- Audition de Consolée MUKESHIMANA, partie civile
- Audition de Gloriose NYIRAHABIMANA, partie civile
- Audition de Jean-Tabaro GAHURU
- Audition de Théogène NSHIMIYIMANA, partie civile
L’audience débute à 9h07 avec les observations sur le documentaire : “Rwanda, vers l’apocalypse”[1]. Madame l’avocate générale souligne que ce documentaire permet de mesurer la taille des églises, qui étaient particulièrement vastes pouvant accueillir un nombre important de personnes. Elle ajoute que le film démontre clairement le caractère planifié du génocide. Maître SIARI qualifie le documentaire de “très émouvant”, et estime qu’un reportage véritablement complet aurait conjugué ce film et celui de la BBC[2].
Maître SZTULMAN exprime son étonnement face au parti pris marqué du documentaire : selon lui, sous couvert d’images tragiques, le film véhicule en réalité la propagande du FPR[3], les journalistes se faisant “les télégraphes d’une dictature”. Il relève également que le documentaire aborde le massacre des Bagogwe de 1991, alors que le procès est circonscrit au génocide des Tutsi de 1994, ce qui place ces éléments hors débats. Maître FELLOUS observe que les acteurs du génocide mis en avant dans ce documentaire sont essentiellement des individus investis de responsabilités politiques ou militaires, constatant qu’à l’inverse, la figure du médecin y est très peu représentée.
Puis vient l’audition de Consolée MUKESHIMANA, partie civile, en visioconférence depuis KIGALI. Elle est assistée d’un interprète en kinyarwanda.
Audition de madame Consolée MUKESHIMANA, partie civile.
Il est demandé à la partie civile de décliner son identité (Consolée MUKESHIMANA, 61 ans), sa profession (retraitée) et son domicile (District de HUYE, secteur de TUMBA, Rwanda). La déposante étant une partie civile, elle ne prête pas serment.

Déclaration spontanée du témoin.
Consolée MUKASHIMANA déclare spontanément : “Pendant le génocide en 1994, j’habitais dans l’ancienne commune de HUYE, dans le secteur SOVU, cellule GITARAMA. Je travaillais à ce moment-là dans le centre de santé de SOVU. EN 94, entre le 20 et le 23 avril, les massacres ont commencé quand je me trouvais dans le centre de santé de SOVU. En date du 23 avril dans la nuit, j’ai quitté cet endroit où je me trouvais dans les cadavres, pour me réfugier à GIHINDAMUYAGA. Je me suis rendu chez KANYABUGANDE pour me cacher. Je précise que je suis en train de vous faire un résumé de mon histoire, si vous voulez que je détaille tout ce que j’ai vécu à SOVU, vous me le dites.”
Puis Consolée MUKESHIMANA reprend son récit : “J’ai passé deux semaines chez KANYABUGANDE. Au bout de deux semaines j’ai quitté là-bas pour me rendre à l’hôpital universitaire. Une fois arrivée dans la ville de BUTARE, je suis tombé sur une barrière où il y avait aussi RWAMUCYO Eugène. Comme je connaissais déjà depuis les années 1993 RWAMUCYO Eugène quand je travaillais au Centre de santé de SOVU, à ce moment-là, Eugène travaillait au CUSP[4]. Il nous avait un jour formés dans le cadre du planning familial. Et donc à cette barrière-là je l’ai rencontré, et il était avec les autres. Il était avec ceux de la famille de Maurice NTAHOBARI, à savoir Shalom NTAHOBARI et NYIRAMASUHUKO. Il y avait aussi le directeur de l’ONAPO[5] appelé Chrisostome NKEZABAHIZI avec qui il travaillait au CUSP. Il y avait un autre jeune homme nommé SHYAKA, fils de MAHENGA, et tous étaient habillés en une forme militaire et ils étaient armés de fusil. J’ai continué ma route de fuite pour me rendre à l’hôpital. Je les ai revues encore une fois à l’hôpital universitaire, là où se trouvaient le kiosque devant l’hôpital. De même, ils étaient habillés en uniforme militaire, apparemment ils étaient des chefs des Interahamwe[6]. Là aussi j’y ai passé deux semaines, et au bout de ces deux semaines j’ai quitté pour me rendre chez mon beau-frère où je suis restée. Je précise que mon beau-frère était un Interahamwe de la famille élargie de NTAHOBARI. J’ai quitté sa famille vers le mois de Juin, il est allé demandé à NYIRAMASUHUKO si elle pouvait m’aider à arriver au Burundi, et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’occasion de passer à la barrière de NYIRAMASUHUKO”.
La partie civile souhaite revenir avec précision aux évènements du 22 avril 1994 : “Revenons en arrière : le 22 avril, toute la journée on tuait des Tutsi à SOVU et j’en faisais partie. Vers la tombée de la nuit, comme je me trouvais au milieu des cadavres, il est arrivé des gendarmes. Ils étaient dirigés par le commandant de la gendarmerie Cyriaque HABYARABATUMA, et ils ont dit qu’ils voulaient évacuer les survivants de ce massacre pour nous conduire un peu plus bas au monastère de SOVU, en passant par l’endroit où il y avait une pancarte, un panneau indicateur. Alors il y avait un adjudant-chef, Emmanuel REKERAHO, et le colonel SIMBA qui nous ont retrouvés là, sur la route goudronnée. Je précise que l’adjudant-chef Emmanuel REKERAHO était originaire de SOVU et à ce moment-là il a dit : “Il y a beaucoup d’Inkotanyi[7]”, – et à ce moment-là ils étaient considérés comme les Tutsi, – et il a dit qu’il allait se rendre en ville pour voir RWAMUCYO pour réquisitionner une pelleteuse pour ramasser les cadavres et les jeter quelque part. À ce moment-là, ils nous ont ramenés en arrière au centre de santé pour nous garder là-bas et nous tuer le lendemain. C’est à ce moment-là que j’ai quitté pendant la nuit. C’est ce que j’avais oublié de vous relater dans mon épisode quand j’ai dit qu’ils allaient chercher un véhicule pour nous évacuer, nous les vivants et les morts. Je crois que je viens de vous dire tout ce que je sais de lui”.
La déposante a terminé ses dépositions spontanées et la parole est au président de la cour.
Questions du président de la cour :
Comme à son habitude, monsieur le président interroge la partie civile sur les discriminations subies avant le génocide. Et comme toutes les parties civiles avant elles, madame MUKESHIMANA confirme qu’elle a ressenti une différence de traitement forte, notamment à l’école. Ses parents étaient agriculteurs, et elle travaillait en tant qu’aide infirmière au centre de santé de SOVU. Ce centre était tenu par des sœurs. Elle a terminé ses études d’infirmière après le génocide. Elle précise, concernant le centre de santé, qu’il était lié au CUSP car des formations y avaient lieu. Interrogé sur la distance entre le centre de santé de SOVU et le CUSP, elle indique qu’il y a environ une demi-heure de marche en prenant la route en direction de GIKONGORO: le CUSP se trouve tout près de la salle polyvalente et du palais du MRND[8].
Le président revient sur la formation durant laquelle madame MUKESHIMANA rencontre Eugène RWAMUCYO en 1993: une formation dans le cadre du planning familial de l’ONAPO, donnée par monsieur RWAMUCYO au CUSP. C’est la première fois qu’elle le voyait. La formation n’a duré qu’une journée, les interactions sont restées strictement professionnelles. Selon elle, parlant de monsieur RWAMUCYO, “les événements ne l’avaient pas encore changé”.
Par la suite, monsieur le président revient sur les circonstances au cours desquelles madame MUKESHIMANA dit avoir vu ou entendu parler de l’accusé. On commencera par évoquer la présence d’Eugène RWAMUCYO à la barrière: elle confirme qu’il était en tenue militaire et armé d’un fusil, comme les autres (et en premier lieu Arsène Shalom NTAHOBALI). Elle indique qu’il parlait avec les autres autorités, et se comportait “comme s’il planifiait quelque chose”, en donnant des ordres aux jeunes, les miliciens Interahamwe. Elle place cette rencontre début mai. Le président lui demande comment elle a pu passer cette barrière: madame MUKESHIMANA n’avait plus sa carte d’identité depuis l’attaque de SOVU, elle s’est mêlée au mouvement de gens qui allaient au marché. À l’hôpital, madame MUKESHIMANA indique qu’elle était en danger et qu’elle ne pouvait s’établir dans un endroit fixe. Elle devait bouger d’une salle à l’autre, au gré des attaques des Interahamwe qui venaient pour tuer. Elle indique qu’elle s’est souvent cachée dans la salle de dermatologie. Madame MUKESHIMANA a affirmé avoir entendu parler d’Eugène RWAMUCYO de la bouche d’un gendarme, un adjudant, qui voulait le contacter pour bénéficier de son aide et d’une pelleteuse. Si elle indique ne pas avoir vu personnellement, elle confirme que la pelleteuse est effectivement venue : une fois cachée chez son beau-frère, un Interahamwe, elle a appris par lui que la pelleteuse est arrivée, et qu’elle a creusé une fosse dans un champ de patates douce, où les corps ont été jetés. Après le génocide, elle a participé à l’exhumation des corps de cette fosse.
