Procès en appel de Eugène RWAMUCYO. Jeudi 2 juillet 2026. J18


L’audience débute à 9h17. Invitée à se prononcer sur la demande de versement aux débats du rapport relatif à l’incident du mardi 30 juillet, Maître ZARKA déclare que cet événement a eu un retentissement très particulier chez les parties civiles. Elle estime indispensable la production de ces pièces, de nature à éclairer la cour. L’avocate générale abonde en ce sens, affirmant que cet incident est l’incarnation parfaite des enjeux mêmes du procès. Maître SIARI tient à rappeler que la famille de l’accusé n’est en rien concernée par cet incident, précisant toutefois que la Défense ne s’oppose pas au versement des pièces.

Le président décide sur le siège que ces pièces sont versées au débat.  Vincent RUBAYIZA, partie civile, s’avance ensuite à la barre pour déposer. Il est assisté d’un interprète en kinyarwanda.

Audition de monsieur Vincent RUBAYIZA, partie civile citée par le CPCR.

Il est demandé à la partie civile de décliner son identité (Vincent RUBAYIZA, né en 1969), sa profession (cultivateur/éleveur) et son domicile (Ndora/Gisagara). Le déposant étant partie civile, il ne prête pas serment. Il est assisté d’un interprète en kinyarwanda.

« Le 19 avril, le président SINDIKUBWABO est venu à GISAGARA et a convoqué toute la population, Hutu comme Tutsi qui vivaient encore en parfaite entente. Dans son discours, le président incitait les gens à tuer et s’est adressé surtout à un certain MUKEZARURAMBA qu’il rendrait responsable si les gens ne changeaient pas d’attitude, les tueries ayant commencé ailleurs[1]. C’est alors que des barrières ont été érigées un peu partout. Les Hutu ont commencé à tuer les Tutsi.

Décision fut prise de se rendre sur la colline de KABUYE pour y être protégé. Arrivé là le 23 avril, les refugiés ont commencé à recevoir des balles à partir des collines environnantes. Les balles tombaient « comme une pluie ». Les tirs ont duré deux jours. Le témoin lui-même et tous ceux qui vivaient encore étaient couverts de poussière. Tout le monde était couché dans l’herbe, celui qui tentait de fuir était abattu.

« Quand je me suis relevé, il n’y avait personne autour de moi. Les gens étaient arrivés de partout car c’était le seul endroit où on leur avait dit qu’ils seraient protégés. J’étais au milieu des cadavres et j’ai réalisé que j’avais perdu un œil. (NDR. Le témoin montre à la cour son œil crevé.) Mais je me sentais en forme et je me suis traîné jusques chez une tante paternelle qui habitait tout près. Je suis resté trois jours sans parler, sans arriver à boire ou à manger.

Les gens n’ont appris ma présence que par les révélations du petit-fils de ma tante. Les Interahamwe[2] sont venus et ont exigé que ma tante me livre. Elle a fini par leur remettre 100 000 francs en leur demandant de me conduire chez moi. Elle ne voulait pas me voir mourir chez elle. Les tueurs se sont partagé l’argent et ont accepté de m’escorter jusque chez moi.

Nous sommes passés près de l’endroit où gisaient beaucoup de morts. Des gens habillés en noir ramassaient des corps qu’ils mettaient dans des sacs. Nous avons aperçu une machine et quatre voitures derrière lesquels se tenaient plusieurs personnes. Je n’avais qu’une envie : fuir par peur d’être tué chez moi.

Avant de quitter, j’ai reconnu le sous-préfet (NDR Dominique NTAWUKURIRYAYO), le bourgmestre de la commune et Eugène RWAMUCYO que je connaissais déjà. Ce dernier ne portait pas de blouse. Le bourgmestre nous a appelés : « Vous, jeunes gens, venez aider le chauffeur à mettre du carburant dans la machine et à décharger les brouettes ». Les jeunes gans ont demandé combien ils seraient payés. Ils ont refusé les 5000 francs qu’ont leur proposait et, après discussion, ont obtenu 7000 francs.

Moi, je voulais fuir et pendant que les autres travaillaient, je me suis réfugié dans un bois. De là, j’entendais le bruit de la machine qui creusait la roche. Vers 19 heures, j’ai continué ma route à travers les broussailles. Quand je suis arrivé chez moi, j’ai trouvé ma maison complètement détruite. J’ai alors creusé un trou dans lequel j’ai vécu jusqu’à l’arrivée des Inkotanyi[3]. »

Questions de monsieur le président.

La partie civile indique que la mention Tutsi figurait sur sa carte d’identité. Il confirme qu’avant le discours du président intérimaire, Hutu et Tutsi vivaient en paix.
En 1994, il était agriculteur, ses parents également, et ses grands frères commerçants.

Sur les personnes présentes sur la colline de KABUYE lors des attaques, il précise qu’il n’y avait que des Tutsi et que les réfugiés se battaient contre des balles : « Quand les balles s’écrasaient il y avait au moins 20 personnes qui mouraient. »

Interrogé sur connaissance de monsieur RWAMUCYO, il précise l’avoir connu en 1989 à l’hôpital de BUTARE, où il gardait son frère hospitalisé de mars à mai 1989.

Sur l’enfouissement des cadavres par des prisonniers, il précise que ceux-ci portaient des tenues noires – et non roses comme l’évoquait le directeur de la prison, expliquant que les tenues roses ont été adoptées après, par les génocidaires. Il indique ne pas avoir vu les corps enterrés dans les fosses, ayant eu la chance de quitter les lieux avant.

Monsieur RUBAYIZA déclare avoir perdu sur la colline de KABUYE ses trois grands frères, tous leurs enfants et une sœur. Leurs corps n’ont pas pu être identifiés en raison du nombre de cadavres, une inhumation collective a donc eu lieu.
Sur le plan psychologique et médical, il indique n’avoir bénéficié que de l’aide à la construction d’une maison, ayant ensuite repris son travail agricole.

Questions des parties civiles.

Sur la date de 1989 à laquelle la partie civile affirme avoir vu le docteur RWAMUCYO à l’hôpital, Maître ZARKA soulève l’existence d’un flou concernant les allers et venues de RWAMUCYO entre l’URSS et le Rwanda à cette période.

