée, malgré la fin du génocide. Elle a été diffusée partout, dans le monde entier à travers les médias et par les intellectuels. Sur les intellectuels, il y a une continuation de cette idéologie de la destruction du groupe tutsi et c’est une idéologie qui cible le même groupe qui a été victime de génocide ; et qui s’inscrit dans une longue histoire de colonisation. En mai-juin 1995, il y a eu un numéro spécial sur les Droits de l’homme et leur pratique au Rwanda que Eugène RWAMUCYO a lui-même publié”. À ce propos, elle précise : “Les intellectuels ont commencé à produire des textes, tels que BAGOSORA, considéré comme l’architecte de l’idéologie[3]. Ils vont produire un certain nombre de documents afin de nier le génocide et justifier le génocide”.

Le témoin poursuit : “Il y a un discours créatif où on utilise des mots beaucoup moins directs, comme “dialogue”, “paix” et “justice” avec un ton sarcastique, des guillemets lorsqu’ils parlent de génocide, et nous avons un passage qui dit qu’il “ne faut pas tomber dans le piège”. Donc le discours officiel est de dire que ce sont les Tutsi qui ont commis le génocide contre les Hutus”. Même chose, “mensonge” et “fourberie” sont des mots qui seront assignés aux Tutsi constamment, et on parle des “prétendus auteurs du génocide Tutsi” en utilisant des procédés linguistiques qui permettent de continuer cette idéologie. Le FDLR est un groupe créé par tout un groupe en exil et les responsables du génocide, qui ont fuis et se sont tous installés, ils sont plus d’un million et sont toujours au Congo. Et cette idéologie là à continué à être activité au Congo[4]”.

Le témoin souligne : “Les témoignages que j’ai recueillis des victimes Tutsi exilés dans les pays voisins sont les mêmes témoignages que l’on retrouve durant le génocide des Tutsi”.

Bojana GLIGORIC souhaite préciser : “Le génocide est un crime contre l’Humanité. Il ne s’agit pas que d’une menace contre le groupe tutsi, c’est une menace pour le monde entier, pour nous tous, surtout que les responsables ont fui dans le monde entier et qu’ils sont financés et soutenus par des gens puissants. Ils ont créé une sorte de réseau où ce discours idéologique est beaucoup plus subtil et équilibriste, où on cherche une sorte d’équivalence morale entre les bourreaux et les victimes. Où on dit qu’il y a eu un double génocide qui légitime le fait de se retourner contre les Tutsi au Congo ou au Rwanda, à tel point qu’on a vu des actes de lynchages et cannibalisme sur la base de cette idéologie”. Elle termine sa déposition : “Il y a environ 6 mois, le porte-parole de l’armée congolaise a utilisé la même image sur la stigmatisation de la femme tutsi, lorsque le général EKENGE a dit: “Quand vous épousez une femme tutsi, il faut faire attention”, en assimilant toutes les femmes tutsi qui existent au Congo, et utilisant un autre élément qui est une notion de mensonge et de manipulation. Cette idéologie n’a pas été stoppée, elle continue aujourd’hui et présente un danger encore actuellement”.[5]

Questions du président de la cour :

Sur la notion de la langue, Bojana GLIGORIC explique que les langues au Rwanda sont le kinyarwanda, le français et l’anglais (NDR. Et maintenant aussi le Swahili) et ajoute que pour elle, au Congo, “quand on parle d’agression rwandaise, c’est l’idée que le Tutsi est envahisseur et étranger, et les mots qu’on utilise aujourd’hui sont les mêmes”.

Sur la notion de discours, le témoin confirme que les écrits et les discours oraux participent du même discours car c’est la même symbolique qui sera reprise, car “certains vont écouter la RTLM[6], d’autres vont lire le journal Kangura. Donc le discours politique public est repris lors de l’auscultation chez le médecin, ce qui va permettre d’utiliser le même discours”. Pour la population rurale, elle précise que “le génocide des Tutsi a été l’une des machines d’extermination les plus efficaces, car on a éliminé plusieurs [centaines de] milliers de personnes en 3 mois. Il y avait des relais, qui n’étaient pas uniquement médiatiques. Il y eut aussi tous les cadres politiques, les milices mises en place qui se sont fait le relai de ce discours idéologique; et toute la société était endoctrinée.”

Sur les mots “travailler”, “débroussailler”, “républicains”, elle explique : “Le code s’inscrit dans une longue période (…). Il y a plusieurs facteurs qui contribuent à devenir un discours de violence, et notamment la figure qui prononce ce discours. Sur la symbolique de la machette, c’est ce qui sert à travailler la terre et quand on introduit l’idée qu’avec cette machette il faut éliminer la menace, la notion de travail sera intégrée”.

Sur le FPR, elle explique : “Quand on dit “la minorité Tutsi par son armée du FPR”, quand un intellectuel dit ce mot-là, il ne peut ignorer le contexte. Pour moi, ce que l’on voit dans ce texte (NDR. Le témoin analyse un texte qui lui a été soumis) et que l’on retrouve dans tous ces textes, le mot “travail” est direct mais il y a aussi des notions qui sont plus subtiles”.

Questions des avocats des parties civiles :

Sur la propagande en miroir, le témoin explique: “C’était également la méthode utilisée par les nazis”. Sur l’idéologie hamitique, elle explique que “le mythe hamitique définit les étrangers venus s’installer dans la région en venant du Nord. On parle d’une coulée blanche, qui serait plus proche des Blancs. Ce sont des théories de hiérarchie des races, par lesquelles on cherchait le maillon entre le singe et l’homme. Et on a utilisé cette racialisation au 19ème siècle. HIMA /TUTSI, c’est l’idée qu’on considère l’Ouganda et le FPR de KAGAME comme des envahisseurs, et on va accuser le Tutsi dans son ensemble comme un envahisseur, un menteur, un pilleur, un voleur un violeur”.

Sur le négationnisme, elle explique : “Dans ma recherche, j’ai constaté que le négationnisme a connu des phases. Il y a eu un négationisme direct, comme celui de Charles ONANA, qui disait qu’il n’y a jamais eu de génocide[7]. Sauf que ce négationnisme-là commence à être condamné (…). Donc ça devient difficile pour les négationnistes d’utiliser le négationnisme direct. Le problème, c’est que le procédé de langage d’aujourd’hui va utiliser des négations plutôt que le négationisme, et propager l’idée qu’un génocide a été perpétré contre les Hutu en ne niant pas le génocide des Tutsi. Mais c’est une façon de dire que ce sont des tensions interethniques. La notion de génocide disparaît, et on va parler d’animosité entre deux groupes. Les intellectuels aujourd’hui vont utiliser ces notions d’équivalence morale. On va dire que la menace c’est KAGAME par exemple. C’est vraiment l’emploi d’un double langage, le fait presque de parler de légitime défense pour justifier l’existence des groupes armés (…) au niveau du négationnisme, c’est un outil utilisé parfois sans que les gens le sachent. Si on nie ces faits-là et qu’on continue à utiliser une propagande généralisée, on parle de prétexte, d’agression rwandaise, et toute personne va être associée par son faciès à une agression rwandaise. On va utiliser ces termes en étant conscient ou non qu’on fait du négationnisme”.

Il est donné lecture de la lettre du 18 Février 1993, adressée à l’ambassade de Belgique et signée par Eugène RWAMUCYO, qui est le troisième signataire sur la liste des intellectuels. Le témoin réagit : “On pourrait écrire une thèse dessus, mais l’idée ici c’est de dire une chose et son contraire. Ici on dit que le FPR est associé aux Tutsi, ils ne veulent pas d’une société où la majorité et la minorité cohabitent. Ça montre qu’on est dans l’absence de cohabitation. On est dans un discours contradictoire, où chaque groupe est racialisé. Il y a une volonté de manipuler la Belgique, qui a une histoire assez importante notamment à travers ce que l’on appelle la révolution populaire.

