Procès en appel de Eugène RWAMUCYO. Mardi 7 juillet 2026. J21

Cette première version de compte-rendu sera revue et complétée, nous vous invitons à revenir sur cette page ultérieurement.



L’audience débute à 9h10. Le président souhaite remettre le plan de l’interrogatoire aux jurés – aucune opposition n’est soulevée. Maître GISAGARA sollicite le versement de deux communiqués de presse du Conseil constitutionnel et du ministre de la Justice sur la loi sur le négationnisme, ainsi qu’un article sur les suites de la commémoration du génocide en France – les pièces sont versées sans opposition.
Maître SZTULMAN demande le versement d’un tableau réalisé par Monsieur RWAMUCYO et d’une carte de la ville de HUYE. Maître BERNARDINI s’oppose au versement de la carte, non sourcée. L’avocate générale abonde dans ce sens, rappelant qu’elle s’était déjà opposée à cette carte en début de débats, écartée à l’époque en raison d’inexactitudes dans les emplacements indiqués. Le Président décide de ne verser ni la carte ni le tableau aux débats, mais précise que monsieur RWAMUCYO pourra les évoquer oralement.

Prise de parole de monsieur RWAMUCYO.

Comme à son habitude, il commence par honorer la mémoire des victimes du génocide, exprimant sa grande douleur à l’égard de tous les rescapés qui ont perdu les leurs, et affirmant partager leur douleur. Il proclame son innocence, en précisant qu’il ne souhaite pas que sa défense face aux accusations portées contre lui soit mal interprétée par les parties civiles : “J’ai fait appel car je suis innocent, et vous avez bien pu le comprendre au cours de ces débats”.

Il commence par réagir au témoignage de la psychologue experte, qui selon lui a déjà prononcé sa condamnation en l’accusant d’entretenir un “vampirisme affectif de destruction du sujet”, et en allant jusqu’à demander un emprisonnement strict à son encontre. Il indique avoir comptabilisé 64 dépositions qu’il a catégorisées en témoins de contexte, experts, témoins de la défense et témoins de l’accusation – distinguant parmi ces derniers ceux qui le connaissaient avant ou pendant le génocide de ceux qui ont seulement entendu parler de lui après 1994. Il soulève un déséquilibre selon lui flagrant : 48 personnes ont témoigné pour l’accusation, contre seulement 16 pour la défense.

Puis il revient sur plusieurs témoignages qui l’ont particulièrement marqué. Sur Madame MWITAKUZE, qui affirmait travailler à l’ONAPO, il indique avoir appris au cours de ce procès qu’elle n’y travaillait pas réellement. Sur le témoin Callixte MUSONI, qui avait affirmé être son chauffeur, il dit ne pas connaître, et relève que celui-ci a ouvertement avoué devant la Cour avoir tué un certain KARENZI : “Et vous le demandez devant la Cour d’assises alors que c’est quelqu’un qui ment !”, s’interrogeant sur les raisons pour lesquelles le ministère public a cité un tel témoin pour le charger. Sur ses positions politiques concernant le FPR, RWAMUCYO assume : “Je passe pour un fou depuis ces 33 ans que je dis que le FPR est un problème. Ce n’est pas du négationnisme, je le dis depuis avant le génocide. Je ne m’en cache pas. Je ne savais pas que je luttais contre plus fort que moi, j’étais naïf”.

Il revient ensuite sur son rapport d’hygiène rédigé à son arrivée en mai 1993, dans lequel il se défend d’avoir fait non pas un “inventaire de la mort” comme l’a prétendu la psychologue experte, mais “un inventaire des dégâts causés par la guerre” afin de proposer des mesures d’hygiène et d’assainissement dans les camps de déplacés. Sur Éric GILLET, Eugène RWAMUCYO indique qu’il a été recruté par un collectif de Rwandais, par Gasana NDORA directement, et que M. GAUTHIER a lui-même reconnu être proche de ce groupe. Via son bureau d’études, Monsieur GILLET aurait recruté Alison DES FORGES et une équipe de penseurs – dont Madame RAKIYA Omar – qui ont accompagné le FPR dans sa lutte, dans le but de faire entendre les thèses de ce collectif rwandais à la communauté internationale.

Sur son état d’esprit à son arrivée au Rwanda en 1993, l’accusé se décrit comme un jeune médecin animé de fougue, dont la seule ambition était de pouvoir décrire les critères d’hygiène de l’environnement rural en milieu africain. “Malheureusement, ces ambitions se sont évanouies dans l’exil”. Il reconnaît avoir commis l’erreur de dénoncer publiquement les crimes commis par le FPR sans mesurer les conséquences que cela pouvait avoir : “J’ai dénoncé le vainqueur de juillet 1994. Je ne me doutais pas des conséquences”.

Il précise ensuite avoir passé ses grandes vacances de juillet-août 1993 à BAMAKO pour un séminaire : “Je ne suis pas en train de courir de meetings en meetings de la CDR”. Il rentre du Mali et apprend la signature des accords de paix d’Arusha d’août 1993 : “Je vous dis sincèrement, je l’espérais”. Il explique qu’avant le 6 avril 1994, même s’il y avait la guerre, les Rwandais vivaient ensemble dans la paix. Il évoque ensuite les Interahamwe, indiquant qu’il les craignait : “Cette jeunesse était pratiquement hors-la-loi”. Il rappelle que Robert KAJUGA, président national des Interahamwe, était Tutsi, et que des informations fiables circulaient depuis 1993 selon lesquelles KAJUGA se trouvait avec Paul KAGAME lors de l’assassinat du président burundais NDADAYE à Bujumbura : “Dire que les Interahamwe étaient des infiltrés du FPR n’est pas une ineptie – si on avait enquêté, on aurait pu trouver des éléments qui l’attestent. J’invite le ministère public à vérifier ça”.

