Procès en appel de Eugène RWAMUCYO. Vendredi 12 juin 2026. J4

Cette première version de compte-rendu sera revue et complétée, nous vous invitons à revenir sur cette page ultérieurement.



L’audience débute à 9h06. Le président indique à la cour qu’il a été compliqué de procéder à l’extraction d’Eugène RWAMUCYO. Il fait ensuite un point sur le planning, sachant que deux témoins cités à comparaître, dont l’un par la défense, sont décédés. Le président indique ensuite qu’une difficulté va se présenter avec l’expert psychologue, et les parties formulent des observations. Le président décide qu’un autre expert sera sollicité pour le 6 juillet 2026.

Audition de monsieur Jean-François DUPAQUIER, journaliste

Il est demandé au témoin de décliner son identité (Jean-François DUPAQUIER, 80 ans) sa profession (journaliste honoraire) et son domicile. Le témoin indique n’avoir aucun lien de parenté ni d’alliance avec l’accusé ou les parties civiles. Le témoin a été cité par le ministère public, et il lui est fait prêter serment.

Audition de Jean-François Dupaquier. Dessin @art.guillaume.

Pour sa déposition, nous nous reportons à celle réalisée en première instance:

« Je souhaite vous parler ici des actes d’Eugène RWAMUCYO sur lesquels j’ai enquêté  depuis plus de vingt ans : sa contribution à l’idéologie et à la propagande du génocide.

Un génocide n’est pas une mince affaire, surtout lorsqu’il s’agit de faire basculer massivement la population dans le passage à l’acte. Il est nécessaire de maîtriser toutes les règles de la propagande et donc de l’idéologie. Pas de génocide sans l’idéologie du génocide. Et pas d’idéologie sans idéologues. Sur ce point, deux dates me semblent à retenir :

En octobre 1990, le regroupement de ces idéologues prend pour nom au Rwanda le Cercle des Républicains Progressistes. Il est fondé à l’initiative de l’historien Ferdinand  NAHIMANA à l’université de Nyakinama, dans le Nord du Rwanda. Cette région constitue le berceau du radicalisme hutu. Eugène RWAMUCYO est né dans la même commune que Ferdinand NAHIMANA. Ce genre de lien local est très fort au Rwanda. Il peut aider à comprendre pourquoi le Dr RWAMUCYO deviendra plus tard le président du Cercle des Républicains Progressistes, un poste à haute responsabilité. En 1990 il n’en fait pas encore partie puisqu’il termine un doctorat d’hygiène sociale en Russie.

Décembre 1990 : c’est la diffusion au Rwanda des Dix commandements du Hutu dans le magazine extrémiste KANGURA[1]. Tous les éléments du racisme anti-tutsi y sont résumés, au point qu’on peut parler d’une sorte de Mein Kampf rwandais.

Journal extrémiste Kangura n°6 (décembre 90)

On découvrira plus tard que son auteur s’appelle Vincent NTEZIMANA. Lui non plus ne fait pas encore partie du Cercle des Républicains Progressistes (CRP), puisqu’il achève son doctorat à l’université de Louvain-la-Neuve, en Belgique.

Au CRP, on trouve des personnes qui seront presque toutes poursuivies et condamnées par la Justice après le génocide : Charles NDEREYEHE, son premier président, Ferdinand NAHIMANA, docteur en Histoire, d’abord vice-président, Jean-Bosco BARAYAGWIZA, directeur au ministère des Affaires étrangères, Martin BUCYANA et Théoneste NAHIMANA, qui vont se succéder à la tête du parti raciste CDR[2] ainsi qu’Antoine MISAGO RUTEGESHA, futur 2e vice-président de la CDR, Jean-Baptiste MUGIMABA (futur secrétaire général de la CDR) etc. N’oublions pas Phocas HABIMANA, un homme d’affaires dont nous pensons qu’il a été coopté un peu plus tard, en raison du rôle éminent de son épouse dans l’organigramme du parti unique MRND[3]. Et d’autres intellectuels de haut niveau, dont Vincent NTEZIMANA, « l’inventeur » des 10 Commandements du Hutu.

Trois de ces hommes contrôleront la RTLM[4], dite « Radio-Machette », à partir de son lancement en 1993 : Jean-Bosco BARAYAGWIZA, responsable du comité exécutif, Ferdinand NAHIMANA, responsable éditorial et Phocas HABIMANA, directeur administratif.

Le Cercle des Républicains Progressistes se voulait la matrice de l’idéologie et de la propagande anti-tutsi. Sous son impulsion, le génocide n’aura rien de spontané, ni « d’exotique » comme certains le croient encore.

Est-il besoin de préciser qu’aucun Tutsi n’a figuré parmi les membres du Cercle des Républicains Progressistes ? Aucun Tutsi à la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM), un média de masse sans lequel le projet génocidaire n’aurait jamais connu un si terrible succès.

La plupart des hommes que je viens de citer seront à l’origine de la création en 1992 de la Coalition pour la défense de la République et de la démocratie (CDR), un parti politique ouvertement raciste (il refusait les adhésions de Tutsi).

Je reviens brièvement en arrière pour contextualiser les enquêtes auxquelles j’ai participé sur le génocide, son idéologie et ses acteurs. En septembre 1994, le secrétaire général de l’ONG Reporters sans Frontières m’a proposé de participer à une mission d’évaluation du rôle des médias dans le génocide et d’identification des journalistes tués. J’avais obtenu d’y associer mon ami l’historien Jean-Pierre CHRÉTIEN qui comme moi avait dénoncé depuis des années la radicalisation extrémiste d’une frange de politiciens hutu au Rwanda.

Le succès de cette mission a abouti à élargir notre équipe à l’historien rwandais Marcel KABANDA et à un politicien rwandais, Joseph NGARAMBE, pour produire le livre Rwanda, les médias du génocide sous la direction de Jean-Pierre CHRÉTIEN[5]. L’enquête pour ce livre – paru en novembre 1995, soit un an-et-demi après le génocide – a permis d’énormes avancées dans l’identification de l’idéologie génocidaire et de ses acteurs. Quoique cet ouvrage reste presque trente ans plus tard une référence, nous n’avions fait qu’entrevoir la conspiration du génocide. Ainsi on ne trouve dans notre livre qu’une brève mention (p. 335) du Cercle des Républicains Progressistes, et Eugène RWAMUCYO ne figure pas dans l’index des noms.