Concernant sa scolarité, Vincent RUBAYIZA confirme avoir fait des études mais avec difficulté. Il décrit les discriminations subies : chaque année les enseignants demandaient aux élèves de se déclarer Hutu ou Tutsi. La majorité de la classe étant Hutu, les rares élèves Tutsi, craignant d’être seuls, levaient la main avec les Hutu. Ceux qui tentaient ainsi de se déclarer Hutu étaient chassés de la classe et ne pouvaient y revenir qu’en reconnaissant leur identité Tutsi. Dès la première année, il a été confronté à ce problème, répété tout au long de sa scolarité.

La partie civile précise avoir vu monsieur RWAMUCYO près du Caterpillar, de jour. Il précise ne pas l’avoir vu donner des ordres mais l’avoir vu en train de discuter avec ses amis, le sous-préfet et le bourgmestre.

Sur l’argument de la défense selon lequel les témoignages seraient téléguidés par le pouvoir en place, il répond être venu de sa propre initiative en contactant Ibuka.
Maître ZARKA relève qu’il ne pourrait lui être reproché de ne pas avoir témoigné lors de l’instruction, précisant que la colline de KABUYE avait été ignorée lors de celle-ci. Il indique avoir appris qu’un procès allait se tenir, avoir fait une demande à Ibuka, et avoir été accepté pour témoigner. (NDR. En réalité, c’est le président du CPCR qui a pris contact avec le président local d’Ibuka. C’est ce dernier qui a mis en contact rescapés et CPCR.)

Interrogé sur ce que représente ce témoignage pour lui, il conclut : « Pour moi, cela n’a pas d’autre importance que de dire la vérité de ce qui m’est arrivé. »

Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET.

L’avocate générale mentionne un rapport de février 1996 sur l’identification des sites du génocide, confirmant que la population avait refusé de tuer jusqu’à ce que le président intérimaire se rende sur place pour donner le coup d’envoi.
Sur la durée des attaques, Monsieur RUBAYIZA précise qu’elles ont duré trois jours, ajoutant : « C’étaient des choses qui tuaient vite pour finir vite. » (sic)

Sur le discours du président intérimaire, Vincent RUBAYIZA rapporte que celui-ci ne voulait pas qu’il y ait une seule personne qui puisse quitter le pays sans être morte. Il voulait que tous soient exterminés pour qu’il ne reste plus personne pour parler plus tard : « C’est comme cela que ça s’est passé, même un bébé était tué. »

Interrogé sur la configuration de la colline de KABUYE, il la décrit comme très basse, entourée de collines plus hautes sur lesquelles avaient été installées des armes à feu : « Comment pouvez-vous vous cacher alors que celui qui est en haut vous voit ? »
Il confirme que l’attaque était planifiée et organisée par les autorités locales sous les directives du président intérimaire, « ils avaient déjà installé des armes sur les collines ». 

Il précise avoir passé trois jours caché parmi les cadavres dans la maison de sa tante après avoir été blessé à l’œil, avant d’être sorti par des gendarmes le 29. Il confirme avoir été entouré d’autres survivants incapables de se déplacer, certains ayant perdu des jambes, d’autres des bras – « je n’ai pas pu les aider, je me suis trainé pour sortir », dit-il en pleurant.

Sur son état d’esprit actuel, il dit n’avoir aucun problème, ayant voulu témoigner pour établir la vérité. Il souligne que Hutu et Tutsi cohabitent aujourd’hui pacifiquement au Rwanda, les Hutu occupant la plupart des postes d’autorité en raison du peu de Tutsi ayant survécu et pu faire des études. « Nous vivons bien ensemble, nous vivons bien avec eux » conclut-il.

Questions de la défense.

Maître COHEN précise en préambule que son travail de défense, comme celui d’un historien, consiste à questionner les témoignages lorsqu’elle constate des inexactitudes, et non à faire subir quoi que ce soit aux témoins. La partie civile répond : « il n’y a pas de difficultés, posez-moi des questions et je répondrai. »

Sur ses liens avec Ibuka Rwanda, il explique que cette organisation est présente dans sa vie quotidienne au Rwanda, qu’ils tiennent des réunions entre rescapés pour se soutenir mutuellement, et que c’est par ce biais qu’il a souhaité venir témoigner.

Maître COHEN l’interroge sur le fait de déclarer être gouverné par des Hutu, affirmant que le gouvernement rwandais actuel est en réalité majoritairement Tutsi. Monsieur RUBAYIZA redit qu’il y a très peu de Tutsi ayant fait des études parmi les rescapés, que la coexistence avec les Hutu est bonne, et que Kagame ne refuse pas de poste à un Hutu. Il ajoute par ailleurs que le président Kagame a mis fin au langage séparatiste Hutu/Tutsi : « Chacun doit se sentir Rwandais. On est avant tout Rwandais. »

Sur la question de savoir s’il est certain d’avoir vu Monsieur RWAMUCYO en 1989 à l’hôpital, alors que ce dernier se trouvait en URSS selon la défense, il répond fermement : « C’est un mensonge, moi je l’ai vu, il était là. » Il précise l’avoir vu à plusieurs reprises.

Maître SIARI commence son interrogatoire en reconnaissant explicitement la qualité de victime du génocide de la partie civile, tout en précisant que l’absence de Monsieur RWAMUCYO ne change rien à ce statut.

Elle l’interroge sur l’absence de son nom dans l’ensemble du dossier d’instruction, ce à quoi la partie civile répond que témoigner est un choix personnel : « Chacun témoigne quand il l’estime à propos. » Il affirme n’avoir été sollicité par personne et avoir décidé seul de venir témoigner. (NDR : l’absence de certains témoins et rescapés clés dans les dossiers d’instruction est un phénomène récurrent dans ce type de procès. Si leurs noms n’apparaissent pas dans le dossier, c’est tout simplement parce que les enquêteurs français ne les ont pas trouvés. Combien de fois faudra-t-il le répéter?)

À la suite de ce témoignage, un avocat des parties civiles prend la parole pour dénoncer les questions de procédure sur le dossier d’instruction posées par la défense aux parties civiles rescapées, estimant inapproprié d’interroger ces témoins sur des questions techniques qu’ils ne peuvent comprendre, et demande qu’il soit mis fin à cette pratique. Le président répond que la défense a le droit de poser les questions qu’elle souhaite, et qu’il interviendra si certaines portent atteinte à la dignité des rescapés.