Sur le président des Interahamwe à BUTARE, il affirme ne pas le connaître et rejette toute association avec eux : “Je n’étais pas Interahamwe et je ne le serai jamais !”. Sur les opérations d’enfouissement, Monsieur RWAMUCYO explique que le rapport qu’il a rédigé le 24 avril 1994 concernait une action socio-sanitaire en faveur des déplacés de guerre : “Cela ne visait pas du tout les ensevelissements”. Il identifie avec précision les sites sur lesquels il s’est rendu : dans BUTARE ville, l’ancien site près de l’hôpital universitaire, à TABA et à proximité du groupe scolaire. Dans la commune de GISHAMVU, il s’est rendu dans la forêt derrière le grand séminaire et à l’église de NYUMBA. Il s’est également rendu à la colline de KABUYE. Il précise que ces enfouissements étaient “provisoires”, face à des corps en état de décomposition très avancée : “En tant que médecin, me faire un procès parce que j’aurais pu laisser ces corps être déchiquetés par les chiens et les vautours – je vous laisse apprécier. Face à cette horreur, j’ai fait ce que j’ai pu. J’ai évité une seconde catastrophe”.

Il revient sur les témoignages à charge liés aux ensevelissements, et relève qu’une dizaine de témoins de la prison ou de GISHAMVU ont déclaré ne pas le connaître avant 1994, mais qu’ils avaient tous entendu parler de lui après. Il laisse à la Cour la tâche d’apprécier la véracité de ces témoignages. Sur Faustin MUNYERAGWE, qui affirmait qu’il venait chercher des prisonniers à la prison, Monsieur RWAMUCYO est formel : “Je vous assure que non. C’était le prix de son plaidoyer de culpabilité – il fallait bien qu’il s’en sorte. Je ne l’ai jamais rencontré”. Il précise également ne jamais avoir participé au conseil de sécurité dont Monsieur MUNYERAGWE a parlé car il n’était pas habilité à participer à ces conseils.

Il cite d’autres témoignages qu’il conteste : Laurent GATERA[1] affirme l’avoir vu à la télévision rwandaise diffusée au Burundi en 1994? “C’est techniquement impossible”, rétorque-t-il. Il termine en relevant que dans l’ensemble de son discours de mai 1994, le mot “liste” n’apparaît pas une seule fois, alors que Madame MWITAKUZE lui a attribué l’établissement de listes systématiques : “Je ne veux pas dire que ces témoins sont des menteurs, mais comment autant de témoins parlent-ils de choses qui n’ont pas existé ?

À la fin de son intervention, la tante d’Eugène RWAMUCYO applaudit dans la salle. Le président lui demande de sortir.

L’audience est suspendue à 10h45 et reprend à 11h20 avec l’interrogatoire de l’accusé, qui suivra un ordre chronologique.

 

Interrogatoire de l’accusé sur le fond.

Interrogatoire de l’accusé. Dessin @art.guillaume.

 

L’interrogatoire par le président débute à 11h20, et se construit chronologiquement. La première partie porte ainsi sur l’enfance et les études d’Eugène RWAMUCYO. Interrogé sur son appartenance aux “gens du Nord”, étant originaire de RUHENGERI, monsieur RWAMUCYO déclare que celle-ci ne revêt pour lui aucune importance. Selon lui, cette appartenance est surtout avantageuse dans le domaine de l’armée: ce sont les jeunes hommes du Nord qui sont recrutés en priorité sous la deuxième République. Il parle malgré tout d’équilibre, et semble botter en touche. Il affirme que l’appartenance au Nord n’est “pas du tout” une fierté particulière dans sa famille.

Le président en vient à évoquer l’enjeu de l’ethnie. Sur les discriminations, Eugène RWAMUCYO dit ne pas en avoir été témoin car dans sa commune natale, il n’y avait qu’une seule famille Tutsi. Sur les témoignages donnés par les parties civiles, tous concordants sur les discriminations subies à l’école, l’accusé considère qu’ils insistent dessus “pour le procès”. Il mentionne des connexions avec des personnes Tutsi.

Vient la question des engagements politiques de son père, qu’il décrit comme l’un des membres fondateurs du MDR-Parmehutu[2] dans son dossier d’asile soumis à l’OFPRA[3]. Il revient sur cette qualification, qu’il minimise: il dit avoir forcé le trait pour justifier de craintes et par là-même du statut de réfugié politique. C’est malgré tout l’un des premiers élus locaux (conseiller communal) du Rwanda pour le MDR-Parmehutu, issu des élections de 1959-1960. Sur les revendications politiques de ce parti, Eugène RWAMUCYO indique que c’est un “mouvement qui réclamait l’émancipation des masses”. Interrogé sur la définition qu’il donne de “masses”, l’accusé situe ce terme en opposition à la noblesse. Il précise que “tous les Tutsi n’étaient pas dans l’aristocratie”. Sur sa propre appartenance, en 1994, à ”l’ethnie” hutu, monsieur RWAMUCYO affirme qu’il ne s’identifie pas uniquement comme Hutu, insistant sur ses liens avec les Tutsi et sur son arrière-grand-père paternel, venu de la Tanzanie.

Sujet récurrent depuis le début du procès, l’exclusion d’Eugène RWAMUCYO en 1973 du petit séminaire de RWESERO sera de nouveau évoquée. Après de longues digressions de l’accusé, celui-ci finira par reconnaître que l’un des professeurs (monseigneur MISAGO) (NDR. Monseigneur MISAGO, devenu évêque de GIKONGORO, sera jugé et finalement acquitté par les Gacaca) l’a accusé de fomenter des troubles, justifiant ainsi son exclusion. Il continue malgré tout à présenter celle-ci comme préventive.