Par la suite, la Procureure générale du Tribunal Pénal International pour le Rwanda a demandé à notre équipe une expertise autant que possible exhaustive pour préparer ce qu’on a appelé le Procès des Médias. Nous avons bénéficié de la collecte de documents et de témoins par des enquêteurs du TPIR. Nous avons repris nos recherches en particulier à BUTARE. J’ai moi-même trouvé des documents sur le Cercle des Républicains Progressistes et sur le rôle d’Eugène RWAMUCYO avant et pendant le génocide. Pour rédiger ma partie de l’expertise, j’ai été fortement aidé par deux témoignages recueillis en 2001:

  • Premièrement, celui de Emmanuel BUGINGO, alors professeur à l’Université de BUTARE, qui connaissait bien les déclarations d’Eugène RWAMUCYO comme représentant officiel du Cercle des Républicains Progressistes durant le génocide.
  • Deuxièmement le témoignage d’Alphonse KILIMOBENECYO (NDR. Un des deux témoins décédés). Comme directeur de l’Imprimerie Scolaire, il avait constaté le rôle de M. RWAMUCYO pour contrôler et au besoin modifier le contenu du magazine KANGURA avant ses impressions.

Notre enquête sur l’articulation de l’idéologie du génocide a laissé des zones d’ombre. Nous devions travailler dans un milieu massivement complice. Si vous le souhaitez je m’expliquerai là-dessus tout à l’heure. Il ne nous est pas moins apparu que la conspiration du génocide fut le fait d’un groupe restreint d’idéologues (essentiellement regroupés au sein du Cercle des Républicains Progressistes), et aussi de militaires et d’hommes d’affaires qui en constituaient en quelque sorte le volet « opérationnel ». Ce groupe fonctionnait comme une petite Mafia, c’est-à dire une organisation secrète dissimulant son objectif criminel, ne laissant guère de trace écrite, cooptant ses membres et punissant de mort toute possible trahison.

En évaluant à une quarantaine de personnes le nombre d’extrémistes engagés dans cette Mafia, c’est-à-dire dans l’élaboration, à partir de la fin 1990, d’un projet de génocide des Tutsi du Rwanda il me semble légitime d’affirmer que Eugène RWAMUCYO y a joué un rôle de plus en plus important. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à comprendre qu’il soit passé sous les radars du Tribunal Pénal International, tout comme un de ses complices au sein du Cercle des Républicains Progressistes, Vincent NTEZIMANA.

Un mot d’Emmanuel BUGINGO décrit ce dernier comme une sorte de lieutenant d’Eugène RWAMUCYO.

Sous la direction de Jean-Pierre CHRÉTIEN, notre groupe pluridisciplinaire a toujours fonctionné dans une certaine urgence. En 2000, nous nous étions engagés à rendre notre rapport au TPIR pour le 15 décembre 2001. C’est pourquoi le rôle de Vincent NTEZIMANA. nous a échappé. Il était jugé au même moment dans le procès dit « des Quatre de Butare » (avril à juin 2001) par la cour d’assises de Bruxelles[6]. Au cours de ce procès, comme co-accusé de participation au génocide, Vincent NTEZIMANA a été dénoncé par un témoin belge pour avoir lui-même rédigé « Les 10 commandements » sur le campus de l’université de LOUVAIN-LA-NEUVE, où il achevait son doctorat.

Malgré la solidité de la témoin et d’autres éléments le mettant en cause dans la rédaction de ce que j’ai appelé « Le Mein Kampf du Rwanda », les juges ont buté sur l’unicité du témoignage. Concernant le génocide des Tutsi du Rwanda, ce fut en général un problème pour les journalistes, pour les enquêteurs, pour les magistrats, pour les historiens, etc. Le titre de l’ouvrage de référence d’Alison DESFORGES[7] énonce particulièrement bien la difficulté à laquelle elle-même et son équipe ont été confrontés, car la feuille de route des génocidaires  comportait la recommandation suivante : « Aucun témoin ne doit survivre ».

J’espère avoir décrit aussi brièvement que possible les contours de la conjuration du génocide des Tutsi du Rwanda, qui commence selon moi par la diffusion des « 10 commandements du Hutu » et la fondation du Cercle des Républicains Progressistes et s’achève par la tentative de dissimuler le génocide aux yeux de la communauté internationale, à la fois par le ramassage et l’ensevelissement aussi rapides que possible des victimes et par le choix de mots habiles, comme le propose M. RWAMUCYO dans la célèbre réunion du 14 mai 1994 à Butare en présence de Jean KAMBANDA, Premier ministre du gouvernement génocidaire[8].

Si je devais résumer mon propos d’une seule phrase, je dirai que la présidence du Cercle des Républicains Progressistes était un poste hautement stratégique dans la conspiration du génocide, et que Eugène RWAMUCYO bénéficiait de la confiance de l’ensemble des conjurés, faisant de lui une personnalité de premier plan dans cette entreprise criminelle.

Je vous remercie de votre attention. »

Questions du président :

Sur son attrait pour le Rwanda, le témoin explique qu’il souhaitait faire “œuvre utile”. Il est donc parti au Burundi en décembre 1971 où il y a passé 17 mois en tant que coopérant. Le 29 avril 1972, un coup d’état avorté mené par des rebelles Hutu est durement réprimé. La moitié de son école a été assassinée, ce fut « une forme de pré-génocide, toute l’élite Hutu a été liquidée ».

Sur la force des médias et les relais médiatiques au Rwanda auprès du peuple, le plus puissant est Radio Rwanda, la radio gouvernementale largement diffusée à travers tout le pays. Christophe MFIZI (directeur de l’ORINFOR[9] depuis 1974) veillait à “la tranquille orthodoxie des médias officiels“[10] avant d’être chassé en décembre 1990 pour être remplacé par Ferdinand NAHIMANA “qui va se révéler l’idéologue le plus méthodique et le plus résolu du génocide“[11].

Pour ce qui est de la presse écrite, le journal KANGUKA, qui signifie “Réveille-toi”, professait que le véritable clivage dans la population était entre riches et pauvres, et non pas entre Hutu et Tutsi”. Monsieur DUPAQUIER précise que c’est ce qui “a énervé les extrémistes, qui ont alors créé le journal KANGURA, qui signifie “Réveille-les”. Il ajoute que le journal KANGUKA n’a pas prospéré en raison des coûts d’impression, de sorte qu’il était diffusé principalement chez les élites urbaines. En revanche, le journal KANGURA était édité à plus de 15 000 exemplaires, et distribué gratuitement partout, au point même d’être repris sous forme de tract.

En 1992, lorsque Ferdinand NAHIMANA a fini par être limogé de son poste en raison “de sa tentative de démarrer le génocide”, le Cercle des Républicains Progressistes publie un long texte pour exiger sa réintégration.

Sur la RTLM, monsieur DUPAQUIER précise qu’au départ, il s’agissait d’une radio plus moderne que Radio Rwanda en pratiquant l’humour avec des musiques très populaires. Mais  “elle a rapidement basculé”. Le coup d’état du 21 octobre 1993 au Burundi a déclenché une psychose relative au Rwanda.

