- Audition d’Antoine NDORIMANA, rescapé du massacre de l’église de NYUMBA
- Audition d’Annunciata KALIGIRWA, partie civile
- Audition de Laurent GATERA, partie civile
- Audition de Vincent KARAMAGE, partie civile
L’audience débute à 9h20 et le président fait un point sur la vigilance à avoir à l’entrée de la salle en raison de l’intrusion de la veille. Puis s’ouvre le débat sur la demande de versement au débat de pièces qui concerne 3 articles avec une traduction anglais de la part des avocats des parties civiles. La défense sollicite le rejet de cette pièce en raison de la dénomination des collectivités territoriales, “car les noms des villes ont changé”. Les avocats des parties civiles observent que l’objectif poursuivi par la communication de ces pièces est d’éclairer la cour sur les découvertes récentes des fosses, qui permettent aux parties civiles de retrouver le corps de leurs défunts massacrés en 1994. Pas d’observations ni d’opposition des avocats des parties civiles. Madame l’avocate générale indique que ce versement de pièces est “pertinent et fait écho au témoignage de Jean-Damascène RUZIBIZA”[1]. Maître SZTULMAN rejoint les avocats des parties civiles sur la douleur “des Rwandais” et indique : “En revanche les articles datent de 2024-2025“. Il attire ensuite l’attention de la cour sur la nomenclature administrative du Rwanda. Il souhaite également attirer l’attention de la cour sur une erreur qui serait inscrite dans la feuille de motivation de la cour en première instance[2]. Le président décide sur le siège que ces éléments seront versés aux débats et demande aux avocats de parler du nom des communes, version ancienne. Le président souhaite s’adresser aux parties civiles et s’excuse par avance de devoir parfois recadrer les déclarations des parties civiles, et indique qu’il le fera “avec délicatesse et dignité”.
Audition de monsieur Antoine NDORIMANA, rescapé du massacre de l’église de NYUMBA dans la nuit du 19 au 20 avril 1994
Il est demandé à la partie civile de décliner son identité (Antoine NDORIMANA, né en 1985), sa profession et son domicile (Rwanda). Le déposant étant partie civile, il ne prête pas serment. Il est assisté d’un interprète en kinyarwanda.

Antoine NDORIMANA explique qu’il avait neuf ans au moment du génocide des Tutsi de 1994. Il vivait avec ses parents dans le secteur de Kibingo, ancienne commune de Gishamvu. Avant d’évoquer les massacres, il revient sur les discriminations qu’il avait connues à l’école. Ne connaissant pas son appartenance ethnique, il se levait avec ses camarades hutu lorsque les élèves étaient appelés selon leur ethnie. Son instituteur le frappait en lui disant : « Il n’y a aucun Hutu qui soit aussi élancé que toi. » Après avoir interrogé ses parents, il apprend qu’il est Tutsi.
Revenant aux événements de 1994, il raconte que, dès les premiers jours, « on voyait les gens qui venaient inciter les gens de notre localité à nous tuer ». Les massacres avaient commencé ailleurs mais pas encore dans son secteur. Peu après, plusieurs jeunes Tutsi sont retrouvés assassinés près de son domicile. Selon ce qui se disait dans la population, il s’agissait d’étudiants de l’Université. « Ils les avaient tués avec des petites haches militaires, ils avaient fracassé leurs crânes. » Il précise: » C’est la première fois que je voyais une personne morte ».
Les jours suivants, des Tutsi fuyant la préfecture de GIKONGORO arrivent dans leur secteur, bientôt suivis par des blessés mutilés à la machette. Puis les habitants de la commune voisine de KIGEMBE, dont les maisons ont été incendiées et pillées, viennent également s’y réfugier. Les hommes organisent la défense de la colline tandis que les femmes et les enfants sont regroupés dans une ancienne carrière. Mais, explique-t-il, « nos parents ont été vaincus, parce qu’on était attaqués par plusieurs secteurs de plusieurs communes ».
La famille se réfugie d’abord au bureau du secteur. Le bourgmestre vient leur assurer qu’il garantira leur sécurité et confie un fusil de six balles à un brigadier communal chargé de les protéger. Antoine NDORIMANA explique toutefois que, lorsque les pillages sont terminés, « ces gens sont venus vers nous pour nous attaquer ». Les réfugiés décident alors de gagner la paroisse de NYUMBA.
En chemin, ils sont encerclés. Les hommes doivent remettre les armes traditionnelles qu’ils avaient emportées pour se défendre. Les réfugiés sont ensuite conduits jusqu’à NYUMBA, les bras levés, en étant fouillés à chaque barrière.
À leur arrivée, l’église, les écoles et les autres bâtiments sont déjà remplis de réfugiés. Sa famille rejoint finalement son grand-père au lieu de célébration. Les réfugiés continuent à repousser les attaques, mais, dit-il, « celui qui avait le malheur de quitter ce lieu pour aller puiser de l’eau était découpé à la machette ».
Un matin, le site est totalement encerclé. Antoine NDORIMANA décrit « une grande attaque avec la population, les policiers, et je pense qu’il devait y avoir des militaires parce qu’on tirait de loin ». Les jeunes tentent de résister « avec des pierres contre des balles », mais sont rapidement débordés. Les assaillants pénètrent dans le site armés de machettes, de lances et de gourdins cloutés appelés ntampongano, c’est-à-dire « pas de pitié ».
Le témoin est frappé d’un coup de lance. « Ils ont tué mes parents, ainsi que toutes les autres personnes qui étaient avec moi. » Les assaillants dépouillent ensuite les victimes de leurs vêtements et marchent sur les corps pour vérifier si quelqu’un respire encore. Antoine reçoit un coup de gourdin alors qu’il fait le mort et perd connaissance.
Lorsqu’il reprend ses esprits dans la soirée, il découvre de nombreux blessés parmi les cadavres. « Je me suis levé pour aller voir ma mère », raconte-t-il, mais ne parvient pas à la retrouver. Il rejoint alors le corps de son père, se couche à ses côtés et passe la nuit auprès de lui.
Le lendemain, les corps sont évacués vers des fosses communes. Des produits sont aspergés sur les cadavres afin de faire réagir d’éventuels survivants. Antoine finit par se lever sous l’effet des brûlures. Il est conduit devant plusieurs autorités, parmi lesquelles il dit reconnaître le bourgmestre. Il affirme également que des personnes venues de Butare sont présentes avec un bulldozer qui a déjà détruit les bâtiments scolaires où se trouvaient d’autres réfugiés.
Le témoin explique avoir vu des blessés encore vivants être jetés dans les fosses communes. Deux femmes survivantes sont tuées à coups de gourdin avant d’y être précipitées. Lorsque vient son tour, il supplie son bourreau : « Ne me frappez pas, laissez-moi aller moi-même dans la fosse. » Celui-ci accepte.
Alors que le bulldozer commence à recouvrir la fosse, des arbres sont coupés et des branches tombent sur les survivants qui en sont fouettés sans les blesser davantage. Peu après, poursuit le témoin, « nous avons entendu une voix (…) : « S’il y a quelqu’un encore de vivant, qu’il sorte de là pour partir. » » Antoine et deux femmes parviennent à sortir de la fosse, tandis que les blessés incapables de marcher restent ensevelis.
Les trois survivants se cachent plusieurs jours dans des hautes herbes, ne se déplaçant que la nuit. « Nous avons marché au moins trois nuits, et pourtant c’était un lieu qu’on pouvait traverser en dix minutes. » Blessés, affamés et ayant perdu beaucoup de sang, ils trouvent finalement de l’eau dans une rivière avant de poursuivre leur fuite. Arrivés près de NYAKIBANDA, deux femmes les chassent en leur disant : « Vous avez de la chance, nos maris ne sont pas là, ils vous auraient tués. » Antoine est frappé à coups de bâton puis reprend seul sa fuite, ayant perdu de vue les deux femmes qui l’accompagnaient.
Invité par le président à conclure, Antoine NDORIMANA répond : « C’est difficile de dire brièvement ce que je veux dire (…) si vous voulez, je vais m’arrêter là et vous me poserez des questions. »
Questions du président de la cour :
Interrogé sur sa situation familiale, la partie civile indique venir d’une fratrie de 7 enfants, avec des parents agriculteurs et éleveurs avec comme indication Tutsi sur leur carte d’identité. Il précise que le secteur dans lequel il se trouvait était celui de KIBINGO dans la cellule de GAHANGA. Le président demande si Antoine NDORIMANA avait conscience qu’il y avait des Hutu, des Tutsi et qu’il y avait des distinctions ou si c’est à partir de cet évènement qu’il en a pris conscience. Il répond : “Avant que j’aille à l’école, je n’avais pas conscience de tout ça”. Ce n’était pas un sujet que l’on abordait avec sa famille.