Autre sujet d’importance : la chronologie des allers-retours entre l’URSS et le Rwanda effectués par Eugène RWAMUCYO de 1989 à 1992. L’accusé indique qu’il rentrait au Rwanda “toutes les grandes vacances”. Il situe l’arrivée de sa famille au Rwanda en juillet 1989: il les accompagnait et serait reparti “à la fin de l’été”. En 1990, il ressort que son séjour a dépassé la période estivale (de “3 à 4 mois”), puisqu’il reconnaît avoir été présent au Rwanda lors du déclenchement de la guerre avec le FPR, en octobre 1990. Il est possible qu’il soit également resté plus longtemps en 1991. Sur son élection en tant que président de la cellule MRND de Russie et sa participation au 5ème Congrès du MRND en 1985-1986 (où il représente ladite cellule), Eugène RWAMUCYO considère que cette fonction ne lui a donné aucune visibilité au sein du parti. Selon lui, “tout le monde était candidat” pour occuper ce poste et y être élu. Enfin, monsieur RWAMUCYO dément avoir participé à des réunions ou des meetings politiques à partir de 1989, lorsqu’il revenait au Rwanda. Selon lui, c’est ‘“impossible géographiquement et chronologiquement”. Le Président relève qu’il aurait pu y participer l’été, lorsqu’il revenait au Rwanda: l’accusé répond “Quand on est riche d’imagination…”. Ses recherches “dans les montagnes” étaient l’objet de ses allers-retours sur cette période.

Questionné sur un éventuel stage ou emploi au CHUB[4], au CHUK[5] ou à l’ONAPO entre 1988 et 1992, il affirme n’en avoir jamais effectué. Le président revient alors sur les dires de certains parties civiles ayant indiqué s’être fait soigner par monsieur RWAMUCYO entre 1988 et 1992, il répond que ceci est impensable et qu’il ne pensait pas à avoir à se justifier là-dessus car il affirme ne pas avoir été là. Il signale que son ambition était de créer une clinique de maladies professionnelles, mais qu’il n’avait jamais soigné qui que ce soit dans un hôpital, même s’il a pu demander “un lit pour un médecin du travail”.

La thèse de monsieur RWAMUCYO s’intitule “L’optimisation de l’environnement psycho socio sanitaire rural au Rwanda”. L’accusé précise faire son doctorat de 1988 à 1992. Interrogé sur une éventuelle mention de catastrophe provoquée dans sa thèse, il indique qu’il n’avait pas lieu d’évoquer cela et qu’il se souciait des critères d’hygiène de l’environnement par rapport aux problèmes de sécheresse et qu’il “prévoyait une catastrophe environnementale”. Eugène RWAMUCYO souhaite clarifier sa thèse: celle-ci repose sur un contrat de 1989 avec le ministère du plan sur lequel s’est ajusté l’ONAPO. Il indique qu’à toutes les vacances, quand il venait au Rwanda, il passait au bureau d’études du programme de l’ONAPO. Il signale qu’il ne travaillait pas pour l’ONAPO mais qu’il y allait pour ses recherches. Il ajoute que lorsqu’il rentre en décembre 1992, il demandait une attestation de bonne conduite pour trouver un emploi. Après que le président eut souligné plusieurs contradictions de dates, monsieur RWAMUCYO confirme qu’il est donc possible qu’il se soit fait recruter par l’ONAPO dès septembre 1992.

Le président fait une pause dans l’interrogatoire afin qu’il soit visionné le « film » réalisé par l’accusé en 1993 : “le FPR tue, une guerre pour rien”. Puis l’interrogatoire au fond reprend sur le documentaire visionné durant l’audience.

Concernant la forme de ce documentaire, monsieur RWAMUCYO explique qu’il réalise la vidéo le 12 février 1993, et qu’il se trouve à 25 km de son village, dans la préfecture de RUHENGERI. Il rappelle qu’au moment de l’attaque, le 8 février 1993, il est dans son village. Il indique que cette démarche d’en faire un film était spontanée, après être passé par la route pour se rendre à KIGALI. Il rappelle avoir fait un autre film appelé “Le sourire de la misère”. Sur les images, il admet que celles-ci sont un mélange de celles de Bagogwe et du 12 février 1993. Interrogé sur le lien entre ces deux évènements, il répond : “Je parle de la guerre et de ses conséquences”, et indique qu’il y a aussi des Tutsi avec les Bagogwe en 1993 et ajoute que c’est un point qu’il ne souhaitait pas occulter. Il dit : “Les populations hutu sont aussi victimes de ces représailles […] de l’attaque du FPR”. Il a ajouté au film les 3 premières minutes avec des images plus récentes qui n’en font pas initialement partie, et explique les avoir ajoutées afin de pouvoir conserver son film dont il n’avait pas connaissance avant d’être arrivé en France. Quant au bandeau apposé dans le fim, il indique que c’est celui de son site Internet qu’il met en place en 2010 également. En évoquant le “conflit interethnique”, et le mot “guerre”, lors de ses interventions à la presse ajoutées au début de son film, il explique ne pas avoir utilisé le terme génocide car selon lui “c’est un conflit interethnique importé sur le territoire français”. Le message de son film est “un message de paix”, il dit alerter la communauté internationale et être inquiet de la situation en 1993. Il parle d’un conflit “ougando-rwandais”, et précise l’avoir toujours ressenti de cette manière. (NDR. Il ressort clairement, et les parties civiles ne manqueront pas de le souligner, qu’il s’agit, par le montage qu’il réalise, d’une véritable manipulation, laissant croire que le massacre de BAGOGWE serait le fait du FPR.)

Concernant les zones géographiques touchées par le FPR, il indique qu’il s’agit du Nord du Rwanda. Et précise que, selon lui, l’armée du FPR a commencé à pénétrer dans BUTARE à partir de mai ou juin 1994. Il ajoute qu’il pense qu’ils étaient dans les communes éloignées de BUTARE et précise que ce sont “des choses trouvables”. Le président souligne alors que les départs ont débuté fin juin et début juillet 1994. Concernant le FPR, il confirme s’être fait approcher par le colonel KANYARENGWE car il souhaitait que le docteur RWAMUCYO rejoigne le FPR. Il indique avoir refusé car il “n’aime pas la guerre” et dit ne jamais soutenir quelqu’un qui prône la guerre (NDR : le colonel KANYARENGWE était un membre éminent du MRND, avant de rejoindre le FPR).

