Cette première version de compte-rendu sera revue et complétée, nous vous invitons à revenir sur cette page ultérieurement.
- Audition de Jean Népomuscène NSENGIYUMVA
- Audition de Faustin KIGABO
- Audition d’Abel DUSHIMIMANA
- Audition de Marie-Claire MWITAKUZE
L’audience commence à 9h. Après quelques problèmes techniques, l’audition de monsieur Jean-Népomucène NSENGIYUMVA commence un peu avant 10h en visioconférence depuis KIGALI. Il est assisté d’un interprète mais souhaite s’exprimer en français.
Audition de monsieur Jean Népomuscène NSENGIYUMVA, en visioconférence depuis KIGALI
Il est demandé au témoin de décliner son identité (Jean Népomucène NSENGIYUMVA), son domicile (Rwanda), et sa profession (ancien médecin au CHUB[1]). Le témoin indique n’avoir aucun lien de parenté ni d’alliance avec l’accusé ou les parties civiles. Cité par le ministère public, le témoin prête serment.
Jean Népomucène NSENGIYUMVA indique spontanément avoir connu Eugène RWAMUCYO à l’UNR[2] avant 1994. Il décrit Eugène RWAMUCYO comme un médecin spécialisé dans la médecine préventive et l’hygiène, qui donnait également des cours à la faculté de médecine.
Questions du président de la cour :
Interrogé par le président, monsieur NSENGIYUMVA reviendra succinctement sur sa formation (UNR puis Université Libre de BRUXELLES, responsable du service des maladies infectieuses et voies respiratoires à l’hôpital de BUTARE). C’est à l’occasion des conseils de la faculté de médecine que le témoin dit avoir croisé Eugène RWAMUCYO. Il pense avoir fait partie du conseil de 1993, qui a donné un avis favorable au recrutement d’Eugène RWAMUCYO. En tant que médecin, ce dernier aurait été responsable des consultations pré-natales, de l’état de santé de la population, de la “médecine communautaire” et aurait eu des attributions administratives conséquentes.
Il est ensuite interrogé sur l’ONAPO[3], sur la personnalité de monsieur RWAMUCYO et sur ses affiliations politiques. Concernant la personnalité de l’accusé, monsieur NSENGIYUMVA précise qu’il sait “manipuler la langue” et qu’il se détache par ses paroles et ses capacités à convaincre. Sur les affiliations politiques de monsieur RWAMUCYO, le témoin considère qu’il a pu avoir une “certaine sympathie à l’égard de la CDR[4] et du MRND[5]”. Lui sont lues ses déclarations antérieures à ce sujet, où il disait avoir peut-être entendu des éloges de la CDR venant d’Eugène RWAMUCYO. Il dit ne pas connaître un quelconque comité ou cercle d’universitaires. Concernant les engagements politiques des médecins à BUTARE, le témoin indique que cela aurait été très mal vu qu’un médecin porte les couleurs d’un parti.
Le président interrogera également monsieur NSENGIYUMVA sur l’état de l’hôpital pendant le génocide, et sa capacité à prendre en charge les blessés. Le témoin indique avoir aidé un blessé en l’amenant au bloc opératoire. Il dit avoir vu “beaucoup de cadavres” et relève notamment en avoir vu un devant la cathédrale, le jour de l’Ascension (cadavre qu’il aurait revu 3 jours plus tard au même endroit). Il considère que toute personne qui affirme ne pas avoir vu de cadavres à Butare entre avril et juin professe un “mensonge”. Il quitte BUTARE le 1er juin. Par ailleurs, cet interrogatoire sera l’occasion de revenir sur la réunion du 14 mai, organisée autour de la venue du premier ministre Jean KAMBANDA, dans l’auditorium de l’UNR. Jean Népomucène NSENGIYUMVA confirme qu’il s’y est rendu, après avoir été convoqué en tant que membre de la faculté. Il se souvient de la prise de parole d’Eugène RWAMUCYO, qui demandait à tout le monde “de mettre la main à la poche pour acheter des armes” pour les FAR[6]. Selon le témoin, cette prise de parole n’a pas plu à grand monde. Sur question du président, le témoin indique qu’au 14 mai, il y avait déjà un grand nombre de morts car ce qu’il appelle le “cataclysme” avait commencé le 20 avril 1994.
Les questions du président se concluent en évoquant au témoin les chefs d’accusation portées à l’encontre d’Eugène RWAMUCYO: “êtes-vous surpris?”. Monsieur NSENGIYUMVA se dit surpris, “car il est interdit aux médecins de participer à de tels actes”. (NDR : Le témoin est lui-même médecin et a été condamné en gacaca[7] à 19 ans de prison pour crime de génocide en 2005 et sorti en décembre 2023). Concernant les enfouissements, il affirme que c’est une pratique qui remonte à “l’aube de l’humanité” mais reconnaît que les conditions qui auraient été utilisées pour ensevelir les corps à BUTARE ne respectent pas la dignité des victimes. Malgré tout, et selon lui, les fosses sont habituelles en cas de guerre, lorsque le nombre de cadavres est très élevé.
Questions des avocats des parties civiles :
Interrogé par Me ZARKA sur les risques de contamination des nappes phréatiques par l’ensevelissement des cadavres dans des fosses communes, monsieur NSENGIYUMVA indique que “dans notre région, l’incinération n’est pas possible. Il n’y a pas d’autres façons de se “débarrasser” des corps”. Me FALGAS propose à Jean Népomucène NSENGIYUMVA de réagir à l’une des phrases d’Eugène RWAMUCYO, prononcée lors de la réunion du 14 mai, relative à l’infiltration de 5 soldats du FPR[8] sur chaque colline. Le témoin indique qu’il ne peut pas affirmer qu’il y avait des infiltrés, tout en relevant que ces infiltrés ne se connaissaient probablement pas entre eux, de sorte qu’il est impossible de conclure sur leur qualité d’infiltrés ou non. On relèvera la confusion du témoin à ce sujet. D’autres questions permettent de souligner que l’hôpital de BUTARE était investi par les militaires des FAR, et le témoin reconnaît que soigner les civils n’était pas la “priorité”. Enfin, monsieur NSENGIYUMVA verra sa certitude selon laquelle aucun médecin n’a participé au génocide être contredite par Me KARONGOZI, qui relèvera que lui-même a été condamné (30 ans en première instance, 19 ans en appel), tout comme Sosthène MUNYEMANA, condamnné en appel en France[9], et Théodore SINDIKUBWABO, qui était pédiatre. Le témoin tentera de mettre en doute la teneur incendiaire et génocidaire du discours tenu par le président intérimaire le 19 avril 1994 à BUTARE (investissant Sylvain NSABIMANA, après la destitution du préfet HABYARIMANA[10]).