Sur l’implication de l’accusé dans le journal KANGURA et à la RTLM, le président indique que l’instruction n’a pas permis de découvrir d’articles signés par l’accusé. Monsieur DUPAQUIER précise que Eugène RWAMUCYO a investi 5000 francs rwandais pour l’ouverture de la RTLM, une petite somme qui ne suffit pas à établir une culpabilité, sachant que d’autres personnes, y compris des Tutsi, ont également investi, pensant recevoir un retour sur investissement. En revanche, il indique croire à l’implication active de l’accusé dans la rédaction du journal KANGURA où il intervenait un peu comme un secrétaire de rédaction chargé de choisir et corriger les articles : ”notre expertise de 2001 n’a jamais été contredite”.

Sur le Cercle des Républicains Progressistes, le président indique qu’Eugène RWAMUCYO avait déclaré qu’il était absent du Rwanda pendant près de 10 ans, et que sa responsabilité se limitait à celle du Cercle des universitaires de BUTARE, sans vocation raciste ou extrémiste. Le témoin répond qu’il a des notes manuscrites reproduisant les propos d’Eugène RWAMUCYO lors d’une réunion, où l’accusé s’est exprimé juste après Jean KAMBANDA, ancien premier ministre du gouvernement intérimaire génocidaire.

Le président indique que l’accusé avait déclaré qu’il connaissait des gens de la CDR, avait adhéré à un certain nombre d’idées sauf les idées extrémistes. Il précise que le nom d’Eugène RWAMUCYO apparaissait en seconde position au sein de la CDR. Le témoin répond : “La CDR n’était pas le Secours catholique. Ils devaient diffuser une parole transgressive que ne pouvait pas diffuser le MRND. Certains de ses membres sont même allés jusqu’à menacer le président HABYARIMANA”. Il précise : “La CDR est un organe qui est là pour liquider les Tutsi. Ce sont des postes en apparence honorifiques, mais en réalité ce sont des postes d’autorité”. Le témoin termine en expliquant qu’il ne voit pas comment il est possible d’avoir des amis au sein de la CDR et de ne pas adhérer à ces idées.

Sur l’enfouissement des cadavres, le président indique que l’accusé présente cela comme “un objectif sanitaire”. Le témoin explique que BUTARE est le lieu où se trouve le plus de Tutsi et que le génocide y a lieu à parti du 20 avril : “Il n’est pas possible de penser que tout cela se fait sans organisation. Comme pour les nazis, qui brûlaient les corps pour les cacher (…) Ils s’arrangent pour qu’on ne les retrouve jamais, il y a une volonté de dissimulation générale et imposée à l’ensemble de la population. Aujourd’hui, on découvre encore des fosses, et de nombreuses personnes n’ont pas été retrouvées. Permettez-moi une remarque: lorsque l’on se dit médecin, on devrait éprouver un peu de compassion. J’ai eu des témoins qui m’ont raconté qu’il y avait des gens encore vivants qui se débattaient. Quand on est médecin et qu’on enterre des gens vivants, où est la compassion ? la rationalité humaine ?”.

Sur la Côte d’Ivoire, il explique que “le docteur RWAMUCYO a mis son expertise criminelle au service du régime en Côte d’Ivoire”, celui-ci étant à l’origine du concept d’ ”Ivoirisme””, qui est une notion raciste (NDR. En Côte d’Ivoire, l’accusé était aussi connu sous le nom de MOUCHO. En atteste un tract versé au dossier).

Sur l’enterrement de Jean-Bosco BARAYAGWIZA, où a été interpellé Eugène RWAMUCYO, le témoin explique qu’il était présent et dit avoir répondu aux prescriptions du code pénal. Il indique : “Si je dois de nouveau dénoncer un criminel, je le ferai”. Sur les circonstances de l’interpellation de l’accusé, il précise avoir été présent car il espérait faire arrêter Félicien KABUGA, « financier » du génocide et recherché au niveau international[12]. Il explique que l’enterrement joue “un rôle considérable dans les systèmes mafieux” et comme journaliste, il s’est rendu sur place, ce qui a amené à l’arrestation de l’accusé.

Monsieur DUPAQUIER a également assisté à de nombreuses gacaca[13], et cite le Général de Gaulle pour faire le parallèle avec le Rwanda et saluer la mise en place de ces juridictions d’exceptions : “J’ai pris la France qui était un cadavre et je lui ai fait croire qu’elle était vivante”. Il précise que pour lui, la Cour d’assise est également “un formidable lieu où la justice est rendue”.

La cour et les jurés n’ont pas de questions.

Questions des avocats des parties civiles :

Sur questions de Maître ZARKA, avocate du CPCR, le témoin explique qu’il n’y a pas de colère spontanée au Rwanda, mais qu’au contraire “tout est prévu”. Il ajoute : “On invente une administration et un État parallèle dans le cadre du génocide, d’où la multiplication des associations extrémistes”.Maître PARUELLE interroge le témoin sur le fonctionnement des barrières. Ce dernier déclare en substance qu’il n’était pas présent au Rwanda. La question pourrait être posée à une personne qui suit le procès et qui se trouvait alors au pays. Il serait plus à même de répondre. Sur questions de Maître KARONGOZI, le témoin explique qu’en 1963, le président KAYIBANDA avait déjà très clairement parlé d’exterminer tous les Tutsi[14]. Sur la pacification, le témoin explique que “cette opération de liquidation secondaire a été diffusée par la radio. La grande majorité des Tutsi qui sont morts, sont morts dans les 2 ou 3 premières semaines. Les autres se cachaient, d’autant que c’était une période de pluie, ce qui a permis aux rescapés de ne pas mourir de soif. C’était une sorte de rémission pour les rescapés, difficile à trouver. Pour pouvoir les exterminer, on leur a fait croire que le génocide était terminé. Malheureusement des Tutsi se sont fait avoir par cette propagande et ils ont été liquidés”.

Sur questions de Maître ROUFFIAC, le témoin explique que le terme de “Républicains” est synonyme de “Hutu” au Rwanda, car “il y a un langage codé certes durant le génocide, mais également pour se cacher des étrangers soient aveugles, soit rendus aveugles. D’autant que certains disaient qu’on aura “la démocratie quand il n’y aura plus de Tutsi”. Sur l’enfouissement des corps, le témoin explique : “Je me souviens d’un certain nombre de conversations et j’ai eu beaucoup de témoignages là-dessus. Il y avait un italo-belge chroniqueur occidental de la RTLM (NDR. Georges RUGGIU, condamné parle TPIR), qui raconte dans son debriefing qu’ils organisaient une conférence de presse du génocide. Il passe devant une fosse commune et il voit d’une fosse sortir un bras qui s’agite, d’une personne vivante… Il y en a eu un certain nombre. Le pire, c’est qu’on obligeait parfois les maris à enterrer vivantes leurs femmes Tutsi”.