Le président signale que le 14 mai 1994, lors de son discours, l’accusé à appelé à la victoire militaire du pays. Eugène RWAMUCYO répondra que ce n’est pas le cas. Il ajoute : “J’ai toujours considéré que le FPR n’était pas un mouvement intérieur”. Questionné sur le retour des Tutsi chassés, monsieur RWAMUCYO indique que pour lui il y a un “prétexte” et souligne que le premier président du FPR était Hutu et non Tutsi. Il affirme qu’il ne comprendra jamais le FPR car il y avait des accords en cours et que les réfugiés étaient autorisés à revenir au Rwanda. Il ajoute ressentir que “le FPR pouvait faire autrement”, et ajoute : “Je ne peux pas comprendre comment ils font une guerre alors qu’ils ont toutes les raisons et tous les moyens d’obtenir ce qu’ils voulaient”.

Sur la nomination du ministre, Agathe UWILINGIYIMANA[6] il confirme être favorable à sa nomination, et ajoute qu’il fallait la paix au prix des déséquilibres en place. Interrogé sur la notion “d’ennemis” de Déogratias NSABIMANA du 21 septembre 1992, il appelle cela “une bêtise” et dit ne pas être d’accord avec cette définition.

Le président demande à l’accusé comment faire confiance à une armée qui incrimine les siens, il répondra qu’on ne peut pas faire confiance et se sentir protégé. Pour Eugène RWAMUCYO, l’infiltration du FPR n’est pas une illusion car on lui a demandé de rejoindre le mouvement, et il considère que lorsqu’on est pris à partie on peut considérer ces personnes comme des infiltrés. Il affirme que, selon lui, le mouvement des Interahamwe, les milices de la CDR, étaient les infiltrés du FPR (sic). Il explique le savoir “car il a vu le chef des Interahamwe” et qu’il “y en avait beaucoup”. Il cite ensuite Janvier AFRICA “qui est le guide de monsieur GILLET” comme infiltré du FPR car celui-ci aurait rejoint le FPR au mois de janvier. Pour lui, quelqu’un épousant les thèses du FPR est un infiltré, il souligne que ce discours ne vient pas de lui mais du FPR lui-même qui affirme avoir 5 infiltrés par colline.  (NDR. Déclaration attribuée à Tito RUTAREMARA.) Pour terminer sur le FPR, le président l’interroge sur le fait de savoir si, entre 1990 et 1994, il était possible de se revendiquer du FPR. Le docteur RWAMUCYO répondra qu’il pense qu’entre août 1993 et avril 1994 il y avait des personnes ayant rejoint le FPR, citant un certain NDORIMANA comme exemple. (NDR : Si son propos visit monsieur Antoine NDORIMANA, celui-ci avait 8 ans lors du génocide).

Interrogé sur la date exacte de son retour au Rwanda, Monsieur RWAMUCYO indique ne pas être en mesure de répondre avec précision, estimant que ce n’est pas fondamental : “Je sais que c’est fin 1992”. Sur sa connaissance de BUTARE à son arrivée en 1993, il rappelle avoir séjourné au grand séminaire de NYAKIBANDA entre 1979 et 1980, pendant un an et demi. Sur son recrutement à l’UNR[7], où il était le seul médecin ayant cette spécialité au Rwanda, il affirme que le passe-droit était “vraiment impossible” à l’université, et qu’il a bénéficié d’une procédure classique. Interrogé sur le Cercle des Républicains Progressistes, il affirme ne pas en avoir connaissance à l’époque. Le président évoque le rapport de Marcel KABANDA et Jean-Pierre CHRÉTIEN sur les médias pendant le génocide, selon lequel ce cercle aurait été créé en octobre 1990 et regroupait notamment Ferdinand NAHIMANA, Vincent NTEZIMANA, Jean BERCHMANS et Jean-Bosco BARAYAGWIZA – qu’Eugène RWAMUCYO dit ne connaître qu’à partir de 1993 (NDR : il avait pourtant dit, lors de l’enquête de personnalité, avoir été accueilli au sein de la cellule du MRND en URSS par Monsieur BARAYAGWIZA).

Le nom de RWAMUCYO figure dans ce rapport comme membre de ce cercle. Il réfute catégoriquement : “C’est faux, très faux. Ils ont écrit mon nom là-dessus, je ne sais pas pourquoi. Qu’ils apportent une preuve”. Il affirme n’avoir jamais participé à aucune réunion du CRP. Sur le Cercle des républicains universitaires de BUTARE, l’accusé reconnaît son existence et indique que c’est ce cercle qui a pris la parole le 14 mai 1994. Il refuse de citer des noms de membres autres que le sien, comme il s’y est engagé depuis le début de la procédure. Devant le juge d’instruction, il avait décrit l’objectif de ce cercle comme un “objectif de secours à la nation”. Interrogé sur ce que cela signifiait concrètement, il répond : “J’ai toujours cru que la nation était vraiment en danger”. Il précise avoir participé avec d’autres à la création de ce cercle, qui comptait selon lui même pas cinq membres et a été “vraiment très éphémère”. Sur la lettre du 18 février 1993 adressée à l’ambassadeur belge, cosignée par l’accusé, pour dénoncer les actes du FPR, il indique qu’elle s’inscrit dans un cadre historique précis : à chaque agression du FPR, les populations tutsi de l’intérieur subissaient des représailles aveugles de la part des Hutu – “et cela m’inquiète”. Sur le focus ethnique de la lettre, qui évoque notamment un affront à l’ethnie hutu, il répond qu’il essayait de “nommer le problème” : un clivage réel et perceptible à l’époque.