Interrogée sur ses proches et ses propres blessures, la partie civile précise avoir eu un orteil coupé. Elle a perdu beaucoup de membres de sa famille, tous enfouis dans la fosse du champ de patates douces, à côté du centre de santé de SOVU où ils ont été tués. Certains corps ont été identifiés, comme celui de sa belle-mère, et ceux de ses deux belles-soeurs. Sa famille a été décimée. Elle a été aidée psychologiquement après le génocide par le frère Damascène, qui travaillait au CUSP. Grâce à ses conseils, elle s’est remise et a pu retourner au travail et terminer ses études d’infirmière.
Le président reviendra à la fin sur la description d’Eugène RWAMUCYO comme d’un “chef Interahamwe” par la partie civile. Elle indique que son beau-frère Interahamwe, en tant que responsable de cellule de NYANZA, organisait les assaillants pour aller tuer. Concernant Eugène RWAMUCYO, elle indique qu’il faisait partie du “groupe de ceux qui mobilisaient les autres pour aller tuer”. Elle ajoute qu’elle le considère ainsi car il a eu la “capacité de réquisitionner la pelleteuse en vue de l’enfouissement des corps”.
Questions des avocats des parties civiles :
Maître BERNARDINI lui demandera si elle était enceinte pendant le génocide. Madame MUKESHIMANA confirme, elle était enceinte d’environ 6 mois. Elle a ainsi accouché de son troisième enfant le 24 juillet 1994, qui s’appelle Mizero (“espoir” en kinyarwanda). À SOVU, elle précise qu’elle a également perdu son mari. Interrogée sur ce qu’elle attend de ce procès, la partie civile décrit les mauvaises conditions de vie de ses trois enfants, les traumatismes avec lesquels ils doivent vivre. Un de ses enfants n’a commencé à parler qu’à 8 ans. Elle demande une justice équitable.
Maître KARONGOZI reviendra sur la situation du centre de santé de SOVU: il était rattaché au couvent des soeurs de SOVU? Madame MUKESHIMANA confirme. Elle est au courant que de deux soeurs ont été condamnées en Belgique en 2001 (dans le procès dit des “Quatre de BUTARE”[9]). Elle sera également interrogée sur le frère Damascène, et sur l’importance pour les rescapés de retrouver les corps de leurs proches pour pouvoir les inhumer en dignité. Madame MUKESHIMANA précise que ce sont les autorités rwandaises qui se sont occupées d’exhumer les très nombreux corps et de les inhumer au mémorial de HUYE.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
Après avoir établi quelques repères géographiques à l’attention de la cour, madame l’avocate générale interroge la partie civile sur le centre de santé de SOVU: pourquoi était-il visé? Elle répond: “Il y avait beaucoup de réfugiés, venant de MARABA, MBAZI et HUYE. L’adjudant-chef Emmanuel circulait pour dire aux Tutsi de se rassembler au centre de santé en attendant que la situation se décante”. Elle ajoute: “Ils nous mentaient en disant qu’ils nous protégeraient. Un véhicule circulait en disant d’aller là-bas [au centre de SOVU]”. Après avoir rappelé qu’Eugène RWAMUCYO n’est pas poursuivi pour sa présence à des barrières, l’avocate générale remarque tout de même que la présence de l’accusé avec certaines figures génocidaires notoires, comme Arsène Shalom NTAHOBALI, et le directeur de l’ONAPO Jean-Chrysostome NKEZABAHIZI trahit un alignement idéologique et politique. L’avocate générale remarque que cela se recoupe, concernant le directeur de l’ONAPO, avec le témoignage de Marie-Claire MWITAKUZE[10]: il refusait de travailler avec une secrétaire Tutsi. Madame MWITAKUZE l’avait décrit comme un ami d’Eugène RWAMUCYO. L’avocate générale conclura en remerciant madame MUKESHIMANA et en lui demandant comment elle se sent: elle et ses enfants se sont reconstruits, malgré d’importantes difficultés.
Questions des avocats de la défense :
Maître FELLOUS cherchera à établir une contradiction: pourquoi madame MUKESHIMANA s’est-elle rendue à l’hôpital de BUTARE alors qu’elle a vu Eugène RWAMUCYO sur les barrières en tenue militaire et qu’il y travaille? La réponse est simple: la partie civile ne savait pas qu’il travaillait au CHUB[11], elle pensait qu’il n’était qu’au CUSP[4]. Lors de la formation en 1993, l’accusé a-t-il montré une animosité envers les Tutsi? Non, selon madame MUKESHIMANA.
Maître SIARI rebondira sur cette dernière question pour souligner que monsieur RWAMUCYO n’a pas eu de pratiques discriminatoires. Elle est étonnée que le beau-frère de la partie civile était un Interahamwe, mais surtout que madame MUKESHIMANA ait porté plainte contre lui alors qu’il l’a sauvée (NDR: la dimension intra-familiale du génocide des Tutsi, pourtant largement évoquée lors des premières semaines, ne semble pas pleinement intégrée, tout comme le phénomène du tueur-sauveteur). La partie civile indique que son beau-frère a joué un rôle dans la disparition de son mari. Fidèle à son habitude, maître SIARI soulignera par la suite que madame MUKESHIMANA ne figure pas dans l’instruction, et que son nom ne figure pas dans le dossier. L’avocate évoquera également la barrière où se serait tenu l’accusé : “Il ne s’est pas opposé à ce que vous passiez la barrière, Madame?” Constante dans ses explications, madame MUKESHIMANA répond qu’il ne l’a pas vue, car elle s’est faufilée : “Les gens ont été tués, il faut dire la vérité”. Enfin, maître SIARI avancera l’argument suivant: “N’a-t-il pas été plus facile de retrouver les corps de vos proches car ils étaient dans la fosse? Peut-être n’auraient-ils jamais été retrouvés s’ils avaient été laissés là où ils ont été assassinés?”. La partie civile répond, déterminée: “Est-ce que vous voulez dire que ce qu’il a fait, c’est faire le bien?”. Elle précise qu’elle a pu identifier le corps d’une de ses belles-soeurs grâce à un collier. Relancée à ce sujet par maître SIARI, qui insiste, madame MUKESHIMANA coupe court: “voulez-vous que nous les remercions?”. Maître SZTULMAN cherchera à décrédibiliser la parole de la partie civile en affirmant qu’il ne faut pas une demi-heure de marche entre le centre de santé de SOVU et le CUSP, mais trois fois plus: “Elle doit marcher très rapidement, à 20 km/h…” (NDR: on se demande comment une telle estimation a été faite par l’avocat qui n’a probablement jamais fait ce chemin à pied lui-même. Hypothèse la plus probable, qui s’appuie sur un constat visuel de notre part : une simulation de l’itinéraire sur Google Maps. Une méthode qui laisse songeur, surtout lorsqu’un des chevaux de bataille de la défense est la rigueur géographique et l’absence d’anachronisme dans les découpages administratifs… Il est évident que le chemin que pouvait emprunter madame MUKESHIMANA il y a 32 ans et celui donné par Google Maps en 2026 sont largement différents). On se passera de commentaire sur la confusion totale de l’avocat, qui demande si madame MUKESHIMANA a reconnu Eugène RWAMUCYO à la barrière grâce à un collier. Toute la salle qui, elle, a bien écouté, bourdonne: “Le collier, c’est à sa belle-soeur, dans la fosse!”. Après cela, la défense choisit d’arrêter les frais, il était temps.
L’audition se termine à 11h05 et l’audience est suspendue. Elle reprend à 11h15 avec l’audition de Gloriose NYIRAHABIMANA, partie civile, en visioconférence depuis KIGALI. Elle est assistée d’un interprète.
Audition de madame Gloriose NYIRAHABIMANA, partie civile.
Il est demandé à la partie civile de décliner son identité (Gloriose NYIRAHABIMANA, 50 ans), sa profession (agricultrice) et son domicile (District de HUYE, secteur de GISHAMVU, Rwanda). La déposante étant une partie civile, elle ne prête pas serment.
Déclaration spontanée du témoin.
Gloriose NYIRAHABIMANA déclare spontanément :
« Je suis originaire de la région de NYARUGURU.
D’abord, nous nous sommes réfugiés à l’église de CYAHINDA. Les Interahamwe nous y ont attaqués et ils ont tué de nombreuses personnes. Nous avons ensuite fui vers l’église de NYUMBA. On nous disait qu’à NYUMBA, les massacres n’avaient pas encore commencé.
Arrivés à NYUMBA, nous avons de nouveau été attaqués. Je me suis cachée au milieu des cadavres. J’ai deux cicatrices, l’une à l’arrière de la tête et l’autre sur le front. Ils nous ont violées et ils m’ont inoculé une maladie incurable.
Ces assassins sont revenus avec des ciseaux. Ils les enfonçaient dans les corps pour vérifier qui était encore vivant et qui était déjà mort. À la fin de la journée, j’ai pu quitter cet endroit, au milieu des cadavres, pendant la nuit.