Sur question de maître THUAN, Bojana GLIGORIC confirme qu’il s’agit de “justifier le fait de dire que nous sommes menacés par un colonisateur qui veut nous réduire à l’esclavage, et on doit prendre nos responsabilité pour combattre ces tueurs. De cette perspective, c’est de la légitime défense, y compris vis-à-vis des toutes petits qui ne sont pas encore à naître car ils portent en eux un caractère diabolique qu’il faut éliminer. Ça montre la volonté d’éliminer tout un peuple et tout un groupe pour ce qu’il est et non pour ses actions”.

Maître ZARKA, avocat du CPCR, lit un extrait du rapport envoyé au gouvernement génocidaire en mai 1994, dont monsieur RWAMUCYO a été rédacteur et signataire, et dont le titre est “Proposition d’action socio-sanitaire de la faculté de médecine”.

Le témoin explique : “Quand on parle de camp ou de peuple rwandais, c’est intéressant car dans le premier document que j’ai cité, ce que fait monsieur RWAMUCYO dans les différents textes, c’est le fait de dire que l’agresseur est à l’extérieur, c’est le Tutsi, même si on ne traite pas du Tutsi de l’intérieur, et que la société rwandaise est une société de Hutu qui considère le Tutsi comme une mauvaise racine, ou un groupe qui ne devrait pas être là et devrait être exterminé. Il y a plusieurs mots qui parlent de cette propagande en miroir. On retrouve la notion que ceux qui sont ciblés, ce sont les Hutu qu’il appelle les Rwandais. Il y a une manipulation du langage, des faits et des éléments qu’on veut renverser les responsabilités et nier ce qui se passe aux yeux et au su de tout le monde”.

Sur questions de maître Colette MARTIN sur l’émergence du Hutu Power[8], Le témoin explique : “Dans la lettre ouverte à l’ambassadeur, on parle de mouvement d’émancipation des Hutu, et le Hutu Power est une idéologie extrémiste”. Elle ajoute : “ Le Hutu Power est un extrémisme raciste, xénophobe et revisionniste, et présente le Tutsi qu’il cible comme étant le danger de la cohérence et de l’integrité du peuple rwandais, en l’occurence Hutu ici. Ça va mettre en avant la notion de survie. L’intellectuel va utiliser son statut pour diffuser un certain nombre de messages. Il utilise la propagande en miroir parce qu’il va constamment répéter dans ce discours que si vous ne voulez pas qu’on vous tue en premier, on va tuer nous-mêmes et inciter à la violence en utilisant des mots dégradants et déshumanisants. Nous connaissons tous le terme « cafard » ou « cancrelat », qui va être utilisé pour réduire le Tutsi à un insecte que l’on doit écraser, et qu’on ne doit pas se sentir coupable d’écraser des animaux”.

Questions de l’avocate générale :

Sur l’idéologie raciste, le témoin confirme que l’extrémisme a été un choix politique et “que le Hutu Power va être utilisé par des figures extrémistes comme un outil pour désigner un ennemi commun”. Sur la lettre ouverte à l’ambassadeur de Belgique, elle confirme que “c’est une parfaite illustration de ce stratagème, en parlant de cohabitation alors qu’on désigne un ennemi qui doit être retiré de cette capacité de gestion et le pouvoir, qui, au lieu d’être partagé, doit être aux mains de la majorité”.

Sur la figure du complice et des Hutu modérés, le témoin explique que c’est un exemple que l’on retrouve dans d’autres génocides : “Quand on refuse d’adhérer à une idéologie raciste, nous devenons complices et sommes ciblés au même titre. Pendant le génocide des Tutsi, ce sont ces gens-là qui ont été éliminés en premier car ils deviennent une menace”. Elle ajoute que le génocide est utilisé par cette notion de complice.

Sur la distinction entre le discours de haine et le discours dangereux, le témoin confirme que le discours dangereux est celui qui donne lieu à des violences et à des massacres de masse. Tandis que le discours de haine devient un discours dangereux dès lors qu’il est approprié par le gouvernement et le pouvoir en place. Elle ajoute que le discours de haine, lorsqu’il est prononcé selon le contexte, sert de déclencheur au passage à l’acte. Le témoin confirme ensuite la construction selon laquelle les médias, les enseignants, la recherche et tous les secteurs de la société vont contribuer et participer à cette idéologie de haine.

Sur l’étude de certains discours, le témoin explique s’être intéressée aux écrits du colonel BAGOSORA, “qui ne nie pas dans ses écrits le génocide des Tutsi mais va insister sur le fait que la responsabilité de ce génocide incombe au FPR. Dans le cas du FDLR, c’est un exemple typique de dire que le malheur commence en 1990, quand le FPR arrive. Dans le texte écrit par RWAMUCYO en 1995, il y a beaucoup d’implicite, et dans ce négationisme-là, il est dit que c’est déclenché par l’assassinat du président HABYARIMANA. Mais c’est la responsabilité des Tutsi pour les actes du FPR. Donc oui, il y a effectivement, il y a une propagande en miroir.”

Sur l’usage de guillemets lorsque l’on parle du génocide des Tutsi, le témoin explique : “C’est dire qu’on n’y croit pas vraiment, mais on utilise le discours officiel, c’est exactement ce qu’a fait ONANA”. Elle ajoute: “C’est un procédé qui permet de remettre en cause le mot que l’on est en train de prononcer”.

Questions des avocats de la défense :

Maître COHEN indique avoir “une véritable difficulté avec cette question de double génocide, car on essaie de mettre dans nos bouches des mots qui n’existent pas”. Le témoin explique : “L’exemple que je vais vous donner, c’est que l’on peut dire qu’il y a eu des massacres commis contre un groupe, mais sans qualifier ces exactions comme ayant ciblé un groupe pour ce qu’il est. C’est que lorsque l’on parle des exactions du FPR, on a tendance à extrapoler et à le développer comme un projet génocidaire qu’on n’ intègre pas dans son contexte. C’est comme mettre les deux crimes sur le même plan ”.

À la question de savoir s’ il n’y aurait pas une forme de silence imposée sur la réalité de ces massacres, et ce en faisant référence au documentaire Untold Story[9], le témoin répond: « ’Il s’agit d’un documentaire négationniste d’école. Cette méthode est encore utilisée aujourd’hui. On va identifier ou fabriquer un crime. Pour ce dont vous parlez, il serait opportun que vous me produisez de vrais enquêtes ou décisions de justice qui vont montrer que le FPR a ciblé des Hutu pour ce qu’ils sont”. Elle poursuit : “Si on doit parler de chiffres, les Tutsi sont une minorité et les Hutu une majorité. Donc si il y a eu une volonté de tuer les Hutu, comment expliquer que 80% de la population aujourd’hui est Hutu ? Et comment expliquer la politique de réconciliation que la politique essaie de mettre en place où tout le monde est rwandais et plus Hutu, Tutsi ou Twa ?”.

La défense poursuit : “Il est acquis au débat que des Hutu ont choisi de sauver des Tutsi. Pourquoi ne choisit t-on pas de nuancer la puissance de ces discours, dès lors qu’il y a des exceptions?”. Le témoin rétorque: “C’est une emphase. Dans le lettre adressée à l’ambassadeur belge, on parle de l’exclusion de certains, et dans ce discours-là, il y a cette notion d’exclure un groupe ou d’exterminer un groupe(…). Qu’il y ait des Hutu qui ont sauvé des Tutsi, c’est absolument normal. C’est absolument normal qu’il y ait des gens qui s’opposent au génocide. Mais ces intellectuels ont favorisé la promotion du Hutu power et de l’extrémisme”.

Sur questions, le témoin explique ensuite s’être penchée sur énormément de travaux et a dû être concise dans ses dépositions, ce qui n’exclut en rien son travail scientifique. Elle ajoute ensuite s’être rendue à BUTARE et rappelle à la défense qu’elle s’intéresse “au rôle des intellectuels dans leur ensemble et notamment aux médecins qui ont prêté serment pour sauver les gens, mais qui ont favorisé ce discours génocidaire”.