Questions de madame Aude DURET, avocate générale :

Sur questions, le témoin déclare : «  Des salauds arment les bras des imbéciles. Ce n’est pas à moi de juger qui sont les salauds, mais monsieur RWAMUCYO n’est pas un imbécile”. Sur la CDR, il explique que les intellectuels jouent un rôle clé dans le cadre du génocide. Sur le mécanisme de l’accusation en miroir, il explique que “le secrétaire général du MRND explique comment il faut se servir de la propagande nazi, notamment, il insiste sur la propagande en miroir et il cite tous les artifices de propagande pour pousser les gens aux crimes massifs. Edouard KAREMERA est l’un des meilleurs idéologues du génocide”. Le témoin explique ensuite que “toute la haine est passée au crible de la liberté d’expression”, et prend pour exemple les Dix commandements des Bahutu. Il explique avoir abordé la question de ces commandements avec le président HABYARIMANA et en avoir souligné le caractère raciste, ce à quoi l’ancien président lui a répondu : “Ici, au Rwanda, c’est de la liberté d’expression”.

Sur l‘intervention de l’accusé le 14 mai 1994 à la faculté de médecine de BUTARE avec Jean KAMBANDA, Jean-François DUPAQUIER explique que “les plus lucides des extrémistes savaient qu’il avaient déjà perdu” et que “l’enjeu au 15 mai, c’est de cacher tout ça”. Sur le lien entre le Cercle des Républicains progressistes et le Cercle des Intellectuels de BUTARE, il explique que “bon an mal an il s’agit de la même chose”.

Sur l’invitation de l’accusé à une réunion du 23 Juin 1994, et notamment sur les mots employés, le témoin explique qu’il est possible que cette réunion du 23 Juin 1994 n’ait pas eu lieu, sachant que les génocidaires commençaient à prendre la fuite. Ceci étant dit, il précise que “les termes employés désignent le Tutsi comme l’étranger”.

Sur le négationnisme, il explique “qu’il n’apparait pas après le génocide, mais bien avant, quand on cherche à cacher le programme. Le négationnisme est constant durant tout le génocide, puis il a acquis une nouvelle vitalité pour devenir un discours en soi.” Il ajoute : “Les gens vivent dans une pensée négationniste permanente, selon laquelle ce sont les Tutsi qui les ont chassés du pays. Finalement, c’est une accusation en miroir selon laquelle on reproche aux autres ce que l’on fait soi-même”.

L’audience est suspendue à 11h et reprend à 11h20 avec les questions des avocats de la défense.

Questions des avocats de la défense :

La défense tente de décrédibiliser le témoin, en arguant que celui-ci ne disposerait d’aucun élément tangible, avant d’assurer que “ici, personne n’est complotiste ou négationniste mais dire que les Hutu sont des nazis et les Tutsi sont des juifs noirs, ça relève d’une paresse intellectuelle”. La défense poursuit : “Dans votre comparaison, vous avez évoqué la notion de la dissimulation, qui est partie prenante du négationnisme et c’est un point sur lequel je vous rejoins et que je partage sur la Shoah. À savoir d’abord l’identification des victimes, la discrimination, la mise dans des ghettos, la déportation, le gazage, de la crémation et des cendres qu’on jettera non pas dans la rivière, mais dans le lac. Donc cette dissimulation des preuves, des corps qu’on a voulu effacer pour pouvoir permettre dans cette rhétorique génocidaire de le nier. D’ailleurs à l’avancée des soviétiques les nazis iront jusqu’à détruire les chambres à gaz. Et celles qu’on peut visiter à l’heure actuelle sont des reconstitutions sur la base de photographies prises à cette époque-là. Lorsque l’on enterre les corps au Rwanda quand les massacres ont eu lieu, avez-vous fait un parallèle avec le fait de cacher les preuves? Est-ce que s’il avait voulu cacher les preuves, monsieur RWAMUCYO ne les aurait pas brûlées ou les auraient cachées d’une autre manière? Si on trouve encore des corps, c’est bien qu’il n’y a pas de volonté de dissimulation?

(NDR : cette longue tirade montre le manque de connaissance de la défense sur cette question. En effet, des fosses sont encore découvertes 30 ans après, pour lesquelles les auteurs ont volontairement gardé le secret quant à leur emplacement[15]. D’autant que la dissimulation n’exclut pas de facto la découverte… comme la défense l’a si bien souligné concernant la Shoah).

Jean-François DUPAQUIER répond d’abord que pour brûler les corps, encore aurait-il fallu avoir des endroits pour réaliser des crémations. Il explique ensuite que les corps sont enterrés dans des endroits banals et raconte : “Par exemple à GISENYI, on les enterre dans le cimetière, où on y a trouvé des fosses. On y a emmené des Tutsi vivants et nus, pour les humilier, en cortège dans GISENYI pour aller jusqu’au cimetière où on les abat. C’est le Cimetière Rouge. (…) On cache aussi des corps dans les latrines”.

La défense interromp le témoin, mais celui-ci ne se démonte pas pour autant et poursuit : “On enterre vivant un certain nombre de gens, encore vivants ou juste blessés. Ça se passe partout, y compris à BUTARE et RWAMUCYO a assisté à l’enterrement de personnes vivantes selon des déclarations que j’ai pu recueillir”.

La défense insiste et indique que des églises ont été incendiées. Lorsque le témoin explique que l’essence était une denrée rare, et confirme que des personnes ont bien été brûlées vives, la défense lui coupe la parole et s’exclame : “Il y avait donc de l’essence et monsieur RWAMUCYO n’a brûlé aucun corps! Donc il n’y a aucune dissimulation de corps!”. (NDR : Là encore, la défense s’illustre par sa méconnaissance du génocide des Tutsi. D’autant que la dissimulation prend plusieurs formes et ne se cantonne à l’incendie).

La défense revient ensuite sur la question de la RTLM. Le témoin explique : “Ce que Alphonse KILIMOBENECYO m’a dit très clairement, je l’ai reproduit dans mon expertise du 15 décembre 2001. Il m’a décrit très exactement ce qu’il se passait à Kangura. Tous les extrémistes n’étaient pas des gens raisonnables et Hassan NGEZE était l’homme de paille du journal, qui éprouvait une véritable haine envers HABYARIMANA. Et ils craignaient qu’il diffuse cette idée, raison pour laquelle RWAMUCYO a dû signer le bon à tirer. Il m’a expliqué qu’il était capable de retirer un article et d’en écrire lui-même. Il était ce que l’on appelle ici en France une sorte de directeur en chef. Il dirigeait le journal , et s’il écrivait des articles sans sa signature, ça ne veut pas dire qu’il n’a rien écrit”. Le témoin confirme ensuite que Vincent NTZEMANA était le lieutenant de Eugène RWAMUCYO, d’après les éléments qu’il a pu recueillir.