Maître SIARI conclut en indiquant trouver très difficile d’interroger des victimes, mais estime ne pas avoir été dure dans ses questions, renvoyant aux avocats des parties civiles la responsabilité d’expliquer à leurs clients le sens des questions posées.

 

Audition de monsieur Alphonse NZAMURAMBAHO, partie civile citée par le CPCR.

Il est demandé à la partie civile de décliner son identité (Alphonse NZAMURAMBAHO, né le 12 août 1969), sa profession et son domicile (village de BUGARAMA, Rwanda). Le déposant étant une partie civile, il ne prête pas serment.

Alphonse NZAMURAMBAHO déclare spontanément : “Je suis né dans l’ancienne préfecture de GIKONGORO, et c’est à cet endroit que je me trouvais quand le génocide est survenu. Je vais commencer par l’année 93, parce que c’est cette année que j’ai connu le Dr. RWAMUCYO Eugène.”

Alphonse NZAMURAMBAHO commence par poser le contexte :  “Là où j’habitais, dans le secteur de MATA, il y avait une usine à thé, et l’usine à thé est toujours là. Les personnes qui dirigeaient cette usine préparaient le génocide, et toutes les personnes étaient du Nord, comme le Dr. RWAMUCYO Eugène. Le directeur s’appelait Juvénal NDABARINZE, il était originaire du Nord, son directeur technique s’appelait HABARUGIRA. Celui qui était chargé des champs de thé s’appelait Ildephonse BAZAKARE. Celui-ci était originaire de GITARAMA et celui qui était chargé de la préparation du thé s’appelait Callixte NDAYISABA. Ce NDAYISABA Callixte était surnommé “NKUBA”. À part Ildephonse, qui était en charge des champs de thé, tous les autres étaient originaires du Nord.

 La partie civile poursuit sur la période pré-génocide : “Et en cette année 93, il y a eu le multipartisme, il y a eu plusieurs partis politiques, plusieurs troubles et des divisions. J’ai eu un souci, c’est que ces dirigeants pensaient que j’étais un des leurs. Surtout celui qui était le directeur technique. Lorsque ce dernier est devenu très proche de moi, il est devenu mon ami très rapidement, et c’est lui qui me parlait du Dr RWAMUCYO. Et à la manière dont il parlait de lui, il me disait : “Ne sois pas comme les gens de BUTARE. En toi, j’ai confiance”. À cette époque-là, moi, je vendais de l’alcool. Et il me disait : “À chaque fois que je viens, il faut me prévoir une chaise à part, pour que personne ne me fasse de mal. Tout ce que je consomme, tu consommes la même chose et tu me donnes la facture”. Quand il me parlait du Dr RWAMUCYO, il me disait que les gens de BUTARE n’étaient pas dignes de confiance, qu’il n’avait pas confiance en eux, et que la seule personne en qui il avait confiance c’était le Dr RWAMUCYO. Moi, je ne l’avais pas encore vu. Il disait : “Les gens de BUTARE, on ne peut pas leur faire confiance, on ne sait jamais qui ils sont, mais heureusement qu’il y a une bonne autorité, le Dr RWAMUCYO”. Il parlait du Dr RWAMUCYO plus que du préfet, et moi je croyais que c’était une vraie autorité. Je n’avais pas encore vu le Dr RWAMUCYO, mais moi je pensais qu’il était une haute autorité. Donc il préparait de cette manière-là le génocide.”

Après plusieurs jours de fuite, le témoin raconte que les dirigeants de l’usine ont rassemblé des Interahamwe dans un véhicule confisqué à un Tutsi pour attaquer les réfugiés sur une colline. Contraints de fuir sous les tirs, ils trouvent refuge à la paroisse de Karama. Avec 25 jeunes, il décide ensuite de rejoindre le Burundi, guidé par l’un d’eux qui connaît le chemin. Arrivés à la rivière KANYARU, ils sont interceptés par des Interahamwe qui les obligent à rebrousser chemin. Un prêtre les convainc alors de retourner à la paroisse de CYAHINDA.

À CYAHINDA, où des milliers de Tutsi sont rassemblés, les attaques des Interahamwe sont quotidiennes. Vers le 19 avril, des autorités accompagnées de gendarmes et de nombreux Interahamwe lancent un assaut d’une violence extrême. Les réfugiés tentent de résister avec des pierres, mais sont submergés. Profitant d’une pluie diluvienne, les survivants se dispersent en plusieurs groupes. Le témoin rejoint celui qui prend la direction de GISHAMVU, où de nouvelles attaques font encore de nombreuses victimes.

À GISHAMVU, les réfugiés sont de nouveau très nombreux. Refusant d’attendre la mort, le témoin et d’autres jeunes décident de tenter une nouvelle fois de rejoindre le Burundi. Malgré les tirs de militaires tout au long du parcours, ils poursuivent leur route : « Ceux qui doivent mourir, mourrons. Mais nous devons traverser et aller au Burundi. » Beaucoup sont tués en chemin. Arrivés à la frontière de la KANYARU, ils franchissent la barrière et sont accueillis au Burundi, où ils obtiennent l’asile.

Après la victoire du Front patriotique rwandais, le témoin revient au Rwanda pour rechercher les corps de ses proches. À GISHAMVU, il apprend que le Dr RWAMUCYO a fait enfouir les victimes dans des fosses, y compris des personnes encore vivantes selon les témoignages recueillis. Il explique n’avoir jamais retrouvé les corps des siens, ce qui demeure une profonde souffrance. Il déclare avoir alors fait le lien entre le rôle attribué au Dr RWAMUCYO dans ces ensevelissements et les relations qu’il entretenait avec les dirigeants de l’usine, qu’il considère comme ayant participé à la préparation du génocide. En conclusion, il souligne que son récit ne reflète qu’une infime partie des horreurs dont il a été témoin au cours de cette longue fuite vers le Burundi.

Questions de monsieur le président.

