Procès en appel de Eugène RWAMUCYO. Jeudi 16 juillet 2026. J27

Plaidoiries de la défense – deuxième partie

L’audience démarre à 9h45 avec la plaidoirie de Maître Jean-Baptiste HARERIMANA  :

J’ai appris beaucoup de choses pendant ce procès. Je ne connaissais pas RWAMUCYO, je l’ai connu en 2010 à travers les médias. Ce procès m’a appris l’humilité face à une histoire qui dépasse chaque douleur. Certaines blessures de l’histoire exigent à la fois la justice des tribunaux et le travail d’historiens. Mesdames, Messieurs les jurés, vous siégez ici pour rendre la justice, non pas pour satisfaire à un besoin de vengeance ou céder à l’émotion”.

Je pense qu’appartenir à une élite intellectuelle, à une famille, n’équivaut absolument pas à une planification génocidaire. Comment les liens familiaux ont été transformés par l’accusation comme une preuve automatique d’adhésion au crime?”.

Dans ce procès, la question la plus lancinante, c’est l’école. L’école rwandaise a été un élément déterminant dans l’histoire du Rwanda. À partir des années 50, l’école devient l’instrument du gouvernement, elle instruit le savoir mais aussi le pouvoir. La révolution de 1959 ne résout pas le problème : là où le système colonial avait concentré le pouvoir dans les mains d’une partie de la population, la révolution conduit progressivement à une nouvelle logique de répartition fondée sur l’appartenance ethnique. […] La question de l’école impacte la question de l’administration. Je pense que c’est l’enjeu central”.

Maître HARERIMANA poursuit : “J’ai été turlupiné par le fétichisme qu’on a produit ici de la question des mariages mixtes. C’est vrai que les intellectuels formés à BUTARE avaient presque tous des femmes tutsi. La conclusion hâtive, c’est qu’il y avait un fantasme chez les Hutu. […] La théorie du fantasme a été avancée comme une trouvaille scientifique. Je ne sais pas si une analyse scientifique a été vraiment conduite, en tout cas je me pose beaucoup de questions”.

Condamner Eugène RWAMUCYO sur la base d’une intention, déduite de la proximité politique, alors que la planification, le plan national d’enfouissement n’a pas été prouvé… Peut-on vraiment condamner une personne parce qu’elle appartient à une famille? Parce qu’elle connaît quelqu’un du Nord? Est-ce que c’est vraiment un délit? La justice n’est pas une affaire de filiation. On ne juge pas l’arbre d’un homme, on juge ses actes”.

On a accusé RWAMUCYO d’avoir participé à la réunion du 14 mai 1994. On a interprété son discours de manière décontextualisée, mais quand on lit le contexte général, notamment le discours du premier ministre, tout transparaît de manière claire. La venue du Premier ministre à ce moment précis répond à une exigence politique claire. Il est nommé comme premier ministre car il était membre du parti MDR, c’était un gouvernement de transition, ils avaient 6 semaines avec une mission claire. […] Quand RWAMUCYO prend la parole, il va proposer certaines opinions comme tout universitaire”.

“L’accusation s’est longuement attardée sur l’enfouissement. Elle y voit la volonté de masquer les crimes. On l’accuse d’être acteur mais aussi complice. Même à supposer qu’il y avait une politique nationale d’ensevelissement, rien ne prouve que cette politique procédait d’une volonté concertée de dissimuler et qu’elle était connue et mise en œuvre par l’accusé”.