Sur son périple, il indique qu’il y avait des Tutsi, pas de militaires ni de Hutu qui les accompagnaient. Concernant les combats inégaux lors de son parcours, il précise que les hommes tutsi se défendaient avec des pierres contre des fusils, des armes et ajoute que tous les outils de chez eux et sur eux leur avaient été retirés.
Questionné sur les survivants après être sorti de la fosse, il explique qu’à cet endroit les autres personnes qui auraient pu survivre étaient ceux à qui on avait mutilé les jambes, généralement au niveau du tendon et qui ne pouvaient plus bouger, et par conséquent, ne pouvaient fuir. Le président revient ensuite sur “l’épisode bouleversant à propos de votre père”. Antoine NDORIMANA raconte que lorsqu’il s’est allongé auprès de son père, celui-ci était déjà mort : “C’était son cadavre avec lequel je me suis couché”. Au moment où on lui demande d’aller s’asseoir près de la fosse pour “regarder les siens”, il affirme avoir trouvé un groupe d’autorité avec des gens qui venaient de BUTARE pour accompagner le Caterpillar. Parmi ces autorités il a reconnu le bourgmestre, et précise ne pas avoir vu la personne au volant du Caterpillar, étant déjà dans la fosse à ce moment. Interrogé sur Eugène RWAMUCYO, monsieur NDORIMANA explique ne pas le connaître et ne pas l’avoir vu, il assure ne pas savoir si le docteur se trouvait parmi ces autorités locales.
Le président demande s’il est possible que les autorités locales ne sachent pas et n’aient pas vu les survivants de la fosse, il répondra, catégorique : “Ce n’est pas possible”. Il ajoute que tous les corps étaient jetés dans les fosses à l’aide de brouettes, et que lorsque le Caterpillar remettait de la terre sur les corps jetés dans les fosses, des survivants, dont lui, étaient encore dedans. Il précise que les personnes qui les jetaient dans les fosses étaient habillées en civils.
Il estime qu’il se trouvait à cet endroit environ 60 000 morts car les gens venaient de 4 communes : KIBEHO, KIGEMBE, GISHAMVU, KARAMA. Sur le nombre de rescapés, il assure ne pas pouvoir donner un nombre précis puisqu’il y a sûrement des survivants qui n’ont pas pu s’enfuir. Interrogé sur le laps de temps entre son arrivée à NYUMBA et sa fuite de la fosse, il affirme que dans les conditions dans lesquelles il se trouvait, il est incapable de préciser le nombre de jour. Il ajoute qu’il a seulement plu le jour où il se trouvait sous un arbre avec la dame au bord de la route. Sur les enfouissements, il explique s’être fait enfouir le lendemain et n’avoir vu aucun corps en putréfaction, et/ou en décomposition. Il indique ne pas avoir retrouvé les corps de sa famille puisqu’il savait déjà où celle-ci se trouvait et explique qu’aujourd’hui ces fosses ont été effacées, les corps inhumés et qu’ils ont replanté de l’herbe. Il affirme retourner sur les lieux afin de se rappeler de sa famille. Questionné sur un potentiel suivi psychologique, il affirme être suivi pour réussir à se reconstruire.
Questions des avocats des parties civiles :
Maître LINDON, avocate d’Ibuka France, cite les propos d’Eugène RWAMUCYO recueillis lors d’une audition devant le juge d’instruction français en 2018, relatifs aux témoignages des personnes évoquant la présence du Caterpillar quelques jours après l’attaque : “Les témoignages qui sont faits au Rwanda sont souvent faits dans le but d’obtenir quelque chose, j’appellerai ça le syndicat de la délation.” Interrogé par Maître LINDON sur ces propos, monsieur NDORIMANA affirme qu’il n’y a aucun syndicat qui le force à témoigner, comme l’aurait indiqué le docteur RWAMUCYO. Il confirme ensuite la présence de survivants près des fosses malgré les affirmations l’accusé disant le contraire. Sur les raisons pour lesquelles il n’a pas pu reconnaître sa mère et reconnu son père, il décrit que les femmes étaient d’un côté allongées nues avec les têtes fracassées tandis que son père était de l’autre côté avec un signe distinctif. Maître FALGAS souligne la cohérence des dates que la partie civile avait indiquées lors de ses déclarations en 2014. Antoine NDORIMANA rappelle que lorsque le Caterpillar est venu, c’était pour enfouir les corps et non pour tuer, il précise que malgré les personnes encore vivantes avant de les enfouir, ils ne les ont pas achevés.
Questions de madame l’avocate générale, Aude DURET :
Madame l’avocate générale commence par remercier la partie civile pour sa présence et explique qu’elle lui a demandé de venir afin de permettre de mieux comprendre ce qu’il s’est passé dans la paroisse de NYUMBA et de mieux comprendre ce que la cour a à juger. Elle lui demande ensuite s’il connait Jean DAMASSENE, Joseph RWANDANGA, il explique les avoir connus après le génocide. Il affirme de pas connaître monsieur RUBANZAMBUGA et confirme que personne n’est venu leur proposer de soins médicaux à leur sortie de la fosse.
Interrogé sur sa cicatrice au-dessus de l’œil, Antoine NDORIMANA s’exprime :
« Je n’ai pas pu finir ma déposition. Quand le colonel m’a emmené à l’hôpital, il m’a sauvé des personnes qui voulaient me tuer. En réalité, on me l’avait confié pour qu’il me jette dans une rivière, mais il m’a dit : « Petit, moi, je ne vais pas te tuer. Si tes congénères viennent, je te demande seulement de te souvenir de moi. »
Il m’a conduit à l’hôpital universitaire en m’avertissant qu’il y avait un camp hutu et un camp tutsi, et m’a conseillé de rejoindre mon groupe ethnique. Ne sachant pas lequel était le mien, j’ai rejoint le camp des Hutu. Ils ont d’abord voulu me tuer, puis, après que je leur ai expliqué qu’un militaire m’avait conduit jusque-là, ils ont pris peur et m’ont donné à manger. Une jeune fille est arrivée et nous avons partagé le repas. Comme elle était plus âgée que moi, elle a été violée à côté de moi. Je craignais qu’ils ne me fassent subir le même sort, mais cela ne s’est pas produit. Ils m’ont ensuite demandé de rejoindre le camp d’où venait la jeune fille.
Le lendemain, un voisin un peu plus âgé m’a indiqué où se trouvait Médecins Sans Frontières, qui avait également un camp dans l’hôpital. Ils m’ont soigné pendant trois jours, puis m’ont déclaré guéri alors que je ne l’étais pas et m’ont envoyé à la préfecture, où je devais mourir. Comme je ne connaissais pas le chemin, une vieille dame, qui s’occupait de son mari, m’y a accompagné. Nous sommes arrivés à la préfecture dans la soirée. Comme je l’ai déjà expliqué, je ne suis pas en mesure de donner les dates et les heures exactes et je me réfère à aujourd’hui. »
Sur le fait de n’avoir vu personne en blouse blanche au côté de Jean KAMBANDA[3], l’avocate générale souligne que cela correspond aux témoignages d’autres témoins qui affirmaient que le docteur RWAMUCYO ne venait pas sur les lieux en blouse mais en civil. Concernant le produit piquant utilisé, elle rappelle qu’il était utilisé pour repérer les survivants au milieu de très grands nombres de corps et demande à monsieur NDORIMANA si les autorités étaient conscientes des survivants sur les sites. Il confirme.
Questions des avocats de la défense :
Maître COHEN remercie monsieur NDORIMANA pour son témoignage. Elle lit ensuite un passage de l’interrogatoire de son client sur les enfouissements, dans lequel il affirme n’avoir rien à voir avec les évènements qui se sont produits, et n’avoir fait que son travail, c’est-à-dire éviter la propagation de maladies. L’avocate demande si ces mots résonnent en lui d’une manière ou d’une autre, ce à quoi la partie civile répond : “Si je me base sur cette parole et ces mots, en fonction de ses dires, c’est une façon d’éviter les mauvaises actions ou les crimes qu’il aurait commis, en oubliant ceux qui étaient à sa charge. Lui, ce qu’il a fait, il présente ça comme une bonne action. Mais il y a des gens qui avaient fui et qui ne s’en sont pas sortis, alors que lui prétend que c’est une bonne action”.
L’avocate interroge ensuite la partie civile sur la présomption d’innocence. Lorsque celui-ci répond : « C’est quelqu’un qui n’est pas encore jugé coupable », elle le corrige en précisant : « Tant qu’un jugement définitif n’a pas été prononcé, la personne qui se trouve dans le box reste présumée innocente. De ce fait, même si cela n’enlève rien à l’horreur de ce que vous avez vécu, mon client a le droit de se défendre contre les charges qui lui sont reprochées. Est-ce que vous le comprenez ? » Antoine NDORIMANA répond qu’il le comprend.
Il confirme ensuite que les faits qu’il a relatés se sont déroulés entre le 20 et le 24 avril 1994. Il confirme également que les dates évoquées par monsieur RWAMUCYO sont postérieures à celles qu’il a lui-même indiquées.