Le président interroge monsieur NZAMURAMBAHO sur sa situation familiale, il indique la mention Tutsi sur les cartes d’identité de ses parents et de lui-même. Ses parents étaient agriculteurs et éleveurs, en revanche lui était commerçant. Il confirme venir de GIKONGORO et insiste sur le fait que BUTARE et GIKONGORO sont très proches et qu’il fallait cinq minutes pour rejoindre l’usine à thé (l’usine de MATA). Il ajoute qu’il venait d’une fratrie de 8 enfants, et qu’il a seulement retrouvé le corps de son petit frère qui est inhumé au mémorial de MATA.

Interrogé sur la différence entre GIKONGORO et BUTARE à partir du 7 avril 1994, la partie civile confirme que les tueries ont commencé dès le 7 avril à GIKONGORO. Il est demandé s’il s’est rendu à KABUYE lors des massacres, il répond ne pas être passé par là.

La partie civile donne des précisions sur le lieu dans lequel il se trouvait à GIKONGORO : il venait de MATA, puis il est passé par RURAMBA et c’est à ce moment que la première personne a été tuée. Concernant GISHAMVU, il précise être passé par la colline de BITARE à côté de NYUMBA tout près du grand séminaire.

Il confirme avoir vu des cadavres à partir de la paroisse de NYUMBA. Il rappelle avoir indiqué connaître RWAMUCYO d’avant car les gens de BUTARE en parlaient comme quelqu’un d’important. Et ajoute qu’au retour, ils se sont mis à la recherche des leurs tués soit à GISHAMVU, KARAMA. C’est ici que les gens ont mentionné le nom de RWAMUCYO comme une personne qui enterrait les enfants vivants et les personnes encore vivantes.

Interrogé sur les éléments permettant d’affirmer le rôle de RWAMUCYO, il indique que les responsables de l’usine parlaient de lui comme un de leur vaillant collaborateur. Il ajoute que ce n’était pas encore le génocide mais qu’ils le préparaient. Il donne un exemple sur l’implication de planification du génocide.  Il y a eu KATUMBA (un chef Interahamwe) qui est mort, des personnes sont parties le chercher, suite à cela ils ont décidé que tous les Tutsi de l’usine devaient être tués. Cela s’est passé le 30 ou le 31 mars 1994, peu avant le génocide.

Concernant un potentiel suivi psychologique, monsieur NZAMURAMBAHO explique qu’il y a des groupes de réconciliation où ils se rencontrent mais qu’il y a aussi les églises avec des reconstructions de la sérénité du cœur. Il indique qu’il y a tout de même des périodes difficiles comme la commémoration du génocide où il fait le tour de tous les mémoriaux en espérant retrouver les siens.

Questions des parties civiles.

Interrogé par maître ZARKA sur la direction de l’OCCIR/THE, il explique qu’il y a eu un changement de direction, avec en poste KARAGINSI et que le grand staff a également été changé. Monsieur NZAMURAMBAHO indique que sur les douze usines de l’OCCIR/THE qu’il y avait, presque toutes ont vu leur chef remplacé par le régime, par des gens du Nord.

À  la question si c’était habituel de recevoir un médecin du travail dans les entreprises du pays, il répond qu’il n’en a pas le souvenir.

Maitre ZARKA revient sur les mots des avocats de la défense, c’est-à-dire reconnaitre que les rescapés entendus sont des victimes du génocide mais pas des victimes du docteur RWAMUCYO. Elle signale alors que beaucoup de personnes n’ont pas été entendues lors de l’instruction, et précise que c’est un choix des magistrats mais ce n’est pas pour autant que les témoignages ne sont pas pertinents.

Questionnée sur son atteinte morale de ne pas retrouver le corps de ses proches, la partie civile explique que cela l’affecte énormément.

Concernant le procès d’Eugène RWAMUCYO, il indique qu’il est normal d’en avoir entendu parler, il explique que l’association Ibuka Rwanda les informe des différentes procédures en cours et des personnes jugées. Sur Ibuka, il dit : « Ibuka Rwanda nous aide beaucoup, Ibuka fait le suivi des rescapés, par exemple si quelqu’un a besoin d’aide médicale, il l’assiste pour tous les besoins ».

Sur ce qu’il attend du procès, il dira : « Sincèrement c’est une attente de justice, quand justice est faite ça nous apaise » il ajoute : « Si le crime reste impuni ça nous affecte, par contre quand la justice se met en place, on se sent un peu réconcilié avec nous-même ».

Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET.

Madame l’avocate générale demande à la partie civile si lorsqu’il a quitté le Burundi pour revenir au Rwanda il lui a fallu le même courage que quand il l’a quitté. Il répond que le retour était beaucoup plus simple car personne ne les chassait.

Il explique qu’aujourd’hui il se sent bien mais qu’il y a des moments où il se sent troublé et pas très bien. Pour se recueillir, il va systématiquement au mémorial de son petit frère, mais pour les autres personnes de sa famille il a encore des doutes sur l’endroit où ils sont enterrés, il est certain qu’ils sont dans un des mémoriaux de la préfecture et se rend à tous pour cette raison.

Questions de la défense.

Le témoin rappelle que Juvénal était le grand dirigeant de l’usine. Sur son travail, il rappelle qu’il était commerçant mais qu’il côtoyait les gens de l’usine étant donné la proximité des lieux de travail. Il signale que RWAMUCYO n’est jamais passé par là et qu’il y avait deux bars.

Maître COHEN interroge le témoin sur les raisons de sa connaissance d’Ibuka Rwanda, il indique : « Ibuka c’est nous » et parle de la structure. (NDR : Ibuka Rwanda est une institution d’État). Maître COHEN, perturbée par cette réponse, demande à qui correspond ce « nous » et doute de la compréhension complète de la question de la part de la partie civile. Monsieur NZAMURAMBAHO précisera qu’Ibuka Rwanda est une association qui s’occupe des intérêts des rescapés. Il ajoute qu’il existe bien entendu d’autres associations mais que c’est principalement celle-ci qui s’occupe des rescapés du génocide des Tutsi. Après avoir beaucoup insisté pour connaître le nom du porte-parole d’Ibuka Rwanda ayant parlé du procès du docteur RWAMUCYO et sans réponse de la part de la partie civile, l’avocate ajoute : « Il y en a d’autres qui connaissent Eugène RWAMUCYO ou on vous a un peu choisi pour ça ? ». Monsieur NZAMURAMBAHO indiquera alors que beaucoup de gens connaissent l’accusé, y compris des personnes âgées. Il précise : “Alors nous, on les approche, on leur pose des questions et c’est plutôt à nous de transmettre le message”. Maître COHEN conclut : « Vous savez qu’elles auraient pu parler par visioconférence ». (NDR. Des propos qui restent un peu sibyllins!)

