Cette première version de compte-rendu sera revue et complétée, nous vous invitons à revenir sur cette page ultérieurement.
Suite de l’interrogatoire de l’accusé :
L’audience commence à 9h12. Maître FELLOUS remercie le président pour avoir suspendu l’audience de la veille à 20h. Le président salue l’ensemble de la salle. La parole est à madame l’avocate générale pour l’interrogatoire au fond d’Eugène RWAMUCYO. Sur la demande de versement de pièces de madame l’avocate générale, maître SZTULMAN demande à avoir du temps pour discuter avec son client sur le versement de certaines pièces. Après s’être entretenu quelques minutes avec l’accusé, il s’interroge sur la valeur probante d’un agenda et refuse le versement d’une image factice réalisée à l’aide de l’IA par un soutien de l’accusé. Maître SZTULMAN en vient ensuite à la situation actuelle en RDC et souhaite faire entrer ce conflit dans les débats.
À propos d’une cagnotte lancée par la famille de l’accusé pour le soutenir financièrement dans son procès, Maître FELLOUS estime “qu’il est normal que les personnes en difficultés puissent assurer les honoraires d’avocats ainsi que la cantine dans la prison”. Maître COHEN “s’interroge sur le sens et la pertinence pour la manifestation de la vérité” du versement de certaines pièces, remettant en cause l’authenticité de l’une d’entre elle. Le président décide sur le siège que les pièces sont versées aux débats.
La parole est à madame l’avocate générale pour commencer l’interrogatoire au fond de l’accusé.
Questions de l’avocate générale, madame Aude DURET
Sur la date exacte de son retour au Rwanda, monsieur RWAMUCYO dit avoir du mal à s’en souvenir, mais évoque la fin de l’année 1992. Interrogé sur ses premiers travaux pour l’ONAPO[1] en 1988, il commence par nier, avant que l’avocate générale ne lui rappelle que c’est inscrit sur son propre CV. Il finit par se souvenir et indique avoir rédigé un article dans la revue de l’ONAPO. Sur madame NYIRASAFARI, directrice nationale de l’ONAPO dès 1981[2], l’avocate générale rappelle que celle-ci a déclaré l’avoir reçu à son retour d’URSS en 1992 pour un poste de consultant. Interrogé sur le fait que sa qualité de chef d’antenne du MRND[3] en URSS aurait pu faciliter ses liens avec cette femme, amie très intime du prétendent HABYARIMANA, monsieur RWAMUCYO balaie la question : “Les questions du MRND n’ont aucun rapport avec ce procès, il n’y a aucun lien”. Il rappelle ensuite à l’avocate générale, comme il le fera durant tout l’interrogatoire, que la charge de la preuve incombe à l’accusation. Sur la date à laquelle son épouse a été employée par Radio Rwanda, alors qu’elle était titulaire d’un diplôme en ingénierie textile, il refuse de répondre, estimant à nouveau que cela n’a pas de lien avec ce qui lui est reproché.
L’avocate générale revient ensuite sur la vidéo réalisée par l’accusé, dans laquelle il affirme qu’avant le 1er octobre 1990, le Rwanda vivait dans la paix et l’unité. Eugène RWAMUCYO le confirme, considérant que tous les témoins entendus lors du procès l’ont dit sans exception. L’avocate générale réplique qu’en réalité plusieurs rescapés ont évoqué des problèmes de discrimination à l’école bien avant 1990, et qu’Abel DUSHIMIMANA avait décrit un climat de peur antérieur à cette date[4]
Elle projette ensuite une carte issue d’un article de Jean-Pierre CHRÉTIEN retraçant des événements historiques majeurs : la révolution sociale de 1959 qui renverse la monarchie Tutsi et contraint plus de 8 000 Tutsi à l’exil ; les massacres de 1963-1964 et l’exil de plus de 300 000 Tutsi ; puis 1973, où la population Tutsi est bannie de l’administration, des entreprises privées et de l’enseignement. Sur ce dernier point, l’accusé conteste la version de l’historien, affirmant qu’il y avait des Tutsi au pouvoir à cette époque : “C’est le point de vue d’un historien, il y a beaucoup d’autres points de vue”.