Maître COHEN revient ensuite sur les déclarations de monsieur BIRASA[4] et demande à la partie civile de préciser l’origine des dates qu’il a mentionnées. Antoine NDORIMANA répond qu’il les a apprises auprès d’autres survivants, mais qu’il ne les connaissait pas personnellement.
S’agissant de l’enfouissement des cadavres par les réfugiés de GISHAMVU, la partie civile explique qu’avant l’arrivée du Caterpillar, les réfugiés enterraient leurs proches lorsqu’ils retrouvaient leurs corps près de la rivière, à l’occasion des déplacements qu’ils faisaient pour aller chercher de l’eau.
Maître FELLOUS souligne que ce que le témoin a vécu relève de « l’extrême de l’horreur ». Il revient ensuite sur la manière dont les jambes des victimes étaient sectionnées et demande à monsieur NDORIMANA de préciser ce point. Celui-ci répond qu’il s’agissait des ligaments et des tendons. Maître FELLOUS précise alors qu’il ne s’agit donc pas de « jambes coupées ». (NDR. Une remarque dont l’avocat aurait pu se dispenser!)
Interrogé sur les personnes jugées par les juridictions Gacaca[5], la partie civile explique qu’il n’a pas d’opinion particulière sur ces personnes qui ont désormais purgé leur peine.
Maître HARERIMANA exprime ensuite sa compassion à l’égard du témoignage du rescapé. Il lui demande comment il a pu savoir combien de familles hutu vivaient dans la même cellule que lui. Antoine NDORIMANA répond que ces trois familles avaient quitté la cellule avant le génocide afin de s’installer dans une autre où vivaient davantage de Hutu.
L’avocat l’interroge ensuite sur les réfugiés qu’il a croisés au cours de son parcours. La partie civile confirme que ces personnes avaient bien été désarmées.
Maître HARERIMANA revient enfin sur les témoignages d’Emmanuel MUTIRENDE[6] et de Calixte MUSONI[7]. Antoine NDORIMANA indique qu’il a connu MUSONI après le génocide, qu’il ne lui a jamais parlé, mais qu’ils habitent aujourd’hui dans le même quartier.
Maître SZTULMAN revient sur l’expression « syndicat des délateurs ». Il précise : « Cette expression vient d’un défenseur des droits de l’homme rwandais qui s’appelait Joseph MATATA »[8] et ajoute : « Lorsque monsieur RWAMUCYO utilise cette expression, il ne vous vise aucunement. » (NDR. Monsieur MATATA est très connu dans le milieu des rescapés. Il a témoigné dans des procès en Belgique. Lorsqu’il est venu au soutien de messieurs NGENZI et BARAHIRA, il a été complètement décrédibilisé.)
L’avocat revient ensuite sur le produit qui aurait été jeté sur la fosse et demande au témoin s’il a déjà retrouvé cette odeur au cours de sa vie. Monsieur NDORIMANA répond : « On nous a aspergé ce produit quand nous étions encore dans l’église. » Il ajoute : « Je ne me rappelle pas de l’odeur, cela fait très longtemps, mais je me rappelle que lorsque l’on m’avait aspergé ce produit, cela m’avait piqué. » Il précise également qu’on lui avait expliqué que ce produit était normalement destiné à être répandu sur les corps des personnes décédées.
Maître SZTULMAN termine son interrogatoire en demandant au rescapé pourquoi il a lui aussi été aspergé de ce produit alors qu’il était encore vivant si celui-ci était réservé aux morts. Antoine NDORIMANA répond qu’il ne le sait pas.
Maître FALGAS intervient pour rectifier certaines interprétations de la défense, reprochant par ailleurs à maître FELLOUS d’avoir prêté à son client des propos qu’il n’a jamais tenus – notamment l’intention de vouloir “punir” l’accusé. Maître FELLOUS réplique : “Je suis mesuré donc je ne répondrai pas à mon confrère”.
L’audience est suspendue à 13h et reprend à 14h10. L’audience reprend avec l’audition d’Annonciata KALIGIRWA, partie civile.
Audition de madame Annunciata KALIGIRWA, partie civile citée par le CPCR.
Il est demandé à la partie civile de décliner son identité (Annunciata KALIGIRWA, 48 ans), sa profession et son domicile (Rwanda). La déposante étant une partie civile, elle ne prête pas serment. Il est assisté d’un interprète en kinyarwanda.

Annonciata KALIGIRWA déclare spontanément : « Je suis originaire de GISAGARA, pendant le génocide le lieu s’appelait NDORA, au lieu-dit KABUYE. J’étais avec mes parents et mes sept frères et sœurs. Au début du génocide, nous ne pensions pas que nous serions attaqués. Pour que les attaques commencent chez nous, il a fallu la visite du président intérimaire SINDIKUBWABO Théodore, le 19 avril. Il a incité les gens à tuer. Nous avons pris peur et commencé à chercher des lieux de refuge. »
Elle explique que de nombreux réfugiés affluaient vers KABUYE tandis que les massacres débutaient dans les communes voisines. Le 20 avril, sa famille tente de trouver refuge chez le sous-préfet Dominique NTAWUKURIRYAYO, ami de son oncle, mais celui-ci les renvoie à KABUYE en leur promettant d’assurer leur sécurité. Ils sont ensuite chassés de plusieurs maisons où ils cherchent à se cacher.
« Le 21, nous avons quitté notre domicile » pour rejoindre le camp de KABUYE où se trouvaient déjà de très nombreux réfugiés. Elle raconte qu’un serpent est apparu au-dessus de sa tête alors qu’elle était assise avec sa famille, provoquant un mouvement de panique qui lui permit de rejoindre les autres réfugiés.
Le 22 avril, les réfugiés repoussent les Interahamwe en leur lançant des pierres. « Il y avait un dirigeant important de chez nous qui avait mis de l’essence tout autour de la colline de KABUYE. C’était de l’essence pour nous incendier, et il y avait des fusils qui tiraient dans notre direction. » Une femme est blessée par balle et son père reçoit une balle dans la main. Durant la nuit, ils entendent les massacres commis dans l’église adventiste voisine.
Face aux attaques, les hommes décident de conduire les réfugiés vers le Burundi. « Après une marche de 10 minutes, notre maman nous a arrêtés parce qu’elle ne retrouvait plus certains de ses enfants. » Beaucoup de familles quittent alors le cortège et le départ échoue. « Il n’y a que des jeunes qui ont continué le voyage. »
Le 23 avril, les massacres s’intensifient. Son père lui dit : « Tout le monde peut mourir, sauf toi, tu es mon aînée », avant de la conduire dans une famille tutsi où il la laisse en sécurité. Cette famille est à son tour attaquée le 25 avril.
Mme KALIGIRWA explique avoir survécu en passant successivement dans trois familles. Au cours d’une fuite, elle voit un voisin grièvement blessé : « Je suis désolée de dire ça, il poussait des cris comme une vache », avant de mourir. Cachée dans un champ de sorgho, elle décide de salir volontairement ses vêtements, de porter des feuilles de patates douces sur la tête et de se faire passer pour une cultivatrice afin de circuler sans attirer l’attention. « Cela m’a permis de passer parmi tous ces gens sans être inquiétée. »
Elle ajoute qu’elle a eu « de la chance » : des assaillants avaient déjà tué sa cousine germaine KABUTERA en pensant qu’il s’agissait d’elle.
Elle trouve ensuite refuge dans une famille dont plusieurs femmes tutsi avaient déjà été tuées avec leurs enfants. Ces personnes l’hébergent pendant deux semaines. La vieille mère de la famille finit cependant par lui demander de partir.
Peu après, elle tombe sur un groupe d’assaillants. « Ils ont cru que j’étais morte et ils ont demandé à l’un d’entre eux de m’enterrer. » L’un d’eux la frappe à la tête avec un gourdin clouté. « J’ai fait la morte (…) il m’a mis un peu de terre et il est parti croyant que j’étais morte. » Elle soigne ensuite sa blessure avec des plantes médicinales et rejoint la cachette d’un cousin où elle reste jusqu’à « l’arrivée des Inkotanyi[9] le 2 ».
Évoquant Eugène RWAMUCYO, elle déclare : « Toute ma famille était à KABUYE, et à l’arrivée des Caterpillar, je les ai vus de mes propres yeux. » Elle explique qu’après le génocide, lors des exhumations de 1995, elle a reconnu le pull de son jeune frère dans une fosse commune mais seulement une partie de son corps. « Les autres, nous ne savons pas à quel endroit ils se trouvent. » Elle ajoute que de nouvelles fosses ont encore été découvertes en 2021 ou 2022 lors de travaux agricoles et de la démolition d’une maison, sans que l’identité des victimes puisse être établie. « Je vais m’arrêter là. »
Annunciata KALIGIRWA prend le temps de se remettre de ses émotions, puis la parole est au président de la cour.