 

Audition de monsieur Michaël DUFOUR, expert psychiatre.

Il est demandé au témoin de décliner son identité (Michaël DUFOUR), sa profession (expert psychiatre) et son domicile. Le témoin déclare n’avoir ni de lien de parenté ni d’alliance avec les parties, et n’avoir travaillé pour aucun d’entre eux. Cité par le ministère public, le témoin prête serment.

Le Dr DUFOUR a rencontré monsieur RWAMUCYO en 2014. Il décrit un entretien qui s’est déroulé normalement, avec une légère anxiété de l’accusé masquée par des attitudes de « prestance ». Il note un comportement quelque peu condescendant et narcissique – il lui a notamment fait un cours sur l’histoire du Rwanda – sans pour autant relever de paranoïa ni aucun trouble psychiatrique. Eugène RWAMUCYO exprimait l’envie que l’affaire soit jugée, décrivant le sentiment d’avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Questions du président de la cour

Sur l’adaptation de son approche clinique à l’examen d’un patient rwandais, le Dr DUFOUR indique que l’origine de monsieur RWAMUCYO ne modifie pas grand-chose au niveau clinique, ce dernier présentant un mode de vie très occidentalisé, du fait notamment de ses études à LENINGRAD.
Il confirme que monsieur RWAMUCYO ne présente aucune anomalie mentale.
Il conclut sur un profil de personnalité solide, capable de compartimenter et de cloisonner, avec un décalage entre les actes potentiellement commis et l’existence ordinaire, due notamment à une chosification des victimes.

 Questions des avocats des parties civiles :

Sur la question de savoir s’il a ressenti chez Eugène RWAMUCYO une empathie envers les victimes du génocide, le témoin répond négativement : « Il était dans sa position et uniquement dans sa position. »

Questions de l’avocate générale, Mme Aude DURET :

Le Dr DUFOUR indique qu’Eugène RWAMUCYO n’a jamais évoqué les faits qui lui étaient factuellement reprochés lors de l’entretien, le psychiatre ayant conduit une expertise traditionnelle sans l’interroger directement sur ce point.
Il confirme que monsieur RWAMUCYO est pénalement responsable.

Questions des avocats de la défense :

Sur la présence éventuelle de traits sadiques, le Dr DUFOUR répond ne pas pouvoir se prononcer, monsieur RWAMUCYO ayant nié toute implication.
Il écarte également tout profil sociopathe et ne décrit pas quelqu’un d’extrêmement froid – l’entretien s’étant déroulé normalement.

Interrogé sur la relation des médecins à la mort, le Dr DUFOUR confirme qu’une certaine distance professionnelle existe, particulièrement en situation difficile.

Sur la question de savoir si le mal peut s’inscrire dans une personnalité sans pathologie psychiatrique, le Dr DUFOUR répond clairement : « Oui évidemment, on peut être sans aucun trouble mental et commettre des actes répréhensibles. »

 

Audition de madame Consolée NIYIRORA, partie civile citée par le CPCR.

Il est demandé à la partie civile de décliner son identité (Consolée NIYIRORA, née en 1977), sa profession (agricultrice) et son domicile (Rwanda). La déposante étant une partie civile, elle ne prête pas serment.

Consolée NIYIRORA déclare spontanément :

« Je voudrais commencer par ce qui m’est arrivé pendant le génocide.

Pendant le génocide, en date du 19, les autorités sont passées parmi la population en disant que nous devrions fuir et nous retrouver, nous rassembler tous au marché de GISAGARA. Quand nous y sommes arrivés, nous étions très nombreux. À ce moment, le sous-préfet Dominique NTAWUKURIRYAYO nous a conduits au lieu-dit KABUYE et il était en compagnie des policiers. En y arrivant, nous espérions qu’ils allaient s’occuper de notre sécurité.

Le 21, quand nous étions là, les Hutu sont venus chercher les leurs qui auraient pu se tromper de chemin. En un mot, ils sont venus choisir les leurs parmi nous. Et quand ils sont partis avec les leurs, la guerre a commencé.

KABUYE, c’est un endroit qui ressemble à un plateau. Nous nous sommes dit que c’était fini et que nous allions mourir. Il y a une colline qu’on appelle GAKONDO. Ils sont passés par là pour venir nous attaquer. Parmi nous, il y avait des jeunes hommes. Nous, les enfants, nous leur transportions des pierres pour combattre les policiers et les habitants qui nous attaquaient. Lorsqu’ils ont vu que nous résistions avec des pierres, le sous-préfet est allé à BUTARE chercher les militaires. Sur les collines au-dessus, ils ont installé les armes pour pouvoir s’en servir contre nous… »

À ce moment de son récit, Consolée NIYIRORA s’interrompt quelques instants, submergée par l’émotion.

Elle poursuit : « Il y a eu des choses inhabituelles. Ils tiraient. Il y a ceux qui étaient atteints immédiatement par la balle et mouraient sur-le-champ. D’autres recevaient une balle dans la cuisse et ne pouvaient plus se déplacer. Mais nous nous sommes défendus ainsi et nous avons continué. Nous nous sommes battus pendant une semaine.

Puis, un samedi, il a beaucoup plu. Dans la vallée, il y avait des gens qui nous apportaient des pierres pour nous permettre de nous défendre contre les attaquants. À cause de la pluie, ils sont allés s’abriter, et on leur a lancé une bombe. Ils sont morts.

Si je reviens un peu en arrière, pendant ces attaques, certains recevaient des coups de pierre à la tête ; ils tombaient et perdaient connaissance. Il y avait une dame qui était là. On prenait les blessés, on les fusillait et on les couchait parmi les morts. Après l’explosion de la bombe, un seul rescapé est venu vers nous pour nous dire comment nous sauver. Il nous a dit de partir parce qu’il n’y avait plus de sécurité. Alors nous nous sommes concertés. Nous nous demandions comment faire, parce qu’il n’y avait aucune loi qui nous protégeait. Certains ont proposé de partir vers la rivière AKANYARU, d’autres vers KABAGOBOKO. Les blessés, nous les avons laissés sur place.