Je me suis réfugiée chez une personne qui habitait en face de NYUMBA, à GISHAMVU. Je précise que le propriétaire de la maison où je me suis réfugiée travaillait à l’économat de BUTARE. Sa femme m’a demandé d’aller chercher du bois de chauffage avec ses enfants. J’en ai également profité pour conduire leurs bœufs au pâturage avec eux.
Pendant que nous étions aux pâturages, ils ont décidé d’aller à NYUMBA pour voir comment la pelleteuse enterrait les Tutsi. Pour dissimuler mon ethnie, j’ai accepté de les accompagner. J’ai alors entendu les Interahamwe qui ramassaient les corps dire : « Merci à monsieur RWAMUCYO, qui nous a amené la pelleteuse pour enterrer ces Tutsi. »
J’ai eu tellement peur que je n’ai pas osé m’approcher du chauffeur de la pelleteuse pour l’observer. J’ai dit aux enfants de retourner avec moi aux pâturages. Nous avons laissé la pelleteuse continuer à creuser.
Au même moment, la pelleteuse ramassait les corps des survivants et ceux qui étaient déjà morts, puis les jetait dans la fosse. J’ai eu peur de rester là-bas et j’ai demandé aux enfants de rentrer rapidement pour s’occuper du bétail, parce que j’avais peur d’être tuée.
C’est tout ce que je sais. »
Questions du président de la cour :
Sur sa situation familiale, elle indique que sur les cartes d’identité de son père il y avait la mention Tutsi, sur celle de sa mère la mention Hutu et elle n’avait pas encore de carte d’identité. Questionnée sur sa vie d’enfant et la question de différence de traitement entre Hutu et Tutsi, elle indique qu’à l’école, on demandait aux Hutu de se lever, qui étaient très nombreux, puis ensuite aux Tutsi de se lever, une fois debout les enfants Tutsi se sont fait huer. Elle précise que le génocide a été préparé car bien avant le génocide il y avait des réunions de planification dans des maisons de Hutu. Elle signale cela car son voisin, MUTANGANSHURO, s’est adressé à sa famille, en disant qu’il pouvait se permettre de les tuer et de récupérer une partie de leur parcelle.
Concernant les massacres de l’église de NYUMBA, elle raconte qu’au début il y avait la population armée de machettes et un policier avec un fusil, puis il y a eu des militaires avec des fusils, mais une fois les militaires arrivés sur place, les Tutsi avaient déjà fui vers le Burundi, ils ont alors fait demi-tour. Le président demande si certains Tutsi avaient des armes pour se défendre, elle répond qu’elle n’a pas vu de victimes armées et qu’ils se défendaient avec des pierres, elle précise qu’ils étaient encerclés et ne pouvaient pas se défendre correctement. Elle était à NYUMBA avec ses frères mais ces derniers se sont fait tuer. Sur les violences subies par Gloriose NYIRAHABIMANA, elle ajoute qu’elle a également subi des violences sexuelles. Elle se trouvait avec une autre fille de 15 ans, et ajoute qu’ils les ont violées après les avoir enfermées. Elle se trouve encore aujourd’hui forcée à prendre des antiviraux. Elle signale qu’elle ne connaît pas d’autres rescapés de cette attaque, et ajoute que la victime avec qui elle a été violée n’a pas survécu car son col utérin a été trop blessé.
La partie civile explique que la famille, chez qui elle était cachée, était au courant de son appartenance à l’ethnie Tutsi à cause des plaies qu’elle avait sur la tête. Le monsieur lui a alors donné sa veste pour cacher les plaies sur sa tête et lui a demandé d’avoir le courage de sortir avec les enfants afin d’éviter d’être attaquée. On peut alors comprendre qu’il fallait qu’elle soit vue avec des Hutus pour survivre. Elle confirme ne pas connaître ni avoir vu le docteur RWAMUCYO, ni quelqu’un qui portait une blouse blanche. Lorsqu’elle entend les Interahamwe remercier monsieur RWAMUCYO pour la pelleteuse, elle précise l’état des cadavres à ce moment, certains corps étaient en décomposition tandis que d’autres bougeaient encore car les tueurs se sont contentés de couper les tendons d’Achille pour empêcher les Tutsi de s’enfuir. Il y avait donc des Tutsi enterrés encore vivants. Elle précise que la décomposition lorsqu’elle était sur les lieux en même temps que le Caterpillar, était un phénomène récent et qui ne touchait pas tous les corps donc qu’il n’y avait pas encore d’odeur, cependant les corps commençaient à se rétrécir.
Concernant sa famille, Gloriose NYIRAHABIMANA indique avoir perdu 13 membres de sa famille et qu’ils sont seulement 3 survivants. Elle ajoute avoir retrouvé les 13 victimes et qu’ils ont été inhumés au mémorial de NYUMBA et ainsi que celui de CYAHINDA.

Interrogé sur un potentiel suivi psychologique, elle affirme ne pas avoir eu d’autres accompagnements sauf à l’endroit où on la conseille et lui donne ses médicaments. Elle signale qu’on vient de lui annoncer qu’elle a tumeur au cerveau à cause de ses blessures infligées lors du génocide des Tutsi, elle ajoute avoir, aujourd’hui-même, un transfert pour le CHUK[12] afin de faire une radiographie pour constater l’état de sa tumeur.
Questions des avocats des parties civiles :
Interrogée sur les personnes ayant indiqué qu’il fallait se rendre un NYUMBA après le massacre de CYAHINDA, elle explique qu’il s’agissait de Hutu et précise que sa mère était Hutu, les civils hutu leur ont dit qu’à NYUMBA les filles pouvaient être épargnées et que les massacres n’avaient pas encore commencé. Ne venant pas de GISHONGU, les miliciens ne la connaissaient pas et cela lui a permis de se rendre jusqu’à GIKONGORO.
Maitre LADU demande s’il y avait bien énormément de victimes lors du massacre de NYUMBA, elle répond qu’à son arrivée il y avait beaucoup de Tutsi là-bas, elle décrit cela comme innombrable. Elle précise que l’église était pleine, ainsi que la cour de l’école, le parking, chaque recoin où l’on pouvait se cacher. Elle a également vu que ceux de l’école ont été tués par la destruction de l’école par le Caterpillar. Elle ajoute qu’en arrivant à l’église de NYUMBA, il y avait déjà énormément de victimes. Sur l’enfouissement des corps, elle confirme qu’il y avait bel et bien des personnes vivantes, généralement avec les tendons coupés, qui se faisaient enterrer vivants. Sur son état de santé actuel, elle explique qu’à cause des 15 comprimés qu’elle doit prendre chaque jour son état est très difficile. Elle ajoute ne pas pouvoir travailler étant donné son état de santé et ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, elle indique se trouver dans une situation de précarité très importante.
Concernant ce qu’elle attend de ce procès, elle dit : “J’attends que le tribunal le juge équitablement et réponde à ses actes car ses crimes sont au-delà de l’imagination”.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
Après avoir été remerciée par l’avocate générale pour son témoignage, madame NYIRAHABIMANA prend la parole : “Moi je vous dis, les crimes qu’il a commis sont au-delà de l’imagination. Moi je vous dis, en tant que docteur, pourquoi il a permis l’enfouissement des morts et des vivants”. Concernant le nombre de personnes à l’église de CYAHINDA, elle précise qu’il y avait tous les Tutsi de GIKONGORO qui s’étaient réfugiés là-bas. Elle confirme que parmi eux se trouvaient beaucoup de femmes, d’enfants et de vieillards. Elle précise qu’elle ne peut pas tout raconter en détails, “c’est un long soir”, dit-elle, elle ajoute qu’après l’attaque, les tueurs leur ont versé du piment dessus et qu’ils revenaient les jours d’après pour continuer à les attaquer. Par exemple, lorsqu’elle était dans le bois derrière l’église, les tueurs leur lançaient des grenades.
Elle ajoute que les attaques avaient commencé bien avant les massacres car elle voyait déjà de chez elle des maisons de Tutsi brûler. Lorsqu’elle a vu des maisons brûlées, elle était au marché de RUGARIKA et là-bas on leur disait d’aller à NYUMBA pour chercher de la protection mais précise que c’était pour les empêcher de fuir.
Interrogée sur l’attaque de NYUMBA, la partie civile indique que les attaques ont duré plusieurs jours car aux vues du nombre de réfugiés Tutsi, les assaillants ne pouvaient pas tous les exterminer en un jour. Elle confirme, comme l’a indiqué Antoine NDORIMANA l’avant-veille veille[13], qu’il y avait des victimes avec les tendons coupés, certains même avaient les tendons tranchés mais pas entièrement coupés.
Questions des avocats de la défense :
Maitre SIARI, “déplore” de nouveau que de nouvelles parties civiles apportent “de nouveaux éléments qui sont invérifiables” et ajoute : “Je ne dis pas qu’elle n’a pas subi de génocide, mais ça n’empêche pas que moi je conteste la véracité de ce que vous dites parce que ce n’est plus vérifiables 30 ans après parce que l’instruction est clôturée”. Elle ajoute : “On dirait presque des faits sortis d’un chapeau alors que vous aviez 15 ans !”.