Questions du président de la cour :
La partie civile indique être issue d’une fratrie de huit enfants dont les parents, tous deux Tutsi, vivaient du commerce de produits vivriers et de l’agriculture. Elle évoque le moment où elle a pris conscience de sa condition de Tutsi : à l’école primaire, les élèves Tutsi devaient se lever en tant que tels. À l’école secondaire, souhaitant s’orienter vers les mathématiques-physique, la médecine ou le droit, le directeur de l’établissement – un Hutu qui l’appréciait car elle était une très bonne élève – a appelé ses parents pour leur expliquer qu’en tant que Tutsi, elle ne pouvait pas accéder aux filières qu’elle souhaitait, et lui a conseillé de s’orienter vers la nutrition-diététique.
En avril 1994, elle indique qu’elle avait 16 ans. Interrogée sur la façon dont elle se souvient des dates avec précision, elle explique avoir tenu, dès son retour à l’école, un petit calepin dans lequel elle notait tous les événements survenus : “Le premier trimestre je l’ai mal vécu donc je m’étais dit qu’en écrivant tout cela ça allait me libérer”.
Sur le camp de réfugiés évoqué dans sa déclaration, elle confirme qu’il s’agissait bien de la colline de KABUYE. Elle précise que lorsqu’elle y est arrivée, il n’y avait plus que des civils Tutsi – aucun militaire, aucun Hutu. Les réfugiés résistaient en lançant des pierres, ramassées sur la colline. Elle-même a transporté des pierres mais elle ne pouvait les porter que sur quelques mètres car elle était petite. Questionnée sur le nombre de morts sur la colline, elle indique que lorsque les corps ont été exhumés après le génocide pour être enterrés dignement, 40 000 corps ont été dénombrés. Elle confirme avoir vu plusieurs Caterpillar – pas un seul. Elle indique avoir assisté de loin à l’enfouissement des cadavres par des prisonniers et d’autres personnes. Parmi celles qui supervisaient ces opérations se trouvaient le bourgmestre et le sous-préfet.
Sur la connaissance qu’elle avait de monsieur RWAMUCYO à l’époque, elle indique ne pas le connaître personnellement, mais avoir entendu son nom sur la colline : des gens de la population parlaient d’Eugène RWAMUCYO comme quelqu’un devant aider pour les enfouissements et ont indiqué voir monsieur RWAMUCYO près des fosses. Elle confirme que d’autres rescapés se trouvaient cachés parmi les corps sur la colline, mais peu nombreux. Elle mentionne l’arrivée des Caterpillar et explique qu’un insecticide nommé créoline a été versé sur les morts avant de les ensevelir. À la demande du président, elle indique qu’aucun de ses frères et sœurs n’a survécu au génocide. Elle déclare avoir été suivie par trois médecins dont le psychiatre Nasson MUNYANDAMUTSA. Elle ajoute : “Même si vous me voyez maintenant pleurer, c’est la toute première fois que je fais mon témoignage”.
Questions des avocats des parties civiles :
Sur le sous-préfet Dominique NTAWUKURIRYAYO, madame KALIGIRWA explique qu’il était l’ami de son oncle. C’est lui qui avait conseillé aux réfugiés de se rassembler sur la colline de KABUYE, présentée comme un endroit sûr, et qui avait demandé à son oncle de garder toute la famille et de ne pas les laisser partir. Elle confirme être au courant de sa condamnation par le TPIR[10], à 25 ans de prison, pour avoir poussé les Tutsi à se réfugier en ce lieu sous de fausses assurances de sécurité. Elle précise qu’un seul oncle du côté paternel a survécu et est allé témoigner à ARUSHA dans le cadre du procès de ce sous-préfet.

Une image du mémorial de la colline de KABUYE est projetée. La témoin la reconnaît, précisant qu’il s’agissait du premier mémorial, “très petit et dont le toit fuyait”. Elle confirme avoir été présente à l’ouverture des fosses. Elle décrit deux grandes fosses creusées en contrebas du mémorial, à côté de la maison d’Aphrodis. Interrogée sur ses appréhensions à témoigner, elle confie : ”Avant je n’avais pas de problème pour donner mon témoignage, mais suite à ce qui s’est passé hier j’ai eu peur[11], je me suis demandé si on avait vraiment la sécurité pour faire cela et j’ai envisagé de laisser tomber et de ne plus donner mon témoignage. Après, j’ai échangé avec les autres et je me suis dit nous sommes quand même devant la cour donc que je n’allais plus laisser tomber”.
À la question de savoir comment elle a entendu parler de cette affaire, elle rapporte que son père lui avait demandé d’être toujours là où lui ne serait plus. Elle suit ainsi tout ce qui concerne sa famille, et essaye de récupérer des informations. Elle ajoute que depuis près de 28 ans, des corps sont continuellement déterrés sur cette colline. Des membres d’Ibuka ainsi que des voisins l’ont informée du procès de la personne ayant amené le Caterpillar sur la colline et elle a donc décidé de s’y rendre.
Questions de l’avocate générale, Mme Aude DURET :
L’avocate générale lui demande de confirmer avoir bien entendu le nom d’Eugène RWAMUCYO lorsqu’elle était cachée sur la colline – ce qu’elle confirme. L’avocate générale évoque ensuite un certain Joseph NSENGIMANA ayant dès le 19 août 1994 donné certains noms des acteurs du génocide, parmi lesquels figurent le sous-préfet Dominique NTAWUKURIRYAYO, ainsi qu’Eugène RWAMUCYO sous l’intitulé “Organisation et supervision des massacres”. Elle insiste sur le fait que ces noms sont répertoriés dès août 1994. Sur l’incident survenu la veille, madame KALIGIRWA explique qu’en venant du Rwanda, elle ne s’attendait pas à ce type d’événement dans une salle d’audience : “Chez nous un problème comme celui-ci, on ne peut pas imaginer que cela arrive dans une salle d’audience. Pour moi qui viens pour la première fois, je ne pouvais pas m’attendre à cela donc ça fait peur. De l’autre côté, je me suis demandé si c’était une faute que de venir ici pour témoigner”.
L’avocate générale conclut son intervention en soulignant que cet incident incarne selon elle tous les enjeux du procès, et que venir témoigner de ce dont elle a été victime – à savoir de crimes de génocide et crimes contre l’humanité – ne constitue pas une faute. Elle la remercie d’être venue d’aussi loin pour apporter sa pierre à l’édifice et aider la cour à accomplir son travail de justice.
Questions des avocats de la défense :
Maître COHEN rappelle en préambule que le travail de la défense consiste à s’interroger sur la crédibilité des témoignages et sur d’éventuelles influences du gouvernement rwandais, et précise que l’incident de la veille n’a aucun lien avec monsieur RWAMUCYO ou ses avocats.
Sur la présence de cadavres en dehors des fosses, la partie civile précise qu’il y avait des corps mis dans les fosses, mais aussi d’autres sur lesquels on avait simplement jeté de la terre, comme ceux qui se trouvaient dans la maison d’Aphrodis. Interrogée sur l’état des cadavres, elle explique que le Caterpillar est arrivé à la fin du mois de mai, alors que les premiers massacres dataient du 23 avril – soit environ un mois d’intervalle. Certains corps commençaient à se décomposer, d’autres étaient dans un état relativement préservé, notamment parce qu’ils étaient entassés au même endroit. Elle confirme qu’un certain temps s’est effectivement écoulé entre les massacres et les enfouissements. Elle précise également qu’avant l’arrivée du Caterpillar, on avait d’abord aspergé les corps d’insecticide pour s’assurer qu’il n’y avait plus de survivants.
Sur la présence d’Eugène RWAMUCYO aux côtés du préfet et du bourgmestre près des fosses, elle maintient : “Je vous ai dit que j’ai entendu dire qu’il y avait Eugène RWAMUCYO mais moi je ne connaissais pas son visage”.
Concernant ses liens avec la famille du sous-préfet Dominique NTAWUKURIRYAYO, elle indique que sa fille était sa camarade de classe et que leurs mères se connaissaient. Elle affirme que celui-ci n’a pas voulu les protéger, précisant qu’il avait demandé à son oncle de ne pas laisser fuir les membres de la famille – ce qui a directement contribué à leur mort – et qu’il faisait lui-même partie des personnes ayant préparé le génocide à KABUYE : “À KABUYE, ils ont tout bien préparé.”.
L’audience est suspendue à 16h et reprend à 16h28 avec l’audition de Laurent GATERA, partie civile. Il est assisté d’un interprète en kinyarwanda, mais le témoin souhaite s’exprimer en français.
Audition de monsieur Laurent GATERA, partie civile
Il est demandé au témoin de décliner son identité (Laurent GATERA, né le 25 septembre 1955), sa profession et son domicile (Rwanda). Le témoin étant une partie civile, elle ne prête pas serment.