Interrogé sur Patrick MBEKO, témoin de contexte cité par la défense[5], et sur le fait de savoir s’il partageait ses positions, monsieur RWAMUCYO déclare dans un premier temps ne désapprouver que son éditeur. Il précise ensuite qu’il adhère à certains de ses propos, notamment ceux relatifs à la Commission d’enquête internationale, ainsi qu’à la rupture des accords de cessez-le-feu de juillet 1992. Sur la finalité de la vidéo de l’accusé, l’avocate générale relève qu’elle commence par la plainte déposée contre lui et des images de son arrestation. Elle lui demande si ce sont là des images destinées à informer et alerter, objectifs que l’accusé avait affirmé poursuivre. Ce dernier répond que c’est monsieur DUPAQUIER qui a filmé son arrestation, le qualifiant de « mafieux », et que l’objectif de cette séquence est de montrer des tentatives de produire des preuves illégales à son encontre : “L’objectif, c’est de montrer comment moi je suis injustement accusé”. L’avocate générale lui demande si on ne peut pas dès lors considérer ce film comme un moyen de pointer des responsabilités extérieures pour mieux asseoir son innocence. Eugène RWAMUCYO déclare : “Oui on a vécu un génocide des Tutsi au Rwanda, mais je n’y suis pas du tout impliqué de loin ou de près”. (NDR. Concernant le montage de son arrestation au cimetière de Sannois, l’accusé a supprimé le passage où il dit: »Vous êtes contant, monsieur GAUTHIER? Ce dernier était évidemment absent des lieux, même pas au courant de la préparation de cette arrestation.)
Évoquant une scène dans laquelle monsieur RWAMUCYO filme longuement un paysan très mal en point, l’avocate générale lui demande s’il a aidé cette personne au-delà de capter son image : “Drôle de manière de poser la question” répond l’accusé, ajoutant : “De toute façon un cancer, qu’est-ce que vous pouvez faire ?”.
Sur le décalage entre les choix musicaux du documentaire et les images montrées, monsieur RWAMUCYO réplique : “Les goûts et les couleurs”. L’avocate générale établit alors un lien avec les observations de l’experte psychologue sur l’absence d’empathie chez l’accusé[6]. Citant l’ensemble des témoins ayant évoqué ses positions extrémistes et ses propos anti-tutsi, l’avocate générale l’interroge sur sa sympathie pour la CDR[7]. Eugène RWAMUCYO affirme attendre que l’accusation présente des preuves irréfutables de ses liens avec ce parti, et conteste la véracité de tous les témoignages. Il conteste notamment les déclarations de l’étudiante Diane GASHUMBA, qui affirmait l’avoir entendu dire ”I am CDR”.
L’avocate générale projette un document estampillé CDR, extrait des archives du TPIR[8], daté du 16 août 1993, dans lequel son nom apparaît comme membre d’une des commissions de la CDR. Monsieur RWAMUCYO conteste l’authenticité du document : “C’est vous qui avez produit ce document, c’est à vous de prouver son authenticité. Je ne sais pas qui m’a mis là-dessus”. Il ajoute que ce document ne constitue pas une preuve qu’il aurait commis des actes contre les Tutsi et ne voit pas le lien avec son procès. Est ensuite projeté un extrait de l’agenda de Jean KAMBANDA[9]) à la date du 19 février 1994, sur lequel figure la mention “réunion informelle avec les intellectuels de BUTARE”. Eugène RWAMUCYO affirme n’avoir eu aucune raison de le rencontrer à cette date, n’étant pas dans le groupe de son parti. Sur la réunion du 14 mai avec le premier ministre, il précise avoir pris la parole pour donner son opinion, pas pour soutenir le gouvernement intérimaire.