Maître FELLOUS demande à la partie civile si elle a vu le Caterpillar après les massacres du 20 au 24 avril à NYUMBA, elle répond qu’elle l’a vu de ses propres yeux quand la machine est venue enterrer des corps. L’avocat l’interroge ensuite sur, si elle a vu l’accusé à ce moment, ce à quoi elle répond qu’elle n’a pas vu personnellement monsieur RWAMUCYO mais a bien entendu les Interahamwe le remercier pour le Caterpillar. Interrogée par maître COHEN sur une éventuelle participation à d’autres témoignages, elle indique avoir témoigné à une gacaca[14] et précise que le nom de monsieur RWAMUCYO a été cité lorsque l’on a mentionné la question d’enfouissement des cadavres.
Maître COHEN demande ensuite, dubitative : “Vous ne vous souvenez pas du nom des enfants de la personne qui vous a sauvé la vie, mais le nom de monsieur RWAMUCYO ça vous vous en souvenez sans l’avoir vu?”. Gloriose NYIRAHABIMANA signale qu’à ce moment les enfants n’étaient encore “que des gosses”, et précise qu’elle n’était pas originaire de là-bas. Maître COHEN lui répondra : “Sauf erreur de ma part, les enfants ont un nom à la naissance”. La partie civile rappelle ne pas être originaire de la région : “Je ne pouvais pas savoir les noms des enfants du pâturage mais les enfants de la famille qui m’a aidée je les connais”, puis elle cite les noms. Maître COHEN s’en prend ensuite indirectement aux avocats des parties civiles, en expliquant à la partie civile que ses avocats étaient dans l’obligation de lui communiquer le dossier et s’étonne que celle-ci ne l’ai pas reçu : “Vous devriez savoir ce qu’il y a dans ce dossier!”. (NDR : Si cela avait été l’inverse, il aurait très certainement été reproché à la partie civile d’avoir eu connaissance du dossier et d’avoir ajusté ses réponses en fonction de celui-ci).
La partie civile termine de déposer à 12h55. Le président indique ensuite que les professionnels du droit peuvent prendre la parole, en raison des déclarations de maître COHEN, qui a posé le principe d’obligation de transmission du dossier pénal aux victimes.
Maître PARUELLE, avocat de parties civiles, observe : “Certaines questions, il vaut mieux ne pas les poser. Et ensuite il n’y a aucune obligation de donner la copie complète du dossier pénal à la partie civile”. Il soulève également le fait que la partie civile en question ne parle pas français et relève : “Il n’y a aucune obligation de quelque nature que ce soit”. Maître BERNARDINI observe quant à lui : “Lorsqu’un avocat ou une partie civile n’est pas partie à une instruction au stade de l’instruction, l’avocat et la partie civile n’ont pas accès au dossier. De fait, ils n’ont pas accès au dossier, et il serait illégal de leur donner cet accès”. Maître COHEN souhaite répliquer revient sur ces propos et s’énerve. : “Ce qui m’inquiète, c’est que les personnes ne savent pas les charges qui pèsent sur monsieur RWAMUCYO, et elles ne peuvent pas se constituer partie civile sans avoir de lien de causalité avec le préjudice !”, puis elle s’exclame : “Elle ne comprend même pas pourquoi il [l’accusé] est renvoyé”.
L’audience est suspendue à 13h00. Elle reprend à 14h avec l’audition de Jean-Tabaro GAHURU en visioconférence depuis SARREGUEMINE.
Audition de monsieur Jean-Tabaro GAHURU, témoin cité par la défense.
Il est demandé au témoin de décliner son identité (Jean-Tabaro GAHURU, 18 août 1954), sa profession (économiste à la retraite) et son domicile (Allemagne). Le témoin déclare n’avoir ni de lien de parenté ni d’alliance avec les parties, et n’avoir travaillé avec aucun d’entre eux. Cité par le ministère public, le témoin prête serment.
Déclaration spontanée du témoin.
Prenant spontanément la parole, il retrace son parcours : instituteur de formation initiale, il enseigne en primaire et secondaire tout en s’engageant dès l’âge de 14 ans dans la Croix-Rouge, gravissant tous les niveaux jusqu’à devenir instructeur national de la Croix-Rouge, puis secrétaire adjoint en 1979. Après des études d’économie en Allemagne, il retourne au Rwanda et travaille dans le secteur bancaire privé puis au ministère du Commerce dans les années 1990. Il indique avoir travaillé “par chance”, dans les deux gouvernements. Il continue en parallèle son engagement volontaire à la Croix-Rouge comme conseiller financier. Pendant le génocide, il est chargé des questions humanitaires de la Croix-Rouge dans la région de KIGALI. Sa sécurité n’étant plus assurée, il quitte le Rwanda en septembre 1994. Il précise être depuis lors engagé politiquement, sans développer ce qu’il entend par là. Il indique entretenir désormais des relations distantes avec la Croix-Rouge, le principe de neutralité n’étant plus le sien.
Il évoque ensuite la période du génocide, affirmant que témoigner devant cette cour est pour lui une obligation morale et éthique, “pour que les victimes soient récompensées par la vérité de ceux qui ont survécu à la tragédie qu’est le génocide des Tutsi et des Hutu”.
Il décrit ensuite le contexte sanitaire catastrophique pendant le génocide : des corps tous les dix mètres dans certaines villes comme KIGALI, des centaines de milliers de morts signalés par le CICR[15] dès fin avril. Il évoque la transformation des individus sous l’effet de la radicalisation – “la population a été chauffée à blanc par les extrémistes” –, et l’extermination des Tutsi en premier lieu, mais aussi des Hutu s’opposant aux massacres.
Face à cette catastrophe humanitaire, le CICR a pris l’initiative d’alerter les autorités et a lui-même recommandé des campagnes d’enterrement collectif. Il insiste : les conventions de Genève n’interdisent jamais les enterrements collectifs, mais imposent le respect de la dignité, ce qui implique notamment la conservation de pièces d’identification et le marquage des emplacements pour permettre une exhumation ultérieure – “mais toujours dans les limites du possible”. Il conclut que l’obligation d’individualisation des sépultures était impossible à respecter face à plus de 800 000 victimes.
Il conclut ses déclarations spontanées :
« C’est le Comité international de la Croix-Rouge qui a signalé la situation et demandé l’enterrement des corps à KIGALI. C’est une situation dont je sais que l’accusé est victime. Il doit s’en expliquer.
Je dois ici insister sur le fait que les Conventions de Genève n’interdisent jamais les enterrements collectifs. Nous, à la Croix-Rouge internationale, avons nous-mêmes été obligés de participer à de tels enterrements. Là où la Croix-Rouge rwandaise avait son siège, nous allions nous-mêmes creuser de profondes fosses, tout en respectant les obligations prévues par les Conventions de Genève et leurs protocoles additionnels : « Le mort ne perd jamais sa dignité avec sa mort. »
L’inhumation doit toujours se faire avec tout le respect dû aux victimes. Les éléments pouvant servir ultérieurement à l’identification des morts doivent être conservés. De même, le lieu où les corps sont ensevelis doit être identifié et répertorié, afin que, lorsque les circonstances le permettront, les victimes puissent être exhumées dignement et réinhumées dans de meilleures conditions, y compris de manière individuelle.
C’est ce que nous avons fait au sein de la Croix-Rouge internationale. Je crois que le droit nous le permettait, toujours dans les limites du possible. On ne peut pas exiger des organisations humanitaires, ni de quiconque, l’impossible. C’est donc dans cette limite du possible que l’inhumation doit être décente.
Les exigences beaucoup plus strictes relatives à l’individualisation des sépultures sont venues plus tard, je crois, après 2005. Mais en 1996, les enterrements collectifs étaient encore admis compte tenu des circonstances exceptionnelles, du nombre extrêmement élevé de victimes et des risques sanitaires. Le Comité international de la Croix-Rouge a lui-même initié ces enterrements collectifs, tout en exigeant le respect strict de la dignité des victimes. Cette consigne a ensuite été diffusée dans tout le pays.
J’ai oublié de préciser que, pendant la guerre, la communauté internationale assurait le leadership de l’action humanitaire. Elle se plaçait sous l’autorité de la Croix-Rouge. C’est dans le cadre de cette collaboration que nous, volontaires engagés dans cette opération humanitaire, avons diffusé ces consignes afin d’endiguer cette catastrophe humanitaire.
Le génocide contre les Tutsi a fait plus de 800 000 victimes. Au cours des mois d’avril et de mai, il nous était impossible de respecter le principe de l’individualisation des sépultures. Je voudrais vraiment insister sur ce point. »
Questions du président de la cour :
Sur son ethnie, il indique être Hutu sur sa carte d’identité de 1994, tout en précisant appartenir à un mouvement de réconciliation nationale rejetant l’ethnisme et répondre difficilement à ce type de question. Il confirme que l’ethnie était une réalité très sérieuse en 1994 mais que son objectif est désormais la réconciliation nationale.