Sur la radio Muhabura, Jean-François DUPAQUIER explique qu’il s’agit de la radio du FPR, qui s’oppose à la RTLM et dénonce parfois les déclarations de la RTLM : “C’est une petite radio qui est installée dans une zone de conflit en dehors des tranchées. Elle enregistre ses propres émissions, elle est relativement professionnelle. Durant l’expertise on s’est posé la question de savoir si c’était une radio extrémiste”. Il conclut en expliquant ne pas avoir enquêté davantage sur cette radio, n’ayant pas trouvé d’éléments relatifs à l’incitation à la haine, ce qui était le cœur de son sujet d’investigations.

Sur le lexique, il explique que “dans l’objectif de cacher la réalité, le Parmehutu[16] est devenu le MDR[17]. On ne disait pas Hutu mais républicains, car dans l’esprit du système politique, les Tutsi incarnaient la monarchie. Donc républicain veut dire Hutu.” Il explique ensuite la création du mouvement POWER (NDR. PAWA en Kinyarwanda), qui a scindé le MDR entre démocrates et POWER, ce qui n’est pas le cas du MRND[3]. La défense souhaite ensuite faire dire au témoin que tous les crimes de masses sont des génocides, ce qu’il réfute.

(NDR : La défense devrait savoir que le droit distingue entre crimes de guerre, crimes contre l’Humanité et crime de génocide).

Il ajoute que “le meilleur expert sur la question est André GUICHAOUA, concernant le financement du génocide, montrant comment l’argent et les moyens de l’usine d’allumettes ont été détournées pour financer le génocide[18]). C’est comme pour les mafias, on les coince toujours par l’argent”.

Sur la participation de l’accusé au journal KANGURA, Jean-François DUPAQUIER explique avoir fait une enquête longue et difficile, dont le point de départ portait sur le nombre de journalistes morts durant le génocide. Et que la participation d’Eugène RWAMUCYO est apparue au fil de l’enquête, ressortant des témoignages des journalistes rescapés.

La défense tente ensuite de faire le procès du régime de Paul KAGAME, en vain. La défense fait acter le refus du témoin “de répondre à cette question absurde”.

Le président diffuse le journal Kangura n°6[1] et la défense reprend ses questions sur le régime de Paul KAGAME. Au regard de l’insistance et de l’agressivité des avocats de la défense qui coupent régulièrement la parole au témoin, le président intervient. Jean-François DUPAQUIER exprime son sentiment : “Le bilan est extrêmement positif au Rwanda”.

Sur l’indice de démocratie, la défense souhaite faire référence à un document qui n’a pas été versé au débat. (NDR : encore !). Le président rappelle pour la énième fois les règles de procédure et le principe du contradictoire.

La défense souhaite remettre en cause les diplômes et l’expérience du témoin en lui indiquant qu’il n’est pas enquêteur. Ce à quoi il rétorque être journaliste d’investigation. La défense lui fait ensuite le reproche de ne pas avoir trouvé davantage de témoins pour étayer ses propos. (NDR : Le propre d’un génocide en l’occurence, c’est qu’il reste peu de témoins des faits).

La défense plaide au lieu de poser des questions, mais le témoin ne se démonte pas et explique la méthode avec laquelle il a rapporté les événements, “c’est-à-dire de manière scientifique”.

Le président indique que l’accusé réagit depuis plusieurs minutes. Ce dernier souhaite communiquer des questions à ses avocats. Il est demandé au témoin une clarification de date et une confirmation sur un propos.

Jean-François DUPAQUIER a terminé de déposer à 12h20, et le prochain témoin, Klarissa NYIRAMUCYO, fille de l’accusé, est appelée à la barre. Elle est entendue en vertu du pouvoir discrétionnaire du Président, de sorte qu’elle ne prête pas serment.

Audition de madame Klarissa NYIRAMUCYO, fille d’Eugène RWAMUCYO

Âgée de 40 ans, employée administrative à BRUXELLES, elle confirme être la fille de l’accusé. Née en Russie, elle retourne au Rwanda à l’âge de 3 ans et y reste jusqu’à ses 8 ans. Elle décrit son père comme très présent, avec qui elle faisait ses devoirs chaque soir. Les moments de séparation les plus longs qu’elle ait vécus avec lui sont ses incarcérations. Elle le décrit comme quelqu’un de généreux – elle pleure en même temps qu’elle en parle – et très à l’écoute : “Quand j’entends les choses qu’on dit sur lui, je suis terrorisée”. Elle ajoute : “Pour lui, il n’y a qu’une seule famille sur terre, la famille humaine. On a toujours accueilli des gens, au Rwanda comme en Belgique”. Elle explique qu’il était toujours à l’écoute des besoins de ses enfants : “À table, on parlait de tout, on philosophait.”. Toujours prêt à rendre service, elle évoque l’injustice et les fausses accusations dont il fait l’objet : “La personne qu’on décrit ici, ce n’est pas lui. Toute cette histoire nous prive de notre père” – elle précise qu’il n’a pas pu assister à son mariage et à la naissance de ses enfants.

Questions du président :

Sur ses grands-parents paternels et d’éventuelles discussions autour des ethnies au sein de la famille, elle répond que non, ce sujet n’a jamais été abordé. Sur l’ethnie de sa mère, elle indique avoir grandi avec des parents hutu pour elle, mais n’avoir jamais parlé de son historicité familiale avant les accusations contre son père. À la question de savoir si, à l’école au Rwanda, elle ressentait une séparation entre enfants hutu et tutsi, elle répond qu’elle n’en a jamais senti. Concernant son arrivée au Rwanda à l’âge de 3 ans, elle confirme que son père les a accompagnés mais est ensuite retourné en URSS.

En réaction à la lecture de l’audition d’une infirmière qui travaillait à l’hôpital de Maubeuge où Eugène RWAMUCYO exerçait en 2009 et qui affirmait qu’il avait eu envers elle des paroles désobligeantes à l’égard de sa musculature abdominale, Klarissa NYIRAMUCYO répond : “Cela ne lui ressemble pas. Mon père, c’est vrai, est quelqu’un de direct, mais je suis sûre que ce n’est pas quelqu’un qui blesse exprès.” Sur la façon dont toute la famille vit ce procès, elle répond qu’il y a eu un choc : “On ne comprend pas pourquoi il est accusé, ce n’est pas vrai”. Enfin, elle confirme avoir vu des cadavres dans les rues au Rwanda, mais explique que c’est très difficile pour elle d’en parler.

Questions des avocats des parties civiles :

Sur la question du génocide, elle indique qu’il n’a jamais été nié dans sa famille, mais que le mot lui-même n’est apparu que bien plus tard – quand ils ont quitté le Rwanda, ils fuyaient la « guerre ». Il lui est ensuite demandé ce qu’elle a appris sur l’ethnie de ses parents depuis les accusations contre son père. Elle répond que la question de l’ethnie ne se posait pas dans sa famille, elle est arrivée avec le procès. Lorsqu’il a été question de préciser l’ethnie de sa mère elle indique : “J’ai découvert que j’étais métisse, ma mère est Tutsi.” Sur la perte de membres de sa famille pendant le génocide notamment du côté maternel, elle répond que oui – sa grand-mère maternelle et un oncle maternel sont décédés.