Interrogé sur Pauline NYIRAMASUHUKO, ministre de la Famille à l’époque[10], il affirme ne pas la connaître et n’avoir jamais eu de conversation avec elle. Il indique toutefois l’avoir peut être-croisée à l’ONAPO. L’avocate générale relève cependant que le numéro de téléphone du docteur RWAMUCYO figure dans l’annuaire de madame NYIRAMASUHUKO. L’accusé s’en étonne et rappelle avoir indiqué la veille qu’il existait un autre Eugène RWAMUCYO à BUTARE, suggérant que le numéro pourrait appartenir à cette autre personne. Face à cette explication, l’avocate générale lui demande s’il est sérieux, ce à quoi l’accusé répond : “Je suis très sérieux”. Il poursuit en déclarant qu’il s’interroge sur le fait d’apparaître en dernier dans la liste, avec une écriture particulière, ajoutant : “Pourquoi on m’ajoute dans des agendas ?” Selon lui, des personnes ont pu inscrire son nom dans leurs agendas ou sur des listes sans le consulter. (NDR : l’accusé semble se perdre dans ses explications, évoquant d’abord un homonyme auquel le numéro pourrait appartenir, puis dénonçant finalement un complot consistant à faire figurer son nom dans des agendas à son insu).
L’audience est suspendue à 10h54 et reprend à 11h15.
Chronologie des attaques.
Concernant la commune de NGOMA, madame DURET demande à l’accusé à partir de quand les attaques ont commencé selon lui. Celui-ci répond qu’entre le 19, le 20 ou le 21 avril, il a entendu des tirs dans la ville de BUTARE. Interrogé sur la durée de ces attaques, il répond qu’elles ont duré deux à trois jours. Il précise que lorsqu’il s’est rendu à une réunion de la faculté les 23 ou 24 avril, il n’y avait plus de tirs à ce moment-là et indique n’avoir personnellement assisté à aucun massacre. L’avocate générale rappelle alors que l’attaque contre l’église de NGOMA a eu lieu le 30 avril, et donc que les attaques à BUTARE se sont poursuivies pendant plus d’une semaine. L’accusé répond : “Vous me l’apprenez, je n’ai pas eu connaissance de cette attaque”.
Sur la situation dans la commune de GISHAMVU, selon un rapport d’African Rights les attaques y ont commencé le 20 avril et se sont poursuivies jusqu’au 27 avril. L’accusé rétorque : “Moi je me fie beaucoup plus aux attaquants et aux victimes”, ajoutant que, selon eux, les attaques se seraient déroulées du 20 au 24 avril. L’avocate générale évoque alors le témoignage d’Immaculée MUKAMPUNGA, rescapée du massacre du grand séminaire de NYAKIBANDA, et affirmant que l’attaque a duré toute la semaine. L’avocate générale demande alors à l’accusé s’il fait confiance à cette rescapée. Il répond : “Oui, bien sûr, mais je ne suis pas lié à ça”.
L’avocate générale poursuit l’interrogatoire en évoquant la note du 24 avril 1994, intitulée “Action socio-sanitaire en faveur des victimes et déplacés de guerre en cas de catastrophe provoquée”, et transmise au recteur par Alphonse KAREMERA. Monsieur RWAMUCYO confirme avoir participé à sa rédaction. L’avocate générale note que nulle part dans cette note il n’est fait mention des massacres du campus universitaire ou du centre hospitalier de BUTARE. L’accusé indique ne pas avoir connaissance de ces massacres à l’époque : “Les attaques qui ont eu lieu, je n’y étais pas, on ne pouvait pas savoir”. Interrogé sur le sens de l’expression “assainir la ville de BUTARE et ses environs” figurant dans la note, Eugène RWAMUCYO précise qu’il faisait référence aux déplacés de guerre.