Il explique le contexte de rédaction : la lettre a été écrite à KIGALI au moment où il filmait son documentaire. Éric GILLET et ses équipes venaient par ailleurs de rendre le rapport de la commission d’enquête internationale validant le programme du FPR. “C’est dans ces conditions que la lettre a été écrite, le but était de réagir à ce rapport”. Il relativise sa propre importance parmi les signataires : “C’est une lettre des gens du quartier”.

Sur son parti politique depuis son retour d’URSS, Eugène RWAMUCYO précise qu’à la fin de son cycle de médecine à LENINGRAD, il n’était plus responsable du MRND. À son retour fin 1992, les partis politiques n’étaient pas sa prédilection : “Je n’ai jamais été encarté dans aucun parti”. Concernant la CDR, il dit ne pas connaître Siméon REMERA, son président à BUTARE. Il confirme toutefois être allé à un meeting à BUTARE avec BARAYAGWIZA. Interrogé sur la ligne directrice de la CDR telle qu’il la percevait, il répond : “La CDR disait quelque chose que les autres Rwandais ne disaient pas : être Tutsi ce n’est pas du tout un péché, être Hutu non plus. Il n’y avait absolument pas de honte à être celui qu’on était”. Pour lui, la CDR prônait le respect de chaque ethnie. Son nom apparaît sur un document de la CDR daté du 16 août 1993, dans le cadre d’une commission Planification, éducation et affaires sociales. Le document porte le cachet de la CDR avec la mention Impuzamugambi – qu’il traduit par “ceux qui ont le même but” et identifie comme la jeunesse milicienne de la CDR. Malgré l’inscription de son nom sur le document, il affirme n’avoir jamais été encarté dans aucun parti mais mentionne sa proximité avec certains membres de la CDR. Il confirme par ailleurs ses déclarations devant le juge d’instruction dans lesquelles il se disait proche du parti CDR, en nuançant : “Mais pas proche selon les idées qu’on lui attribue aujourd’hui”.

Le président revient ensuite sur les médias pendant le génocide. Sur Radio Rwanda entre le 6 avril et juin 1994, Monsieur RWAMUCYO estime que certains journalistes pouvaient s’émanciper des orientations du gouvernement intérimaire : “La preuve est que le chef des programmes à l’époque deviendra le premier président de l’Assemblée nationale du FPR”. Il affirme ne pas connaître d’émissions de Radio Rwanda appelant à la haine des Tutsi.

Sur Kangura[8], un témoin ancien responsable d’une imprimerie scolaire avait affirmé sa participation à l’écriture et à la relecture de certains articles. L’accusé dément catégoriquement : “C’est faux!”. Sur les raisons pour lesquelles ce témoin l’aurait accusé, il prend pour exemple Laurent GATERA qu’il accuse d’avoir menti devant la cour : “Il ment, et c’est tout. Pourquoi il ment, je ne peux pas l’expliquer”. Interrogé sur les Dix commandements des Bahutu[9], il demande que l’on cesse de lui poser des questions à ce sujet : “Je les désapprouve à 1000 %. C’est une bêtise. C’est insultant, c’est mal.”. Il estime néanmoins que ces commandements ne régissaient pas la vie des Rwandais.

La vie professionnelle d’Eugène RWAMUCYO est également longuement traitée. Le Président commence par revenir sur le Centre Universitaire de Santé Publique (CUSP), et sur l’opposition au poste de directeur entre GASANA[10] et Abel DUSHIMIMANA[11]. Le président rappelle succinctement la déposition de ce dernier: il affirme qu’Eugène RWAMUCYO serait intervenu violemment pour s’opposer à son élection, en intimidant et en menaçant ceux qui auraient souhaité voter pour monsieur DUSHIMIMANA. Eugène RWAMUCYO conteste avoir intimidé qui que ce soit, et indique qu’il n’était pas au courant du contexte autour de cette élection, à savoir qu’Abel DUSHIMIMANA a été arrêté en octobre 1990 car soupçonné d’être complice du FPR, et la perte subséquente de son poste de directeur du CUSP. Monsieur RWAMUCYO souligne qu’il ne connaissait personne: “J’étais sur un terrain neuf, je connaissais peu de gens, je ne leur parlais pas”. Toujours selon lui, il ne parlait que très peu avec Phocas HABIMANA, et désigne Abel DUSHIMIMANA comme son principal interlocuteur à cette époque. Le président s’étonne donc que l’accusé indique avoir voté pour GASANA. Il explique ainsi sa position: “C’est GASANA qui m’a accueilli en tant que directeur [lorsque je suis arrivé]”.

Après avoir évoqué les propos anti-Tutsi qu’Eugène RWAMUCYO aurait tenus à l’UNR, rapportés notamment par Diane GASHUMBA, et qu’il nie, le président en vient à parler de l’ONAPO. Il interroge l’accusé sur son poste qu’il y occupe, et les liens entre ses différentes spécialités. Eugène RWAMUCYO convoque le témoignage de la directrice de l’ONAPO, entendue au cours du procès, Gaudence NYIRASAFARI[12]. Il conteste l’existence de listes, telle que rapportée par Marie-Claire MWITAKUZE[13] qui dit en avoir vu dans son bureau de l’ONAPO. Enfin, sont mentionnées les entreprises qui figurent dans le CV d’Eugène RWAMUCYO, et pour lesquelles il a assuré une mission de consultant: l’ISAR[14] et l’OVIBAR[15] notamment. Plusieurs travaux et ouvrages d’historiens indiquent que ces entreprises ont participé financièrement au génocide, comme l’ISAR. L’accusé y a été comme médecin consultant en 1993-1994. Pour lui, rien de plus normal: ce fonctionnement est le même que celui qui est pratiqué en France pour la médecine du travail. Il déclare que, dans ces entreprises, il était en train de créer des programmes de médecine du travail, projets qui ont été interrompus et abandonnés en 1994.

L’audience est suspendue à 17h00 et reprend à 17h36.