Laurent GATERA déclare spontanément : “Je suis le dernier de ma famille, nous étions 12 enfants de même père et même mère. Je suis né au Sud du Rwanda, dans la chefferie de KAYITARE, notre chef s’appelait MUTEMBE Idelphonse. Ce dont je me souviens dans mon enfance en 1959, quand l’histoire du génocide a commencé, le 2 novembre, le jour des morts, le prêtre NILANDE a fait tuer notre chef Idelphonse. On l’a tué avec une hache, et on a tranché sa tête. Le 3 septembre 1959, ma sœur était la deuxième de la famille, elle a été massacrée aussi avec ses 4 enfants : tous ont été jetés dans les toilettes. Voilà le climat de peur dans lequel j’ai grandi toutes ces années. En 1963, il y avait des réfugiés Tutsi qui étaient en dehors du Rwanda, qui ont attaqué le Rwanda, et on a dit que mon père était dans le complot, on l’a emprisonné et en 1965 il est mort en prison. Alors c’est dans ce climat que j’ai grandi, et il y a des choses que je ne peux pas vous raconter ici, ça ne finirait pas.

Monsieur GATERA déclare avoir connu Eugène RWAMUCYO bien avant le génocide. Après avoir quitté le petit séminaire en 1969 pour travailler dans le bar familial à BUTARE, situé à proximité du lieu où travaillait l’accusé, il le voit d’abord lorsqu’il est au grand séminaire, puis lorsqu’il revient enseigner la santé publique. Il explique également que son frère, médecin et collègue de l’accusé, a été massacré en 1994 avec son épouse et leurs quatre enfants. « Nous n’avons pas eu la chance de l’ensevelir convenablement, parce que nous ne savons pas où on l’a jeté. »
Le témoin revient ensuite sur les persécutions subies par sa famille dès 1990. À la suite de l’attaque du FPR[12], lui, son frère aîné et deux autres membres de sa famille sont arrêtés et emprisonnés à Butare. Son frère est placé au cachot puis gravement battu. « Ils ont dit que chez nous il y avait des fusils et que nous avions des accointances avec le FPR. Et c’était faux. » Lui-même est battu avant d’être conduit auprès de son frère agonisant, qui décède en détention. Après six mois de prison, ils sont libérés dans le cadre d’un échange de prisonniers. « C’est dans ce climat de peur depuis 1990 que nous avons continué à vivre. »
À la mi-avril 1994, quelques jours après l’attentat contre l’avion du président Habyarimana[13], il demande l’aide d’un ressortissant néerlandais, Walter, auquel sa famille louait une maison. « Je lui ai dit : « Est-ce que tu peux me faire traverser le pays et le Burundi ? » Il a accepté. » Walter lui demande de rejoindre sa maison tandis que son épouse et ses enfants l’attendent plus loin, à Tumba.
Au premier barrage, situé près de l’Hôtel Faucon, le témoin affirme reconnaître Eugène RWAMUCYO. « J’ai reconnu le Dr Eugène RWAMUCYO, il était là. Il ne me parlait pas, mais il y avait des gens qui complotaient et ils disaient : « Chez GAKUBA on commence à partir avec des Blancs. » » Walter remet discrètement de l’argent à un homme qu’il connaît et la barrière est levée. La même scène se reproduit à plusieurs barrages, notamment près de la résidence de Pauline NYIRAMASUHUKO[14] et à l’Université.
À la frontière avec le Burundi, le témoin explique que les militaires le connaissent tous. Walter lui demande de cacher son visage, mais il répond : « C’est trop tard, celui-là m’a vu (…) ils me connaissent bien. » Walter négocie pendant près de trente minutes avant que la famille puisse franchir la frontière. « Vive l’argent, sinon je ne serais plus là ! »
Réfugié à Bujumbura avec sa famille, il voit arriver chaque jour des rescapés de Butare. « Quand ils commençaient à venir, on nous disait que les gens étaient morts (…), « celui-là on l’a tué, celui-là a été jeté dans les toilettes », c’est toujours les mauvaises nouvelles que nous recevions. » Walter obtient ensuite un emploi pour son épouse auprès de l’ambassade, ce qui permet à la famille de survivre.
Après la reprise de la région par le FPR, il revient au Rwanda et travaille dans une ONG qui recueille des enfants orphelins. Au mois d’août 1994, il retourne à Butare pour rechercher les membres de sa famille. En entrant dans la maison de son frère Hyacinthe KAYISIRE, il découvre une scène qu’il décrit comme insoutenable : « Il y avait des chairs humaines même dans le plafond, sur tous les murs, il y avait du sang partout. »
Il interroge alors une voisine restée sur place sur le sort des corps. Celle-ci lui répond que des camions du CUSP[15] — c’est là où l’accusé travaillait — venaient prendre les corps des morts , mais qu’elle ignore où ils avaient été transportés. « Toute ma famille… je n’avais personne. »
Le témoin indique enfin que, quelques mois avant son audition, un homme lui a révélé l’endroit où avait été enterré un autre de ses frères. Après des fouilles, ils retrouvent ses restes. « Les os étaient là, mais la chair n’y était plus. Mais il y avait son pull, et je l’ai reconnu parce qu’il y avait son identité là-dedans. »
Avant de quitter la barre, monsieur GATERA remercie les gendarmes chargés de la sécurité de l’audience après les incidents survenus la veille : « J’ai cru qu’on allait nous massacrer devant vous. » Il critique également l’attitude d’une avocate de la défense envers Angélique UWAMAHORO[16], estimant qu’elle l’a « harcelée et traumatisée », avant de remercier le président de la cour.
Laurent GATERA a terminé ses dépositions spontanées et la parole est au président de la cour.
Questions du président de la cour :
Monsieur le président reviendra sur la situation de monsieur GATERA en 1994: il avait 39 ans, était commerçant et il lui restait 10 frères et sœurs. Il a perdu son grand frère, Paul GAKUBA, en 1990, et sa grande sœur a été tuée le 3 septembre 1959 avec ses 4 enfants. Le Président l’interrogera d’abord sur l’arrestation de son frère aîné le 1er octobre 1990: accusé d’être un soutien du FPR, il est tabassé et meurt dans le cachot de la prison de KARUBANDA le 24 novembre 1990. Monsieur GATERA est lui-même arrêté le 4 octobre 1990 et finit lui aussi au cachot. Le Président cherchera à comprendre pourquoi la famille de monsieur GATERA était spécifiquement visée: “je me le demande moi-même” répond-t-il. Son père était chef et est décédé lui aussi en prison en 1965, après 2 années passées derrière les barreaux. Son frère aîné était considéré par les extrémistes comme le “roi des Tutsi”. Il étaient respectés, et “respectueux” ajoute monsieur GATERA.
Interrogé sur Eugène RWAMUCYO, monsieur GATERA dit le connaître depuis le grand séminaire, lorsqu’il le voyait venir chercher des bières avec ses camarades. Il le décrit comme un “haineux des Tutsi” et même Michel MURENZI le craignait. Monsieur GATERA précise que lorsqu’il voyait Eugène RWAMUCYO, il déguerpissait. Il affirme que monsieur RWAMUCYO supervisait l’hebdomadaire extrémiste KANGURA, en était le coordinateur. Selon lui, l’accusé figure parmi ceux qui ont créé la division “Power” au sein des partis politiques[17]. Il ajoute qu’Eugène RWAMUCYO et Vincent NTEZIMANA ont fiché les professeurs qui ne “travaillaient pas”, c’est-à-dire ceux qui ne tuaient pas les Tutsi. Par ailleurs, il explique avoir vu des retransmissions de la réunion du 14 mai à l’UNR, lorsque l’accusé a pris la parole. Ces retransmissions pouvaient être visionnées depuis le BURUNDI, et plus précisément depuis BUJUMBURA où il s’était réfugié.
Sur son frère médecin, Hyacinthe KAYISIRE, monsieur GATERA précise qu’il vivait avec son épouse et ses quatre enfants dans le quartier des médecins à TABA, près de là où vivait Eugène RWAMUCYO. Sur les intellectuels, monsieur GATERA déplore que des gens éduqués, qui ont fait des études pendant des années, ont pu verser dans les “bagarres”, les “basses besognes” et le meurtre d’enfants. Ayant suivi les Gacaca portant sur les ensevelissements, monsieur GATERA affirme que c’est Eugène RWAMUCYO qui a “embarqué les autres intellectuels” dans le génocide. Il ajoute que son frère, monsieur KAYISIRE, lui disait à l’époque que monsieur RWAMUCYO établissait la liste des Tutsi de la ville de BUTARE, famille par famille. Interrogé sur la découverte du corps d’un de ses autres frères, Athanase GATARI, il y a seulement quelques mois, monsieur GATERA explique qu’il a pu le retrouver grâce aux indications d’un prisonnier. Ce dernier lui a expliqué que monsieur GATARI avait été tué de manière lente, pour le faire souffrir. Les corps des autres membres de sa famille ont été dispersés et n’ont pas été identifiés. Des fosses sont encore et toujours retrouvées. En avril dernier, une fosse de 200 corps a été ouverte. Malgré le fait que monsieur GATERA soit le dernier survivant de sa fratrie, il n’a jamais bénéficié d’un suivi psychologique. Il ajoute à ce sujet: “En avril, je me cache et je hurle en pensant aux enfants massacrés. Je ne sais pas quand ça va guérir, peut-être que je vais mourir avant”.