Maître FELLOUS pose ensuite la question de savoir si tous les idéologues peuvent s’exprimer sur une situation sans être négationnistes ou dans la négation, s’ils peuvent s’exprimer sur le rôle du FPR et du gouvernement actuel de KAGAME. Le témoin réplique : “Vous mélangez au moins 10 sujets différents” et ajoute: “ La motivation de RWAMUCYO d’écrire des textes en 1995 remet en cause le fait même qu’il y a un génocide, puisqu’il le met entre guillemets. Il y a une motivation de ces responsables du génocide qui écrivent des textes pour pouvoir se justifier. Le fait de parler de KAGAME et de la soi-disant absence de démocratie, quel rapport avec le massacre des Tutsi en 1994 pas loin de BUTARE et avec le FPR? Je ne vois pas le rapport entre la politique du FPR aujourd’hui et à l’époque, et les actes qui ont été commis contre tout le groupe Tutsi qui a été exterminé presque en totalité”. Il est demandé au témoin s’il estime qu’un négationniste est nécessairement génocidaire, le témoin demande des éclaircissements, les esprits s’échauffent et le président intervient.

Bojana GLIGORIC souhaite revenir sur la question de l’idéologie et indique qu’elle va être continuée dans sa diffusion de plusieurs façons dont l’une est de déplacer la question en faisant porter la responsabilité au FPR en disant que si le FPR n’était pas venu en 1990, alors le génocide n’aurait jamais eu lieu.

Maître SZTULMAN, qui revient sur les lettres du 18 et 19 février 1993, et indique “qu’il y a eu une agression du FPR au Rwanda.” Le témoin répond: “La publication de cette lettre n’est pas isolée de la propagande en miroir”. Elle  ajoute que “parler d’agression du FPR – je rappelle qu’il s‘agit d’exilés Tutsi à qui on a refusé le retour dans leur pays – parler d’agression du FPR c’est déjà placer un point de vue lié à cette idéologie, qui est de considérer le Tutsi comme un étranger”.

La défense se lance dans une tirade sans question : “Il faut arrêter de jeter un regard anachronique sur l’histoire, il faut la regarder dans toutes ses composantes. Car le massacre des Tutsi n’est pas encore intervenu en 1993, et on ne peut pas faire de corrélation”. Le témoin demande s’il a une question, les esprits s’échauffent et le président intervient pour demander le calme. Il indique à la défense que le témoin a le droit de répondre à sa façon et que la défense n’a pas à dire au témoin “d’arrêter de répondre de cette façon”.

Le témoin explique enfin: “La réponse est comprise dans la lettre elle-même car on parle d’une division raciale, où on va dénoncer le Tutsi par son armée le FPR, comme l’ennemi. Je vous rappelle que la branche extrémiste à laquelle appartient notamment BAGOSORA n’était pas d’accord avec les accords d’ARUSHA. Il y a le texte, ce que l’on projette de faire et ce que l’on fait vraiment”.

Le témoin a terminé de déposer. L’audience est suspendue à 11h36 et reprend à 12h avec l’audition de Hildebrand KARANGWA. La défense sollicite le versement de pièces au débat, sans opposition. Les pièces sont versées.

Audition de monsieur Hildebrand KARANGWA

Il est demandé au témoin de décliner son identité (Hildebrand KARANGWA, 61 ans) sa profession (Prêtre catholique et historien) et son domicile (Rwanda). Le témoin indique n’avoir aucun lien de parenté ni d’alliance avec l’accusé ou les parties civiles. Le témoin prête serment.

Hildebrand KARANGWA indique être venu pour parler du contexte du génocide et de ses circonstances. Il souligne d’emblée la dimension particulière du génocide des Tutsi au Rwanda par rapport aux autres génocides de l’histoire : sa dimension populaire. D’après les chiffres issus des juridictions Gacaca[10], 60% des Hutus âgés de 15 à 60 ans auraient participé au génocide – ce qui, selon lui, est unique dans l’histoire des génocides.

Il retrace ensuite le contexte historique à grands traits. Après la conférence de BERLIN de 1885, les grandes puissances se partagent l’Afrique. La première colonisation formelle du Rwanda commence le 22 mars 1897, date à laquelle le drapeau allemand est planté à la cour royale. En 1900 arrivent les missionnaires Pères Blancs, accompagnés de la force militaire allemande. À l’issue de la première guerre mondiale, les Allemands sont défaits et en 1923, le Rwanda et le Burundi sont placés par la Société des Nations sous la tutelle de la Belgique.

Le roi rwandais de l’époque, Yuhi MUSINGA est opposé au catholicisme, ce qui conduit à sa destitution le 12 novembre 1931.

Entre 1937 et 1952, Hildebrand KARANGWA décrit une transposition au Rwanda de l’adage médiéval européen « un roi, une foi, une loi ». Les évêques français présents au Rwanda se félicitent que le Rwanda devienne selon eux une nouvelle France médiévale. Dans le contexte de la guerre froide des années 1950, une indépendance commence à être envisagée. Les missionnaires craignent une révolution à venir. En 1957 est publié le Manifeste des Bahutu, qui réclame « la promotion intégrale du Hutu ». La révolution de 1959 renverse la monarchie tutsi, suivie de l’indépendance du Rwanda. Dans le discours du 1er juillet 1962, le président nouvellement élu évoque la lutte contre la féodalité à huit reprises, contre une seule mention de la colonisation – signe selon Hildebrand KARANGWA que la lutte sera locale et dirigée contre la monarchie tutsi plutôt que contre le colonisateur.

En 1973, les intellectuels tutsi sont chassés, qui des écoles, de l’administration et des universités, voire massacrés par des étudiants hutu. Les directeurs d’établissements sont chargés d’identifier les meneurs, des jeunes âgés de 15 à 20 ans. Hildebrand KARANGWA indique que ses recherches montrent que presque tous ces mêmes individus ont participé massivement au génocide de 1994, vingt ans plus tard.

Sous le régime d’HABYARIMANA, une politique de quotas est instaurée : les Tutsi ne peuvent occuper plus de 10% des places dans les écoles, les universités et les emplois.

Questions du président de la cour :

Sur les notions de Tutsi et Hutu, le président relève que le témoin écarte le terme de race et parle de classe sociale, sans employer le mot « ethnie« . Il lui demande si Hutu et Tutsi constituent néanmoins une réalité ethnique. Hildebrand KARANGWA répond qu’il y a un côté biologique et un côté social, et que ce ne sont pas les missionnaires qui ont introduit les termes Hutu et Tutsi, mais qu’ils les ont instrumentalisés. Sur la question de savoir comment ces notions ont pu être acceptées voire revendiquées par les Rwandais eux-mêmes, Hildebrand KARANGWA souligne la puissance du colonisateur – militaire, culturelle, idéologique – face à des populations qu’il qualifie d’alors ”immatures” et qui faisaient une “confiance naïve” aux Blancs. Il conclut : “Je suis Tutsi de façon apparente, mais intérieurement je suis d’abord Rwandais”.

Sur le fait que de nombreuses victimes se soient réfugiées dans les églises en 1994 – parce que lors des violences passées, elles y avaient toujours trouvé protection – le témoin explique qu’en 1994 des évêques et des prêtres étaient favorables au génocide. L’Église avait été très fragilisée, et les conséquences s’en sont révélées en 1994. Interrogé sur la situation à BUTARE entre avril et juillet 1994, Hildebrand KARANGWA, qui y a lui-même étudié, indique que la ville comptait des intellectuels et des professeurs qui se sont activement engagés dans le génocide : “Je connais beaucoup, beaucoup de noms”. Il nuance toutefois en évoquant un comportement opportuniste chez certains.

Questions des avocats des parties civiles :

Maître LAVAL, avocat du CPCR, interroge le témoin sur les ressorts qui ont permis qu’en un laps de temps extrêmement court, une partie de la population se rue sur l’autre pour la massacrer. Hildebrand KARANGWA identifie deux pistes : la colonisation en premier lieu, puis la pauvreté – on promettait aux Hutu les terres et le bétail des Tutsi tués, “Tuez les Tutsi, vous aurez leur terrain”. Enfin, il souligne la puissance de l’appareil d’État : “Un gouvernement a une armée, une police, la radio. Si toutes ces forces sont mises ensemble, le paysan, qui est-il pour résister ?”.