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
L’avocate générale rapprochera le témoignage du témoin à celui de Rony ZACHARIAH[11], selon lequel l’hôpital de BUTARE était entièrement investi par les FAR. Le témoin relève qu’il y avait effectivement une majorité de militaires. Interrogé sur ses déclarations ultérieures, dans lesquelles il affirmait que la personne blessée qu’il avait amenée au bloc opératoire avait été tuée dans son lit le soir même, le témoin relève la “confusion totale” de la situation. Sur la réunion du 14 mai, l’avocate générale fait projeter l’invitation envoyée le 13 mai, et disponible au dossier. Monsieur NSENGIYUMVA relèvera que cette réunion s’est tenue en français, et que les participants parlaient français (NDR: Mamérique MUKAMUNANA, présente le 14 mai, a pourtant affirmé, sur question des avocats de la défense, qu’à l’époque elle ne parlait pas français mais seulement kinyarwanda[12]. Or l’invitation à laquelle elle a répondu était rédigée en français et la réunion a également eu lieu en français). Relevant dans l’invitation que le transport des invités était assuré par les autorités, l’avocate générale interroge le témoin à ce sujet : pour lui, rien d’inhabituel, puisque les membres de l’UNR bénéficiaient déjà de leur propre transport public. Le témoin donne une approximation d’une centaine de places dans l’auditorium de l’UNR. Enfin, l’avocate générale revient sur les ensevelissements : le témoin reconnaît que ce ne sont pas des “sépultures honorables”, comme a pu l’affirmer la fille de l’accusé quelques jours plus tôt[13]. Par ailleurs, le témoin confirme avoir croisé le père de l’accusé dans un camp au Zaïre. Gravement affaibli par une tumeur cancéreuse au foie, il y décède. Cette information contredit la version présentée à l’OFPRA[14] par Eugène RWAMUCYO, qui affirmait que son père et d’autres membres de sa famille avaient été massacrés par le FPR.
Questions des avocats de la défense :
Les questions de la défense porteront en partie sur les “infiltrés du FPR”, les rapports rédigés en 1993 et 1994 par Eugène RWAMUCYO ainsi que sur l’existence d’un médecin obstétricien tutsi qui aurait pu se déplacer librement à BUTARE entre avril et juillet 1994 (!). Me SIARI relèvera dans une déposition antérieure que le témoin s’était procuré de l’essence auprès des FAR (son cousin étant militaire), ce qu’il confirme. Monsieur NSENGIYUMVA relève toutefois qu’il a dû négocier avec l’armée. Pour Me SIARI, c’est un élément qui accrédite son argument: si l’accusé avait vraiment voulu faire disparaître les corps, il aurait pu utiliser l’essence pour les incinérer. (NDR : A voir si cette théorie saura convaincre la cour et les jurés…).
Le témoin termine de déposer à 11h45 et l’audience est suspendue. Elle reprend à 12h09. Le prochain témoin, Faustin KIGABO est appelé à témoigner en visioconférence depuis KIGALI. Il est assisté d’un interprète mais souhaite s’exprimer en français.
Audition de monsieur Faustin KIGABO, en visioconférence depuis KIGALI
Il est demandé au témoin de décliner son identité (Faustin KIGABO, 12 décembre 1956) son domicile (Rwanda), et sa profession (enseignant à l’université). Le témoin indique n’avoir aucun lien de parenté ni d’alliance avec l’accusé ou les parties civiles et prête serment.
Le témoin déclare spontanément : “En fait, vers le mois de mai 1994, j’ai eu un contact avec Eugène RWAMUCYO une fois, quand il est venu dans le quartier dans l’ancienne préfecture de BUTARE. Dès le mois de mai, Eugène était en train de monter les rondes, que ce soit diurnes ou nocturnes et j’ai entendu le bruit de gens non loin de là où nous faisions des rondes. (…) J’ai vu les prisonniers et l’ancien gouvernement HABYARIMANA s’est réfugié. En fait ils étaient utilisés, à la disposition de RWAMUCYO Eugène. Quand j’ai voulu approcher, tout de suite il m’a aperçu il m’a chassé “va t’en, va t’en” et moi j’ai eu peur. Moi j’ai fait demi-tour. C’est à cette occasion que j’ai eu contact avec Eugène RWAMUCYO. Mais je me suis demandé pourquoi ce mec-là me chassait. Donc il m’a chassé et moi je n’ai pas compris, il m’a chassé avec une voix méchante. Finalement, j’ai croisé un de ses condisciples, qui travaillait à l’hôpital universitaire de BUTARE et il m’a dit que RWAMUCYO allait partout, et que moi je suis un agent du FPR. Mais ce n’est pas vrai, en 1994 je ne faisais parti d’aucun parti, je n’étais membre d’aucun parti politique au Rwanda à l’époque. Je ne le connaissais même pas. Alors moi je me suis demandé pourquoi il me qualifiait d’agent du FPR. Et c’est à cette occasion que j’ai eu contact avec RWAMUCYO. Je ne sais même pas où il habitait mais RWAMUCYO, nous avons fréquenté ensemble le même établissement scolaire au petit séminaire. Il était derrière moi d’une année. Je ne me rappelle plus s’il a terminé le petit séminaire comme moi. C’est comme ça que je le connaissais parce que dans le temps, quand un nouvel élève arrivait dans un établissement, on avait l’habitude de l’initier. C’est à cette occasion que j’ai connu RWAMUCYO Eugène au petit séminaire”.
Questions du président de la cour :
Le témoin explique avoir travaillé à l’université du Rwanda, dans la faculté en tant qu’enseignant, au département de chimie. Sur le docteur RWAMUCYO, il précise que ce dernier travaillait à la faculté de médecine, sans plus de précision. Sur la personnalité de l’accusé, il explique ne pas savoir répondre à cette question.
Le président se réfère à l’audition du témoin, entendu le 23 avril 2013, dans laquelle Faustin KIGABO décrit l’accusé comme étant “ambitieux”, “vouloir être partout” avec “l’ambition de se faire voir”. Le témoin confirme ses propos antérieurs. Sur l’appartenance de l’accusé à un parti politique, le témoin explique qu’il “était membre de la CDR”. Le président intervient pour indiquer que le témoin était plus nuancé à l’époque de son audition. Sur le port d‘insignes de la CDR par Eugène RWAMUCYO, le témoin explique que ce dernier en portait. Il ajoute : “La vraie version c’est que je l’ai vu avec un insigne, mais je ne me rappelle pas des couleurs”. Sur le Cercle des Républicains de BUTARE, le témoin ne peut répondre. Sur la réunion du 14 mai 1994, le témoin précise avoir été présent car “nous étions, tout le personnel enseignant, convié à cette réunion et en tant qu’enseignant à l’UNR, j’y étais”. Il ajoute ne pas se souvenir si Eugène RWAMUCYO a pris la parole durant cette réunion.