Le président interroge monsieur RWAMUCYO sur sa position concernant l’attentat de l’avion présidentiel, le 06 avril 1994. Ce dernier indique que cet attentat est l’élément déclencheur du génocide des Tutsi : “C’est indiscutable !” ajoute-t-il. Selon lui, l’attentat a été dirigé par le FPR, il base son affirmation sur les dires de NYAMWASA et RUDASINGWA qui auraient revendiqué cet attentat (NDR. Ces deux personnages sont devenus de opposants au président KAGAME et se sont réfugiés à l’étranger). Un rappel est effectué sur les enquêtes françaises concernant cette attaque, la première faite par le juge BRUGUIÈRE incriminant le FPR – finalement un rapport invalidé – puis l’enquête des juges POUX et TRÉVIDIC : les missiles auraient été tirés du camp KANOMBE ou proches du camp aux mains de la garde présidentielle. (NDR. Donc les auteurs seraient soit des mercenaires (français?), soit de membres de la garde présidentielle. Toute la clarté n’est pa encore faite.) Monsieur RWAMUCYO ajoute que “s’il n’y avait pas eu la guerre du FPR et surtout s’il n’y avait pas eu l’attentat, il n’y aurait pas eu de génocide”. Il n’appelle pas cela trouver un coupable facile mais plutôt “un élément objectif de ce qu’il s’est passé au Rwanda”. Il appuie ensuite sur la complexité de l’histoire du Rwanda, et ajoute que ce qu’il faut comprendre est que en “Afrique nous vivons, au 21e siècle, la vie du 15e siècle”. Il ajoute : “J’ai beaucoup appris sur l’histoire dans ce procès”. (NDR : merci le CPCR).

Interrogé sur les barrières, l’assassinat de la première ministre dès le lendemain de l’attentat et le fait que cela puisse laisser penser que le génocide ait pu être préparer préalablement au 6 avril 199, il répond : “Celui qui a préparé l’attentat de l’avion, celui-là effectivement il a tout préparé”. Il ajoute que celui qui a préparé l’attaque était conscient de ce qui allait se passer. Concernant les machettes achetées en masse, il indique que c’est quelque chose que l’on essaye de faire croire car selon lui, les gens qui avaient des machettes pendant le génocide les avaient déjà chez eux. Concerenant les barrières, il considère que cela n’est pas prémédité et compare cela à un “feu de paille”, qui prend d’un coup. Pour lui, la seule élaboration du génocide est l’attentat du 6 avril.

Sur la nomination du gouvernement intérimaire le 9 avril 1994, avec comme président SINDIKUBWABO[16] qui vient de BUTARE, il indique n’avoir jamais côtoyé les ministres à l’exception de Jérôme BICAMUMPAKA, avec qui il a fait le séminaire. Finalement, il avoue avoir “furtivement” rencontré Pauline NYIRAMASUHUKO[17] à l’ONAPO (NDR : le nom d’Eugène RWAMUCYO, avec une précision professeur UNR, CUB, est indiqué dans l’agenda de Pauline NYIRAMASUHUKO). Il indique connaître un autre Eugène RWAMUCYO, dont le nom apparraît sur l’agenda de la minitre, car il n’a jamais eu de rendez-vous avec madame NYIRAMASUHUKO. (NDR. Ceette affirmation déclenche des sourires dans le public. Qui peut bien y croire?)

Concernant le discours et le terme “travailler”, avant le limogeage de préfet Jean-Baptiste HABYARIMANA, seul préfet Tutsi, monsieur RWAMUCYO nuance car il ne peut dire tout de suite que ce mot signifie tuer, il indique ne pas se sentir concerné par ce discours et ne pas avoir été présent. Il affirme ne même pas avoir entendu le discours du préfet à la radio et précise ne pas écouter la radio de manière générale. Le président demande si l’accusé a entendu des balles siffler à partir du 19 avril. Le témoin explique que pendant 3 à 4 jours, il a entendu des balles et ne pas être sorti de chez lui. Le président interroge alors l’accusé sur le fait de rester à BUTARE au début des massacres: il explique qu’il a eu la chance de ne pas être inquiété par le Interahamwe et redit que sa femme est Tutsi, ce qui explique d’autant plus sa peur. Le président indique qu’il a demandé à l’épouse du docteur ce qui était sur sa carte d’identité et que celle-ci avait précisé la mention Hutu. L’accusé répond que les cartes d’identité ne sont pas une garantie, que beaucoup de Hutu ont été tués, et beaucoup de Tutsi tués aussi ; il ajoute : “La personne qui a tué KARENZI, qui a tué la reine, ces gens-là savaient ce qu’ils faisaient”. Monsieur RWAMUCYO met-il les Hutu tués et Tutsi tués sur le même pied d’égalité alors que d’un point de vue de nombre et juridique ce n’est pas du tout la même chose? Il répond : “Vous êtes en train de m’accuser, monsieur, m’accusez-vous?”, et ajoute “À cette époque-là, j’avais des déplacés, même des réfugiés, mêmes des Tutsi qui étaient chez moi, qui avaient fui et qui me racontaient ce qu’il se passait à l’extérieur, donc ce n’était pas le moment de partir avec ces fous-furieux sur les barrières, donc je ne pouvais pas partir”.

Interrogé sur la facilité à passer aux barrières lors du génocide, il indique ne pas être sorti pendant cette période et n’avoir jamais été aux barrières. Il ajoute qu’il a même refusé de faire les rondes. Le président souligne qu’il a dû se déplacer avec les enfouissements, ce à quoi l’accusé répondra qu’il pense qu’il ne s’agissait pas du même type de barrières. Il est demandé à l’accusé combien de fois il s’est rendu au CUSP, son lieu de travail entre le 19 avril et le 23 juin. Il indique être sorti de chez lui pour la première fois pour un conseil de la faculté le 24 avril 1994, ensuite être passé au CUSP une fois et à la région sanitaire début mai. Il précise que l’assistant médical allait aux réunions et avoir été prévenu de la demande d’aide pour l’ensevelissement des cadavres début mai par la région sanitaire. Il confirme les dires d’Alphonse KAREMERA d’avoir été responsable régional sanitaire, avec un bureau à quelques mètres du sien à la faculté. Et affirme qu’il n’y a plus d’ONAPO lors du génocide, donc, lorsqu’il est évoqué des réunions avec des Interahamwe ou des dirigeants de la CDR dans son bureau à l’ONAPO, ceci est complétement faux.