Des femmes du MDR-POWER[4] sont alors venues déshabiller complètement les corps et les dépouiller. Moi, j’ai traversé avec ma mère et d’autres membres de ma famille. Chacun devait se sauver comme il pouvait. Certains sont passés par les champs de sorgho, parce qu’il n’y avait pas d’autre issue. »

Après une nouvelle pause, elle reprend son récit :

« Nous sommes allés jusqu’à la maison communale. Ma mère voulait demander pourquoi les Tutsi avaient été abandonnés et livrés aux tueurs. Quand nous sommes arrivés, nous avons trouvé beaucoup de cadavres. En les voyant, ma mère a dit : « Ne pose plus de questions, parce que la preuve est là. » Nous avons ensuite couru jusqu’à l’église, parce que nous espérions au moins y survivre. Quand nous sommes arrivés à l’entrée, il y avait une mare de sang. Il y avait aussi un écriteau qui disait : « Celui qui tue le plus grand nombre de gens recevra une récompense.« 

Celui qui tuait cinquante personnes recevait, comme récompense, la maison ou la propriété des Tutsi déjà assassinés.

« Un homme est alors venu me demander si j’étais Hutu. Il nous a conseillé de sortir rapidement et d’aller chercher des feuilles de bananier, parce que c’était le signe distinctif des Interahmwe. Ma mère et moi sommes sorties, puis nous nous sommes ravisées. Nous nous sommes dit : « Il vaut mieux qu’on retourne, car nous n’avons nulle part où aller. Autant mourir avec les autres.

À peine revenues, le groupe d’assaillants nous a surprises. Ils nous ont conduites vers la fosse commune. Arrivés devant la fosse, ils ont demandé à ma mère où se trouvaient ses autres enfants. Elle a répondu qu’elle ne le savait pas. Alors ils l’ont prise, ils l’ont frappée très violemment et ils lui ont dit : »Nous allons prendre ton enfant. » Ma mère leur a crié : « Au lieu de la prendre, tuez-moi d’abord, et faites-le après. » »

Consolée NIYIRORA poursuit :

« Ma mère est restée là sur place. Moi, ils m’ont prise et ils m’ont emmenée dans une maison. Ils ont fait de moi des choses inhabituelles, que je n’avais jamais connues dans ma vie. Quand ils m’ont fait entrer dans cette maison, ils m’ont dit : « La raison pour laquelle nous t’amenons ici, c’est pour voir comment est fait le sexe de la femme tutsi, et comment ça empêche nos filles d’avoir des maris. » Il y avait des piquets sur lesquels on attachait des chèvres. Ils m’ont écarté une jambe d’un côté et l’autre de l’autre côté. Ensuite ils ont dit : « On va faire de toi ce que nous voulons, et on te tuera après.« 

Je n’étais pas consciente du fait que le sexe de l’homme pouvait… C’était comme une opération chirurgicale. Je ne savais pas que cela pouvait faire aussi mal, jusqu’à saigner. À cause de ce qu’ils me faisaient, je criais, mais personne ne pouvait venir à mon secours. J’étais couverte de sang et de plaies. C’était tellement gonflé qu’il y avait du pus qui en sortait.

Il y avait un monsieur qu’on appelait KIGANGO. Lui aussi avait la même mission. Il venait me toucher entre les jambes pour voir comment cela s’était passé. J’ai vécu ainsi. Je suis restée dans cette maison. On m’a torturée. J’ai souhaité la mort, mais elle n’a pas voulu de moi. Ce monsieur venait avec un médicament qu’on appelle DAKIN, et il versait ce produit dans le sexe. Quand cela commençait à cicatriser, ils disaient qu’ils allaient se battre contre des militaires dans le MUYAGA. Il portait des feuilles de bananier et me disait : « Comme vous êtes au courant de beaucoup de nos secrets, si tes congénères viennent jusque-là, nous allons les tuer.

À un moment, ils nous ont conduits jusqu’au centre. Dans ce centre, il y avait des cadavres, les nôtres. C’était juste pour nous montrer comment ils étaient éparpillés un peu partout, afin que nous sachions ce qui allait nous arriver également. Par chance, lorsque nous étions sur place, des militaires en civil sont arrivés. C’est là que nous les avons rencontrés, sans savoir qu’il s’agissait d’eux. Ils nous ont immédiatement pris et ont commencé à nous demander des informations ». (NDR. C’était des soldats du FPR qui venaient de reprendre la région de BUTARE).

Si je reviens un peu en arrière, l’endroit où nous étions enfermés se trouvait à côté d’une barrière. Les gens passaient devant, et nous pouvions les voir par la fenêtre, parce qu’ils ne voulaient pas que nous nous enfuyions. Les Interahamwe sont arrivés en disant que les cadavres des Tutsi devenaient de plus en plus nombreux et qu’à cause de ces cadavres il y avait des mouches et une mauvaise odeur. Ils ont dit que le sous-préfet de GISAGARA était allé à BUTARE chercher des prisonniers et la machine.

Lorsque la machine est arrivée avec ces prisonniers, nous étions toujours à cette barrière. Il y avait deux camions militaires, la machine et une voiture dans laquelle se trouvaient les autorités. Dans cette voiture, il y avait monsieur RWAMUCYO avec le sous-préfet et le bourgmestre de la commune de NDORA. Ce sont ces Interahamwe qui me parlaient et qui me donnaient des informations sur ce qui allait se passer.

En continuant mon récit là où je m’étais arrêtée, nous sommes tombés parmi eux. Ils pensaient que c’était une façon de nous montrer comment nous allions être tués, et ils nous ont pris. Les autres ont couru, et c’est comme cela que nous avons pu survivre.

Mon témoignage est trop long, mais je m’arrête là. J’ai oublié de vous dire que, lors de ces événements, ils m’ont contaminée. »

(NDR. Nous avons choisi de rapporter le maximum des propos de madame NIYIRORA, malgré la violence qu’ils contiennent. Il est important de consigner le témoignage des survivants, la cour d’assises étant souvent le seul lieu où leurs paroles sont consignées.)