Le président indique ensuite que le témoin avait déclaré que l’accusé donnait des instructions pour l’enterrement de cadavres. Ilexplique avoir vu les prisonniers en train de ramasser les cadavres et les charger dans une camionnette. Il ajoute que c’est Eugène RWAMUCYO qui donnait les ordres. Il précise : “Pour les cadavres, les prisonniers allaient les chercher dans la forêt et les amenaient sur la route qui se trouvait derrière les camionnettes, et moi quand j’ai voulu m‘approcher il m’a chassé et je suis parti”. Il ajoute que c’était dans le quartier de BUYE et “qu’il n’y avait pas de bâtiment mais la forêt”. Il ajoute avoir vu de loin les cadavres mais n’a “pas pu approcher pour les quantifier”.
Sur les opérations d’enfouissement, il explique que c’est justifié “partout dans le monde en matière épidémiologique”. Sur la présence de cadavres, il précise ne pas en avoir vu “avant ce moment-là, ni à un autre moment”.
Sur le reproche qui lui aurait été fait d’avoir été un agent infiltré du FPR, il confirme que les soupçons portés à son encontre provenaient d’Eugène RWAMUCYO. Il ajoute avoir été condamné à 19 ans d’emprisonnement pour avoir participé à des rondes et avoir détenu une arme, ce qu’il a nié. Il a demandé la révision de son procès, qui lui a été refusée.
Questions des avocats des parties civiles :

Maître LAVAL, avocat du CPCR, pose la question de savoir si le témoin avait vu des cadavres, en dehors de ceux portés par les prisonniers. À la question de savoir si des personnes ont été tuées durant ces opérations d’enfouissement, le témoin nuance ses précédentes déclarations selon lesquelles il a vu les militaires les achever : “On voyait les militaires avec des civils et puis ils allaient dans la forêt, c’était loin. Et quand les militaires étaient dans la forêt, nous entendions les coups de feu. Nous supposions que c’était des balles pour tuer les gens. Ces coups de feu, nous pensions que c’était pour tuer les gens. Et d’ailleurs dans notre quartier, essentiellement ce sont les militaires qui tuaient les gens. On entendait les bruits de grenades et le lendemain les gens disaient qu’un tel avait été tué”.
Sur question d’un autre avocat desparties ciivles, le témoin explique qu’en 1973 il était encore au petit séminaire. Le témoin confirme qu’en 1973 “il y a eu la chasse aux étudiants Tutsi et ce sont des évènements qui ont eu lieu”. Il ajoute ne pas se souvenir si l’accusé faisait partie des élèves renvoyés “parce qu’il y avait des troubles dans l’établissement. Il y avait un groupe d’étudiants racistes qui ont été renvoyés par le directeur de l’école“. Toutefois, il ne se souvient plus si Eugène RWAMUCYO en faisait partie. Il confirme ensuite qu’il était impossible pour un Tutsi, avec sa carte d’identité, de passer les barrières : “On ne peut pas imaginer ça”.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
Sur questions de madame l’avocate générale, le témoin confirme avoir connu Eugène RWAMUCYO au petit séminaire et l’avoir revu lorsqu’il dirigeait les opérations d’enfouissement. Il explique : “Au moment des tueries, quand je voyais de l’autre côté de la colline de BUTARE, nous voyions les militaires avec des civils et quand ils arrivaient dans la forêt à cette occasion, nous ne pouvions pas les voir. Nous entendions les coups de feu et au retour nous voyions ces militaires sans civils. Donc on supposait qu’ils venaient de les tuer”. Il ajoute que c’est “déconnecté de l’enfouissement des corps”.
L’avocate générale reprend les déclarations antérieures du témoin, selon lesquelles les militaires achevaient les personnes avant l’enfouissement, ce à quoi il répond: “La syntaxe n’est pas claire (sic?)”. L’avocate générale souligne que lors de son audition il y avait une corrélation avec l’enfouissement des corps, ce qu’aujourd’hui, finalement, il réfute. Faustin KIGABO confirme néanmoins avoir vu les prisonniers charger les cadavres dans la camionnette ainsi que dans un tracteur. Sur l’utilisation de prisonniers, le témoin explique : “J’ai vu RWAMUCYO avec les prisonniers, mais moi je ne sais pas si c’est l’État qui a donné l’ordre à RWAMUCYO”. Il confirme ensuite que l’arme qu’il possédait lui avait été donnée par une autorité locale. Sur la question de l’autodéfense civile, il botte en touche et se focalise sur les faits qui lui ont été reprochés.
Questions des avocats de la défense :
Me HARERIMANA, pour la défense, met en doute le fait que le témoin ait pu voir depuis la colline la scène d’exécution par des militaires qu’il décrit, près du groupe scolaire. Me SZTULMAN s’étonnera que le témoin déclare que la CDR était politiquement implantée à BUTARE. L’avocat fera remarquer que la chronologie des tueries donnée par le témoin ne colle pas avec d’autres témoignages, qui les font démarrer au 22 avril 1994 (NDR: on se demande à quels témoignages il fait référence, tous s’accordent sur le 20-21 avril, comme l’affirme également Faustin KIGABO). L’avocat demandera également si le témoin a vu RWAMUCYO tuer quelqu’un pendant cette période, et Faustin KIGABO répond par la négative (NDR: cette question est d’autant plus étonnante qu’elle n’est liée à aucun chef d’accusation retenu à l’encontre de l’accusé). Me SIARI s’étonnera que le témoin ait été interrogé par les parties civiles et le ministère public sur des rumeurs – selon lesquelles Eugène RWAMUCYO achevait les victimes à l’occasion des opérations d’enfouissement.
Le témoin a terminé de déposer à 13h27 et l’audience est suspendue à 13h30. L’audience reprend à 14h30 avec l’audition d’Abel DUSHIMIMANA.
Audition de monsieur Abel DUSHIMIMANA

Il est demandé au témoin de décliner son identité (Abel DUSHIMIMANA), sa profession (médecin) et son domicile(KIGALI). Le témoin indique n’avoir aucun lien de parenté ni d’alliance avec l’accusé ou les parties civiles et prête serment.
Le témoin commence par préciser que pendant la période des faits reprochés à Eugène RWAMUCYO, il n’était pas à BUTARE. Il revient sur son arrestation : le 5 octobre 1990, au lendemain de l’attaque de KIGALI par le FPR, il est le premier à BUTARE à être arrêté et conduit à la station judiciaire, accusé d’être complice des militaires du FPR. Il reste en prison près de six mois avant d’être relaxé. À son retour en service, il demande à être rétabli dans ses droits et de reprendre son poste de directeur. Mais le vice-recteur, supposant qu’il n’était pas innocent, s’y oppose. Face à son insistance, le vice-recteur finit par organiser des élections, et c’est à ce moment-là qu’Eugène RWAMUCYO intervient.