Maître SIMON l’interroge sur le rôle des intellectuels dans la commission du génocide. Hildebrand KARANGWA explique que lorsque le FPR attaque en 1990, de grands professeurs rédigent collectivement un ouvrage justifiant la résistance contre le FPR. Les intellectuels ont été enrôlés par le gouvernement, avec à la clé des perspectives de promotion ou de postes ministériels. Sur la question de savoir si des intellectuels hutu se sont opposés à la politique génocidaire, il répond que oui – mais qu’ils ont été tués avec leurs familles, comme les Tutsi.

Questions de l’avocate générale :

Questionné sur la révolution de 1959, le témoin la décrit comme une révolution assistée et encouragée par le colonisateur belge, qui a orienté la colère des Hutu vers les Tutsi plutôt que vers les colons eux-mêmes. Il ajoute : “La révolution a été préparée en Belgique pour renverser la monarchie”.

Sur les bourses accordées à des étudiants rwandais pour étudier à l’étranger, l’avocate générale demande si ces étudiants avaient des engagements politiques à l’étranger. Hildebrand KARANGWA indique qu’en mars 1973, 32 étudiants rwandais en Belgique ont écrit au président pour dénoncer la surreprésentation des Tutsi dans les écoles et demander leur exclusion. Ils étaient donc engagés politiquement même à l’étranger.

Il précise toutefois que dans les années 1980-1990, être membre du MRND[11] n’était pas forcément le signe d’un engagement idéologique profond, le MRND étant le distributeur de bourses – “C‘était seulement être opportuniste. Tout dépend de ce qu’il s’est passé après”.

Questions des avocats de la défense :

Maître COHEN l’interroge sur le paradoxe qui conduit les victimes d’un système de racialisation à en devenir elles-mêmes les agents. Hildebrand KARANGWA évoque la force du colonisateur : “Pour les Hutu, l’ennemi n’est pas le colon belge – ce sont les Tutsi”.
L’avocate tente ensuite de reformuler son interrogation sur ce paradoxe, mais sa question demeure peu claire et n’est comprise ni par le témoin, ni, d’ailleurs par le reste de l’assemblée.

La défense tente ensuite de mettre en cause les qualifications du témoin : celui-ci reconnaît ne pas avoir de doctorat, mais indique avoir un diplôme universitaire. “Il y a une différence entre faire de l’histoire et faire l’histoire, qu’en pensez-vous ? “ – l’interroge un des avocats, ce à quoi le témoin répond avec humour : ”Il doute de mon CV”. Dans l’ensemble, les questions de la défense s’avèrent peu pertinentes et sans réel intérêt sur le fond.

Maître SZTULMAN lui demande si un Rwandais ayant fait dix ans d’études en URSS peut être autant imprégné du discours génocidaire qu’un Rwandais resté au pays (NDR : il semble toutefois avoir oublié l’adhésion d’Eugène RWAMUCYO au parti MRND en URSS).
Hildebrand KARANGWA répond par l’affirmative : ”La distance géographique est différente de l’engagement personnel. Il peut être à l’étranger mais mentalement au Rwanda, car il a grandi dans cette politique. Son éducation est plus forte que ses acquis postérieurs”.

Maître SIARI lui demande s’il a la certitude absolue de ce qu’il affirme. Il répond que non. Elle lui demande également s’il sait si Eugène RWAMUCYO parlait de politique avec sa famille à 14 ans. Il répond par la négative à cette question, à laquelle il est en réalité difficile de répondre autrement pour un témoin de contexte.

Le témoin a terminé de déposer et l’audience est suspendue à 14h. Elle reprend à 15h08 avec l’audition de madame Jessica MWIZA.

Audition de madame Jessica MWIZA

Il est demandé au témoin de décliner son identité (Jessica MWIZA, 33 ans) sa profession (enseignante en sociologie) et son domicile. Le témoin indique n’avoir aucun lien de parenté ni d’alliance avec l’accusé ou les parties civiles. Le témoin a été cité par le ministère public et une partie civile, et il lui est fait prêter serment.

Madame MWIZA rappelle qu’une idéologie est un univers de valeurs partagées. Elle nous parlera de l’idéologie hamitique et raciste. Elle indique qu’en science sociale notamment en psychologie sociale le racisme est un fonctionnement complexe.

La témoin explique ce qu’est l’idéologie hamitique, et qu’elle est à la croisée de la négrophobie coloniale et d’une idéologie antisémite. Les colonisateurs et les missionnaires, en arrivant au Rwanda au début du XXème siècle, devaient joindre deux visions contradictoires. La négrophobie coloniale puisqu’ils ont utilisé une stratégie visant à dire qu’une population hamitique était arrivée avant eux pour créer cette civilisation et la société telle qu’elle est. L’idéologie antisémite puisque, comme la figure du juif, le Tutsi est considéré comme un être supérieur, grand beau, à la conquête du monde. Avec la colonisation, le Tutsi a été réduit à la “position de nègre ultime”. Elle nous indique ensuite qu’il y a eu plusieurs mouvements pour expliquer comment l’idéologie entre dans les consciences collectives. Tout d’abord les académies européennes ont joué un rôle, comme l’université de recherches London School of Economics. Elle nous dit qu’Édouard Saïd explique que les colonisateurs décidaient ce qu’étaient les populations avant même de les rencontrer. Elle compare cela avec l’africanisme qui consiste à décider ce qu’est l’Africain avant même de l’avoir rencontré.

Madame MWIZA nous présente ensuite la théorie de Colette GUILLAUMIN, sociologue française, sur le racisme. Elle indique que la race et le racisme ne sont pas des affaires biologiques mais sémantiques. Le racisme est imaginaire, il ne s’inquiète ni des faits ni d’être contradictoire, c’est une croyance. La témoin illustre son propos en rappelant que pour être Tutsi il y avait plusieurs critères (richesse, beauté …) mais qu’une fois Tutsi sur la carte d’identité « même si le Tutsi est pauvre, il reste Tutsi ». Le racisme a également un caractère inamovible: auparavant, les différenciations étaient théologiques, les personnes pouvaient changer de religion pour se protéger tandis que dans le racisme le caractère inamovible est d’autant plus important et en particulier dans le crime de génocide. Lorsque l’on décide qu’une population a des caractéristiques inamovibles, comme les Tutsi, la seule issue au conflit est la mort. Il y a également la naturalisation du fait politique: dans le cas du génocide des Tutsi, la naturalisation consiste à dire qu’une population est venue au Rwanda avant les colonisateurs blancs pour imposer leur idéologie. Le dernier point de la théorie consiste à refuser la séparation entre le racisme des intellectuels et celui des tueurs. Elle explique qu’il y a un lien direct entre l’administration qui porte l’idéologie raciste, les civils embrigadés, les colons opportunistes: il y a une causalité de chaîne.

La témoin parle ensuite de la vision de Jean-Paul Sartre sur l’antisémitisme. Pour lui, la personne antisémite fonctionne à la passion, elle prend plaisir à construire cette idéologie antisémite et à la transmettre. Madame MWIZA fait ensuite un parallèle entre la joie partagée et le fait de discuter des horreurs sur la RTLM. Elle nous indique que selon un travail de l’école sociale de FRANCFORT, le racisme est lié à la peur de la liberté, la peur de vivre sa vie et de la complexité du monde moderne. Cette fonction raciste permet de simplifier le monde, parce qu’elle permet d’être certain d’avoir analysé correctement le monde, et dans le cas du génocide des Tutsi, cela leur permet d’être certains que quand ils auront éliminé tous les Tutsi, le monde ira mieux.