Questions des avocats des parties civiles:
Maître ZARKA a longuement interrogé monsieur GATERA, d’abord sur les responsabilités officieuses d’Eugène RWAMUCYO dans la rédaction de Kangura[18]. Selon le directeur de Kanguka[19], ami de monsieur GATERA, Eugène RWAMUCYO était le véritable propriétaire de l’hebdomadaire, distribuait les responsabilités aux journalistes et dirigeait Hassan NGEZE. Sur l’Akazu[20], monsieur GATERA indique qu’Eugène RWAMUCYO avait des liens avec l’Akazu et qu’il venait du Nord. Maître ZARKA émettra l’hypothèse selon laquelle l’accusé a pu bénéficier d’un placement intéressé à l’ONAPO[21], son recrutement ainsi facilité par Gaudentia NYIRASAFARI (NDR: Directrice de l’ONAPO en 1994, épouse de Phocas HABIMANA et proche d’Agathe KANZIGA, elle a été entendue le lundi 29 juin[22]).
Faisant directement référence aux questions de la défense posées à Emmanuel MUTIRENDE[23], maître ZARKA interrogera monsieur GATERA sur le plan national visant à donner des vaches à la population. Il explique que ce sont les chefs de cellule et leurs comités qui désignent les gens les plus pauvres qui peuvent bénéficier de cette aide. Cela n’a rien à voir avec une récompense pour des aveux ou des dénonciations, comme la défense l’a insinué. Enfin, maître ZARKA demandera à monsieur GATERA ce qu’il attend de ce procès. Il répond: “La Justice. Peut-être qu’Eugène RWAMUCYO pourra se repentir et revenir dans la société, afin de demander pardon aux vieux et aux vieilles”.
Maître KARONGOZI reviendra sur la mort de monsieur Paul GAKUBA, tué dans le cachot de KARUBANDA. Il était président-fondateur du club de football de MUKURA en 1963 et propriétaire du “GISAZA Bar”. Monsieur GATERA évoque le passage à tabac et l’interrogatoire qu’il a subis, afin de savoir où son frère aîné aurait caché des fusils. Enfin, sur question de maître DELAVEINE, monsieur GATERA soulignera à quel point il est important et soulageant pour les rescapés de retrouver les dépouilles de leurs proches. Des fosses ont été retrouvées récemment à MATYAZO et à KARUBANDA.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
Avec monsieur GATERA, madame l’avocate générale revient en premier lieu sur les noms rwandais, qui n’ont rien à voir avec les noms de famille français: “Ce n’est pas comme en France, où le fils de quelqu’un qui s’appelle Robespierre s’appellera Robespierre” précise monsieur GATERA (NDR: C’est un élément qui ne semblait pas être maîtrisé par certains avocats de la défense jusqu’à la semaine passée).
L’avocate générale évoquera par la suite Vincent NTEZIMANA et son rôle d’auteur des Dix Commandements des Bahutu[24], puis celui des listes établies à BUTARE. Ces listes étaient présentées comme devant permettre de faciliter l’évacuation des familles: elles ont servi à tuer. Dessus figuraient monsieur KAYISIRE et monsieur KARENZI, deux Tutsi tués avec leurs familles. Monsieur GATERA réagit: “C’était très bien planifié”. Finalement, questionné sur son état, il se dit rassuré et la tête reposée: c’est la première fois qu’il témoigne.
Questions des avocats de la défense :
Maître FELLOUS interrogera monsieur GATERA sur les Gacaca: il les a suivies tous les mercredis, prenant des notes silencieusement sur un petit carnet. L’avocat semble douter de son silence. Sur Eugène RWAMUCYO, monsieur GATERA rappelle qu’il connaît l’accusé depuis les années 70-80, avant ses études à LÉNINGRAD. Monsieur GATERA décrit Eugène RWAMUCYO comme un “agent d’HABYARIMANA”, “qui nous traquait” et supervisait la barrière devant l’Hôtel Faucon à BUTARE. Finalement, l’avocat revient sur le rôle des intellectuels. Monsieur GATERA réagit : “Pourquoi étudier pour ne pas faire des choses qui font avancer le monde, faire la sale besogne, tuer les gens au lieu de les sauver? Dans mon imagination, ça ne va pas”.
Maître HARERIMANA reviendra sur la barrière de l’Hôtel Faucon et interrogera monsieur GATERA sur la présence de Tutsi à la barrière, le 16 avril 1994. Le témoin rectifiera ainsi: “C’est archi-faux ce que vous dites. C’était des gens qui travaillaient avec la sécurité, des gendarmes, des militaires de l’ESO[25]. Messieurs NTEZIMANA et RWAMUCYO étaient des amis des militaires, ils ont établi les listes ensemble”. Sur le rôle d’Eugène RWAMUCYO dans l’édition et la rédaction de Kangura, monsieur GATERA ajoute: “J’affirme que chaque semaine, Eugène RWAMUCYO donnait la permission que le journal sorte. Il corrigeait toutes les fautes: c’était le directeur qu’on ne peut pas voir”. Pour conclure, monsieur GATERA regrettera que monsieur RWAMUCYO n’ait pas fait d’aveux et renoué avec la société rwandaise. Il souhaite que ce soit possible à l’avenir: “Avec son intelligence, il peut bâtir dans notre pauvre pays”.
Laurent GATERA a terminé sa déposition et l’audience est suspendue à 18h28. Elle reprend à 18h50 avec l’audition de monsieur Vincent KARAMAGE, partie civile. Il est assisté d’un interprète en kinyarwanda.
Audition de monsieur Vincent KARAMAGE, partie civile
Il est demandé à la partie civile de décliner son identité (Vincent KARAMAGE, né en 1962), sa profession (agriculteur, éleveur) et son domicile (Rwanda). Le déposant étant une partie civile, elle ne prête pas serment.
Vincent KARAMAGE déclare spontanément : « Pendant le génocide, j’habitais la commune de NDORA, dans le secteur de GISAGARA, cellule de KABUYE, où a été bâti le mémorial.
C’est en date du 19 avril que le président SINDIKUBWABO est venu à NDORA. Mais lui, ce qu’il disait, c’était plutôt des choses qui étaient inspirées par des hauts gradés militaires, parce que lui, c’est quelqu’un avec qui on a cohabité et il ne nous avait jamais fait de tort. Même avec sa famille et ses enfants, on avait de bonnes relations avec eux. Nous sommes allés à la réunion qui nous avait convoqués et il était courroucé que les gens n’avaient pas adhéré au parti MRND[26]. Nous, les jeunes, ça ne nous disait rien d’aller dans leur parti. Alors il a invectivé les gens en disant que tous ceux qui ne se sentaient pas concernés par le travail, parmi lesquels il y avait des Tutsi, étaient des « non-concernés ». Il a aussi dit à un dénommé Antoine, qu’on appelait « Antoine le Long » : « Tu te rappelles 1959? Ça va être pareil. » »
Le lendemain, le témoin voit arriver des gendarmes conduits par le major HABYARABATUMA, qui se dirigent vers la KANYARU. « Ce qui me convainc que le génocide a été préparé, c’est parce que ces gendarmes sont passés par chez nous (…) pour empêcher les Tutsi de passer de l’autre côté. »
Dès le 21 avril, les habitants des communes voisines affluent à KABUYE pour fuir les massacres. Ils racontent que les tueries ont été ordonnées par les autorités locales. Le sous-préfet Dominique fait encadrer les réfugiés par des policiers et les rassemble sur le terrain où se trouve aujourd’hui le mémorial.
« C’est donc le lendemain, à la date du 23, ils sont venus et ils nous ont encerclés. Les militaires nous ont encerclés, ils ont tiré dedans, certains sont morts. Depuis cette date du 23 avril, nous n’étions plus en sécurité, nous courrions de tous les côtés. » Le témoin précise que les tirs provenaient de la garde présidentielle et de policiers. Beaucoup de personnes sont tuées et le bétail est également décimé. Il indique avoir témoigné contre le major HABYARABATUMA, aujourd’hui emprisonné.
Selon lui, les autorités craignent ensuite que les massacres soient connus à l’étranger. « À la préfecture, ils ont cherché un moyen de cacher cela. » Il affirme que le ministre de la Justice Callixte KALIMANZIRA a demandé que les corps soient enfouis « pour que les gens ne voient pas tous ces corps » et « effacer les traces », alors que plus de 10 000 personnes avaient été tuées dans les quatre communes.