Il conclut : « Nous avons entendu beaucoup de témoins. Nous avons un témoin qui nous a dit qu’il a été contraint de témoigner contre Eugène RWAMUCYO. […] Pour comprendre ce que traverse l’accusé Eugène RWAMUCYO, il faut remonter vers la figure de Gérard MERCATOR[1]. Eugène RWAMUCYO est aujourd’hui confronté à la prison à perpétuité. Mesdames, Messieurs les jurés, nous vous demandons de ne pas confondre une expertise hygiénique avec une preuve de complicité de génocide. Comme pour MERCATOR, le dossier RWAMUCYO souffre d’une absence de preuves tangibles, matérielles. Le témoignage de BIRASA illustre la fragilité des preuves. Est-ce un crime pour un professeur d’université d’exprimer ses opinions dans l’enceinte de l’université? RWAMUCYO a exercé son droit, qui était même son devoir, en tant que professeur d’université. Il n’a pas appelé à la haine des Tutsi, il n’a pas appelé à faire la chasse à autrui. Un médecin universitaire peut-il procéder à l’enfouissement de cadavres en état de putréfaction avancée? Je pense que oui. Votre intime conviction vous appartient”.

L’audience est suspendue à 11h05 et reprend à 11h35 avec la plaidoirie de Maître Salomé COHEN :

Je vais vous faire une petite confidence : ce week-end, j’en avais marre de ce procès, marre de relire les côtes. Donc pour faire une petite pause, j’ai regardé le procès de Klaus BARBIE. Lorsque j’ai regardé ce documentaire, tous les fantasmes que j’avais ont volé en éclat, j’ai réalisé ce qu’était une plaidoirie négationniste, ce type de plaidoirie où l’on conteste les souffrances des victimes. Notre défense n’est pas une défense négationniste, ce n’est pas une défense relativiste. […] Dans ce dossier ce n’est pas le génocide en tant que tel qui est mis en doute. Ce n’est pas le procès du génocide. La question principale de ce dossier est et devra rester la question de l’enfouissement. […] Ce trauma est le sien, ce n’est pas le trauma des victimes, c’est le trauma de l’exil, le trauma d’avoir touché la mort, comment voulez-vous en parler? Parfois on ne peut pas dire, parfois on ne peut pas exprimer. Quand on voit 200 morts, on ne peut pas compter, c’est un amas de corps, une bouillie de corps. C’est au moment où on les achève qu’ils sont considérés comme des déchets, pas au moment où ils sont enfouis”.

Depuis NUREMBERG, les juridictions pénales internationales ont jugé des personnes qui ont déplacé des corps, creusé des fosses. Mais la gestion des corps n’a jamais été appréciée isolément, elle prend une signification pénale que lorsqu’elle est reliée par la preuve à une participation active aux massacres ou une volonté de dissimulation. Ce n’est pas un élément matériel autonome du génocide”.

Est-ce que les éléments de preuve sont véritablement de nature à établir que les actes ont été effectués dans le but d’éliminer les Tutsi ou de faire disparaître aux yeux de tous ces massacres? L’affaire RWAMUCYO doit être analysée à la lumière de cette méthode. Faustin MUNYERAGWE fait mention à cette barre du fait surprenant qu’on lui ait dit d’enterrer assez vite pour ne pas que les blancs le voient. Il ne l’avait jamais mentionné avant, ce n’est corroboré par rien. Les ensevelissements se faisaient à la vue de tous, cela ne tient pas”. Elle ajoute : “Dans les Gacaca[2], il n’y a pas de scellé, il n’y a pas d’avocat, on ne sait même pas s’il y a un greffier. C’est comme ça que le nom de RWAMUCYO apparaît. C’est presque une juridiction moyenâgeuse, cela n’existe pas. Parfois des témoignages ne tiennent pas la route, on doit s’intéresser à la façon dont ils ont été obtenus”.

Maître COHEN poursuit sur l’accusé : “On va se concentrer sur l’exclusion d’un ado, d’un pré-ado et y voir ici les prémisses d’un futur génocidaire. Vient après son adhésion au MRND en Russie : c’est un parti unique, les élections sont vides de sens, les étudiants se choisissent entre eux, le rôle des représentants est surtout social, culturel et fraternel. Pendant 10 ans en URSS, RWAMUCYO est très loin du Rwanda, il est en rupture avec le Rwanda”.