La témoin nous précise que la personne raciste, qui est l’oppresseur, se considère comme la victime. Elle nous dit: « Un homme tutsi pouvait être tué parce que considéré comme arrogant et une femme tutsi tuée parce que considérée comme belle ». Elle explique que l’arrogance mène à la mort quand la personne raciste se sent victime. Elle conclut son audition en affirmant que se sont des dynamiques qui se nourrissent les unes des autres qui mènent à une idéologie raciste.

Questions du président de la cour :

Le président demande comment une forme de concorde et de paix pouvait régner avant le 19 avril 1994 à BUTARE, où se trouvait pourtant une proportion importante de Tutsi. Le témoin répond que cela a un lien avec l’intellectualisme, “il faut briser l’intellectuel d’abord” pour que la société adhère à l’idéologie. Elle précise cependant que la locomotive sont les intellectuels. Sur la place des femmes Tutsi dans cette idéologie raciste, la composante est le fétichisme de la « femme noire esclave », par laquelle passe le fait que la “race hutu pure se décompose”.

Le président interroge le témoin sur la vision des nouvelles générations rwandaises qui n’ont pas connu le génocide. Madame MWIZA avait déjà fait un pré-test pour son travail doctoral auprès de cette génération. Elle explique que les jeunes s’accrochent à l’idée qu’ils sont tous Rwandais, et que la jeunesse est très consciente de la honte ou de la tristesse de leurs parents. Certains n’ont pas toujours eu l’espace de parler de ce génocide chez eux et ce pré-test a montré que lorsqu’on les laisse s’exprimer, les jeunes Rwandais se posent beaucoup de questions. Ils s’interrogent sur la question de la justice puisqu’aujourd’hui elle se passe à des milliers de kilomètres de chez eux et souhaitent que l’on comprenne pleinement leur histoire et leurs traumatismes. La question du temps se pose également.

Questions des avocats des parties civiles :

On demande à la témoin, qui parle de racisme anti-tutsi, alors qu’on parle généralement d’ethnie, si l’analyse est la même que l’on parle de race ou d’ethnie. Madame MWIZA répond que l’analyse est la même mais que le processus est la racialisation. Elle précise cependant qu’il existe des divergences selon les auteurs. Sur la comparaison avec l’idéologie antisémite, elle fait le parallèle avec “Le protocoles des sages de Sion “ où l’on dit que les juifs avaient ce projet de conquête du monde et indique que le Hutu Power a créé un faux document où ils expliquent que les Tutsi avaient pour projet de conquérir le monde: on parle ici d’accusation en miroir.

La distinction entre Hutu et Tutsi était structurante dans la manière dont les personnes s’identifiaient car l’idéologie raciste s’appuie sur la violence et qu’il ne peut pas y avoir d’adulte qui ne soit pas conscient s’ils sont en danger ou non. Elle précise, part le fait que les Tutsi ne pouvaient plus accéder à certains emplois ou à des études supérieures, que chaque famille savait si elles étaient Hutu ou Tutsi. Elle souligne que la situation était très claire mais qu’il est possible que les enfants, eux, pouvaient ne pas forcément être conscients de ce qu’ils étaient. Vis-à-vis du rapport sanitaire datant de mai 1994 qu’Eugène RWAMUCYO a écrit, elle explique la construction de l’oppresseur en victime: ce qui est clair dans l’idéologie nazie, comme dans l’idéologie anti-tutsi. Les Tutsi sont pourchassés, exterminés, ils se cachent dans les latrines, les marais, en dessous des corps, mais dans ce discours ces mêmes Tutsi sont décrits comme ayant tous les pouvoirs. Cela montre une impossibilité de réconcilier le réel et le fantasme, fantasme même cru par les personnes qui le mettent en forme.

Questions de l’avocat générale :

La témoin réagit à des extraits de retranscription d’émissions diffusées le 18 mai 1994 par Radio Rwanda. Elle explique qu’il y a une conscience de médiocrité et donc un besoin de construction identitaire du racisme dans l’idéologie du génocide. Elle précise que le concept d’accusation en miroir est adapté à une société peu lettrée, pour installer dans la conscience collective l’idée que la seule solution c’est la mort.  

Elle explique qu’aujourd’hui le Rwanda fait place à une reconstruction plus qu’à une réconciliation parce que cela permet d’écarter totalement l’idéologie raciste des identités ethniques.

Questions de avocats de la défense :

La témoin ne comprend pas les questions de la défense et  rappelle qu’une rébellion n’est pas une idéologie mais un fait. Elle souligne que les premières questions posées n’ont aucun lien avec son intervention. Elle souligne également qu’il n’existe pas “d’aristocratie tutsi” comme l’a indiqué la défense. La défense demande “pour quelles raisons, nous parlions déjà de Hutu et Tutsi alors que vous restez accrochée à l’aspect colonialiste ?”: elle répond que la construction figée s’est produite avec la colonisation. (NDR : ça ne correspond plus à une classe mais à des races hiérarchisées).

La témoin répond à maître FELLOUS, à la question de savoir comment elle se définit, qu’elle se sent franco-rwandaise . L’avocat dit ensuite que la témoin avait parlé de l’aspect physionomiste et que les Tutsi étaient tous grands, ce à quoi madame MWIZA répond que ce ne sont pas ses propos. La défense clôture cette conversation en disant: “Je vous rappelle que les grands dirigeants du monde ne font pas plus d’un mètre 70”. (NDR. C’est de l’humour ou l’avocat se rassure-t-il en se disant qu’il aurait pu devenir un dirigeant du monde?)

Les questions suivantes de la défense, qui durent plus de 5 minutes, ne sont pas comprises. (NDR : les questions les plus courtes sont souvent les meilleures. Globalement, les questions posées par les avocats de la défense, outre le fait qu’elles sont assez confuses, montrent bien que ces derniers on une connaissance peu approfondie, et de l’histoire du Rwanda, et du génocide des Tutsi, voire du dossier lui-même!)

On demande ensuite si les lois de NUREMBERG interdisaient le mariage avec des femmes juives, la témoin répond ne pas être une spécialiste de ce sujet et l’avocat de la défense lui répond que “l’Allemagne nazie n’a jamais fétichisé les femmes juives”.

Extrait d’un article nommé l’Affaire bâclée du génocide du fugitif Eugène RWAMUCYO. La témoin explique qu’elle ne se souvient pas d’avoir parlé d’un « comité de guerre à BUTARE« , dans une interview qu’elle aurait accordée au journal New Times. L’article évoque aussi le fait que monsieur RWAMUCYO aurait bénéficié d’un soutien politique français, ce que la défense conteste, et que madame MWIZA avoue ne pas connaître. (NDR : Eugène RWAMUCYO a bel et bien bénéficié du soutien de Thierry LAZZARO, député et secrétaire départemental de l’UMP dans le Nord, ainsi que de celui du ministre de l’Intérieur de l’époque, à savoir Nicolas SARKOZY, et de Claude GUÉANT[12]).

Le témoin termine de déposer et l’audience est suspendue. Elle reprend à 16h55 avec l’audition de Mamérique MUKAMUNANA, épouse de l’accusé.

Audition de madame Mamérique MUKAMUNANA, épouse de l’accusé

Il est demandé au témoin de décliner son identité (Mamérique MUKAMUNANA, née le 15 août 1958) sa profession et son domicile (Belgique). Le témoin étant l’épouse de l’accusé, elle ne prête pas serment. Le président indique au témoin que la cour a été alertée sur l’état de santé de la déposante.

Le témoin déclare spontanément : “On s’est rencontré à LENINGRAD en 1983. On s’est mariés en 1986 et depuis nous sommes ensemble. C’est un homme aimant et qui se bat pour les autres. C’est un homme ouvert et accueillant, c’est lui le pilier de notre famille. Ce qui est arrivé est difficile à supporter pour nous.”.