« C’est donc en date du 29 mai que nous avons vu venir deux véhicules avec des prisonniers qui venaient de BUTARE et qui venaient enterrer ces gens. » Il explique qu’un insecticide devait être aspergé sur les corps afin de limiter la puanteur et les mouches. « J’ai entendu dire qu’à l’époque, c’était Eugène RWAMUCYO (…) qui avait amené ce produit de BUTARE. » Selon lui, les habitants avaient refusé d’ensevelir les corps « à cause des mouches et [parce que] les corps commençaient à se dégrader ». Ils auraient alors été réquisitionnés pour répandre le produit avant l’inhumation.
Le témoin explique connaître Eugène RWAMUCYO depuis l’époque où celui-ci travaillait dans le système de santé et fréquentait Bernard MUKABINGABO, enseignant à l’université. « L’autre endroit où j’ai vu Eugène RWAMUCYO, c’est lors d’un meeting qu’ils ont fait chez nous, un meeting du PSD ; il est venu chez nous avec la tenue du parti. »
Revenant sur l’enfouissement des victimes, il déclare : « Quand le Caterpillar avait fini de creuser la fosse, des prisonniers chargeaient les corps sur les brouettes, ils les jetaient dedans, et je vous dis que c’était sur mon terrain. » Il ajoute que d’autres corps, restés sur les collines, n’ont été récupérés qu’après la prise de la région par le FPR. Selon lui, « la machine a mal enfoui les gens, parce que parmi eux, il y en avait qui n’avaient eu que des balles dans les jambes. La machine ne faisait pas de distinction et les ramassait tous. »
Il évoque enfin le remplacement du sous-préfet de NDORA, qu’il présente comme ayant été révoqué parce qu’il n’avait pas suffisamment encouragé les massacres, avant de conclure : « Les seules choses que j’ai à dire sur RWAMUCYO, c’est quand il est venu avec cette machine et qu’il a amené ces produits pour mettre dans les pompes et pour mettre sur les gens. Et je le vois ici aujourd’hui. C’est les seules fois. » (NDR. Le témoin évoque le remplacement du sous-préfet alors qu’il s’agit probablement du préfet de BUTARE, Jean-Baptiste HABYARIMANA qui sera destitué et tué avec sa famille.)
Questions du président de la cour :
Sur sa situation familiale, Vincent KARAMAGE explique que dans sa famille on était éleveurs, qu’ils avaient des vaches et aimaient leur métier. Ils détenaient également du petit bétail. La partie civile confirme que la mention Tutsi figurait sur sa carte d’identité et indique être âgé entre 31 et 32 ans lors du génocide. Le rescapé explique comment il a réussi à survivre: sa cousine germaine était mariée à un Hutu qui lui a expliqué qu’on avait dit aux Hutu que s’ils aidaient des Tutsi, ils seraient tués ; le mari, qu’il appelle « mon beau-frère », propose donc au rescapé de se cacher la journée et de venir manger chez eux la nuit. Son beau-frère lui demandera également de ne pas s’approcher de la rivière entre leurs deux collines car il pourrait s’y trouver Callixte KALIMANZIRA, tout juste nommé ministre de la justice. La partie civile ajoute, concernant ce dernier: “D’ailleurs il avait été condamné par le TPIR car c’est lui qui avait préparé le génocide: il est en prison.” Quand le sous-préfet a installé les Tutsi à KABUYE, les militaires se sont installés des deux côtésde la colline et ils leur lançaient des grenades. Il indique que ces personnes sont mortes par des armes. La partie civile ajoute que le sous-préfet était au courant, tout comme le préfet et le bourgmestre.
Concernant Eugène RWAMUCYO, il affirme le connaître car il venait souvent rendre visite à un certain Bernard qui était enseignant et habitait à TABA dans les maisons des professeurs. C’est là que Monsieur RWAMUCYO venait lui rendre visite. En 1988, son père était malade. Il explique avoir passé un certain temps à l’hôpital et avoir vu le docteur RWAMUCYO. Il précise avoir vu des étudiants en stage portant des tenues blanches. Interrogé sur le parti politique de l’accusé, la partie civile explique avoir vu RWAMUCYO au meeting de GISAGARA en tenue du MRND[26]. Il était avec la jeunesse du PSD[27]. Concernant la présence de monsieur RWAMUCYO lors des enfouissements des corps, Vincent KARAMAGE confirme qu’Eugène RWAMUCYO avait demandé à la population d’aller chercher de l’eau mais que la population se révoltait car les gens disaient que c’était le docteur et le sous-préfet qui avaient tué ces gens. Il explique qu’il avait apporté un produit et de l’eau dans une camionnette, que les cadavres commençaient à se décomposer et que l’odeur embaumait toute la colline.
Le témoin explique que c’était un produit pour tuer les mouches car elles étaient partout sur les corps. Monsieur RWAMUCYO montrait alors aux habitants comment se servir du produit en le mettant dans des pompes avec de l’eau puis en aspergeant les corps. Il confirme que c’est le docteur qui avait amené ce produit et précise que les habitants n’auraient pas pu avoir ce genre de produit chez eux. (NDR. Au lieu de traduire des « pompes », peut-être eût-il été plus clair de parler de « sulfateuses », le témoin ayant mimé le geste de quelqu’un qui utilise cet ustensile.)
Sur demande du président, il raconte la perte des membres de sa famille, précise que son grand-frère médecin habitait sur les lieux du massacre. Il explique que ce jour-là il pleuvait beaucoup et que son frère était parti s’abriter dans une maison qui a été détruite par le Caterpillar. Il indique avoir pu inhumer ces gens en dignité et qu’ils ont pu se faire reconnaître grâce à leurs vêtements. Il ajoute que sur une fratrie de 7 enfants, seuls sa sœur et lui ont survécu.
Interrogé sur un éventuel suivi psychologique, Vincent KARAMAGE indique ne pas avoir de problème, il souligne que le Caterpillar a détruit sa maison mais que l’État lui en a donné une nouvelle en briques, dans laquelle il n’y a pas d’électricité mais espère un jour la mettre en place.
Questions des avocats des parties civiles :
Maître ZARKA, avocate du CPCR, revient sur l’insecticide aspergé sur les corps lors des opérations d’enfouissement, également mentionné par monsieur NDORIMANA. Interrogé sur la couleur de ce produit, la partie civile précise qu’il s’agissait du type d’insecticide utilisé contre les mouches car il y en avait énormément au-dessus des corps. Sur le produit lui-même, il précise qu’il sentait mauvais, qu’il était de couleur jaune à l’état pur mais devenait blanc comme du lait frais une fois dilué dans l’eau. L’avocate précise qu’il pourrait s’agir de chaux. Concernant les partis politiques, maître ZARKA lui demande si le fait d’assister à un meeting signifiait nécessairement qu’on appartenait au parti. Le témoin répond que non, on pouvait assister à un meeting simplement pour écouter ce qui se disait. Il précise n’avoir jamais vu RWAMUCYO prendre la parole lors d’un meeting, les personnes s’exprimant étant les représentants des partis.
Sur le fait que son père aurait été soigné par monsieur RWAMUCYO en 1988, maître ZARKA fait remarquer qu’il ressort du CV d’Eugène RWAMUCYO qu’il a terminé son doctorat à l’Institut de LENINGRAD en 1988, ce qui laisse ouverte la question de sa présence au Rwanda à cette date – point sur lequel il n’a pas encore été possible de l’interroger directement. La partie civile confirme à nouveau l’avoir vu en 1988 à l’occasion d’une hospitalisation d’un membre de sa famille.