Monsieur DUSHIMIMANA décrit alors le comportement de l’accusé durant la campagne électorale : celui-ci aurait joué la carte ethnique en affirmant qu’il ne fallait pas que l’institution soit dirigée par un Tutsi, afin de faire gagner son candidat : “Il y avait un acharnement contre moi”, affirme Abel DUSHIMIMANA. Il ajoute avoir pensé à l’époque qu’il s’agissait d’un simple coup bas électoral et non d’un racisme sincère. Mais lors d’un échange postérieur aux élections, Eugène RWAMUCYO lui aurait déclaré : “Abel, si vous continuez à soutenir le FPR on va tous vous tuer”. À ce moment, Eugène RWAMUCYO était devenu membre du bureau politique de la CDR, chargé de la documentation et de la communication. Le témoin conclut que le recours à la carte ethnique pendant la campagne n’était donc pas opportuniste mais révélateur d’une conviction ethnique et raciste évidente.
Questions du président de la cour :
Interrogé sur ses études, monsieur DUSHIMIMANA indique avoir fait ses études de médecine générale à l’UNR à BUTARE, puis une spécialité en santé publique et nutrition en Belgique. Il est ensuite retourné enseigner à l’UNR. Parallèlement, il s’engage en politique et participe à la fondation du PSD[15] en juillet 1991, parti dont certains membres siègent aujourd’hui au gouvernement. Sur la question de son ethnie inscrite sur sa carte d’identité, il tient à apporter un démenti : il n’a jamais dit avoir changé d’ethnie. Sa carte d’identité portait la mention Hutu, mais il souligne que cette mention n’offrait aucune protection, de nombreuses personnes ayant été massacrées malgré cette inscription.
Interrogé sur les raisons de son arrestation, il répond : “C’est une très bonne question. Le fait d’avoir une mention ethnique de Hutu n’offrait aucune protection. Pour moi, je ne représentais aucun danger pour le gouvernement rwandais”. Puis sur d’éventuelles positions pro-FPR ou pro-Tutsi, il répond que pour lui, Hutu et Tutsi pouvaient vivre ensemble et que l’ethnie n’avait pas d’importance. Questionné sur le recrutement de l’accusé, le témoin confirme qu’Eugène RWAMUCYO était bien venu remplacer Janvier GASANA, parti se spécialiser aux États-Unis, et qu’il était alors le seul médecin dans son domaine au Rwanda. Sur la personnalité de l’accusé, il le décrit comme intelligent, toujours souriant, mais intolérant envers les Tutsi et les gens du Sud. Il le qualifie également d’ambitieux, il estime que son adhésion rapide à un parti politique dès son arrivée témoignait de cette ambition politique.
Interrogé sur les raisons pour lesquelles Eugène RWAMUCYO le considérait comme Tutsi alors que sa carte d’identité portait la mention Hutu, Abel DUSHIMIMANA répond ne pas le savoir avec certitude, mais avance qu’il avait de nombreux amis Tutsi, qu’il vivait entouré de Tutsi et qu’il soignait beaucoup de patients Tutsi. Il confirme avoir toujours été considéré comme Tutsi à BUTARE. Il ajoute avoir été accusé par RWAMUCYO d’être Ibyitso – terme désignant les complices du FPR.
Concernant l’appartenance d’Eugène RWAMUCYO au bureau politique de la CDR, Abel DUSHIMIMANA précise qu’il s’agissait du bureau politique régional de BUTARE, dont Simon REMERA était le président. Il explique que REMERA venait souvent voir RWAMUCYO, et qu’il les a personnellement vus partir ensemble aux meetings de la CDR. Sur la question de l’implantation de la CDR à BUTARE, réputée faible selon d’autres témoins, il confirme que c’est exact, et qu’Eugène RWAMUCYO et Simon REMERA faisaient précisément des efforts pour renforcer le parti dans la région. Lors de la confrontation avec Eugène RWAMUCYO devant le juge d’instruction en 2007, Eugène RWAMUCYO avait soutenu que son soutien à l’autre candidat, Callixte GASANA, était motivé par des raisons professionnelles et non ethniques. Abel DUSHIMIMANA répond que si Eugène RWAMUCYO avait le droit de soutenir le candidat de son choix, l’utilisation de la carte ethnique pour ce faire n’était pas acceptable. Il confirme que Callixte GASANA et lui étaient amis et explique que Callixte GASANA avait été contraint de se présenter par le vice-recteur, sans le vouloir.
Questionné sur les raisons de son départ de BUTARE fin avril 1994, Abel DUSHIMIMANA explique que les premiers à être tués étaient ceux qui avaient été emprisonnés pour complicité avec le FPR, ce qui le mettait en danger, d’où son départ pour GITARAMA.
Le président évoque ensuite la réunion du 14 mai 1994. Abel DUSHIMIMANA estime que l’objectif de cette réunion était de mobiliser les intellectuels. Il éclaire ensuite la signification de termes codés utilisés à l’époque : “travailler” signifiait tuer, “débroussailler” consistait à enlever les mauvaises herbes – les mauvaises herbes désignant les Tutsi.
Interrogé sur la présence de cadavres à BUTARE, le témoin indique qu’il avait déjà quitté la ville et n’en a donc pas vu. Sur la question de savoir si l’enfouissement des cadavres répondait à une urgence sanitaire comme le soutient Eugène RWAMUCYO, Abel DUSHIMIMANA est catégorique : “Rien ne justifie, au nom de l’hygiène, d’enterrer les gens comme des chiens. C’est dramatique, je ne peux pas accepter qu’au nom de l’hygiène on fasse ça.” Il ajoute que les responsables des tueries auraient pu s’organiser pour enterrer dignement les victimes, mais que comme c’étaient des ennemis, ils ne l’ont pas fait.
Le président termine en demandant au témoin comment un médecin, formé à sauver des vies, peut avoir basculé dans la violence et les massacres, il répond : “Ça c’est incompréhensible effectivement et je n’ai pas d’explication à donner à ce sujet. C’est une folie qu’on ne peut pas expliquer”.