Questionnée sur la fuite de sa famille et ce qui les menaçait, elle indique : “Pour moi c’était la guerre, on fuyait la guerre.” La guerre entre qui et qui lui demande l’avocat, ce à quoi elle répond : “Vous m’en demandez trop”

Maître ZARKA, avocate du CPCR, lui demande si elle s’est sentie menacée dans les mois qui ont précédé son départ du Rwanda. Elle répond que l’ambiance générale était tendue : “Je ne peux pas parler de quelqu’un qui est venu me menacer ou menacer ma famille, mais je n’étais pas en sécurité”.

Questions de l’avocate générale :

L’avocate générale, madame DURET, interroge la fille de monsieur RWAMUCYO sur leur déménagement à BUTARE mais ses souvenirs sont trop flous car elle était très jeune. Sur les absences régulières de son père pour son activité professionnelle, elle confirme qu’au moment du crash de l’avion[19], son père est sorti pour aller à l’université.

Questions des avocats de la défense :

Interrogée sur la période du génocide elle explique que c’est très difficile pour elle de revenir sur ce qu’elle a vécu pendant la fuite, et qu’elle a beaucoup de mal à en parler : “J’ai été traumatisée par ce que j’ai vécu, je finis toujours par avoir les larmes”. Elle précise qu’elle a toujours en tête les images des corps qu’elle a vus, elle se souvient d’un tronçon de route avec un caniveau rempli de gens, et d’un bébé. Elle ajoute : “Ce sont des choses que mon père ne peut pas faire.”

Sur le caractère de son père – certains l’ayant décrit comme froid et strict – elle répond que son père était strict car il leur a inculqué des valeurs et des limites : être poli, gentil, ne pas sortir après une certaine heure : “Être strict, ce n’est pas quelque chose de négatif”.

À la question de savoir si elle parlera du Rwanda et du génocide à ses filles, elle répond : “Oui, bien sûr”, indiquant que sa fille a un prénom rwandais.

Diffusion de documentaires

L’audience est suspendue à 13h06 et reprend à 14h40 avec la diffusion de documentaires. Le président indique que “RWANDA vers l’apocalypse“[20] initialement prévu et d’autres documentaires seront diffusés ultérieurement.

Extrait du journal télévisé de 20h de France 2 diffusé le 28 janvier 1993

Jean Carbonare prévient à la fois l’Élysée et le public au JT de 20 heures de France 2 du 28 janvier 1993: « On sent que derrière tout ça, il y a un mécanisme qui se met en route. On a parlé de purification ethnique, de génocide, de crimes contre l’humanité dans le pré-rapport que notre commission a établi. Nous insistons beaucoup sur ces mots. » (NDR. Suite à cette interview, Alain GAUTHIER, qui deviendra président du CPCR à sa création en 2001,  a écrit au président MITTERRAND pour lui demander ce que comptait faire la France qui avait envoyé des soldats à la demande du président HABYARIMANA).

“Rwanda: the Untold Story“, diffusé par la BBC le 1 octobre 2014.

À l’issue de la diffusion de Untold Stories, les parties civiles souhaitent attirer l’attention de la cour sur le caractère éminemment négationniste de ce documentaire[21], puis la parole est à l’avocate générale.

Commentaires de madame Aude DURET, avocate générale :

Elle observe que cette vidéo a été visionnée à la demande de la défense, ce que semblent découvrir les avocats assis de l’autre côté de la barre. Le président intervient et souligne qu’en effet, cette demande émane de la défense durant les réunions préparatoires au procès. L’avocate générale souligne qu’il s’agit d’un documentaire négationniste et que les mots employés “sont factuellement faux”. Elle entame une brillante démonstration sur la notion de génocide en miroir qui consiste à accuser l’autre du crime que l’on commet soi-même.

Commentaires des avocats de la défense :

Maître SIRIA s’exprime : “Pour ma part, ça va être un seul sentiment. Un sentiment d’écœurement pour ce qui s’est passé en 1994… et toutes mes pensées vont aux 5 millions de victimes du Congo” (NDR. Tiens donc! Nous attendions des pensées pour les victimes du génocide des Tutsi!)

Maître COHEN prend la parole : “Du côté des parties civiles, on nous interdit de parler de l’actuelle situation du gouvernement KAGAME. Mais cela ne pose pas de difficulté de diffuser un documentaire qui commence en janvier 1994”. Elle poursuit en évoquant l’assassinat de Juvénal HABYARIMANA et l’instruction y afférent.

Le président intervient et explique à maître COHEN que lorsqu’elle cite une personne ou un élément, elle doit soit le verser au dossier, soit le sourcer, soit le verser au débat, et ce dans le respect du principe du contradictoire. (NDR : On ne compte plus les rappels en ce sens…)

L’audience est suspendue à 16h30 et reprend à 16h45 avec l’interrogatoire de l’accusé sur sa personnalité.

 

Interrogatoire de personnalité de monsieur Eugène RWAMUCYO

Le président indique que ce temps est mis à disposition pour aborder la personnalité de l’accusé qui est interrogé directement par la cour, puis par les avocats.

Questions du président :

Le président commence par l’enfance d’Eugène RWAMUCYO. Son grand-père paternel était enseignant, son père instituteur d’école primaire, et son arrière-grand-père est venu au Rwanda avec les missionnaires depuis la Tanzanie. Sur le caractère strict de son père, Eugène RWAMUCYO précise qu’être strict c’est inculquer une conduite correcte à son enfant, et confirme n’avoir jamais été violenté. Sur la mort de plusieurs de ses frères, il explique que la mortalité infantile était importante à l’époque : il a perdu un frère à l’âge de 4 ans alors qu’il en avait une dizaine, puis d’autres membres de la famille sont décédés, dont des jumeaux. Lorsque le président lui demande pourquoi il développe si peu ces événements, et si cela relève de la pudeur ou de l’acceptation de la mort, il répond simplement : “Ce sont des choses qui ne se racontent pas”. Le président prendra cela comme un signe de pudeur.

Sur son exclusion définitive du petit séminaire en 1973, Eugène RWAMUCYO précise qu’il avait 13 ans à l’époque et ne se considérait pas comme un leader d’opinion. Il explique le contexte : avant Pâques, des troubles avaient éclaté dans des établissements scolaires où des Tutsi avaient été chassés et agressés. Les prêtres du collège craignaient des incidents. Par précaution, une vingtaine d’élèves hutu ont été exclus, dont lui. Selon lui, cette exclusion est donc purement préventive, et ne résulte aucunement de son comportement (NDR. En 1973, les intellectuels tutsi, enseignants ou élèves, ont été chassés des universités ou des écoles par leurs propres collègues. Beaucoup se sont alors réfugiés à l’étranger.)