”Revenons sur la revue Kangura[3]. Il est pétri d’ambition à ce moment-là : pas un article à son nom. Sa participation à cette revue, elle ne résulte que de la déclaration d’un témoin qui dit des choses qui ne sont corroborées par personne”.

Chaque fois qu’on a une personne qui clame son innocence, on retrouve sur internet ces blogs, ces espèces de journaux intimes. Ce n’est pas un élément à charge. En vérité, il aurait dû garder ses réflexions pour lui-même. Mais quand on est innocent, on a envie d’en parler, on a envie que l’humanité entière le sache, on pense toujours que la justice n’est pas à notre hauteur. Et c’est à ce moment-là que des théories surviennent dans l’imaginaire d’un accusé”.

Certains éléments du dossier mettent le doute : l’enquête de subornation de témoin que nous avons dans ce dossier est terrifiante. On y constate qu’il y a déjà eu deux disparitions, on a la preuve que le passeport de BIRASA[4] a véritablement été pris, on a le témoignage de ce taxi qui dit qu’on le pressait, le témoignage de ce réceptionniste qui dit qu’on le cherchait partout, monsieur BIRASA”.

Elle poursuit : “Sa proximité avec la CDR[5] se transforme en une participation active au génocide. Que cela soit une adhésion ou une sympathie politique cela ne permet pas de déduire une participation personnelle au génocide. […] La capacité de l’accusation à admettre des pièces foncièrement questionnables me dépasse dans ce dossier. On continue à donner du crédit aux déclarations de Callixte MUSONI[6] alors même qu’il soutenait qu’Eugène RWAMUCYO avait directement participé à des attaques pour tuer des Tutsi. On juge un homme à des milliers de kilomètres alors on prend tout ce qu’on nous donne. […] Sur le combat idéologique contre le FPR[7], Eugène RWAMUCYO le dit très bien, il a toute sa vie combattu le FPR. Le combat contre le FPR en lui seul est avant tout un combat pour que les Hutu ne perdent pas les acquis obtenus depuis la révolution hutu. C’est la crainte que les Tutsi reprennent le pouvoir”.

C’est facile de rajouter une ligne sur un agenda, de dresser une liste : ces éléments de preuve ne sont protégés pas rien, ils traînent dans des armoires, tout le monde peut y avoir accès. Je ne vous parle pas de théorie du complot, je vous parle d’appréciation de la preuve. La simple mention d’un numéro dans un téléphone cela ne serait même pas soulevée aujourd’hui par les enquêteurs. […] Je vais parler du discours du 14 mai 1994. Le 14 mai il n’y a plus de tueries. Ce discours, évidemment qu’il est pas inoffensif, mais il ne contient pas en lui-même des éléments constituant une incitation à tuer des civils tutsi. Le discours est prononcé alors que le FPR mène une offensive militaire d’une ampleur sérieuse, le FPR progresse vers le Sud, ce n’est pas une menace abstraite. […] Je doute que ce discours du 14 mai, même s’il avait été tenu avant, il aurait permis ce qu’on a vu au Rwanda”.

Revenant sur le témoignage de Callixte MUSONI qui évoque la présence de survivants lors des opérations d’enfouissement, maître COHEN déclare : “Monsieur RWAMUCYO intervient trop tard après les massacres pour qu’il y ait des survivants. Lorsque BIRASA intervient avec un certain Célestin, avant de travailler avec Eugène RWAMUCYO, il sent les corps en putréfaction et il constate lui-même qu’il y a des morts. Donc Eugène RWAMUCYO, qui arrive encore plus tard, il verrai lui-même des survivants? Quelle force donnée à ce témoignage. Elle est là la réalité des charges qui pèsent contre lui”.

Les églises deviennent des lieux de mort, les prêtres deviennent tueurs, les mères commettent des infanticides, on a une inversion des valeurs, plus aucune valeur n’est protégée. Les journées s’organisent avec la mort. C’est ça l’inversion des valeurs du rôle de médecin : ce n’est plus un médecin qui soigne, c’est un médecin qui assainit”.