Il confirme avoir connu Philippe GAILLARD personnellement, et avoir été « son homme de mission difficile » au sein du CICR[15]. Sur le refus de Monsieur GAILLARD de procéder aux enfouissements malgré la demande du gouvernement, il indique qu’au mois de mai deux camions de corps avaient été déposés aux barrages du CICR et que le sang coulait des camions, contraignant la Croix-Rouge à procéder à l’enterrement des corps, mais ajoute que ce n’était effectivement pas le rôle de la Croix rouge.
Sur le respect de la dignité dans les fosses communes, il dit n’avoir pas pu vérifier partout, mais relève un “dérapage de la culture rwandaise”, qui impose traditionnellement un respect strict des morts, d’autant plus sous la responsabilité de médecins. Interrogé sur les obligations absolues lors d’un enfouissement collectif, il cite deux principes : “La dignité humaine ne se perd pas avec la mort”, et l’identification des corps ou, à défaut, leur enterrement dans des conditions permettant une identification ultérieure lors de l’exhumation. Il confirme ensuite avoir travaillé avec Pauline NYIRAMASUHUKO, ministre de la Famille, et connaître son fils Shalom ainsi que toute la famille[16].
Le témoin indique avoir connu Monsieur RWAMUCYO à BYUMBA, alors que celui-ci était élève au petit séminaire de RWESERO, et que leurs chemins s’étaient croisés à nouveau lors de leurs études respectives – lorsqu’Eugène RWAMUCYO était en URSS, il venait lui rendre visite en Allemagne. Il affirme très bien le connaître. Concernant ses engagements politiques actuels, il précise être aujourd’hui conseiller diplomatique des FDU (Forces Démocratiques Unifiées), parti d’opposition au gouvernement rwandais dont l’objectif est la réconciliation nationale, la coopération régionale et la stabilité. Il indique n’avoir fait l’objet d’aucune procédure judiciaire. Sur la question des corps dénudés avant leur enfouissement et la compatibilité avec les impératifs d’identification, il estime que cela relève des humiliations commises aux barrières par les criminels, et non des services chargés des enfouissements.
Questions des avocats des parties civiles :
Interrogé sur les auteurs des dénudations aux barrières, il désigne les Interahamwe, tout en réfutant l’idée qu’il s’agissait exclusivement de la jeunesse du MRND : “Nous en avions de tous les partis”. Il confirme d’ailleurs la présence d’infiltrés du FPR aux barrières, allant jusqu’à proposer de donner des noms. Il confirme ensuite que la cartographie des fosses était une nécessité, qu’il fallait préciser l’endroit où les enfouissements se réalisaient, tout en affirmant que ce n’était pas à la Croix-Rouge d’établir cette carte.
Questionné sur Tharcisse RENZAHO, préfet de KIGALI, il déclare très bien le connaître, celui-ci étant leur interlocuteur gouvernemental pendant le génocide. Maître SABADOTTO évoque l’article 17 de la première convention de Genève imposant l’identification des victimes et le marquage des fosses, et interroge son respect durant le génocide. Le témoin explique que les obligations du droit international humanitaire s’appliquent « dans la mesure du possible » et que le droit ne peut exiger l’impossible face à un nombre de corps aussi excessif. Il précise néanmoins que les personnes ayant procédé aux enfouissements, ainsi que les témoins, doivent savoir où se trouvent ces fosses.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
Sur les autorités à l’initiative des opérations d’enfouissement, il identifie le ministère des Travaux publics et le ministère de la Santé – donc des membres du gouvernement intérimaire. L’avocate générale lui rapporte les propos d’Emmanuel BIRASA[17] évoquant une réunion du 11 avril lors de laquelle l’autorité préfectorale de KIGALI aurait ordonné les enfouissements et il y aurait été affirmé qu’il fallait enfouir les corps pour éviter que les blancs ne les photographient. Le témoin indique entendre cela pour la première fois. Sur les Interahamwe à KIGALI, il précise qu’ils prenaient pour cible tout Tutsi sans distinction, ainsi que tout Hutu susceptible de s’opposer à l’extermination. Il confirme que les blessés accueillis par le CICR étaient de tous âges et des deux sexes.
À la question de savoir si les massacres étaient organisés, le témoin botte en touche, et ajoute : “C‘est le juge qui doit le prouver”. Il conclut en évoquant l’enquête finale des Nations Unies pour rappeler que des crimes contre l’humanité et des violations du droit humanitaire ont également été commis par les deux partis, y compris par le FPR.
Questions des avocats de la défense :
Interrogé sur le procès du préfet de KIBUYE, Ignace BAGILISHEMA, innocenté par le TPIR[18], il souligne que le TPIR a prononcé de nombreux acquittements. Il ajoute également avoir témoigné lors du procès devant le TPIR du ministre de la santé, Casimir BIZIMUNGU, qu’il connaissait très bien. Sur les épidémies à l’époque au Rwanda, il indique que les blessés de guerre ne constituent pas en eux-mêmes une menace de contagion, mais que le choléra était très présent et que les cadavres pouvaient contaminer les sources d’eau.
Concernant leur organisation pendant le génocide, il explique qu’en 1994 leurs ambulances circulaient et étaient respectées par le gouvernement : “Les belligérants respectaient la Croix-Rouge dans son action”. Sur le risque sanitaire lié à l’accumulation et à la décomposition des corps, le témoin confirme qu’il imposait une inhumation rapide, et que la Croix-Rouge a contribué à faire comprendre ce danger. Maître SZTULMAN lui demande alors ce qui doit primer entre l’inhumation rapide et l’identification en situation de catastrophe sanitaire, ce à quoi il répond que les conventions de Genève ne considèrent jamais l’inhumation collective comme un crime. Selon lui, l’enfouissement rapide constituait une obligation éthique et morale urgente : “L’enfouissement collectif était une nécessité, il devait être rapide”. Interrogé sur la situation actuelle des FDU, il indique que c’est le parti le plus visé par les persécutions politiques actuelles : plus de dix membres assassinés, l’ancienne présidente emprisonnée : “Nous sommes victimes d’une poursuite systématique qui menace au plus profond notre sécurité”. Enfin Maître SZTULMAN mentionne les trois rapports élaborés par Eugène RWAMUCYO, et le témoin conclut : “C‘était l’un des rares médecins hygiénistes que nous avions, il comprenait ce que cela voulait dire la protection de la santé publique”. Il ajoute que monsieur RWAMUCYO comprenait les enjeux de la dignité humaine.
L’audience est suspendue à 16h05 et reprend à 16h23 avec un point sur le planning. La semaine prochaine, les plaidoiries des avocats des parties civiles auront lieu sur une seule journée, à savoir le lundi 13 Juillet 2026. Avant l’interrogatoire au fond, l’accusé bénéficiera d’1h30 pour prendre la parole et réagir sur les différents témoignages. Il aura de nouveau un temps de parole à l’issue de son interrogatoire au fond.
A 16h40, Théogène NSHIMIYIMANA, partie civile, s’avance à la barre, il est assisté d’un interprète en kinyarwanda.
Audition de monsieur Théogène NSHIMIYIMANA, partie civile.
Il est demandé à la partie civile de décliner son identité (Théogène NSHIMIYIMANA, 25 août 1979), sa profession (service médical) et son domicile (District de BUGESERA, secteur NYAMATA, Rwanda). Le déposant étant une partie civile, il ne prête pas serment.
Déclaration spontanée du témoin.
Théogène NSHIMIYIMANA déclare spontanément :
« Je suis natif de l’ancienne commune de GISHAMVU, secteur de GUKUNZE, cellule de MUNANIRA. C’est là que je suis né et que je vivais avec mes parents. Dans une fratrie de cinq enfants, j’étais l’aîné et, lorsque le génocide contre les Tutsi est survenu, j’avais quinze ans.
Avant que le génocide ne commence, chez nous, il y avait plusieurs partis politiques, dont le MRND, le PSD, le CDR et d’autres encore.
Le 7 avril 1994, nous avons vu arriver des réfugiés venant de l’ancienne préfecture de GIKONGORO. Ils nous disaient que des gens habillés de feuilles de bananier les avaient attaqués et avaient incendié leurs habitations. Nous, les habitants de la région, n’avons pas pris la mesure de ce qui se passait et nous pensions que ce n’était pas si grave.
Le lendemain, le 8 avril, des personnes blessées ont commencé à arriver. C’est à ce moment-là que nous avons décidé de fuir. Nous sommes partis jusqu’au lieu-dit KIBU. Sur la route qui mène à NYUMBA, nous avons rejoint d’autres personnes. Nous sommes restés là jusqu’aux environs du 10 ou du 15 avril, puis nous avons décidé de partir vers NYUMBA.