Sur la note du 6 mai adressée au ministre de la Santé, est à nouveau évoqué l’assainissement de la ville. L’avocate générale l’interprète comme une référence aux enfouissements. L’accusé réfute : “Ne prenez pas ce document comme un document qui pense enfouissements, cela n’a pas de rapport, ce document ne concerne pas les enfouissements”, ajoutant qu’il s’agissait pour lui d’organiser l’accueil des déplacés de guerre, de leur offrir un camp de réfugiés. Sur le témoignage de Faustin MUNYERAGWE[11] selon lequel dès le 21 avril le bourgmestre sollicitait des prisonniers pour évacuer les cadavres avec des véhicules du service d’hygiène, monsieur RWAMUCYO conteste : “Le service d’hygiène n’a pas de véhicule pour transporter des cadavres”. Il conteste également la crédibilité du témoignage de Faustin MUNYERAGWE, affirmant n’avoir jamais été parmi ceux sollicités par les services officiels de la préfecture.
Il confirme avoir travaillé avec Emmanuel BIRASA, mais précise n’avoir commencé les enfouissements qu’à partir du 3 mai. Le premier site était dans la commune urbaine de NGOMA à BUTARE, le deuxième à GISHAMVU. À la question de savoir s’il était présent lorsque l’école a été rasée à GISHAMVU, il répond : “Oui, il a mis le coup de pelle”, précisant toutefois : “Moi je ne suis pas pour les destructions”. (NDR : L’accusé vient donc d’admettre sa présence lors de la destruction de l’école).
L’accusé affirme n’avoir jamais rencontré le bourgmestre ni aucune autorité sur les sites d’enfouissements. Il affirme ensuite n’être jamais entré dans le grand séminaire de NYAKIBANDA, ignorant même l’existence de ce site. Confronté à la déclaration d’Emmanuel BIRASA[12] indiquant qu’il y était entré, Monsieur RWAMUCYO rétorque : “On a acheté sa déclaration, on lui a demandé de chercher quelque chose qui m’incriminerait. Je n’étais pas du tout présent”.
Sur le site de NDORA, il indique que c’est le dernier site sur lequel il s’est rendu et la dernière opération à laquelle il a assisté, après quoi Emmanuel BIRASA a continué seul ayant selon lui acquis ce qu’il lui avait transmis. Sur le produit aspergé sur les corps évoqué par plusieurs rescapés, il répond ironiquement : “Il fallait bien qu’ils trouvent quelque chose et comme j’étais un médecin hygiéniste, ils ont parlé de ce produit”.
Invité à s’exprimer sur le fait que ces opérations d’enfouissement se déroulaient de la même façon dans tout le pays, il affirme n’avoir participé à aucune entente avec un quelconque groupe de tueurs, et être seulement intervenu en pensant que c’était la bonne chose à faire.
L’avocate générale revient ensuite sur la réunion du 14 mai 1994. Elle indique que le nom de RWAMUCYO apparaît avec celui d’Alphonse KAREMERA dans l’agenda de Jean KAMBANDA à la date du 11 mai 1994. L’avocate lui demande si cette réunion avait vocation à préparer la rencontre du 14 mai. L’accusé affirme ne pas savoir et ne s’être jamais rendu à cette réunion. Sur cette réunion, l’avocate générale lit un extrait du discours de Jean KAMBANDA et demande à monsieur RWAMUCYO s’il ne lui fait pas penser à celui du président intérimaire SINDIKUBWABO. L’accusé réfute la définition du terme Inyenzi comme signifiant « cafards » et refuse de répondre à la question. Sur le caractère pacificateur de son propre discours ce jour-là, il affirme : “Mon discours ne prend pas parti, il n’appelle pas à la guerre”.
L’avocate générale demande la projection de l’agenda de Pauline NYIRAMASUHUKO, responsable de l’autodéfense civile dans la préfecture de BUTARE. Il y est indiqué que des fusils ont été donnés au Cercle des Républicains de BUTARE. Eugène RWAMUCYO réagit : “Chaque jour j’en apprends davantage. L’arme dont j’ai parlé, je l’ai trouvée à mon bureau au CUSP[13] – je comprends mieux maintenant comment elle y a atterri”. Concernant la table ronde du 22 juin 1994, dont il a signé la convocation, il indique que Jean KAMBANDA n’était pas invité. Pour terminer, l’avocate générale revient sur l’incident de la semaine précédente. Monsieur RWAMUCYO dit découvrir pour la première fois le site Gahunde, site de soutien en sa faveur, et affirme ne pas non plus avoir connaissance de la chanson créée pour le soutenir. Il remercie ses soutiens tout en précisant que ce qu’ils disent n’engagent qu’eux.