Elle conclut : « Je vais vous demander quelque chose : redonnez-lui son humanité, et dieu sait que pendant ce procès, j’ai eu le sentiment que vous lui avez redonné. Cette humanité, je pense qu’il l’a perdu dans les fosses, il en a été privée. Évidemment que cela n’est pas un monstre : les monstres ne parlent pas et ne s’expriment pas. […] Ce n’est pas en le condamnant que vous allez apporter aux corps enfouis un enterrement digne, que vous allez leur donner ces sépultures. Ce n’est pas votre rôle. Les fosses ne vous regardent pas. Par contre, la justice vous regarde. Faites œuvre de justice. Vous allez sûrement vous dire ‘on ne va pas acquitter un génocidaire, tout de même’ : MAIS SI, FAITES-LE!”.

L’audience est suspendue à 12h45 et reprend à 14h30 avec la plaidoirie de Maître Michelle SIARI :

Maître SIARI débute sa plaidoirie en disant : “La charge sur mes épaules, est-ce que je vous choquerais si je vous disais qu’elle est aussi énorme que ce génocide?”. Elle explique ensuite qu’elle ne défend “pas les terroristes”, “pas les pédophiles”, “pas les gens qui maltraitent les animaux” et ajoute, en parlant de son client : “Je me suis rendue compte d’une chose, c’est qu’il avait raison sur tout”.

Maître SIARI indique ensuite : “J’ai pris fait et cause pour monsieur RWAMUCYO le jour de la vache”, et parle ensuite de la grâce présidentielle de Joseph RWANDANGA : “Il est quand même sympa, KAGAME”, et insiste encore et encore sur cette histoire de vache : “J’ai un témoin qui se voit dire qu’entre ses deux témoignages de cour d’assises il se fait offrir une vache, une vache qui a 8 mois!”.

Sur les accusations de faux témoignages : “Ça a été dur d’interroger Angélique[8] mais je vous rappelle que les parties civiles ne prêtent pas serment, elles ont le droit de tout dire, elles ont le droit de MENTIR!”. […] “On ne peut pas prendre pour argent comptant des accusations nouvelles après 15 ans, avec des accusations qui sont fausses qui sont sorties du chapeau”.

Concernant les enfouissements, elle indique ne pas réussir à se représenter le nombre de morts tellement il y en avait et insiste qu’il est normal que l’accusé n’y arrive pas non plus. Elle ajoute : “Il y avait des milliers de morts, il aurait fallu faire quoi?”, puis revient sur les prisonniers qui ont ramassé les corps et précise que les habitants le faisaient également. Sur ce point elle indique : “Plus personne ne veut le faire, plus personne ne veut s’en occuper et lui le fait, lui a le courage de le faire.”.

Elle en vient ensuite aux partis politiques : “[…]Le nœud de ce dossier il est là à mon sens! Peut-on considérer que quelqu’un qui est un opposant farouche au FPR, qui a véritablement le sentiment de mener une guerre, et qui n’a pas d’accointance, enfin non, si, non, ce n’est pas ce que je veux dire ! Je voulais dire qu’il n’est pas encarté au CDR, au MRND, au FPR, il n’a fait que créer son petit Cercle des républicains”.

Sur le dossier : “C’est un montage fait par les parties civiles”. Elle explique que lorsque maître LAVAL a qualifié de négationniste ceux critiquant le livre d’Alison DES FORGES[9], elle a eu peur que les jurés le pensent également. Puis insiste sur le fait qu’elle ne fait cela “ni pour la gloire ni pour l’argent”. Elle ajoute : “Ce que la cour sait, c’est que les grands procès comme ça, c’est un business, c’est un business pour les parties civiles! Ce procès, ce sont des millions, des millions que nos impôts vont payer”. Elle commencera ensuite à parler de “l’acharnement du CPCR” mais ne finira jamais sa phrase.