Questions des avocats des parties civiles :
Un avocat des parties civiles interroge le témoin sur les raisons pour lesquelles les gens changeaient d’ethnie. Abel DUSHIMIMANA explique que sous la première République, les Tutsi étaient écartés de nombreux postes, ne pouvaient pas obtenir de bourses d’études ni faire leur service militaire, ce qui poussait certains à vouloir changer d’ethnie sur leurs documents. Interrogé sur la question de savoir si les membres du PSD ont effectivement été tués en 1994, comme Eugène RWAMUCYO l’avait menacé, il confirme que cela s’est passé ainsi – le président fondateur du parti ayant notamment été tué. Sur la possibilité de faire carrière dans l’administration en étant Tutsi, Abel DUSHIMIMANA répond qu’il y avait des exceptions mais que c’était difficile. Il cite l’exemple de militaires du Sud qui restaient longtemps au même grade pendant que d’autres montaient les échelons. Maître BERNARDINI lui soumet une hypothèse : s’il y avait eu une catastrophe naturelle causant un grand nombre de morts, comment aurait-on pu les enterrer dignement? Abel DUSHIMIMANA distingue nettement les deux situations. Il évoque l’exemple du Covid-19 aux États-Unis, où des fosses communes ont été creusées pour éviter la propagation de l’épidémie. Mais dans le cas du génocide, la situation est différente : il n’y avait pas d’épidémie à craindre, et il aurait été possible de fabriquer des cercueils pour enterrer les victimes dignement. Si cela n’a pas été fait, c’est parce que les victimes étaient considérées comme des ennemis et qu’il n’y avait aucune humanité dans la démarche.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
Sur l’intervention d’Eugène RWAMUCYO dans les élections au CUSP[16], Abel DUSHIMIMANA confirme que la carte ethnique a été utilisée contre lui malgré la mention Hutu sur sa carte d’identité, et que le fait d’avoir été emprisonné pour complicité avec le FPR a été instrumentalisé.
Il confirme à nouveau également l’appartenance d’Eugène RWAMUCYO à la CDR. L’avocate générale demande ensuite la projection d’un document de la CDR daté du 16 août 1993, sur lequel le nom d »Eugène RWAMUCYO apparaît en deuxième position. Abel DUSHIMIMANA réagit en indiquant que cela confirme son appartenance à la CDR. Sur le tampon figurant en bas du document, un interprète traduit l’inscription : « Ceux qui ont le même objectif ». Interrogé sur la signification de cette expression, Abel DUSHIMIMANA confirme qu’elle désignait surtout des jeunes entraînés par la CDR – des miliciens des Interahamwe[17].
Questions des avocats de la défense :
Maître HARERIMANA interroge le témoin (en le tutoyant) sur l’impact de son arrestation sur sa vie sociale. Abel DUSHIMIMANA indique que la tension entre professeurs était palpable et que des amis qui venaient chez lui ont cessé de le fréquenter dès qu’ils ont appris son emprisonnement pour complicité. Maître SZTULMAN lui demande ensuite d’expliquer ce que sont les maladies zoonoses. Abel DUSHIMIMANA répond qu’il s’agit de maladies animales transmissibles à l’homme, mais tient à préciser que ces maladies ne justifiaient en rien l’enterrement des cadavres tel qu’il a eu lieu pendant le génocide. L’avocat lui demande si les fosses communes n’étaient pas la meilleure solution pour éviter des épidémies comme l’épidémie d’Ébola. Abel DUSHIMIMANA répond qu’Ébola est une maladie transmissible dangereuse et connue, mais qu’au moment du génocide, aucune maladie transmissible connue ne justifiait d’enterrer des personnes “comme des chiens”, il n’y avait pas d’épidémie à craindre.
Enfin, maître SIARI entame son interrogatoire de manière très agressive, reprochant au témoin d’avoir la main dans la poche devant la cour et d’être “plus à l’aise que celui dans le box”. Le président la rappelle à l’ordre, indiquant que s’il y a un problème de tenue c’est à lui d’intervenir, et non à l’avocate de la défense, et que le témoin n’est pas là pour se faire agresser. (NDR. Maître SIARI a quand même du culot!)
Sur l’enterrement des cadavres, il répète qu’il était possible de fabriquer des cercueils. Lorsque maître SIARI affirme qu’un témoin aurait indiqué qu’il n’y avait pas beaucoup de bois à BUTARE, Abel DUSHIMIMANA répond que c’est faux, qu’il y avait du bois et qu’on pouvait en chercher. (NDR: aucun témoin n’a mentionné de pénurie de bois à BUTARE depuis le début du procès – cette affirmation de la défense semble infondée).
Maître SIARI l’interroge ensuite sur une contradiction entre ses deux déclarations concernant les menaces d’Eugène RWAMUCYO – devant les gendarmes il avait rapporté : “Nous allons aussi vous tuer”, et devant le juge d’instruction “les membres du parti CDR vont vous tuer”. Abel DUSHIMIMANA répond qu’elle joue avec les mots : l’essentiel est qu’il était question de tuer des gens qui continueraient à soutenir le FPR. Il maintient qu’Eugène RWAMUCYO a bien dit “nous allons vous tuer”, malgré l’insistance de maître SIARI qui l’accuse d’avoir perdu la mémoire devant le juge d’instruction. Il ajoute pour en finir : “RWAMUCYO n’est-il pas membre de la CDR ?” Maître SIARI questionne ensuite le témoin sur sa fuite de BUTARE et sur les personnes qu’il aurait pu emmener avec lui et sauver. Sans laisser réellement le témoin de répondre, elle conclut de manière agressive: “Vous n’avez donc embarqué personne dans votre fuite, vous êtes juste parti avec votre femme et vos 5 enfants”, semblant lui reprocher d’avoir sauvé sa vie et les siens.
À la suite de cet interrogatoire, l’avocate générale intervient pour rectifier les propos concernant les menaces d’Eugène RWAMUCYO, affirmant que le témoin a toujours été cohérent et clair dans ses témoignages.
Le témoin a terminé de déposer et l’audience est suspendue à 17h15. Elle reprend à 17h30 avec l’audition de Marie-Claire MWITAKUZE.
On pourra également se reporter à l’audition de monsieur Abel DUSHIMIMANA lors du procès en première instance, le 9 octobre 2024.
Audition de madame Marie-Claire MWITAKUZE
Il est demandé au témoin de décliner son identité (Marie-Claire MWITAKUZE, née en 1962) son domicile (KIGALI au Rwanda), et sa profession (retraitée, secrétaire de l’ONAPO). Le témoin indique n’avoir aucun lien de parenté ni d’alliance avec l’accusé ou les parties civiles. Le témoin est assisté d’un interprète. Cité par le ministère public, le témoin prête serment.