Sur son évolution depuis le début de cette affaire, Monsieur RWAMUCYO conclut : “Je ne conteste pas du tout la douleur et les actes commis contre les Tutsi. Je le répéterai autant que possible, les Tutsi sont une partie de moi, les Tutsi sont la moitié de moi. Je ne suis pas contre les Tutsi, je n’ai jamais été anti-Tutsi”.
L’interrogatoire d’Eugène RWAMUCYO mené par l’avocate générale prend fin à 13h05. Puis Maître COHEN aborde les pièces qu’elle souhaite verser aux débats. Pas d’observations des parties ni de madame l’avocate générale, ni de l’opposition.
L’audience est suspendue à 13h15 et reprend à 14h53 avec la demande de versement aux débats des pièces de Maître COHEN. Le président indique que les pièces sont versées aux débats, puis l’interrogatoire au fond d’Eugène RWAMUCYO par les avocats de la défense commence.
Maître HARELIMANA démarre l’interrogatoire en rappelant que son client était membre de la cellule MRND à LENINGRAD. Interrogé, Eugène RWAMUCYO demande d’abord la diffusion d’une photographie de sa promotion 1984-1985. Puis il explique que le MRND a été “créé 2 ans après le coup d’Etat de 73, et il a remplacé ce qui s’appelait à l‘époque le Comité des militaires qui ont fait le coup d’Etat”. Il ajoute que ce comité a été dissous et remplacé par le MRND. Il ajoute que c’est un parti “qui prônait la paix et l’unité nationale”. Sur BONAVENTURE, il affirme que ce dernier était Tutsi, ayant étudié avec son père. Il ajoute ensuite que les Tutsi “ne peuvent pas se plaindre”, parce que les amis de la “cour présidentielle” étaient composée de Tutsi, et que ces derniers allaient à l’école avec eux. Il précise : “Dire que les Tutsi étaient persécutés du temps d’HABYARIMANA”, est faux, et que “les histoires d’ethnie n’étaient pas prégnantes en 73 et 90”. Sur l’idéologie du MRND, il explique que selon lui, il n’y avait pas de “politique de discrimination”. Sur la notion de “piège ethnique”, (avec la création des carte d’identité, puis l’antagonisme hutu-tusti, le coup d’état de 1973 et enfin 1990), l’accusé indique qu’il s’agit “d’un prétexte (…) utilisé par les politiques de 59 à aujourd’hui, pour résoudre leurs difficultés”.
Puis Eugène RWAMUCYO digresse sur sa photographie de promotion, pour démontrer que “c’est toute la communauté rwandaise”, qui est représentée et précise que ces promotions sont composés “de beaucoup de Tutsi”. L’accusé continue de discuter sur la diffusion de photographies de promotion, et indique “qu’il y a des personnalités qui sont aujourd’hui proches d’une sénatrice”, qui officierait à KIGALI, sans vouloir citer de noms. Il indique que la notion d’ethnie est “un fantasme qui n’existe pas”. S’agissant de la politique relative aux étudiants en Russie, il explique “qu’un étranger était presque une personne sacrée”. Maître HARELIMANA recadre son interrogatoire sur l’expérience personnelle de l’accusé. Sur la maîtrise d’Eugène RWAMUCYO de la langue française, l’accusé explique être francophone depuis la naissance. Maître HARELIMANA fait ensuite référence au rapport de l’expert psychologue, et en vient à la foi de l’accusé. Interrogé sur son évolution, Eugène RWAMUCYO se “considère comme un homme qui évolue tout le temps et aime apprendre tout le temps”, indiquant n’être “jamais au sommet de sa foi, comme pour les connaissances”. Il explique que cela “touche à la sphère de l‘intime”, indiquant qu’il “a peur de heurter les gens” avec sa foi. Il ne souhaite pas la partager car “c’est trop intime”.