 

Questions de monsieur le président.

Le président commencera par interroger madame NIYIRORA sur le traitement discriminatoire subi, en tant que Tutsi, à l’école : “Même si nous étions jeunes, les professeurs savaient l’ethnie de chaque enfant. On mettait les Tutsi d’un côté, les Hutu de l’autre. Il n’était pas permis à un enfant Tutsi d’avoir des bonnes notes”. Le président cherchera également à savoir combien de frères et de sœurs madame NIYIRORA avait en 1994 : ils formaient une fratrie de six, trois garçons et trois filles.

Le 19 avril, la partie civile était avec sa mère, ses autres frères et sœurs avaient pris d’autres directions. Elle indique : “Lorsque nous sommes partis de la maison, nous espérions être protégés. Ça n’a pas été le cas. Il y avait beaucoup de Tutsi. On avait même apporté une tente. Mais les choses ont changé”. Elle revient ensuite sur l’assassinat de sa mère : “Ma mère a été battue, tout son corps était gonflé. Elle est morte là. Je l’ai ensevelie”. Elle précise qu’après le génocide, elle a pu retrouver le corps de son père et de sa tante paternelle.

Le président reviendra sur le chemin de croix de madame NIYIRORA, avec sa mère à GAHONDO puis leur fuite vers la maison communale, après que les jeunes hommes qui se défendaient ont été tués. Il y avait beaucoup de cadavres. Madame NIYIRORA et sa mère se sont réfugiées à l’église de GISAGARA. Le président interrogera madame NIYIRORA sur les lieux, notamment la maison où elle a été séquestrée avec d’autres survivants, au niveau de la barrière “chez MISAGO”. C’est là qu’elle a entendu parler d’Eugène RWAMUCYO, lorsqu’un groupe d’Interahamwe a indiqué que le sous-préfet était allé demander qu’on lui donne des prisonniers et une machine pour enfouir les cadavres qui commençaient à être très nombreux. Les tueurs se plaignaient que les corps sentaient mauvais et attiraient de grandes quantités de mouches.

Quand les véhicules avec les militaires et les autorités sont arrivés sur place, accompagnant la machine, les assaillants disaient : “RWAMUCYO vient pour aider à enterrer les cadavres”. Sur question du Président, elle confirme qu’elle ne connaissait pas Eugène RWAMUCYO et qu’elle n’a pas assisté aux opérations d’enfouissement. À ce sujet, elle explique : “Quand la machine est arrivée, nous n’avions pas le droit de quitter l’endroit où j’étais. Certains à la barrière sont allés voir ce qu’il se passait. Lorsque leur réunion le soir a eu lieu, ils sont venus se vanter près de nous que RWAMUCYO était venu enlever la saleté qui attirait les mouches”” (NDR : on fera le lien entre ce témoignage et la déposition d’Éric GILLET du 30 juin[5], qui souligne que ce qui dérange les tueurs et les autorités sont moins les maladies que l’odeur des corps en décomposition).

Après être revenu sur la fuite de madame NIYIRORA, qui confirme que les militaires qui l’ont sauvée sont des soldats du FPR, le président cherchera à établir des repères chronologiques. La partie civile a des difficultés à situer ces événements, mais indique que la machine est arrivée au cours du mois de mai. Elle explique : “Ce n’est pas facile de retenir les dates. C’est le problème, compte tenu de la vie que j’avais. C’est très difficile”. Interrogée sur les pertes dans sa famille, madame NIYIRORA précise que seules ses deux grandes sœurs ont survécu. Les autres n’ont jamais été retrouvés, et encore moins identifiés, à l’exception du corps de sa tante paternelle (malgré le fait qu’elle était dénudée quand elle a été enfouie).

Enfin, fidèle à son habitude, le président ABASSI reviendra sur l’après : a-t-elle bénéficié d’un suivi psychologique ou médical? Madame NIYIRORA décrira avec précision sa vie et ses souffrances. Contaminée par le VIH, elle se rend dans un centre médical pour récupérer ses médicaments rétroviraux. Elle ne peut être opérée du dos, car le risque d’être infirme est trop grand. Elle vit avec des traumatismes et les conséquences quotidiennes du génocide : “Je suis une cultivatrice mais je ne peux pas cultiver pour nourrir ma famille. Je souffre, ma vie est très dure”.

Questions des avocats des parties civiles.

Maître ZARKA demandera à madame NIYIRORA si elle avait déjà pu témoigner de la sorte. Elle répond : “J’ai partagé ça à très peu de gens à la fin du génocide, je me suis renfermée sur moi, j’ai gardé ma tristesse pour moi”. Concernant la contamination au VIH, maître ZARKA cherchera à savoir si la partie civile a connu d’autres personnes à qui cela est arrivé. C’est le cas, mais elles sont décédées après avoir refusé de prendre les médicaments. Madame NIYIRORA complète : “Avant leur mort, nous avons parlé ensemble. À 15 ans, ma vie est finie, je n’ai plus de famille, elle a été exterminée. Cela fait du mal d’avoir personne avec qui parler de notre tristesse. Nous n’avons personne”. Elle revient sur les conséquences médicales du génocide et ses souffrances : “Voyez-vous, je souffre du dos, je suis contaminée, j’ai des traumatismes, j’oublie tout, je peux même oublier la bouteille d’eau qui est posée sur la table. La vie sert à quoi au final?

Madame NIYIRORA sera également interrogée sur ses attentes vis-à-vis de ce procès. Elle répond : “C’est bien que j’aie pu partager ma peine. Je voudrais obtenir justice pour les miens, pour ma vie et celle que j’aurais pu avoir. Je n’ai rien contre Eugène RWAMUCYO, aucune haine. Ce qui me fait de la peine, c’est qu’il continue de dire qu’il ne s’est rien passé, que notre témoignage est un mensonge. Je ne suis pas venue de GISAGARA pour raconter un mensonge. Nous pourrions lui accorder notre pardon, s’il était humble. Il pourrait quitter la prison et voir ses enfants, nous on ne peut plus voir nos proches”.

Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET.