Ce sont les parents, les personnes âgées, qui nous guidaient. Ils disaient : « Allons à NYUMBA, chez les religieux, à l’église ; nous y aurons davantage de chances d’être en sécurité. »
Sur le chemin vers NYUMBA, nous croisions des personnes armées de machettes, d’autres de massues. Elles nous laissaient néanmoins passer, et nous avons poursuivi notre route jusqu’à l’église de NYUMBA. Si je me souviens bien, nous y sommes arrivés vers le 15 avril 1994.
À notre arrivée, nous avons trouvé beaucoup de réfugiés. Je voudrais préciser que j’avais étudié à NYUMBA, de la première à la cinquième année de ma scolarité. Je connaissais donc les habitants de cette localité, d’autant plus que ma mère en était originaire. J’y allais régulièrement rendre visite à ma grand-mère.
À NYUMBA, les réfugiés étaient très nombreux. Une partie était installée dans les salles de classe où nous étudiions. Une autre se trouvait dans un endroit appelé « Célébration » : certains étaient à l’intérieur, allongés ou endormis, tandis que d’autres, surtout les jeunes et les hommes encore en état de se défendre, restaient à l’extérieur.
Beaucoup étaient chrétiens et s’étaient réfugiés dans l’église. Ils disaient qu’ils y étaient entrés pour prier face aux événements que nous vivions.
Certains réfugiés avaient emporté des vivres, mais ils ont rapidement été épuisés. Nous avons alors commencé à sortir pour chercher de quoi manger dans les champs, notamment des bananes. Parfois, nous ne trouvions rien et nous devions nous contenter de tiges de sorgho. Nous rapportions tout ce que nous trouvions, et ceux qui pouvaient manger mangeaient.
À un certain moment, ceux qui sortaient à la recherche de nourriture ont commencé à être tués et découpés à la machette. Leurs corps étaient abandonnés à l’extérieur, loin de l’endroit où se trouvaient les réfugiés.
Lorsque certaines personnes ne revenaient pas, d’autres partaient à leur recherche et retrouvaient leurs corps. Quand ils retrouvaient une personne tuée, parfois deux, parfois jusqu’à cinq, les réfugiés décidaient de les ensevelir.
Mais, avec le temps, les morts sont devenus de plus en plus nombreux, parce que nous étions encerclés de toutes parts. Les habitants de la région, avec les policiers, nous avaient encerclés. Les tueurs ont commencé à pénétrer dans l’enceinte de NYUMBA, en particulier dans la zone située entre l’église, les bâtiments de « Célébration » et les salles de classe.
Ils sont arrivés armés de machettes. Les jeunes qui avaient encore de la force ont commencé à leur lancer des pierres. Les femmes allaient chercher ces pierres et les apportaient aux jeunes hommes qui repoussaient les assaillants.
Les réfugiés ont résisté et se sont défendus pendant environ deux ou trois jours.
Constatant qu’ils ne parvenaient pas à nous vaincre, les tueurs ont fait venir les policiers. Le lendemain, ceux-ci sont arrivés et se sont installés sur la colline située en face de nous. Comme nous étions entièrement encerclés, ils ont ouvert le feu.
Ils ont tué tous les jeunes hommes qui étaient en première ligne et qui pouvaient encore résister. La plupart sont morts.
Le jour où ils ont commencé à tirer, les réfugiés se sont dispersés. La plupart d’entre nous sommes entrés dans l’église. D’autres étaient restés dans les bâtiments de « Célébration » ou dans les salles de classe. Mais nous étions tous affaiblis par la faim ; il n’y avait plus rien à manger.
Moi, je suis entré dans l’église. Nous y étions très nombreux. Ils sont venus et ont défoncé les portes.
Avant cela, l’église abritait surtout des femmes, des personnes âgées et des enfants. Les jeunes hommes et les hommes encore valides ne l’avaient rejointe que plus tard.
Les assaillants sont entrés dans l’église et ont commencé à tuer les gens à la machette. Comme la foule était immense, dans les cris et les pleurs, certains jeunes, dont moi, ont réussi à sauter et à se réfugier dans la charpente, sous le toit de l’église.
Ils ont massacré les gens à une échelle inimaginable.
Certaines personnes se sont cachées sous les cadavres. Comme les tueurs ne pouvaient pas tuer tout le monde en même temps, ils coupaient les tendons de certaines victimes afin qu’elles ne puissent plus s’enfuir.
Ce jour-là, ils ont frappé à la machette jusqu’à l’épuisement. Le soir venu, ils sont repartis se reposer.
Les seuls qui sont restés étaient ceux qui dépouillaient les cadavres ou les personnes encore sur place, en leur prenant leurs vêtements, leurs montres ou leurs chaussures. »
Théogène NSHIMIYIMANA prend un moment pour reprendre ses esprits avant de poursuivre son récit :
« Le lendemain, tous ceux qui étaient montés dans la charpente de l’église y ont passé la nuit. En dessous de nous, il y avait encore des personnes agonisantes.
À l’aube, j’ai vu les autorités monter vers l’église. Parmi elles se trouvaient le conseiller du secteur de GISHAMVU, nommé CYUMA, le bourgmestre KAMBANDA, ainsi que d’autres hommes que je n’ai pas pu reconnaître. Ils sont arrivés et ont parlé entre eux, mais nous n’avons pas entendu ce qu’ils se disaient.
Les jeunes qui étaient montés dans la charpente sont redescendus et nous avons fermé toutes les portes de l’église. Malgré cela, nous avons vu le feu gagner chacune des grandes portes. Ils ont donc incendié l’église.
Mais je reviens un peu en arrière. Pendant la nuit, alors que nous étions dans l’église, nous avions cherché une issue pour tenter de nous échapper. Lorsque nous avons vu ce qui se passait, nous qui étions dans la charpente avons sauté. Je pense que nous étions environ six. Nous étions complètement bouleversés et traumatisés. Nous courions sans savoir où aller ; nous avancions simplement devant nous.
C’est ainsi que je me suis retrouvé dans l’enceinte des prêtres. Certains ont continué leur fuite, mais moi, je me suis caché dans une bananeraie. Les prêtres avaient cultivé de l’herbe pour leurs vaches, et je me suis dissimulé à cet endroit. Lorsque nous y sommes arrivés, nous n’étions plus que quatre et nous sommes restés cachés dans cette bananeraie.
Je reviens encore un peu en arrière. Lorsque les autorités sont arrivées, depuis le haut de l’église où nous nous trouvions, nous pouvions voir au loin un caterpillar qui était stationné près du bâtiment appelé « Célébration ».
Il y avait également une salle de classe dans laquelle des personnes étaient enfermées. Elles criaient et appelaient au secours. Je ne sais pas si elles s’y étaient enfermées elles-mêmes ou si quelqu’un les y avait enfermées, mais elles criaient très fort.
Cette salle de classe se trouvait près d’un petit kiosque où, lorsque j’étais élève, nous allions acheter du pain. C’était un peu plus loin de la bananeraie où nous étions cachés.
Le Caterpillar est arrivé et a détruit cette salle de classe. Les murs se sont effondrés sur les personnes qui se trouvaient à l’intérieur.
Des tueurs armés de machettes attendaient à proximité. Il y avait déjà des cadavres près de cette salle.
Après que la machine eut détruit la classe, certains ont essayé de sortir. Les murs étaient tombés sur eux, mais ils n’étaient pas tous complètement ensevelis.
La machine a alors ramassé ces personnes qui tentaient encore de s’échapper ; elles n’étaient pas mortes. Elle a également pris les corps de ceux qui étaient déjà morts à côté, et elle a tout emporté en même temps.
Les tueurs qui se trouvaient à côté disaient que quelqu’un était venu de BUTARE pour les aider et qu’il s’appelait RWAMUCYO. Ils disaient que RWAMUCYO leur avait donné un coup de main pour enlever ces cadavres, cette « saleté ».
Après la destruction de cette salle de classe, je suis resté caché sur place jusqu’au soir. À la tombée de la nuit, je suis descendu dans la vallée. Il y avait du sorgho ; je coupais les tiges et j’en suçais le jus. C’est de cela que je me nourrissais.
Depuis ce moment-là, je n’ai jamais retrouvé ma famille. Je ne les ai plus jamais revus.
Je pense que je ne suis resté qu’une seule journée dans cette bananeraie. Ensuite, j’ai pris la décision de partir. Je ne savais pas où j’allais, car je me considérais déjà comme un mort ambulant. Je n’avais plus rien en tête. Je me disais seulement : « Je vais chercher à manger. »
En chemin, j’ai rencontré quelqu’un. Il m’a dit qu’il revenait de la région. Je l’avais déjà vu auparavant et je me suis dit que je connaissais son nom. Il s’appelait MYASIRO.
Ce jeune homme m’a dit : « Partons, quittons cet endroit. »
Nous sommes passés par un lieu appelé CYAMUTUMVA. Il m’a expliqué que nous allions rejoindre le Burundi. Moi, je ne connaissais pas les lieux, mais lui connaissait le chemin.
Nous avons rencontré une troisième personne. Nous étions alors trois. Nous nous déplacions uniquement pendant la nuit. Lui connaissait les chemins et avait trouvé une cachette où nous pouvions nous dissimuler pendant la journée.