Interrogé sur ce qu’il attend de ce procès, monsieur KARAMAGE souhaite dire à la cour que les enfants des accusés pensent que leurs pères sont des victimes, et que ce qu’ils écrivent sur les réseaux sociaux ravive la douleur des rescapés. Il évoque notamment des écrits de l’accusé affirmant qu’il n’y aurait eu que 300 000 morts dans tout le pays. Il conclut en exprimant le souhait que ces personnes se rendent au Rwanda pour voir comment les choses se passent aujourd’hui – il n’y a personne qui est tué – ils pourraient y aller et repartir librement. Il aborde enfin le programme de distribution de vaches aux rescapés, précisant que c’est le responsable de cellule qui sélectionne les bénéficiaires parmi les plus démunis : personnes âgées ou mères d’enfants en bas âge afin que les enfants puissent avoir du lait.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
L’avocate générale reviendra sur les nombreuses références faites par monsieur KARAMAGE au ministre du Gouvernement intérimaire, Callixte KALIMANZIRA. Elle relève que, selon André GUICHAOUA, Callixte KALIMANZIRA a été très actif dans le limogeage du préfet HABYARIMANA. Elle rappelle à ce titre qu’il était le maître de cérémonie lors de la nomination, le 19 avril, du préfet soutenu par le gouvernement, Sylvain NSABIMANA. C’est à cette occasion que le président intérimaire Théodore SINDIKUBWABO a prononcé le discours qui a donné le coup d’envoi du génocide à BUTARE[28]. L’avocate générale souligne que monsieur KARAMAGE n’est pas le seul à insister autant sur le rôle de Callixte KALIMANZIRA: l’ancien directeur de la prison de KARUBANDA, Faustin MUNYERAGWE, en a fait autant[29]. Monsieur KARAMAGE confirme que Callixte KALIMANZIRA était préoccupé à l’idée de faire disparaître les corps. Il rappelle d’ailleurs que ce ministre a giflé et fait remplacer le bourgmestre de NDORA, qui avait fait emprisonner ceux qui avaient mangé le bétail des Tutsi. Madame l’avocate générale interroge de nouveau monsieur KARAMAGE sur la chronologie des enfouissements. Il confirme qu’ils débutent le 29 mai, environ un mois après les massacres. Il ajoute: “Les enfouissements n’ont pas lieu par pitié ou empathie, mais par peur que la communauté internationale ne voie cette scène. C’est pour ça qu’il y avait un embargo contre eux”. Interrogé de nouveau sur le produit pulvérisé sur les corps, il ajoute que ce produit était destiné à éloigner les mouches, et donc faciliter l’accès aux corps. Enfin, et comme à son habitude, l’avocate générale demande à monsieur KARAMAGE comment il se sent, et ajoute des remerciements. Il répond, évoquant directement l’incident de la veille: “Je n’ai aucun problème. La seule chose qui me rend triste, c’est que ces malfaiteurs soient en France”.
Questions des avocats de la défense :
Maître DE BLOCK interrogera de nouveau monsieur KARAMAGE sur le produit pulvérisé sur les corps. Il précise: “Ce produit ne pouvait venir d’ailleurs que de l’hôpital car il n’était pas vendu dans une boutique. Il était utilisé pour nettoyer les sanitaires, et aussi éliminer les mouches. C’était un liquide”. Maître FELLOUS cherchera à faire dire à monsieur KARAMAGE qu’il ne fallait pas laisser les corps au bord de la route. Il répond en soulignant que les corps commençaient à se décomposer, et qu’il y avait énormément de mouches, ce qui explique que la population a refusé d’enfouir les corps et que les prisonniers ont été réquisitionnés. Maître FELLOUS conteste ensuite toute volonté de dissimulation dans ces enfouissements car ils étaient effectués de jour, et non secrètement de nuit (NDR. Argument très peu convaincant). Monsieur KARAMAGE prend le contrepied en insistant sur la rapidité des opérations d’enfouissement après un mois d’attente: les prisonniers et la machine ont été utilisés pour “faire vite” et “effacer les traces”.
Partant d’un postulat erroné selon lequel il y avait des Tutsi et des Hutu parmi les prisonniers participant à ces opérations, maître FELLOUS aura cette phrase navrante: “Si jamais il y avait eu une volonté d’éradication des Tutsi, il n’y aurait pas eu un mélange de prisonniers Hutu et Tutsi” (NDR: soit cette remarque témoigne d’un vrai manque de compréhension de la réalité du génocide des Tutsi et du cadre juridique, soit celle-ci trahit une certaine volonté de relativiser le génocide; dans tous les cas, elle interroge sur la ligne suivie par la défense). Monsieur KARAMAGE rétablit la vérité: “Les prisonniers Tutsi avaient été libérés pour être tués en cours de route, il n’y avait plus de Tutsi dans les prisons”. Enfin, maître FELLOUS demandera comment monsieur KARAMAGE, s’il était bien Tutsi (sic), pouvait encore être en vie le 29 mai (NDR: on appréciera les insinuations de cette question, qui remet en cause le statut de victime de monsieur KARAMAGE et la volonté d’éradiquer les Tutsi). Monsieur KARAMAGE expliquera de nouveau comment il s’est caché et a réussi à survivre, malgré les massacres organisés visant les Tutsi.
Vincent KARAMAGE a terminé de déposer et l’audience est suspendue à 21h15.
Jules COSQUERIC
Jeanne BEAUJEAN
Margaux MUZERELLE
Jade KOTTO EKAMBI
Alain GAUTHIER, président du CPCR, pour la relecture
Jacques BIGOT pour la relecture et les notes.
- Voir l’audition de Jean-Damascène RUZIBIZA, le 24 juin 2026.[↑]
- Voir la feuille de motivation de la cour d’assises du procès en première instance d’Eugène RWAMUCYO[↑]
- Jean KAMBANDA : Premier ministre du GIR (Gouvernement Intérimaire Rwandais) pendant le génocide. Voir Focus – L’État au service du génocide.[↑]
- Voir l’audition d’Emmanuel BIRASA, le 23 juin 2026.[↑]
- Gacaca : (se prononce « gatchatcha ») Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12 000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[↑]
- Voir l’audition d’Emmanuel MUTIRENDE, le 24 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition de Callixte MUSONI NDAGIJE, le 26 juin 2026.[↑]
- On pourra se reporter à l’audition de monsieur Joseph MATATA lors du procès en appel d’Octavien NGENZI et Tito BARAHIRA, le 15 mai 2018.[↑]
- Inkotanyi : combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990, cf. glossaire.[↑]
- TPIR : Tribunal Pénal International pour le Rwanda, créé à Arusha (Tanzanie) par la résolution 955 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 8 novembre 1994 (en anglais ICTR).[↑]
- Voir l’audition d’Angélique UWAMAHORO interrompue par 3 individus hostiles, le 30 juin 2026.[↑]
- FPR : Front Patriotique Rwandais[↑]
- Attentat du 6 avril 1994 contre l’avion présidentiel. Voir également : FOCUS – Avril-juin 1994 : les trois mois du génocide.[↑]
- Pauline NYIRAMASUHUKO : ancienne ministre de la Famille et de la Promotion féminine, condamnée par le TPIR pour son rôle dans le génocide.[↑]
- CUSP: Centre Universitaire de Santunré publique de Butare[↑]
- Voir l’audition d’Angélique UWAMAHORO interrompue par trois individus hostiles, le 30 juin 2026.[↑]
- Hutu Power (prononcé Pawa en kinyarwanda) traduit la radicalisation ethnique d’une partie des militants des mouvements politiques. À partir de 1993, la plupart des partis politiques se sont disloqués en deux tendances : une extrémiste dite « power » (ex. MDR-POWER; MRND-POWER; PL-POWER, etc), et dite « modérée », rapidement mise à mal, cf. glossaire.[↑]
- Kangura : « Réveille-le », journal extrémiste bi-mensuel célèbre pour avoir publié un « Appel à la conscience des Bahutu », dans son n°6 de décembre 1990 (page 6). Lire aussi “Rwanda, les médias du génocide“ de Jean-Pierre CHRÉTIEN, Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Joseph NGARAMBE – Karthala, Paris (1995).[↑]
- Kanguka : « Réveille-toi ». Un autre journal qui professait que « le véritable clivage dans la population était entre riches et pauvres, et non pas entre Hutu et Tutsi », cf. audition de Jean-François DUPAQUIER, 12 juin 2026.[↑]
- Le terme Akazu, apparu ouvertement en 1991, signifie « petite maison » en kinyarwanda. L’Akazu est constituée d’une trentaine de personnes dont des membres proches ou éloignés de la famille d’Agathe KANZIGA, épouse de Juvénal HABYARIMANA. On retrouve au sein de l’Akazu de hauts responsables des FAR (Forces Armées Rwandaises) ainsi que des civils qui contrôlent l’armée et les services publics et accaparent les richesses du pays et les entreprises d’État, cf. Glossaire.[↑]
- ONAPO: Office national de la population[↑]
- Voir l’audition de Gaudence NYIRASAFARI, fille d’Eugène RWAMUCYO, 29 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition d’Emmanuel MUTIRENDE, le 24 juin 2026.[↑]
- « Appel à la conscience des Bahutu » avec les 10 commandements » en page 8 du n°6 de Kangura, publié en décembre 1990.[↑]
- ESO : École des Sous-Officiers de BUTARE[↑]
- MRND : Mouvement Républicain National pour la Démocratie et le Développement, ex-Mouvement révolutionnaire national pour le développement, parti unique de 1975 à 1991 fondé par Juvénal HABYARIMANA.[↑][↑]
- PSD : Parti Social Démocrate, créé en juillet 1991. C’est un parti d’opposition surtout implanté dans le Sud, voir glossaire[↑]
- Théodore SINDIKUBWABO : Président du GIR (Gouvernement Intérimaire Rwandais) pendant le génocide (voir Focus – L’État au service du génocide).
Le 19 avril à Butare, il prononce un discours qui sera déterminant pour les massacres qui vont suivre (résumé et transcription sur le site francegenocidetutsi.org).[↑] - Voir l’audition de Faustin MUNYERAGWE, le 23 juin 2026.[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