Le témoin déclare spontanément : “Je travaillais à l’ONAPO à KIGALI, en ville. Depuis 1989 jusqu’en mars 1991. Au mois de mars, j’ai été mutée à BUTARE, c’était la préfecture de BUTARE et à cette époque-là il n’était pas permis de donner une mutation à une femme, mais à cause des mauvais moments politiques que nous traversions, moi j’ai été mutée. J’ai été au bureau national de l’ONAPO et j’ai été mutée. Quand on m’a envoyée là-bas, mon supérieur hiérarchique m’a dit : “Travailler avec une secrétaire Tutsi? je n’ai jamais eu à travailler avec une telle personne”. Cela fut le début des maltraitances. Il y a des événements qui ont eu lieu dans cette vie que je ne peux pas oublier. Alors je ne sais pas ce qui s’était passé mais c’était au niveau du travail et il m’a dit ces mots-là: “Je peux te battre, te défigurer et te déchiqueter au point où ton mari ne te reconnaîtra pas”. À un moment, il m’a chassée du bureau pendant tout un mois et cela était dû à ce qu’ils étaient libres de faire ce qu’ils voulaient et personne ne leur disait rien, personne ne les empêchait de faire du mal, ils faisaient ce qu’ils voulaient. J’étais obligée de rester à l’extérieur pendant tout un mois. Nous avions un directeur, et notre bureau se trouvait au Centre de Santé Universitaire. Et le directeur de ce Centre de Santé Universitaire l’a appris. Ce directeur s’appelle Abel DUSHIMIMANA et il l’a su sans que j’aie eu besoin de lui dire. Je restais à l’extérieur, je ne pouvais entrer et c’était devenu scandaleux. Il est vrai que j’étais jeune et que j’ignorais les lois du travail; donc je pouvais commettre quelques fautes mais lui, quand il l’a su il m’a convoquée. Ça lui a été raconté par mes collègues parce que moi je ne le connaissais pas. Il y avait une certaine collaboration avec les collègues qui étaient tout aussi malheureux et on s’entraidait. Et quand ils ont vu cette situation, que j’étais en danger, ils lui ont parlé parce que ça aurait pu être considéré comme une désertion. Et j’aurais pu être licenciée à cause de ça parce qu’on ne me voyait plus entrer dans le bureau. Mais auparavant, il m’avait incitée à former une autre personne. Donc je l’avais initiée au traitement de texte mais je ne savais pas que c’était pour qu’elle me remplace une fois que j’aurais été licenciée. Et cela est remonté jusqu’au préfet HABYARIMANA de la préfecture qui était Tutsi. Donc il m’a fait venir et je lui ai expliqué toute la situation et il m’a réintégré dans le bureau. Alors le préfet lui avait demandé pour quelle raison il a traité cette femme de cette manière, il lui a dit que je lui ai manqué de respect mais ce n’était pas vrai. Cela je l’ai dit pour vous expliquer la vie que nous subissions dans le cadre du travail, mais ça n’a rien à voir avec celui-ci (NDR: Eugène RWAMUCYO), donc je reviens à l’affaire.
Eugène RWAMUCYO travaillait pour le CUSP et était chargé de l’assainissement. Et je voyais qu’il était un ami intime de mon supérieur. Et je le voyais qui passait par notre bureau pour se rendre à l’ONAPO. Et il y avait un projet allemand, DTZ, qui appuyait l’ONAPO et il y allait pour utiliser les machines. Dans les premiers jours, avant qu’il ne sache qui j’étais, on échangeait normalement et il me demandait des nouvelles, c’était bien. Dans son aisance et la fierté qu’il avait, il a dit une chose que je ne peux pas oublier, il l’a dit une fois : “Quand je vais donner cours à l’université, je ne me présente pas comme RWAMUCYO Eugène mais comme CDR”, en frappant sa poitrine. CDR était un parti terrible des extrémistes que je ne sais pas exprimer. C’était l terrible parti extrémiste de ce temps génocidaire. Après, quand il a su qui j’étais, il me dédaignait, il passait à côté de moi et me regardait avec dédain. Il y a une autre chose qu’il faisait quand nous rentrions après le travail, il y avait un homme planton qui s’appelait RUTAYISIRE, lui également était effrayant et faisait partie de ce que l’on appelait les Interahamwe, il était comme son fils et ils étaient toujours ensemble. RUTAYISIRE portait une montre, et sur le cadran de la montre, il y avait écrit CDR et ils étaient ensemble tout le temps. Et le soir en rentrant après le travail, il me faisait monter dans son véhicule et il roulait au ralenti vers l’endroit où se trouvait l’hôtel Faucon qui est toujours là.

Et proche de cet endroit il y avait la quincaillerie d’une femme à côté de la route et devant cette quincaillerie, des hommes Tutsi se tenaient à cet endroit là, mais on voyait qu’ils avaient peur, ils étaient à 5 ou à 7. Et RWAMUCYO qui roulait au ralenti passait devant ces gens et les regardait en compagnie de son ami. Quand il passait devant eux, il allait jusqu’au rond-point et faisait demi-tour en retournant sur ses pas et en continuant à les regarder – je ne sais pas pourquoi – et il ramenait le véhicule dans le centre du CUSP. Et ça, je le voyais en rentrant et je ne savais pas pourquoi il faisait ça. Et plus tard, compte tenu de cette vie que nous menions, nous avons développé une attitude vigilante et on faisait attention. On écoutait les choses, il y a des choses qu’on pouvait entendre et d’autres non. J’ai commencé à me questionner et je me demandais pour quelle raison il venait dans le bureau chez Philippe? Alors une fois, quand Philippe est parti en mission, que le secrétaire n’était pas là et que RWAMUCYO est sorti de ce bureau, je suis allé voir ce qu’il faisait dans ce bureau. J’ai appuyé sur un fichier récent, j’ai cliqué sur le dossier et j’ai vu une liste sur laquelle j’ai vu deux noms. J’ai pu reconnaître KAYITARE et ATHANASE. J’avais très peur, j’ai aussitôt refermé et je suis parti en courant. Sur le coup, je n’ai pas compris ce que c’était, j’ai juste vu la liste, j’ai vu les deux noms mais je n’ai pas compris. Plus tard, quand le génocide a eu lieu, – et nous avons survécu – , à cette époque-là nous ne pouvions rien payer pour rester en vie. Moi je suis croyante, je pense que c’est Dieu qui m’a aidée à vivre, parce qu’à cette époque-là, nous n’avions pas le droit de vivre. Et la personne qui nous a aidés, qui nous a sauvés, mes deux enfants, mon mari et moi, c’est la même personne qui a fusillé toute ma famille. Toutes les personnes qui couraient en contrebas, il les fusillait, y compris dans l’église. Il nous a gardés nous, alors qu’il avait tué les autres. Avant les 3 mois, comme c’était long, il a commencé à dire: “Je vais vous tuer” parce que nous étions 5 personnes.