Le président demande la diffusion de la prise de parole de monsieur RWAMUCYO le 14 mai 1994. Il l’interroge ensuite sur le contexte de cette réunion en présence de Jean KAMBANDA à l’auditorium de la faculté de médecine, le docteur RWAMUCYO explique que le premier ministre visite le campus de la faculté et que le corps professoral comme tous les intellectuels de BUTARE, notamment les chefs de service ainsi que tous les dirigeants de BUTARE, sont invités à participer à cette réunion. Il dit se souvenir que la faculté avait mis en place un véhicule qui venait chercher les professeurs chez eux, qu’il était dans les gradins et ne pas avoir fait partie du comité de réception du premier ministre. Ce dernier intervient puis le recteur puis il raconte qu’on demande à l’assistance de s’exprimer, ce qui explique pourquoi il parle en premier.  Il précise qu’il qu’il intervient au nom du Cercle des républicains de BUTARE.. Dans l’agenda de monsieur KAMBANDA est inscrit le nom du docteur RWAMUCYO, il explique que c’est certainement à cause de l’intervention du 14 mai. Le président revient sur monsieur NTEZIMANA qui a mal vécu le fait que ce soit monsieur RWAMUCYO qui ait pris la parole, et demande comment un intellectuel peut en arriver au point de penser que cette prise de parole était préméditée.  L’accusé répond que monsieur NTEZIMANA essayait sûrement de trouver une explication à sa présence et que contrairement au docteur, il avait été contacté au préalable. Le président souligne que monsieur RWAMUCYO apparaît dans l’agenda de KAMBANDA, le mercredi 11 mai, et l’interroge sur ce rendez-vous. Il répond ne pas avoir vu KAMBANDA.

Monsieur RWAMUCYO est par la suite interrogé sur le fond de son intervention du 14 mai 1994. En tant que médecin, qu’est-ce qu’il lui donnait la légitimité pour parler d’une problématique d’ordre international? Monsieur RWAMUCYO indique que “à cette époque, c’était un instinct de survie, un cadre citoyen, je ne me pose pas la question de la légitimité”. Il ajoute que la guerre a culminé dans des massacres sans précédent, et qu’il ne savait donc plus “où se trouvait la légitimité”. Il insiste sur la peur qu’il dit avoir été la sienne à ce moment-là. Sur l’absence totale de références aux massacres visant spécifiquement les Tutsi, il considère qu’il était surtout révolté par les quatre années de guerre qui ont précédé. Il qualifie 1994 comme le “sommet du chaos provoqué par l’acteur que je désigne depuis le début”, à savoir le FPR. Le Président insiste: « Pourquoi n’y a-t-il pas de mot sur les morts innocents dans ce discours ? » Il répond: “C’est ce que l’on peut dire 30, 10, 5 ans après, voire quelques mois après, mais ce n’est pas la même chose que ce qu’on dit la semaine qui suit. Je n’étais pas conscient, je n’avais pas analysé complètement ce qui s’est passé. J’avais de la peur en moi, la peur des miliciens”.

Un autre message est porté, souligne le président: Eugène RWAMUCYO recommandait de ne pas parler de “troubles inter-ethniques”. Il questionne l’accusé: « Les personnes tuées partout dans le pays sont-elles des infiltrés ? Y-a-t-il eu des combats au lieu de massacres ? » L’accusé tournera alors en rond, cherchant à éviter la question, demandant à voir la transcription en kinyarwanda de sa prise de parole et indiquant ne pas avoir vu les massacres. Selon lui, ces massacres sont “l’œuvre” des miliciens, mais s’interroge sur les chefs des Interahamwe: qui étaient-ils ? Lorsque le président lui rappelle que des parties civiles ont indiqué avoir été attaquées par des policiers et des militaires, l’accusé est forcé d’admettre que “c’est quelque chose de condamnable”.

Le président cite ensuite un autre passage de la prise de parole d’Eugène RWAMUCYO le 14 mai, portant sur l’autodéfense civile et son travail de “sensibilisation”.  Sur cette notion, l’accusé considère qu’elle recoupe celle de l’éducation du pays. Il insiste sur sa peur, et sur le fait qu’il pensait à sa famille: “Je me demandais comment j’allais sortir de ce traquenard. Dans cette prise de parole, je plaide pour moi-même”. Contre qui doivent s’armer les intellectuels et l’autodéfense civile, selon lui? “Contre l’agresseur, je suis toujours dans l’esprit de l’agression” répond Eugène RWAMUCYO. Interrogé sur le fait de savoir si les combattants ainsi levés à BUTARE se sont battus ou sont montés au front, Eugène RWAMUCYO reconnaît que cela n’était pas fonctionnel, et que “tout est parti très vite”. Il indique quitter BUTARE, et apprend que son frère est décédé: “C’était compliqué pour moi”.