Questions du président :

Sur questions, elle explique ne pas avoir connu son mari avant leur rencontre en Russie. Elle ajoute être originaire de CYANGUGU (NDR. Ville située au sud-ouest du pays, face à la ville congolaise de BUKAVU. Aujourd’hui, la ville est dénommée RUSIZI.). Sur son ethnie, elle explique être née dans une famille mixte où il y avait des Hutu et des Tutsi : “Mon père était Hutu sur sa carte d’identité et ma mère aussi., mais nous sommes des Tutsi. Mon père a dû changer son ethnie  sur sa carte d’identité”. (NDR. On entend les explications du témoin, mais elles sont tardives et peu convaincantes. Tout cela pour laisser entendre que son mari ne détestait pas les Tutsi?) L’interprète explique qu’il s’agit d’une pratique assez courante: dans un régime raciste, il n’était pas bon être déclaré Tutsi. Madame MUKAMUNANA ajoute: “Même s’il était inscrit Hutu sur les cartes d’identité, ma famille paternelle, après 1959, a modifié son ethnie: de Tutsi elle est devenue Hutu”. Elle explique que c’était “un secret de famille”. Elle ajoute l’avoir su quand elle est allée à l’école  secondaire. « Mais c’était un secret de famille et mon papa avait dit de ne jamais le dire” ajoute-t-elle.

Sur les raisons pour lesquelles Eugène RWAMUCO n’avait pas évoqué cela de façon claire au juge d’instruction, elle explique : “Je n’en ai pas vraiment parlé à mon mari, mais c‘est vrai que dans ma famille il y a des Hutu et des Tutsi”. À la question de savoir comment il l’a su, elle indique ne l’avoir jamais nié mais que l’accusé l’a appris récemment. Elle précise ne pas en avoir parlé à ses enfants et que l’accusé aurait dit que ce n’était pas nécessaire de leur en parler.

A propos de son mari, elle explique “avoir entendu que son père était enseignant en 1959 et qu’il faisait partie du parti politique Parmehutu[13]” et ajoute : “Dans nos familles on ne parlait pas de Hutu et de Tutsi”. Sur sa propre famille, elle explique que son père était menuisier, sa mère femme au foyer, et qu’aucun d’entre eux ne s’est engagé dans un parti politique. Elle confirme ensuite être rentrée au Rwanda en 1989, à KIGALI d’abord puis à BUTARE.

De 1989 à 1992, elle explique que l’accusé revenait fréquemment au Rwanda : “Quand nous sommes rentrés, je ne me souviens pas des dates, il est resté plus longtemps que d’habitude et sinon toutes les grandes vacances il rentrait”. Elle ajoute qu’il n’était pas possible d’avoir la radio en URSS et indique qu’il n’y avait pas de consulat non plus. Elle ajoute : “À la fin de l’année; on passait à l’ambassade pour le renouvellement des bourses d’étude”.

À la question de savoir si son mari était au courant des évènements qui se déroulaient au Rwanda durant la période 1989 à 1992, elle indique ne pas savoir. Elle ne se souvient pas non plus s’ils s’appelaient. Dans le cadre du parti MRND, elle explique que son mari a été “élu à la cellule des étudiants du MRND” en Russie. À la question de savoir pourquoi il s’est présenté et les raisons pour lesquelles il voulait ces fonctions, elle explique : “Je suis arrivé à LENINGRAD, la cellule MRND existait comme elle existait dans toutes les villes où il y avait des étudiants rwandais, mais ce n’était pas politique. C’était plutôt social, on a fait le nouvel an ensemble avec la communauté rwandaise, avons accueilli les nouveaux et c’est tout ce que j’ai vu. Il n’a pas été élu quand je suis arrivée là”. Sur cette élection, elle explique qu’il y avait déjà un comité et que l’accusé en faisait déjà partie. Elle explique que c’est parce que c’est un homme sociable et ouvert qu’il a été élu.

Elle explique ensuite être rentrée avec son mari en 1989. Le témoin confirme avoir obtenu son diplôme en génie textile. À la question de savoir comment elle est devenue journaliste, elle explique avoir d’abord déposé des documents s’être présentée à la seule usine privée qui existait au Rwanda. Après avoir attendu une année, sa candidature n’a pas été retenue. Elle a continué à chercher du travail ailleurs et il y a eu un appel d’offres pour être journaliste. Elle précise qu’il n’y avait pas d’école de journalistes, et que cela faisait partie de mon rêve d’enfant. Elle confirme n’avoir aucun diplôme en la matière, ni avoir écrit la moindre pige auparavant. Elle explique que Radio Rwanda, où elle a été recrutée, “est la radio de l’État. On n’avait pas de journalistes formés. Il y avait des journalistes autodidactes, formés sur le tas. Je n’étais pas la seule à travailler à Radio Rwanda à BUTARE: on était une vingtaine. Ce n’est pas particulier à moi de faire du journalisme sans être formé. On nous formait sur le tas”.

Sur son travail de journaliste, elle explique que lorsqu’elle a été reçue, elle est allée “dans l’animation-production.’ « On avait des tranches horaires, ça dépendait des jours, de 5h à 8h ou de 11 à 14h, ou 17h à 20h. Donc entre ces tranches-là, la radio était fermée. Quand je parlais, c’était de musique. Je faisais les annonces, diffusais des communiqués. Sauf le mercredi matin, où j’avais diverses rubriques”. Elle explique y avoir travaillé de février ou avril 1992 à mai-juin 1994.

Le président rapporte qu’un document a été versé au débat, selon lequel il a été transcrit des propos contre les Tutsi, propos qui lui sont attribués. Le témoin indique que ce n’est pas elle qui a écrit et que ce n’est pas son langage.  Elle ne faisait pas de reportages. (NDR. A un moment donné, le témoin et son mari ont fait savoir que la journaliste MAMERIQUE, ce n’était pas elle puisqu’elle s’appelait MAMELIQUE (ou le contraire). Le couple profite de l’ignorance d’un certain nombre de gens, même au sein de ses avocats, qui ignorent qu’en kinyarwanda, le « l » et le « r » sont interchangeables. On écrit par exemple HABYARIMANA ou HABYALIMANA).

Elle explique ensuite que, selon elle, Radio Rwanda n’a jamais propagé de messages de haine envers les Tutsi et ajoute que “c’était défendu de prendre parti”. Le président lui indique que Radio Rwanda dépendait d’un gouvernement intérimaire génocidaire. De sorte que la question est de savoir comment cette radio a pu propager des discours différents de son propriétaire. Elle dit qu’elle ne peut pas répondre à cette question: “ Moi, je n’ai pas entendu ça”.

Sur la période du génocide, elle explique ne pas être sortie souvent et n’avoir jamais vu de cadavres. Le président lui fait remarquer que sa fille a déclaré avoir vu des cadavres à BUTARE ou lors de son départ de BUTARE. Sur l’appartenance de son mari au Cercle des Républicains progressistes, elle explique n’en avoir eu connaissance que lors de son procès en première instance. Mamérique MUKAMUNANA confirme ensuite que son mari a pris la parole lors de la réunion en présence de Jean KAMBANDA[14], précise avoir été présente mais ne pas se souvenir du contenu de ses propos : “Ça fait plus de 30 ans et il y a des choses dont je ne me souviens pas”. À la question de savoir pour quelle(s) raison(s) elle s’y trouvait, sachant que seuls les médecins étaient conviés, elle explique y être allée “en tant que fonctionnaire. Tous les fonctionnaires de Butare étaient invités”. Elle ajoute ne pas avoir vu son mari travailler son discours à la maison et ne pas en avoir discuté avec lui. Elle ne se souvient pas non plus d’une prise de contact entre son mari et le Premier ministre Jean KAMBANDA.

Sur la description faite par des témoins d’Eugène RWAMUCYO comme un extrémiste et tenant des propos anti-tutsi, elle explique : “Mon mari n’est pas du genre à parler comme ça. Le connaissant, je ne pense pas qu’il soit capable de dire des choses pareilles. Il n’était pas anti-tutsi. En tout cas, j’ai vu des Tutsi chez nous et je ne l’ai jamais entendu prononcer des paroles négatives envers les Tutsi”. Sur les films réalisés par son mari, elle explique les avoir vus. Sur ce que pense son mari du FPR, elle s’exprime : “On était en période de guerre et notre pays, c’était comme une famille. Quand quelqu’un attaque le pays, je pense que c’est son droit de ne pas accepter cette attaque. C’est dur de ne pas avoir le droit de penser…”. Le témoin fait une longue pause. (NDR. A plusieurs reprises, le témoin ne va pas être en état de répondre aux questions de monsieur le président. Ce dernier fera preuve de patience, respectueux de l’état dans lequel se trouve madame MUKAMUNANA). La défense souhaite intervenir mais le président s’y oppose car ce n’est pas le moment pour elle de s’exprimer. À la question de savoir si son mari a remis en cause le génocide des Tutsi, elle répond par la négative.