Nous nous dirigions vers AKANYAHU. Avant d’y parvenir, nous avons vu des cadavres le long de la route asphaltée, sous les caniveaux d’évacuation des eaux.
Nous nous sommes arrêtés un moment, puis nous avons rebroussé chemin. Il a choisi un autre itinéraire et nous avons gagné une nouvelle cachette, où nous sommes restés, je crois, pendant deux jours.
Ensuite, nous avons poursuivi notre route jusqu’au Burundi.
Nous avons franchi le pont d’AKANYAHU. Personne ne nous a arrêtés.
Lorsque nous sommes arrivés au Burundi, on nous a dit que nous avions eu de la chance, parce que, peu de temps auparavant, des militaires burundais avaient tiré sur des personnes qui étaient venues tuer des gens à la frontière.
Voilà, en quelques mots, mon parcours jusqu’au Burundi.
C’est ainsi que j’ai été rescapé. »
La partie civile prend le temps de se remettre de ses émotions, et le président de la cour prend la parole.
Questions du président de la cour :
Interrogé sur sa situation familiale, Théogène NSHIMIYIMANA confirme la mention Tutsi sur la carte d’identité de ses parents. Ses parents étaient agriculteurs et éleveurs. Il fait partie d’une fratrie de 5 enfants dont il est l’aîné. Il indique que toute sa famille se trouvait à l’église de NYUMBA au moment du massacre, il en est le seul survivant. Sur les discriminations connues à l’école, il explique qu’on leur demandait à chaque fois de se mettre debout par ethnie, que ce soit en première année ou en deuxième. Si les personnes n’étaient pas au courant de leur ethnie, elles devaient aller demander à leur parent, il a lui-même dû demander à son père son ethnie. Il raconte que lorsqu’il était en 5ème on lui a raconté une histoire d’une reine tutsi qui avait enfoncé une épée dans un enfant hutu. Quand l’enseignant a raconté cette histoire, c’était pour faire comprendre que les Tutsi étaient mauvais et étaient capable de faire de telles choses.
Il explique que les seules personnes qu’il a pu reconnaître sont ceux qui étaient avec lui dans la bananeraie. Il confirme qu’il se trouvait des personnes encore agonisantes dans l’église et autour, généralement blessées au tendon d’Achille.
Questionné sur le potentiel port d’armes des victimes, il indique que parmi les réfugiés il n’y avait pas de militaires et rappelle qu’il y avait des réfugiés qui venaient de beaucoup de lieux. Concernant les assaillants, Théogène NSHIMIYIMANA affirme que la population était avec des machettes mais s’était fait repousser par les pierres des victimes, alors les militaires sont arrivés avec des armes et leur ont tiré dessus. Il confirme qu’ils se sont défendus avec des pierres pendant trois jours pour ne pas se faire découper à la machette mais que l’attaque avec les balles était la finale, ils ont tué les jeunes hommes en première ligne tandis que la partie civile était en train de leur chercher des pierres placées derrière les femmes et les enfants.
Questionné sur les autorités locales présentes à NYUMBA après le massacre, il précise qu’il n’y avait aucune personne en blouse blanche et signale qu’il ne connaissait pas le docteur RWAMUCYO. Il rappelle que les personnes présentes étaient très contentes car monsieur RWAMUCYO leur avait « donné un coup de main » pour se débarrasser des cadavres. Monsieur NSHIMIYIMANA affirme que RWAMUCYO est un nom connu et que les gens se vantaient de la présence de celui-ci pour aider les tueurs pour les enfouissements. Sur la question des enfouissements, la partie civile dit qu’il a vu CYUMA, le bourgmestre et d’autres personnes à côté du Caterpillar et précise bien qu’ils n’étaient pas dans l’église. Il signale ne pas avoir vu le Caterpillar creuser les fosses mais détruire l’école dans laquelle les gens se trouvaient et emporter les gens morts ou vivants. Il précise ne pas avoir vu le Caterpillar les jeter dans la fosse mais que c’est ce qui se raconte.
Interrogé sur si les Tutsi enterraient d’autres Tutsi, il répond que lui-même sortait pour aller chercher à manger, jusqu’à ce qu’il voit quelqu’un décédé. Cette personne a été enterrée par les réfugiés de l’église de NYUMBA. Il donne plus de précisions sur l’enterrement : ils ont été chercher une natte, l’ont mis dedans, ont fait une prière, puis l’ont habillé, ils ont été chercher des fleurs chez le prêtre, l’ont enterré puis ont mis une croix au-dessus. Il rappelle que cela s’est passé avant les attaques, après cela plus personne ne mangeait et ont commencé à être affamées.
Le président demande à Théogène NSHIMIYIMANA à partir de quand a-t-il vu des gens du FPR, il explique les avoir vu à son retour du Burundi. Sur un potentiel accompagnement psychologique, la partie civile indique avoir eu “beaucoup, beaucoup d’aide”.
Questions des avocats des parties civiles :
Maître LADU l’interroge sur les circonstances dans lesquelles sa famille a décidé de se rendre à la paroisse de NYUMBA. La partie civile explique que c’est son père qui a pris cette décision, en raison de la croyance que les églises avaient toujours constitué des lieux de refuge sûrs lors des violences passées. Monsieur NSHIMIYIMANA précise qu’on les laissait entrer sans problème, avant d’ajouter avec lucidité : “Ils nous ont laissé entrer parce qu’ils voulaient que les gens se rassemblent au même endroit afin de les tuer plus facilement après”. Questionné sur la durée des massacres, il indique qu’ils se sont déroulés en plusieurs temps : de petites attaques d’abord, faisant quelques victimes, puis une attaque finale. Sur le sort des dépouilles de sa famille, il indique avoir retrouvé des vêtements au mémorial et avoir pu inhumer trois personnes. Il retourne chaque année à NYUMBA pour les commémorations. À la question de savoir ce qu’il attend de ce procès, sa réponse est simple : “Ce que j’attends, c’est la justice. Le plus important, c’est la justice”.
Maître KARONGOZI l’interroge sur la façon dont il trouve la force de continuer à vivre au Rwanda, où la plupart de ceux qui ont été condamnés ont depuis été libérés et côtoient quotidiennement les rescapés. Monsieur NSHIMIYIMANA confie : “Le pays a mis beaucoup de moyens pour que les gens puissent se reconstruire et que tout le monde puisse vivre en paix. Nous avons eu de l’aide, des gens qui ont pu nous approcher, nous consoler, nous parler – cela nous a fait du bien. De l’autre côté, ceux qui nous ont fait du mal nous ont demandé pardon. Nous avons pardonné, et aujourd’hui nous vivons avec eux, nous partageons avec eux. Et d’ailleurs, si monsieur RWAMUCYO nous demandait pardon, nous lui accorderions, nous pourrions vivre ensemble comme des frères”. Maître KARONGOZI conclut son intervention : “Nous vous souhaitons un bon retour au Rwanda, et nous ne vous oublions pas”.
Maître GISAGARA aborde la question des juridictions Gacaca et lui demande, en tant que rescapé, si ces juridictions lui ont demandé davantage d’efforts et de sacrifices qu’à ceux qui ont commis le génocide. La partie civile explique que la punition est nécessaire pour éviter que les mêmes crimes ne se reproduisent, et que les Gacaca ont permis aux Rwandais de revivre ensemble. Il reconnaît que cela lui a demandé beaucoup de force de pardonner et il affirme à nouveau : “Si monsieur RWAMUCYO reconnaissait ses torts et nous demandait pardon, nous les rescapés, nous allons le pardonner et nous pourrions vivre ensemble”.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
Monsieur NSHIMIYIMANA confirme ne pas avoir vu le Caterpillar creuser des fosses mais l’avoir vu raser l’école avec des personnes vivantes à l’intérieur. Il précise qu’il y avait du monde autour de la machine – notamment le bourgmestre et d’autres personnes qu’il ne pouvait pas identifier – et qu’aucun d’entre eux ne portait de blouse blanche. Il confirme ne pas connaître Monsieur RWAMUCYO à ce moment-là, mais avoir entendu son nom mentionné par des personnes se trouvant à proximité de la machine. Madame l’avocate générale le remercie pour son témoignage et lui demande comment il se sent aujourd’hui. La partie civile répond avec émotion : “Je vous remercie. Mais quand on doit reparler du passé, cela réveille la tristesse, parce qu’on pense à ce qu’on a vécu, aux massacres, à toutes les victimes qu’on a vues. Mais de l’autre côté, quand on vient ici, qu’on est bien accueilli, qu’on pose des questions doucement – comme le président, comme vous-même – cela commence à nous rassurer”.