L’avocate générale prendra longuement la parole pour remercier madame NIYIRORA : “Je salue votre courage, et notamment le courage qu’il vous a fallu pour venir témoigner ici, malgré votre douleur”. Elle reviendra sur la question de la chronologie, pour montrer que les repères donnés par la partie civile sont cohérents et corroborés par d’autres témoignages : “Nous, la justice française, nous posons beaucoup de questions sur les dates et le calendrier. C’est ce que j’ai fait hier avec Vincent KARAMAGE[6]. Votre témoignage est une aide utile pour l’œuvre de justice parce que nous pouvons les confronter avec d’autres éléments du dossier. Si nous avons connaissance de l’existence d’une fosse à KABUYE, c’est grâce aux déclarations du chauffeur, Emmanuel BIRASA[7]. Devant les gendarmes français, il a donné des repères chronologiques sur les opérations d’enfouissement à NDORA et la colline de KABUYE”. Dans cette déposition, lue par madame l’avocate générale, Emmanuel BIRASA déclare qu’il s’était rendu là-bas et qu’il a vu Eugène RWAMUCYO en compagnie du préfet Sylvain NSABIMANA et du lieutenant NTEZIRYAYO. Il situe ce moment le jour de l’enlèvement de l’ancien préfet Jean-Baptiste HABYARIMANA et de son enfermement au cachot[8]. L’avocate générale poursuit : “Le préfet HABYARIMANA a été limogé le 17 avril. Les historiens nous apprennent, et monsieur KARAMAGE nous l’a dit hier également, que l’ancien préfet a été repéré et tué par la suite. Dans l’ouvrage de GUICHAOUA[9]), on apprend qu’il s’est caché un moment mais qu’il a été repéré mi-mai, puis a été incarcéré à la préfecture avant d’être conduit jusqu’à GITARAMA, le siège du gouvernement intérimaire, où on suppose qu’il a été tué”. L’avocate générale conclut : “Malgré les difficultés avec les dates, ce que vous nous dites correspond aux éléments dans le dossier et aux déclarations d’autres parties civiles”. Madame NIYIRORA indique qu’elle a entendu parler de l’accusé “peut-être aux environs du 20 mai”.

L’avocate générale soulignera une nouvelle fois le courage et l’importance du témoignage de madame NIYIRORA: “Je réagis à ce que vous avez dit, le sentiment d’abandon qui est le vôtre, qui illustre l’extrême cruauté que vous avez affrontée et vécue, et la terreur également. Vous avez dit que vous aviez souhaité que la mort vienne vous chercher, mais qu’elle n’a pas voulu de vous. Je vous dis que c’est tant mieux car nous n’aurions pas eu votre témoignage. Votre vie est infiniment précieuse”.

(NDR. les propos de madame DURET sont extrêmement forts et touchants. Ils manifestent un immense respect pour les rescapés).

Questions des avocats de la défense.

Maître FELLOUS interrogera madame NIYIRORA en reprenant une question posée plus tôt par le président : combien s’est-il écoulé de temps entre le moment où elle a vu Eugène RWAMUCYO dans la voiture des autorités à KABUYE et le moment où elle a été sauvée par les militaires du FPR? Elle replace de nouveau l’arrivée des véhicules et de la machine à KABUYE autour du 20 mai et précise : “Quand le sous-préfet a demandé les prisonniers, il l’a fait pour cacher les preuves car les militaires du FPR n’étaient pas loin. Une partie des militaires et Interahamwe étaient partis se battre, l’autre était restée pour participer aux enfouissements”. Maître FELLOUS se fend d’une autre “question difficile” : quel était l’état des corps? Elle répond, avant de pleurer en se prenant le visage dans les mains : “Les corps commençaient à se décomposer, ils étaient dénudés et il pleuvait beaucoup”.

Maître SIARI lui témoignera également son admiration et sa compassion. Elle lui demandera où est-ce que madame NIYIRORA a entendu le nom de son client pour la première fois. Celle-ci la renverra à ce qu’elle a dit plus tôt, à savoir l’arrivée de la machine à KABUYE, lorsqu’elle était à côté de la barrière, “là où l’on m’a enlevée ma valeur”.

 

Jade KOTTO EKAMBI /Jules COSQUERIC/Jeanne BEAUJEAN/ Margaux MUZERELLE pour la prise de notes.

Alain GAUTHIER pour les relectures

Jacques BIGOT pour les notes et la présentation

 

  1. Théodore SINDIKUBWABO, président du GIR (Gouvernement Intérimaire Rwandais) pendant le génocide (voir Focus – L’État au service du génocide): discours prononcé le 19 avril à Butare et diffusé le 21 avril 1994 sur Radio Rwanda. (voir  résumé et transcription sur le site francegenocidetutsi.org).[]
  2. Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA, désignation souvent étendue aux milices d’autres partis. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[]
  3. Inkotanyi : combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990, cf. glossaire.[]
  4. MDR : Mouvement Démocratique Républicain. À partir de 1993, la plupart des partis politiques se sont disloqués en deux tendances : une extrémiste dite « power » (ex. MDR-POWER; MRND-POWER; PL-POWER, etc), et dite « modérée », rapidement mise à mal, cf. glossaire. []
  5. Voir l’audition d’Eric GILLET, le 30 juin 2026.[]
  6. Voir l’audition de Vincent KARAMAGE, le 1er juillet 2026.[]
  7. Voir l’audition d’Emmanuel BIRASA, le 23 juin 2026.[]
  8. Jean-Baptiste HABYARIMANA (ou HABYALIMANA, à ne pas confondre avec Juvenal HABYARIMANA) : le préfet de BUTARE qui s’était opposé aux massacres est destitué puis assassiné le 18 avril, selon  Butare, la préfecture rebelle, rapport d’expertise d’André GUICHAOUA, la date exacte étant sujette à caution.[]
  9. André GUICHAOUA : Rwanda, de la guerre au génocide : les politiques criminelles au Rwanda, 1990-1994 – La Découverte (Paris[]

Lire aussi

Procès en appel de Eugène RWAMUCYO. Vendredi 3 juillet 2026. J19

Auditions de Consolée MUKESHIMANA, Gloriose NYIRAHABIMANA et Théogène NSHIMIYIMANA (parties civiles). Audition de Jean-Tabaro GAHURU (cité par la défense).