Maître SIARI revient de nouveau sur ce qu’elle qualifie de faux témoignages : ”Les témoins que vous avez entendu à cette barre, gardez en tête cette vache, gardez en tête ce cadeau pour les modifications de déclarations”. Puis elle revient sur des dépositions dans le dossier, évoquant le plaider coupable de Calixte MUSONI, martelant que “ce document est trafiqué et que le nom de son client a été rajouté car le « y » n’a pas la même écriture”.

Maître SIARI cite ensuite tout ce qui manque dans le dossier selon elle : “pas d’expertise graphologique pour l’appartenance à la CDR, pas de géographe, pas d’expertises des documents, pas d’enquêtes de voisinage, pas d’expertises des témoignages” et regrette “que le président n’ait pas ordonné de complément d’information au Rwanda(NDR : Le président de la cour n’a aucun pouvoir dans un pays étranger).

Elle lit ensuite l’interrogatoire d’Eugène RWAMUCYO par la juge d’instruction et explique que quelqu’un de coupable ne dirait pas “qu’il est ami de Jean Bosco BARAYAGWIZA par exemple”. (NDR : il n’avoue pas être ami avec Jean Bosco BARAYAGWIZA, c’était de notoriété publique, il a été arrêté à son enterrement).

Elle ajoute: “Le crime de génocide, c’est d’effacer des êtres pour ce qu’ils sont” et que “dans ce dossier, il y a un nombre incalculable qui le disent, il n’a jamais eu de propos anti-tutsi”.

Revenant sur les fosses : “Ces fosses, on savait où elles étaient! Et là, on va me faire croire que c’est Eugène RWAMUCYO?! […] S’il les reconnaît (les fosses), vous voyez les témoins qui sont venus là, ils nous inventent de nouvelles dates”.

Sur monsieur GAILLARD qui indique dans un reportage qu’il n’enterrera pas “vos morts”, s’adressant à Tharcisse RENZAHO, elle indique : “Oui, VOS morts ! Et oui, c’est les morts des rwandais” et décrète que “peut-être que si c’était dans son pays, il aurait enterré les morts” en parlant toujours de monsieur GAILLARD. Elle ajoute : “Une fois que les témoignages sautent, il vous reste quoi ? il vous reste quoi? il ne vous reste rien, RIEN. C’est pour ça qu’on invente de faux témoignages”.

Elle poursuit sur Alain GAUTIER : “On a compris que monsieur GAUTHIER, il avait les nerfs contre Eugène RWAMUCYO à son colloque”, puis raconte (à sa manière) l’histoire de la rencontre entre Alain GAUTHIER et Eugène RWAMUCYO. Elle insiste : “Le GAUTHIER avait les nerfs”. Ajoute qu’”il a fait son enquête” et s’insurge ensuite : “Je n’ai jamais vu une partie civile filmer dans une maison d’arrêt, et on vous demande de juger quelqu’un sur ça ?”.

Puis elle reprend de nouveau sur le dossier : “Le 19 avril RWAMUCYO il est pas à la réunion qui va déclencher ce génocide, il n’y est pas. Il était à la réunion du 14 mai quand les carottes étaient cuites. […] Bien sûr qu’il y a des Tutsi dans le FPR, mais le FPR ce sont d’abord des Ougandais. Quand Eugène RWAMUCYO il est en opposition avec le FPR, ce n’est pas avec les Tutsi, c’est vraiment important de le garder en tête. On ne peut pas faire de son opposition au FPR, de sa guerre contre le FPR, une guerre anti-Tutsi. Il n’y a pas une seule fois le mot ‘travailler’ dans son discours. C’est un discours anti FPR mais ce n’est pas un discours anti-Tutsi”.

Elle digresse sur sa vie privée et celle de maître Alexandre SZTULMAN en riant puis reprend : Il n’y avait pas de Tutsi et de Hutu, il y avait une tonne de mariages mixtes. Nous, la France, la Belgique, nous avons créé cette séparation entre les Hutu et les Tutsi. Vous demander de condamner Eugène RWAMUCYO sur le peu d’éléments qu’il y a dans ce dossier, c’est payer la dette de la France envers le Rwanda”.