Sur son départ du grand séminaire, Eugène RWAMUCYO explique que sa mère était malade et qu’il avait demandé l’autorisation de rentrer chez lui – autorisation qui lui avait été refusée. Il y est parti quand même. Le président lui demande si cela révèle une forme de caractère. Il répond : “Peut-être”.

Concernant son départ en URSS, l’accusé indique qu’il n’y a rien de mystérieux : il a envoyé ses bulletins scolaires au ministère et obtenu une bourse, en étant parmi les quatre premiers de sa promotion. Il indique que des étudiants tutsi ont également obtenu des bourses, sans pouvoir se souvenir de leurs noms. Interrogé sur le nombre de ses enfants nés en URSS, il refuse de répondre, ajoutant : “Je vous prie de ne pas décompter mes enfants”.

Sa famille rentre au Rwanda en 1989. Lui effectue des allers-retours pour les grandes vacances et revient définitivement vers octobre-novembre 1992. Il habite à Kigali jusqu’en 1993, commence à travailler à l’Université nationale rwandaise en mars 1993. Sa famille s’installe à BUTARE fin février-début mars 1994. Des photos du pavillon familial sont projetées. Il précise n’avoir pas eu le temps de développer des relations de voisinage. Il quitte BUTARE le 21 juin 1994 et le Rwanda le 18 juillet, après un passage à Cyangugu dans la famille de son épouse.

Ses parents se réfugient dans un camp en ex-Zaïre. Son père y décède – l’accusé dit ne pas connaître les circonstances exactes car il n’était pas présent. Il indique qu’ils ont fui ensemble – “on fuyait la guerre, on fuyait le FPR”. Eugène RWAMUCYO évoque un “mouvement général de fuite”, et affirme que beaucoup de Tutsi ont également fui.

Interrogé sur les raisons justifiant le refus de sa demande d’asile formulée auprès du Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) en Côte d’Ivoire, Eugène RWAMUCYO évoque le rôle d’un représentant de l’OMS, un “Burundais tutsi”, qui a “fait foirer” son rendez-vous de demande d’asile. Lorsque l’avocate générale le questionnera de nouveau à ce sujet, l’accusé dénoncera les affiliations au FPR de ce représentant de l’OMS, mettant ainsi en cause l’ “infiltration” et les “délations” du FPR.

Sur la raison de son arrivée en France, le président relève que l’explication donnée par Eugène RWAMUCYO – “parce que l’avion m’a amené en France” – est pour le moins singulière. Ce dernier maintient sa position : “Le réfugié ne choisit pas sa route – le chemin d’exil est compliqué.” Sur l’absence de tentative de rejoindre la Belgique, le Président suggère que monsieur RWAMUCYO avait peut-être l’information qu’il serait difficile d’y obtenir l’asile. Celui-ci répond : “Je n’avais pas cette information.”

Le président évoque ensuite l’incident survenu à MAUBEUGE avec une infirmière qui avait rapporté des remarques désobligeantes de RWAMUCYO sur son corps alors qu’il était médecin du travail. L’accusé explique qu’il lui avait simplement demandé si elle allaitait encore en raison de son jeune enfant. Il reconnaît que c’était peut-être une maladresse. Sur son licenciement du centre hospitalier, il indique qu’il n’a pas été licencié, ajoutant : “On en parlera quand on abordera le fond.” (NDR. Il est à préciser que « l’affaire » RWAMUCYO ne date pas de cette époque. Le CPCR avait déposé une plainte contre lui en 2007. Ce que beaucoup de gens ignoraient).

Interrogé sur ses regrets quant à ses interventions publiques concernant le FPR durant la période d’exil, monsieur RWAMUCYO concède : “Avec ce que je sais maintenant, peut-être que j’aurais fait autrement.”

Ces questions du président auront également été l’occasion de confirmer qu’en 1994 Eugène RWAMUCYO était le seul médecin qualifié dans ses spécialités au Rwanda. Il était “le premier et le seul” dans ses domaines (hygiène et santé du travail).

Eugène RWAMUCYO indiquera clairement qu’il ne considère pas les jugements gacaca versés au dossier et portant condamnation comme légitimes, assurant que ce sont des faux. Cette question sera également abordée au fond, dans les prochaines semaines. Il précisera que ce qu’il sait de son dossier “vient de la presse”, en renvoyant à la décision du juge d’instruction interdisant aux avocats de monsieur RWAMUCYO de lui donner copie de son dossier. Enfin, le président évoquera les rapports de détention concernant la conduite d’Eugène RWAMUCYO, “détenu exemplaire” qui reçoit beaucoup de visites et suit une première année de licence de droit. Interrogé sur ce qu’il aime, Eugène RWAMUCYO indiquera quatre éléments : “J’aime la vérité, j’aime l’ordre juste, j’aime la droiture et j’aime aimer.”

Questions des avocats des parties civiles :

Maître ZARKA, avocate du CPCR, l’interroge sur son appartenance à un parti politique en URSS mais le président la coupe précisant que cette question relève du fond et non de la personnalité de l’accusé.
Sur le parcours militant de ses parents, Eugène RWAMUCYO répond que pour lui, sa famille n’était pas politisée, et se montre réticent à développer.

Interrogé sur l’opposition entre le Nord et le Sud, il reconnaît simplement que cette opposition existe, sans vouloir approfondir. À la question de savoir s’il a participé à la chasse aux Tutsi lors des troubles de Pâques au petit séminaire, il répond catégoriquement que non.

Maître FALGAS l’invite à évoquer son activité de documentaliste et de réalisateur. Eugène RWAMUCYO explique : “Quand je sors de prison pour la première fois, j’en sors démoli. C’était la naissance des sites internet, donc je crée un petit site.” Ce site lui permet de clamer son innocence. Sur les documentaires réalisés dans les années 1990 par l’accusé – Le sourire de la misère et Le FPR, une guerre pour rien – le président indique qu’ils seront visionnés au fond.

Maître FALGAS l’interroge ensuite sur le refus d’accès au dossier qui lui a été opposé en précisant que ce refus était motivé par un risque de pression sur les témoins. Eugène RWAMUCYO se dit étonné car tous les noms et adresses des témoins indiqués dans le dossier figuraient selon lui sur internet. “Qu’est-ce qu’on voulait me cacher?” interroge-t-il.