Questions des avocats de la défense :
Maître SIARI remercie la partie civile pour son témoignage. Elle indique à la partie civile qu’elle va lui dire ce qu’elle a déjà dit à toutes celles venues témoigner cette semaine qu’elle est surprise par cé témoignage qui n’apparaît pas en procédure, et que de fait, les éléments relatés “sont invérifiables” : “Savez-vous ce que je leur ai dit? Je leur ai dit qu’ils n’étaient pas présents dans le cadre de l’enquête qu’on appelle instruction. Qu’il y a donc eu 15 ans d’enquêtes, dans laquelle vous n’apparaissez pas! Ça ne veut pas dire que vous n’avez pas été victime de génocide, que les choses soient claires. Mais ça veut dire que tout ce que vous nous dites aujourd’hui, personne ne peut le vérifier. (…) Moi, ça me pose un problème et je suis obligée de vous le dire”. Elle lui demande ensuite de préciser s’il a bien entendu “RWAMUCYO” ou “Eugène RWAMUCYO” lors de son périple, ce qu’il confirme. Après avoir posé plusieurs fois la question, la partie civile renvoie ensuite la défense à ses déclarations spontanées et reste catégorique : il a entendu ce nom. Maître SIARI en vient ensuite à l’interroger sur les enterrements des Tutsi par les réfugiés avant les attaques massives. Elle insiste sur le fait de savoir s’il en a vu plusieurs ou juste un seul (NDR : La partie civile a pourtant bien répondu, sur questions du président à cette question). Il confirme ses précédentes déclarations : il n’a assisté qu’à un seul enterrement. Puis il ajoute sur question : “Ce que j’aimerai bien vous dire, c’est que lorsque l’on enterre un des siens, c’est une chance”.
Sur le Caterpillar, maître SIARI indique que son récit est flou et souhaite des précisons. Il explique calmement : “J’ai dit que le Caterpillar est venu détruire l’école. Et si vous vous en souvenez, je vous ai dit que j’étais caché dans la bananeraie des pères, juste à côté de l’école. J’ai dit que cette école était proche de l’endroit où j’étais caché”. Maître SIARI insiste, particulièrement dubitative : “À quelle distance étiez-vous? Et le bruit du moteur de la machine? Et avec la panique, la peur, tout en étant caché dans la bananeraie, vous nous dites que vous les avez entendus? Et tout ça en voyant des gens hystériques commettre des atrocités?” Puis elle ajoute : “Je vais être très honnête avec vous : je pense que vous ne l’avez pas entendu”. Théogène NSHIMIYIMANA explique calmement : “Ce que je peux dire, c’est que vous n’avez pas bien compris ce que j’ai dit. Parce que quand je me suis caché à cet endroit, j’ai dit qu’il y avait le bruit des gens qui se trouvaient dans l’école, et à ce moment la machine n’avait pas commencé à la détruire”.
Maître COHEN revient quant à elle sur l’association Ibuka, et tente de faire dire au témoin qu’il a été sélectionné spécifiquement pour témoigner dans ce procès “sur demande du porte-parole”, ce qu’il réfute. À la question de savoir à quelle date il s’est constitué partie civile, il explique : “Moi, la première chose dont je me suis occupé, ce sont mes études. Et puis j’étais traumatisé, et au début je n’étais même pas capable de m’asseoir dans un endroit comme celui-ci et de parler. Et au fur et à mesure que je rencontrais les conseillers en santé mentale, et quand je m’entretenais avec d’autres personnes, cela m’a reconstruit et m’a donné de la force au point que je peux expliquer en détail ce qui s’est passé”. Maître COHEN tente de l’interrompre, expliquant que ce n’était pas sa question. Elle repose exactement la même question sur la date de sa constitution de partie civile, et il explique que c’était au premier procès (en première instance). Maître COHEN ne comprenant pas sa réponse, s’agace et lui demande s’il est parti à tous les procès pour génocide. Il explique : “À l’instant, j’ai dit qu’il y a des noms que j’ai cité précédemment. Et si on faisait appel à moi, j’irai également et j’en ferai autant”. Maître COHEN réagit : “Donc vous vous constituerez partie civile contre toutes les personnes qui sont suspectées d’avoir fait la même chose que mon client?” (NDR : Il s’agit tout de même d’un droit fondamental, que de se constituer partie civile, dès lors que l’on subit un préjudice personnel qui découle directement d’une infraction pénale). Sans attendre la réponse, elle demande : “Vous vous considérez victime des agissements de mon client ou du génocide du Rwanda? Ce n’est pas la même chose!”. Face à l’énervement de l’avocate, la partie civile reste calme : “Moi, c’est en ce qui concerne ce qu’à fait RWAMUCYO”.
Maître COHEN observe vigoureusement : “Ce qui m’embête depuis plusieurs jours, c’est que des témoins se succèdent à la barre avec des histoires terribles et extrêmement sincères, et exactement, tous, vous expliquent d’une manière très curieuse comment elles ont entendu le nom de RWAMUCYO. À l’endroit où elles se trouvaient, soit au moment des massacres, soit au moment d’un enfouissement, alors qu’elles ne connaissaient pas son nom auparavant! Etrangement, toutes font partie d’Ibuka Rwanda !”. Puis elle pose enfin sa question : “Vous vous êtes donné le mot au sein de cette association ?”.
Théogène NSHIMIYIMANA réplique : “Est-ce que vous vous avez envie qu’on vous réponde juste ce que vous avez envie d’entendre?”, puis il ajoute : “Dites moi, le fait que je sois resté seul, et que ma famille soit exterminée. Mettez-vous à ma place : si vous voyez celui qui a commis ce crime, est-ce que vous n’allez pas agir de la même façon que moi ?”.
Maître HARERIMANA demande quant à lui confirmation qu’il y avait bien une bananeraie à la paroisse, et si de là il pouvait entendre le bruit de ce qui se passait à l’école. Il confirme en reprenant son récit. Il est ensuite demandé à la partie civile si, selon elle, enterrer des corps en décomposition était une action digne. Il répond : “Lorsque l’on enterre une personne, elle a droit à une sépulture digne”.
Théogène NSHIMIYIMANA a terminé de déposer et le président le remercie. Maître FALGAS, avocat d’Ibuka France, intervient pour demander un effort de précision de la part de la défense, qui a tendance à mélanger les témoins et les parties civiles, et de mettre des mots dans la bouche de personnes qui ne les ont pas dites.
Le président souhaite remercier la salle et souhaite indiquer aux parties civiles qu’elles ont beaucoup apporté à la cour d’assise de Paris, et souhaite chaleureusement les remercier d’avoir raconté leurs histoires : “Un grand merci à elles, et je leur souhaite un bon retour au Rwanda”.
Il indique ensuite que l’audience de lundi commencera à 9h15 au lieu de 9h, puis l’audience est suspendue à 19h30.
Jules COSQUERIC
Margaux MUZERELLE
Jeanne BEAUJEAN
Jade KOTTO EKAMBI
Alain GAUTHIER, président du CPCR, pour la relecture
Jacques BIGOT pour la relecture et les notes.
- Voir Rwanda, vers l’apocalypse, de Maria MALAGARDIS et Michaël SZATANKE, diffusé sur France TV.[↑]
- “Rwanda: the Untold Story“, diffusé par la BBC le 1er octobre 2014 et présenté à l’audience le 12 juin 2026. Voir également notre article d’octobre 2014: Rwanda’s untold story, « L’histoire du Rwanda jamais contée » : vraiment ?[↑]
- FPR : Front Patriotique Rwandais[↑]
- CUSP: Centre Universitaire de Santé publique de Butare[↑][↑]
- ONAPO: Office national de la population[↑]
- Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA, désignation souvent étendue aux milices d’autres partis. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[↑]
- Inkotanyi : combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990, cf. glossaire.[↑]
- MRND : Mouvement Républicain National pour la Démocratie et le Développement, ex-Mouvement révolutionnaire national pour le développement, parti unique de 1975 à 1991 fondé par Juvénal HABYARIMANA.[↑]
- Procès des « quatre de Butare » en 2001 à Bruxelles : Quatre Rwandais condamnés pour génocide à Bruxelles – Le Parisien, 9/6/2001. [↑]
- Voir l’audition de Marie-Claire MWITAKUZE, le 17 juin 2026.[↑]
- CHUB: Centre hospitalier universitaire de Butare[↑]
- CHUK: Centre hospitalier universitaire de Kigali[↑]
- Voir l’audition d’Antoine NDORIMANA, le 1er juillet 2026.[↑]
- Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[↑] - CICR : Comité International de la Croix-Rouge[↑][↑]
- Pauline NYIRAMASUHUKO : ministre de « la Famille et du Progrès des femmes » à partir de 1992 jusqu’à la fin du génocide, n’hésite pas à inciter les tueurs, voire son fils Shalom, à violer les femmes tutsi. Jugée au TPIR et condamnée à perpétuité en 2011, peine réduite à 47 années de prison en 2015. Voir également: Madame Pauline, la haine des Tutsis, un devoir historique, podcast de France Culture, 28/4/2023.[↑]
- Voir l’audition d’Emmanuel BIRASA, le 23 juin 2026.[↑]
- TPIR : Tribunal Pénal International pour le Rwanda, créé à Arusha (Tanzanie) par la résolution 955 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 8 novembre 1994 (en anglais ICTR).[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