Sur le procès : “Cela fait 20 ans que je fais ce métier, et j’ai jamais eu si peu d’émotions dans un procès, je n’ai pas réussi à avoir beaucoup d’empathie pour les victimes. Qu’on rajoute un RWAMUCYO là où il n’a rien à y faire cela enlève l’empathie”. S’adressant à l’avocate générale, elle ajoute : Vous aussi madame l’avocate générale, le seul moment où vous avez eu de l’émotion, c’était votre histoire dans le taxi parce que c’était du vrai, c’était du vécu”.

Sur Consolée NIYIRORA[10] : « Effectivement j’ai osé dire que si les gens étaient éparpillés un peu partout on les retrouverait moins que dans les fosses. Si les corps sont éparpillés dans la nature, comment on les retrouve? Donc oui, j’ai osé le dire. On lui reproche d’avoir mis ces corps dans les fosses, mais ces fosses on les retrouve. Or si on brûle les gens, les corps, on ne les retrouve pas”.

Elle conclut : “Si je ne prends que le dossier, que le client, moi j’ai cette certitude qu’il est innocent. Si vous avez le moindre doute, vous devrez l’acquitter sur tous les chefs de poursuite”.

Sur les réquisitions de l’avocate générale, maître SIARI déclare : Comment on peut demander 30 ans à quelqu’un qui a 67 ans? Mais surtout, l’objectif d’une peine en France, c’est qu’il n’y ait pas de récidive. Est-ce que vous pensez qu’il va recommettre un génocide? Moi je conteste, il n’est pas génocidaire. 30 ans pour quelqu’un qui n’a jamais commis une infraction, qui n’a jamais eu de condamnation… Moi je vais vous demander de le faire sortir. Vous n’êtes pas là pour faire du bien aux victimes, vous êtes là pour juger un homme. Quand on vous demande 30 ans, je trouve que c’est hypocrite, c’est racheter la France auprès du Rwanda ; ce n’est absolument pas être dans la personnalisation de la peine. Soyez le peuple français qui rend la vraie justice, pas une justice de revanche, pas une justice de rachat de dette de la France”.

Le président remercie les avocats, ainsi que les jurés puis l’audience est suspendue à 16h22.

Jade KOTTO EKAMBI
Jeanne BEAUJEAN
Margaux MUZERELLE
Jules COSQUERIC

Alain GAUTHIER pour la relecture
Jacques BIGOT pour la relecture et les notes

 

  1. Gérard Mercator est un mathématicien, géographe et cartographe flamand, inventeur de la projection cartographique qui porte son nom. Soupçonné d’hérésie par les autorités ecclésiastiques, il est arrêté et emprisonné en 1544, cf. Wikipedia.[]
  2. Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
    Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[]
  3. Kangura : « Réveille-le », journal extrémiste bi-mensuel célèbre pour avoir publié un « Appel à la conscience des Bahutu », dans son n°6 de décembre 1990 (page 6). Lire aussi “Rwanda, les médias du génocide“ de Jean-Pierre CHRÉTIEN, Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Joseph NGARAMBE – Karthala, Paris (1995).[]
  4. Voir l’audition d’Emmanuel BIRASA, le 23 juin 2026.[]
  5. CDR : Coalition pour la défense de la République, parti Hutu extrémiste, créé en mars 1992, au moment des massacres de Tutsi dans le Bugesera. La CDR a également une milice, les Impuzamugambi., cf. glossaire[]
  6. Voir l’audition de Callixte MUSONI NDAGIJE, le 26 juin 2026.[]
  7. FPR : Front Patriotique Rwandais[]
  8. Voir l’audition d’Angélique UWAMAHORO, le 30 juin 2026.[]
  9. Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Human Rights Watch, FIDH, rédigé par Alison Des Forges, Éditions Karthala, 1999[]
  10. Voir l’audition de Consolée NIYIRORA, le 2 juillet 2026.[]

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