Sur la venue de l’accusé en France plutôt qu’en Belgique, elle n’apporte pas de réponse. Sur l’attitude de son mari avant et après le procès, elle explique que ce dernier a changé “se sachant innocent”. Sur le Rwanda elle explique : “Aujourd’hui ce n’est pas mon pays. Je ne peux pas y aller et je ne peux pas voir ma famille. C’est le pays qui m’a donné l’asile qui est aujourd’hui mon pays, parce que je sais que je ne peux pas aller au Rwanda, que je ne peux pas y vivre… je ne pense pas qu’il y a la sécurité là-bas”.

L’audience est suspendue à 17h55 et reprend à 18h15.

Questions des avocats des parties civiles :

Sur question de Maître ZARKA, avocat du CPCR, Mamérique MUKAMUNANA explique ne pas savoir quels sont les soutiens politiques de son mari. Maître ZARKA souligne que monsieur Thierry LAZARO, ancien député UMP, a apporté son soutien à son mari, ce qui ressort de plusieurs articles[12].

Elle explique ensuite ne pas savoir qu’il y avait un génocide en cours à l’époque des faits et ajoute: “On a parlé de génocide après 1994”. Elle nuance en confirmant savoir qu’il y avait des massacres. Sur le fait qu’elle n’a pas vu de cadavres, alors que 294 000 personnes au moins ont été massacrées dans la préfecture de BUTARE, le témoin explique : “Je ne dis pas qu’il n’y avait pas de cadavres mais moi je ne les ai pas vus”. Elle ajoute : “Là où je vivais, à côté de moi, il y a une personne qui a été tuée. Donc je ne pouvais pas les entendre crier. Et mon mari,  les faits qui lui sont reprochés ne concernent pas son lieu de travail ni la maison. Et là où j’étais, je n’ai pas vu les gens qui sont morts. Et j’ai eu une chance de ne pas en avoir vu, je ne sais pas comment j’aurais supporté”.

Sur questions de maître BERNARDINI au sujet de l’engagement politique de son mari, le témoin indique qu’il n’était pas membre de la CDR[15]. Elle explique ensuite ne pas être d’accord avec le témoignage de Bojana GLIGORIC : Moi je ne connais aucun intellectuel, et à ce moment-là je connaissais mon mari, il n’a jamais incité au génocide. Je venais d’arriver, je ne connaissais pas beaucoup de personnes. Quand on dit les intellectuels, j’en fais partie et c’est une généralisation qui se fait au niveau du Rwanda, et qui est dur pour nous les Rwandais”.

Madame MUKAMUNANA explique qu’elle a su que des membres de sa famille étaient morts durant le génocide, et notamment sa soeur, mais elle indique ne l’avoir su que plus tard. Elle précise : “Ce sont des rescapés du génocide qui sont persécutés et les rescapés du génocide c’est tout le monde”. Elle explique la notion d’équilibre ethnique : elle a entendu parlé du fait qu’un petit pourcentage de Tutsi pouvait accéder au collège, à l’université ou dans la fonction publique. Elle ajoute : “À ce moment-là, sur la carte d’identité il était inscrit Hutu ou Tutsi. Quand on allait au secondaire, on disait à chaque enfant de donner son nom, son prénom, sa famille, son ethnie et parfois on demandait les cartes d’identité des parents pour compléter les fiches. Moi, je pense qu’il y a eu des choses qui se sont faites qui ne sont pas bien, mais parfois il y a des exagérations qui se disent”. À la question de savoir si le témoin connaît Ferdinand NAHIMANA, elle explique que ce dernier est du village de son mari et confirme qu’Eugène RWAMUCYO le connait bien. Elle ajoute l’avoir elle-même rencontré et confirme qu’il faisait partie de l’ORINFOR[16], à laquelle Radio Rwanda appartenait[17]. (NDR : Ce dernier a été condamné à une peine de prison à vie par le TPIR, réformée en appel à 30 ans d’emprisonnement dans le cadre du Procès des Médias.)

Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :

Sur la réunion du 14 mai 1994, où le Cercle des intellectuels de BUTARE a rencontré Jean KAMBANDA, le témoin rétorque que “c’est tous les fonctionnaires qui étaient invités. Il y avait aussi des gens qui travaillaient à l’université”et précise avoir été invitée en tant que fonctionnaire de Radio Rwanda, et non comme journaliste, qui était la tâche de son collègue Cyprien. Sur les transcriptions de Radio Rwanda, qui sont contestées par la défense. L’interprète explique à la cour, à la demande de l’avocate générale, que le “r” et le “l” ce sont les mêmes lettres et aucune conclusion n’est à tirer lorsque les deux lettres sont confondues. Elle explique ensuite ne plus se souvenir de la question “d’auto-défense civile”.

Sur la cassette du 18 mai 1991, il est attribué un reportage au témoin, ce qu’elle réfute. Il est donné lecture dudit reportage et le témoin indique ne pas s’en souvenir. Sur la réunion du 14 mai 1994, elle explique que Jean KAMBANDA et son époux n’avaient aucune relation. Il en va de même avec Pauline NYIRAMASUHUKO[18]. Sur Vincent NTEZIMANA, elle explique qu’il ne faisait pas partie des amis de son mari, même chose pour Jean-Bosco BARAYAGWIZA : “Je ne l’ai jamais vu, c’est peut-être une connaissance à lui”. L’avocate générale souligne que l’accusé a été interpellé aux obsèques de Jean-Bosco BARAYAGWIZA, et le témoin rétorque : ”C’est une culture où on va aux obsèques pour soutenir la famille, si on connaît le voisin ou les enfants, vous allez aux obsèques”.

Sur le soutien politique de l’accusé en France, elle explique ne pas savoir. Sur le licenciement de l‘accusé du Centre hospitalier de Maubeuge, elle explique :“C’est la faute du CPCR, qui a fourni les accusations”. L’avocate générale souligne qu’en réalité, c’est en 2009 que l’accusé perd son poste, et que la plainte du CPCR date de 2007. D’autant que c’est à la suite d’un incident avec une infirmière qui a découvert une fiche Interpol à son encontre que l’accusé a finalement perdu son poste. Le témoin indique ne pas savoir.

À la question de savoir à partir de quand elle a parlé du génocide des Tutsi au Rwanda, elle répond : “On en a parlé quand les Nations-Unies ont décrété que c’était le génocide des Tutsi”. Elle ajoute:  « Quand un Hutu était tué c’est parce qu’il était Hutu, et quand un Tutsi était tué, c’est parce qu’il était Tutsi. Venant d’une famille mixte, je sais le fossé qu’on peut mettre dans une famille où on va laisser dire que les uns sont des génocidaires et les autres des victimes. C’est une famille qui est détruite. On en parle, on sait qu’un Hutu est mort parce qu’il est Hutu, et j’ai perdu des membres de ma famille pour ça. Aujourd’hui je vous dis que je suis Tutsi et étant Tutsi je dis que ma famille est mélangée et je ne peux pas être d’un côté et pas de ‘l’autre”.

Questions des avocats de la défense :

Sur questions de maître SZTULMAN, elle explique que les relations de l’accusé avec sa famille tutsi sont bonnes. Sur avril 1994, elle explique avoir “été touchée par l’attentat de l’avion présidentiel”, avoir été dans le questionnement, avoir été confinée chez elle pendant plus ou moins deux semaines. Elle explique : “Rien n’a changé dans ma relation avec mon mari. Il me connaissait et connaissait ma famille. Des membres de la famille sont venus de KIGALI et ils sont restés à la maison. Je n’ai pas vu le changement. Quand les tueries ont commencé et que le FPR est arrivé à KIGALI, même à BUTARE il y avait des réfugiés qui venaient de KIGALI, ils venaient à BUTARE pendant le génocide. Eux aussi ils ont fui parce qu’on savait pas quand ça allait finir”.