A un moment donné, il y a eu une réunion des génocidaires à l’université. Il y a eu plusieurs interventions différentes et quand ce fut le tour de RWAMUCYO Eugène, voilà ce qu’il a dit : “Nous avons fait des listes systématiques, même ceux qui sont encore en cachette, qu’ils n’espèrent rien, on va les retrouver”. Directement j’ai fait le rapprochement avec la liste dans la machine. C’est à ce moment-là que j’ai compris que les noms sur les listes, c’était ça. Après avoir tenu de tels propos, j’ai senti que c’est à moi qu’il s’adressait et j’ai senti qu’il savait où je me trouvais. Il y avait une autre personne qui avait accepté de nous aider, mais elle se trouvait dans une autre commune que celle où nous nous trouvions. C’est après cela que nous avons pensé à aller à cet endroit, après avoir entendu les propos de RWAMUCYO et que le militaire a dit qu’il allait nous tuer. On a senti qu’il allait nous fusiller et il a dit que ça ne fait pas mal. Avant qu’il vienne nous fusiller, nous avons pris la décision de rejoindre cette autre personne qui avait accepté de nous aider, mais quand nous y sommes allés on ne l’a pas prévenue. Nous y sommes allés en rampant par terre, pour que les gens ne nous voient pas debout. Nous avons pu survivre jusqu’au 3, quand les Inkotanyi[18] sont venus sauver les gens. Sinon j’ai entendu d’autres choses, mais je ne les ai pas vues. Il y a des informations qu’on a obtenues dans les gacaca et ailleurs, mais ce n’est pas nécessaire de les donner ici”.
Questions du président de la cour :
La témoin, interrogée sur son ethnie, précise être Tutsi depuis sa naissance, tout comme son mari et ses enfants. Elle précise ensuite que lorsqu’elle est arrivée à BUTARE, en 1991, Eugène RWAMUCYO n’était pas encore présent, cependant elle rappellera l’avoir connu et vu à BUTARE avant le génocide des Tutsi. Sur la relation entre monsieur RWAMUCYO et Jean-Chrysostome NDINDABAHIZI (NDR. Ce médecin a trouvé refuge au GABON où il a été arrêté en 2010. Il a travaillé à l’hôpital de MELEN avec son épouse. Protégé par les autorités gabonaises, il ne sera pas extradé et mourra sans avoir été jugé.) Le témoin explique qu’ils avaient une très bonne relation. L’accusé n’étant pas recruté par l’ONAPO, elle répond sur sa présence dans le bureau de Philippe SWENNEN en indiquant qu’il devait venir utiliser l’ordinateur. Ordinateur que la témoin a observé, avec une liste où elle a pu lire deux noms, un comportement qu’elle qualifiera de “geste risqué”, puisqu’elle avait peur que quelqu’un puisse la surprendre.
Elle explique ensuite le changement de comportement d’Eugène RWAMUCYO lorsqu’il a appris qu’elle était Tutsi, tout en précisant qu’il ne lui a jamais dit de manière frontale mais elle affirme : “On connaissait bien ses comportements parce qu’avant on était collègues puis soudainement il a changé et il me regardait comme il regardait les autres Tutsi. Il ne supportait pas la nouvelle. Personne ne me l’a dit, c’est moi-même qui l’ait compris’. Elle ajoute ensuite qu’elle n’a jamais entendu monsieur RWAMUCYO tenir des propos anti-Tutsi.
Le président interroge ensuite madame MWITAKUZE sur le moment où elle a fait le rapprochement entre la liste aperçue sur l’ordinateur et la “liste systématique” citée lors du discours d’Eugène RWAMUCYO. Elle répondra qu’elle s’y est directement référée, elle a directement reconnu la voix de l’accusé, relié les listes et affirme qu’il a annoncé retrouver ceux-là dans les cachettes. Alors cachée dans un faux plafond, la témoin s’est directement sentie visée par ce discours. Elle confirme ses propos pour avoir appelé ces réunions, ‘réunions des génocidaires’, et indique que ces dernières étaient prévues par l’élite de BUTARE, les commanditaires ; ces réunions leur permettaient à la fois de planifier et d’évaluer les résultats de leurs projets.
Questionnée sur sa certitude d’Eugène RWAMUCYO comme membre de la CDR, elle rappelle les propos de celui-ci : “I’m CDR”. Concernant ses observations devant la quincaillerie, elle explique avoir pu suivre monsieur RWAMUCYO car c’était sa route pour rentrer chez elle, et que lui était au ralenti. Elle ajoute qu’elle s’arrêtait parfois afin de l’observer puisque les Tutsi avaient développé des mécanismes de vigilance.
Sur la question des cadavres, elle raconte en avoir vu beaucoup dans les rues et sur les routes lorsqu’elle devait rejoindre la ville, elle explique même avoir dû changer de direction afin de passer à un autre endroit avec moins de cadavres qui jonchaient le sol.
Le président termine son interrogatoire en lui demandant si l’accusé avait joué un rôle dans le génocide, ce à quoi elle répond : “Un très grand rôle, il n’est pas apparu avec une grenade, avec un fusil, mais il était à la tête. C’était du haut niveau, c’est lui qui donnait l’ordre”.
Quant aux pertes qu’elle a subies, madame Marie-Claire MWITAKUZE explique avoir perdu la quasi intégralité de sa famille : “J’ai perdu deux garçons, les filles étaient enceintes. Ces deux garcons étaient âgés et mariés et ils ont complètement disparu : femme, homme et leur 8 enfants. C’était mon frère, le premier, et l’autre a aussi été génocidé avec ses trois enfants. Comme il avait une femme hutu, la femme est partie avec trois autres enfants, et ils sont les seuls rescapés de cette famille. Les autres sont morts à 10. J’avais quatre grandes sœurs, j’étais la cadette, et les deux, on les a fusillées dans une église dans la préfecture limitrophe. Il reste deux enfants, dont l’un a été violé et a eu le VIH à 14 ans. Il ne reste que les enfants de ma grande sœur… L’un est fou et l’autre a fait l’université et il a fait le droit”.
Questions des avocats des parties civiles :
Un avocat des parties civiles demande si, dans la précipitation, la témoin connaissait les personnes aperçues sur la liste sur l’ordinateur. Elle répond que beaucoup de personnes ont le même nom mais qu’elle a bel et bien reconnu le nom d’un conseiller qui venait du quartier arabe.