Questions de l’avocate générale :

L’avocate générale projette une carte du Rwanda. RWAMUCYO indique ne pas aimer cette carte et avoir du mal à la lire. Sur l’évolution de sa façon de présenter l’ethnie de son épouse – en 2013 il disait simplement “ma femme a de la famille tutsi”, alors qu’il affirme aujourd’hui qu’elle est tutsi – Eugène RWAMUCYO répond : “Pour moi c’était clair, mon épouse est une femme tutsi.” Il souligne cependant que lorsqu’il est arrivé à BUTARE, sa famille et lui-même n’y étaient pas connus. Ils auraient ainsi tous été considérés comme Hutu, car lui-même était Hutu. Il affirmera également qu’il n’a rencontré BARAYAGWIZA qu’en 1993, alors que ce-dernier était en visite dans le Sud du pays.

Questions des avocats de la défense :

Maître COHEN relève qu’aucune pression de la part de son client à l’égard des témoins n’a été dénoncée – le juge des libertés et de la détention l’a constaté dans une ordonnance.

Interrogé sur la notion d’ubwenge, il explique que c’est l’intelligence, la capacité à chercher des informations. Il précise également qu’il a dû, pour entrer au petit séminaire, passer un examen.

Sur la façon dont il a vécu son exode en tant que médecin reconnu au Rwanda, Eugène RWAMUCYO est direct : “Quand on devient réfugié, on accepte ce qui arrive – nos titres ne valent plus rien.”

Maître SIARI l’interroge sur ses premiers souvenirs d’incarcération, insistant avec fermeté pour qu’il aille droit au but (NDR. La façon dont l’avocate mène son interrogatoire est quelque peu théâtrale et a pu surprendre un certain nombre de personnes présentes dans la salle, dont monsieur RWAMUCYO lui-même qui finit par confier qu’il ne souhaite à personne de vivre cela. “Je ne ressentais rien – j’étais comme mort. Je pleure toute la nuit. » Il évoque également les conditions matérielles de détention, très difficiles. Il confirme avoir demandé à faire du dessin pour s’occuper. Sur les visites au parloir de ses filles et de sa petite-fille, il conclut : « Ce sont des moments que j’attends avec impatience.”

La défense termine son interrogatoire en demandant à monsieur RWAMUCYO s’il lui arrive d’être maladroit quand il s’exprime, en référence à l’incident avec l’infirmière de MAUBEUGE, ce qu’il reconnaît, admettant que ses remarques étaient maladroites.

L’audience est suspendue à 19h30 après un point sur le planning de la semaine prochaine.

 

Jade KOTTO EKAMBI

Jeanne BEAUJEAN

Jules COSQUERIC

Margaux MUZERELLE

Alain GAUTHIER, président du CPCR, pour la relecture

Jacques BIGOT pour la relecture et les notes.

 

  1. Kangura : « Réveille-le », journal extrémiste bi-mensuel célèbre pour avoir publié un « Appel à la conscience des Bahutu », dans son n°6 de décembre 1990 (page 6). Lire aussi “Rwanda, les médias du génocide“ de Jean-Pierre CHRÉTIEN, Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Joseph NGARAMBE – Karthala, Paris (1995).[][]
  2. CDR : Coalition pour la défense de la République, parti Hutu extrémiste, créé en mars 1992, au moment des massacres de Tutsi dans le Bugesera. La CDR a également une milice, les Impuzamugambi., cf. glossaire[]
  3. MRND : Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement, parti unique de 1975 à 1991 fondé par Juvénal HABYARIMANA, renommé ensuite Mouvement Républicain National pour la Démocratie et le Développement[][]
  4. RTLM : Radio Télévision Libre des Mille Collines – cf. Focus : LES MÉDIAS DE LA HAINE[]
  5. Rwanda, les médias du génocide“ de Jean-Pierre CHRÉTIEN, Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Joseph NGARAMBE – Karthala, Paris (1995).[]
  6. Procès des « quatre de Butare » en 2001 à Bruxelles : Quatre Rwandais condamnés pour génocide à Bruxelles – Le Parisien, 9/6/2001. []
  7. Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Human Rights Watch, FIDH, rédigé par Alison Des Forges, Éditions Karthala, 1999[]
  8. Réunion du 14 mai 1994 à Butare avec Jean KAMBANDA, Premier ministre du Gouvernement intérimaire pendant le génocide. Voir Focus – L’État au service du génocide et son audition du 11 octobre 2024[]
  9. ORINFOR : Office Rwandais d’Information.[]
  10. Rwanda, les médias du génocide“ de Jean-Pierre CHRÉTIEN, Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Joseph NGARAMBE – Karthala, Paris (1995), p. 48[]
  11. Ibid., p. 50[]
  12. Voir notre article : Arrestation de Félicien KABUGA, le « financier du génocide »: une bombe! et ses prolongements à travers les médias jusqu’à son décès en 2026 .[]
  13. Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
    Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[]
  14. Grégoire KAYIBANDA : premier président du Rwanda indépendant, le 1er juillet 1962. En 1957, il avait déjà publié le « Manifeste des Bahutu » qui désigne le Tutsi comme étant d’une race étrangère avant de créer en 1959 le parti Parmehutu qui proclame que la masse Hutu est constituée des seuls «vrais Rwandais». voir Repères – les origines coloniales du génocide.[]
  15. Voir entres autres notre article d’avril 2025 : 31ème commémoration: ouverture d’une nouvelle fosse commune à NGOMA[]
  16. le parti Parmehutu qui proclame que la masse Hutu est constituée des seuls «vrais Rwandais». voir Focus – les origines coloniales du génocide, créé en 1959 par Grégoire KAYIBANDA, premier président du Rwanda indépendant[]
  17. MDR : Mouvement Démocratique Républicain. À partir de 1993, la plupart des partis politiques se sont disloqués en deux tendances : une extrémiste dite « power » (ex. MDR-POWER; MRND-POWER; PL-POWER, etc), et dite « modérée », rapidement mise à mal, cf. glossaire. []
  18. André GUICHAOUA : Butare, la préfecture rebelle – Rapport d’expertise rédigé à la demande du Tribunal pénal international des Nations Unies sur le Rwanda, 16 juin 2004, archivé sur le site francegenocidetutsi.org.[]
  19. Attentat du 6 avril 1994 contre l’avion présidentiel. Voir également : FOCUS – Avril – juin 1994 : les 3 mois du génocide.[]
  20. Voir Rwanda, vers l’apocalypse, de Maria MALAGARDIS et Michaël SZATANKE, diffusé sur France TV.[]
  21. Voir également notre article d’octobre 2014: Rwanda’s untold story, « L’histoire du Rwanda jamais contée » : vraiment ?[]

Lire aussi

Procès en appel de Eugène RWAMUCYO. Jeudi 11 juin 2026. J3

Auditions d'Hélène DUMAS (chargée de recherches au CNRS), Régine WAINTRATER (psychologue clinicienne), Laetitia HUSSON (ancienne juriste du TPIR) et Rony ZACHARIAH (ancien responsable de MSF en 1994).