Sur sa fuite à GOMA au Zaïre elle explique : “On a quitté BUTARE parce qu’on devait conduire son collègue qui était malade, mais malheureusement il est décédé directement. On était avec un corps dans la voiture, – je ne sais pas si c’est de ce corps là dont ma fille parle – j’étais avec le chauffeur de l’université. Et puis nous avons conduit et nous avons traversé GIKONGORO. Nous sommes arrivés à RUHENGERI et nous sommes allés chez lui. A ce moment- là, le FPR avait pris le pouvoir et nous avons continué pour aller à CYANGUGU“.

À la question de savoir si madame MUKAMUNANA parlait français, elle répond par la négative, expliquant qu’à l’époque elle parlait uniquement kinyarwanda. S’agissant de son trajet au travail, elle explique l’avoir toujours réalisé en voiture. (NDR : Il ne devait pas y avoir de fenêtres pour n’avoir jamais vu aucun corps d’avril à Juin 1994)

Enfin sur question de maître COHEN, elle explique avoir pu consulter un psychologue pour se faire aider et confirme avoir, – au même titre que les rescapés – “une mémoire traumatique”.

Le témoin a terminé de déposer à 19h15. Le président fait un point sur la journée du lendemain. Il est indiqué qu’Alphonse KAREMERA usera de son droit au silence pour ne pas obérer sa propre procédure en cours. L’audience est suspendue à 19h25.

On pourra également se reporter à l’audition de madame Mamérique MUKAMUNANA lors du procès en première instance, le 2 octobre 2024.

Jade KOTTO EKAMBI

Jeanne BEAUJEAN

Margaux MUZERELLE

Alain GAUTHIER, président du CPCR, pour la relecture

Jacques BIGOT pour la relecture et les notes.

 

  1. FPR : Front Patriotique Rwandais[]
  2. Kangura : « Réveille-le », journal extrémiste bi-mensuel célèbre pour avoir publié un « Appel à la conscience des Bahutu », dans son n°6 de décembre 1990 (page 6). Lire aussi “Rwanda, les médias du génocide“ de Jean-Pierre CHRÉTIEN, Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Joseph NGARAMBE – Karthala, Paris (1995).[]
  3. Chef de cabinet du ministre de la défense du gouvernement intérimaire, désigné comme membre de l’Akazu et du Réseau Zéro, le colonel BAGOSORA est un des piliers du pouvoir. Il a contribué à armer les Interahamwe à partir de 1991 et a joué un rôle clé dans l’organisation des milices début avril 94. Après l’attentat du 6 avril, il prend la tête d’un comité de crise et installe au pouvoir les extrémistes Hutu. Condamné par le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda), à la prison à vie en 2008 pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, sa peine a été réduite à 35 ans de prison en appel en 2011.
    Voir le glossaire pour plus de détails.[]
  4. FDLR: Forces démocratiques de libération du Rwanda, groupe armé formé en république démocratique du Congo (RDC) en 2000. Il défend les intérêts des Hutus rwandais réfugiés en RDC et opposé à la présidence de Paul Kagame, cf. Wikipedia.[]
  5. cf. le Monde du 29 décembre 2025 : “RDC : le porte-parole de l’armée suspendu pour propos racistes à l’égard des Tutsi”, Christophe Châtelot[]
  6. RTLM : Radio Télévision Libre des Mille Collines – cf. Focus : LES MÉDIAS DE LA HAINE[]
  7. Voir sur le site de Survie : Charles Onana et son éditeur condamnés pour contestation du génocide des Tutsi au Rwanda : le tribunal de Paris condamne un « déploiement sans frein de l’idéologie négationniste », article publié le 11 décembre 2024. Son procès en appel est prévu en septembre 2026.[]
  8. Hutu Power (prononcé Pawa en kinyarwanda) traduit la radicalisation ethnique d’une partie des militants des mouvements politiques. À partir de 1993, la plupart des partis politiques se sont disloqués en deux tendances : une extrémiste dite « power » (ex. MDR-POWER; MRND-POWER; PL-POWER, etc), et l’autre dite « modérée », rapidement mise à mal, cf. glossaire.[]
  9. Voir également notre article d’octobre 2014: Rwanda’s untold story, « L’histoire du Rwanda jamais contée » : vraiment ?[]
  10. Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[]
  11. MRND : Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement, parti unique de 1975 à 1991 fondé par Juvénal HABYARIMANA, renommé ensuite Mouvement Républicain National pour la Démocratie et le Développement[]
  12. Rwamucyo avait bénéficié de soutiens politiques en France, 20 minutes, 19 octobre 2009.
    Selon une autre dépêche d’agence, « le député UMP Thierry Lazaro avait sollicité du ministère de l’Intérieur la régularisation d’un médecin rwandais. Le praticien, Eugène Rwamucyo, a pu obtenir un titre de séjour et exercer sa profession en tant que médecin du travail à l’hôpital de Maubeuge, en mai 2008. (…) Thierry Lazaro se défend :« J’ai saisi plusieurs ministres en sa faveur. On ne peut infirmer ou confirmer son implication dans le génocide. J’ai la conviction qu’il n’y est pour rien. À l’époque, j’ai cru de bonne foi qu’il était vulnérable. ». Interrogé par la presse, il évoque aussi des « interventions en haut lieu ». En outre, il révèle qu’il « n’a pas été le seul parlementaire à intervenir auprès du directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur de l’époque (Nicolas Sarkozy) ». Dépêche du 23 octobre 2009, diffusée par Rwanda News  archivée sur le site rwandaises.com.[][]
  13. le parti Parmehutu qui proclame que la masse Hutu est constituée des seuls «vrais Rwandais». voir Focus – les origines coloniales du génocide, créé en 1959 par Grégoire KAYIBANDA, premier président du Rwanda indépendant[]
  14. Réunion du 14 mai 1994 à Butare avec Jean KAMBANDA, Premier ministre du Gouvernement intérimaire pendant le génocide. Voir Focus – L’État au service du génocide et son audition du 11 octobre 2024[]
  15. CDR : Coalition pour la défense de la République, parti Hutu extrémiste, créé en mars 1992, au moment des massacres de Tutsi dans le Bugesera. La CDR a également une milice, les Impuzamugambi., cf. glossaire[]
  16. ORINFOR : Office Rwandais d’Information.[]
  17. Ferdinand NAHIMANA : Idéologue extrémiste, désigné comme membre de l’Akazu et fondateur de la RTLM, Ferdinand NAHIMANA est directeur de l’ORINFOR de 1990 à 1992, date à laquelle le Président HABYARIMANA est contraint de le limoger, sous la pression internationale. Il serait également un des inspirateurs de la création des Interahamwe. Il a été condamné par le TPIR à la prison à vie en 2003 mais sa peine a été réduite à 30 ans de prison en appel en 2007, cf. glossaire.[]
  18. Pauline NYIRAMASUHUKO : ministre de « la Famille et du  Progrès des femmes » à partir de 1992 jusqu’à la fin du génocide, n’hésite pas à inciter les tueurs, voire son fils Shalom, à violer les femmes tutsi. Jugée au TPIR et condamnée à perpétuité en 2011, peine réduite à 47 années de prison en 2015. Voir également: Madame Pauline, la haine des Tutsis, un devoir historique, podcast de France Culture, 28/4/2023.[]

Lire aussi

Justice

Procès en appel de Eugène RWAMUCYO. Vendredi 17 juillet 2026. J28 – VERDICT

VERDICT : 27 ans de réclusion criminelle pour participation à une entente en vue de commettre les crimes de génocide et crimes contre l’humanité, complicité de génocide et de de crimes contre l’humanité.