Le Président convoque un dernier passage de la prise de parole d’Eugène RWAMUCYO le 14 mai 1994, qui figure à la fin: “Quand la minorité veut combattre la majorité, dites que la majorité n’existe pas”. Interrogé sur le sens de cette phrase, l’accusé répond: “Je continue à déplorer le fait qu’on ne se supporte pas, et que les Hutu et les Tutsi ne peuvent pas assumer leur identité”. Le président s’étonne enfin que dans cette allocution, Eugène RWAMUCYO déclare être en “phase avec le premier ministre” Jean KAMBANDA. Citant les conclusions du TPIR et la condamnation de Jean KAMBANDA suite à ses aveux de culpabilité, il demande à l’accusé comment il pouvait se dire être en phase avec un acteur dont les “décisions et les choix” ont pu “enflammer le génocide”. L’accusé convoque de nouveau l’excuse de la peur: “Je suis devant une autorité, j’aurais dû lui dire ‘Je suis contre vous’ ?(NDR: rien n’obligeait Eugène RWAMUCYO à prendre la parole, d’autant plus qu’il indique avoir parlé en premier après les organisateurs car il était le premier à lever la main. Cela ne semble pas être la posture d’une personne terrorisée par la situation). Finalement, Eugène RWAMUCYO fustige “ceux qui veulent criminaliser ce moment du 14 mai”, en citant plusieurs exemples de politiciens rwandais.

Interrogé sur l’invitation à la table ronde politique du 22 juin 1994, il confirme avoir élaboré ce document. Il explique être parti à la campagne pour se reposer et être revenu au mois de juin. Lorsqu’il évoque le mois de juin, il dit : “On peut dire tout ce qu’on veut mais le FPR à BUTARE il était là” et il ajoute : “Je ne vous dirai pas vraiment quel était le climat de peur à BUTARE”. Il indique ensuite qu’au mois de juin “cette chasse à l’homme il n’y en a plus”, et ajoute que “celui qui vous dirait que ça se passe c’est qu’il a participé ou alors qu’il a échappé”. Il indique qu’après la mort des évêques le 5 juin, il commence à se poser la question le 12 juin sur ce qu’il faut faire et signale que selon lui il fallait négocier et qu’une des solutions était “cette uniformité de langage”. Puis il précise que cette réunion du 21 juin n’a pas eu lieu. Le président demande à l’accusé si la peur de travestir la vérité selon RWAMUCYO ne devrait pas être inférieure à la peur de mourir, il répond qu’à cette époque là tout est en décalage. Il confirme que c’est la mort de Phocas HABIMANA qui l’a fait partir mais ajoute tout de même qu’il aurait sûrement fui même sans ce décès. Il explique qu’à cette époque “c’est la débandade”, et que “c’est le début de la fin”. À la question de savoir qui représente la majorité populaire, il répond que “c’est tous les Rwandais, ceux qui ne font pas partis des infiltrés”, y compris des Tutsi et notamment ceux qui étaient chez lui.

L’audience est suspendue à 20h. L’interrogatoire  d’Eugène RWAMUCYO se poursuivra le lendemain à propos de l’enfouissement des cadavres.

Jade KOTTO EKAMBI
Jules COSQUERIC, doctorant Sciences PO
Margaux MUZERELLE, stagiaire
Jeanne BEAUJEAN, stagiaire

Alain GAUTHIER, président du CPCR pour la relecture

Jacques BIGOT pour les notes et la relecture

  1. Voir l’audition de Laurent GATERA, le 1er juillet 2026.[]
  2. le parti Parmehutu qui proclame que la masse Hutu est constituée des seuls «vrais Rwandais». voir Focus – les origines coloniales du génocide, créé en 1957 par Grégoire KAYIBANDA, premier président du Rwanda indépendant[]
  3. OFPRA : Office français de protection des réfugiés et apatrides[]
  4. CHUB: Centre hospitalier universitaire de Butare[]
  5. CHUK: Centre hospitalier universitaire de Kigali[]
  6. Agathe UWILINGIYIMANA : membre du MDR, ministre de l’Éducation nationale puis Premier ministre suite aux négociations d’Arusha, Agathe UWILINGIYIMANA était particulièrement honnie par la frange Hutu Power qui dénonçait sa politique favorisant l’application des accords d’Arusha. Lors de son passage au ministère de l’éducation, elle a notamment aboli les quotas restreignant le nombre de Tutsi. Elle a été assassinée le 7 avril 1994, parmi les premiers opposants au régime, cf. glossaire.[]
  7. UNR : Université nationale du Rwanda[]
  8. Kangura : « Réveille-le », journal extrémiste bi-mensuel célèbre pour avoir publié un « Appel à la conscience des Bahutu », dans son n°6 de décembre 1990 (page 6). Lire aussi “Rwanda, les médias du génocide“ de Jean-Pierre CHRÉTIEN, Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Joseph NGARAMBE – Karthala, Paris (1995).[]
  9. « Appel à la conscience des Bahutu » avec les 10 commandements » en page 8 du n°6 de Kangura, publié en décembre 1990.[]
  10. Voir l’audition de Janvier GASANA, le 22 juin 2026.[]
  11. Voir l’audition d’Abel DUSHIMIMANA, le 17 juin 2026.[]
  12. Voir l’audition de Gaudence NYIRASAFARI, fille d’Eugène RWAMUCYO, 29 juin 2026.[]
  13. Voir l’audition de Marie-Claire MWITAKUZE, le 17 juin 2026.[]
  14. ISAR : Institut des sciences agronomiques du Rwanda[]
  15. OVIBAR : Office de valorisation Industrielle de la Banane au Rwanda[]
  16. Théodore SINDIKUBWABO : Président du GIR (Gouvernement Intérimaire Rwandais) pendant le génocide. Voir Focus – L’État au service du génocide.[]
  17. Pauline NYIRAMASUHUKO : ministre de « la Famille et du  Progrès des femmes » à partir de 1992 jusqu’à la fin du génocide, elle n’hésite pas à inciter les tueurs, voire son fils Shalom, à violer les femmes tutsi. Jugée au TPIR et condamnée à perpétuité en 2011, peine réduite à 47 années de prison en 2015. Voir également: Madame Pauline, la haine des Tutsis, un devoir historique, podcast de France Culture, 28/4/2023.[]

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Procès en appel de Eugène RWAMUCYO. Lundi 6 juillet 2026. J20

Cette première version de compte-rendu sera revue et complétée, nous vous invitons à revenir sur …