Sur sa mutation, elle affirme que cela était lié aux tensions politiques. Elle ajoute : “On voulait me débarrasser du bureau national de KIGALI parce que je n’étais pas désirable, bien entendu, évidence il y a”. Maître ZARKA interroge la témoin sur sa potentielle connaissance de camps dans la préfecture de BUTARE, en avril 1994, celle-ci expliquera qu’il ne lui semble pas qu’i y en ait eu.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET :
La témoin rappelle que si elle a déclaré des choses, que ce soit en 2006, 2013 ou 2026, c’est que c’est vrai. Interrogée sur les personnes que l’on pourrait qualifier d’extrémistes et qu’Eugène RWAMUCYO fréquentait, autre que ceux cités dans son témoignage, elle explique ne pas avoir eu beaucoup d’occasion de rencontrer des gens de son rang, se faisant humilier la plupart du temps, il valait mieux baisser la tête.
Elle ajoute sur l’accusé : “RWAMUCYO n’était pas trop bas, il était parmi les chefs, les grands organisateurs, il faisait le travail avec confiance”. Lorsque l’avocate générale lui demande si elle est là par vengeance, la témoin affirme : “Je ne suis pas là pour la vengeance, je suis là pour exprimer ma vérité, pour donner les informations nécessaires à cette justice dont je parlais”. Elle explique ensuite qu’au fil des jours les douleurs s’apaisent malgré l’ampleur qui permettrait de croire que c’était hier. Elle ajoute : “Mais bon, que voulez-vous qu’on fasse, nous devons vivre la situation telle qu’elle se présente, et nous devons aussi pardonner. Pardonner ce n’est pas oublier, c’est apprendre à gérer la situation, apprendre à vivre avec “.
Questions des avocats de la défense :
Maître HARERIMANA commence par poser des questions auxquelles la témoin a déjà répondu. On lui demande ensuite si c’est lors de sa fuite qu’elle a croisé beaucoup de corps, ce à quoi elle répond oui puis qu’elle a justement changé d’itinéraire. Elle précise également être partie pendant les pluies durant lesquelles ils marchaient « ventre à terre » pour ne pas se faire voir. Elle ajoute enfin avoir retrouvé sa maison complètement détruite.
La défense remet ensuite en question les déclarations de la témoin vis-à-vis du mépris qu’elle a pu subir de la part de certains supérieurs et collègues alors qu’elle a un “simple rôle de secrétaire et pas de praticien”. Questionnée sur le fait de savoir si elle a vu monsieur RWAMUCYO pendant le génocide, elle rétorque : “Si je l’avais vu, il m’aurait vue aussi et je ne serais pas en vie aujourd’hui”. Maître SZTULMAN ajoute en parlant de son client : “Donc selon vous, il n’a pas eu la bassesse de tuer, mais par contre il a eu la bassesse de récupérer les corps”. (NDR : C’est précisément ce qui est reproché à son client).
Maitre SIARI essayera ensuite de faire dire à la témoin que la situation de 1994 était considérée comme une guerre et non un génocide. Elle demandera même depuis quand la témoin connait le terme de génocide. Elle ajoutera ensuite à l’attention de son confrère, également membre de l’équipe de la défense : ”Alexandre, je ne suis pas d’accord avec toi sur un point, je vois la déclaration en 2006 et pour moi c’est la vraie déclaration”, puis s’en suit une lecture des anciennes déclarations de la témoin. (NDR : Il faudrait que la défense de l’accusé s’accorde avec elle-même : soit elle a menti en 2006, soit non).
Maître SIARI questionnera ensuite la témoin sur le fait de savoir si elle est déjà allée voir un psychologue. Le témoin explique avoir effectivement pu consulter après la mort de son mari en 2001. Maître SIARI termine en accusant le témoin d’avoir été “téléguidée, télécommandée” après son audition de 2006, et ajoute : “Après, vous inventez, enfin je ne sais pas si vous inventez, mais après 2006 vous en parlez pendant des pages et des pages et des pages”. L’avocate sera arrêtée par le président qui lui demandera de poser une question. Madame MWITAKUZE répond néanmoins avec calme : “Je n’ai connu aucune influence. Tout ce que j’ai déclaré, c’est ma vérité“. (NDR. Accuser les témoins/victimes de « mensonge », c’est une pratique courante chez lez avocats de la défense quand ils sont à bout d’arguments. C’est un manque de respect pour des gens qui ont souffert, qui souffrent encore et qui ont eu le courage de venir témoigner devant la Cour d’assises de Paris.)
Après une fin d’après-midi très tendue, nécessitant plusieurs interventions du président pour calmer les parties (sauf l’avocate générale, qui reste d’un flegme à toute épreuve), l’avocate générale déclare : “Moi je suis sereine, la vérité émerge toujours dans le calme”. L’audience est suspendue à 20h.
Jules COSQUERIC
Jade KOTTO EKAMBI
Jeanne BEAUJEAN
Margaux MUZERELLE
Alain GAUTHIER, président du CPCR, pour la relecture
Jacques BIGOT pour la relecture et les notes.
- CHUB: Centre hospitalier universitaire de Butare[↑]
- UNR : Université nationale du Rwanda[↑]
- ONAPO: Office national de la population[↑]
- CDR : Coalition pour la défense de la République, parti Hutu extrémiste, créé en mars 1992, au moment des massacres de Tutsi dans le Bugesera. La CDR a également une milice, les Impuzamugambi., cf. glossaire[↑]
- MRND : Mouvement Républicain National pour la Démocratie et le Développement, ex-Mouvement révolutionnaire national pour le développement, parti unique de 1975 à 1991 fondé par Juvénal HABYARIMANA.[↑]
- FAR : Forces Armées Rwandaises[↑]
- Gacaca : (se prononce « gatchatcha ») Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[↑]
- FPR : Front Patriotique Rwandais[↑]
- Voir le procès de Sosthène MUNYEMANA[↑]
- Jean-Baptiste HABYARIMANA (ou HABYALIMANA, à ne pas confondre avec Juvenal HABYARIMANA) : le préfet de BUTARE qui s’était opposé aux massacres est destitué puis assassiné le 18 avril, selon Butare, la préfecture rebelle, rapport d’expertise d’André GUICHAOUA, la date exacte étant sujette à caution.[↑]
- Voir l’audition de Rony ZACHARIAH, le 11 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition de Mamérique MUKAMUNANA, femme d’Eugène RWAMUCYO, 15 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition de Klarissa NYIRAMUCYO, femme d’Eugène RWAMUCYO, 12 juin 2026.[↑]
- OFPRA : Office français de protection des réfugiés et apatrides[↑]
- PSD : Parti Social Démocrate, créé en juillet 1991. C’est un parti d’opposition surtout implanté dans le Sud, voir glossaire[↑]
- CUSP: Centre Universitaire de Santé publique de Butare[↑]
- Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA, désignation souvent étendue aux milices d’autres partis. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[↑]
- Inkotanyi : combattant du FPR (terme utilisé à partir de 1990, cf. glossaire.[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