Sur “le schisme Nord-Sud”, à l’issue du coup d’état, et pour lequel il existe peu de représentations en 1973, l’accusé digresse sur les forgerons sous la monarchie, puis évoque la révolution sociale de 1959 puis demande la diffusion d’une carte et donne un cours de géographie à partir de 1885. Il répond finalement que le sud était proche des terres royales, ce qui explique le clivage. Sur la “dimension ethnique encartée et identifiée”, susceptible d’expliquer les massacres de 1992, Eugène RWAMUCYO revient sur la “pyramide du pouvoir” déjà évoquée durant le procès. Il ajoute que c’est en 1963 “qu’on est rattrapé par les démons de l’ethnisme”, en raison “des incursions des réfugiés qui veulent revenir au pouvoir”. Il indique que le premier “schisme des Hutu” date de 1965, et que le “Nord et le Sud se séparent” à cause “du mode de vie et de production entre le Nord, qui est très fertile et très vert, et le Sud, où il y a des pâturages”. Il précise qu’en 73, “la guerre ethnique va cristalliser les oppositions”.
Son avocat passe ensuite à la politique “des quotas au niveau de l’éducation, sanctionnant le Sud” et pour lesquels “on assimile les Tutsi au Sud, qui a été favorisé”. Maître HARELIMANA demande à l’accusé de réagir aux discriminations scolaires, mais Eugène RWAMUCYO botte en touche, expliquant que cela n’apporte rien à la cour, puis il reprend son cours d’histoire depuis la monarchie. Il finit par indiquer que lors de la révolution sociale, “seuls les Tutsi ont été éduqués”, ce qui explique, selon lui, la politique d’équilibre ethnique de 1973, “sans exclure complètement les Tutsi de l’éducation”. Il ajoute ensuite que “la politique va s’en mêler” et que les quotas vont être vécus par “les gens du Sud comme quelque chose de transgressif, comme au temps de KAYIBANDA”.
Maître FELLOUS en vient à l’incarcération actuelle de l’accusé. Il explique bien la vivre si ce n’est que “les entraves”l’ont dévasté. Interrogé sur ce qu’il ressent sur la remise en question, durant les débats, de ses diplômes et de ses spécialités, ”avec des responsabilités importantes de chef de service en intérim” l’accusé explique : “La première des choses, difficile à exprimer à une personne qui ne l’a pas vécu : quitter son pays, c’est très déchirant”. Il s’apitoie sur le sort des exilés : “Un exilé, ce n’est pas un sort comme les autres”, faisant référence aux déclarations de Marcel KABANDA.
Le président intervient pour recadrer le débat, et l’interrogatoire reprend. Son avocat indique qu’il a vu lui-même “une distance” venant de l’accusé avec “les questions qu’on lui pose”. Eugène RWAMUCYO ne souhaite pas répliquer quant “aux accusations sur mes diplômes”. Maître FELLOUS revient sur “le serment d’hypocrate”, formulé par Eugène RWAMUCYO, qui “n’est pas un serment d’hypocrite !”. Et l’accusé indique s’être senti “insulté” et avoir compris “être incompétent, venant du Nord, et en fait c’est un pistonné qui n’est que ce qu’il est parce qu’il est de là bas”, parlant de lui à la troisième personne du singulier.
Puis Maître FELLOUS revient sur la cellule MRND en URSS, il explique s’être régulièrement présenté et avoir été démocratiquement élu. On en vient ensuite aux “oublis” et “imprécisions” de l’accusé durant les débats, et l’avocat demande si cela vient du fait que les faits sont lointains ou dû à sa fatigue, et Eugène RWAMUCYO en revient à ses conditions d’extraction. Sur le “caractère distant”, et le “fossé entre ses émotions et ce qu’il ressent réellement”, l’accusé répond : “Porte ta croix et avance !”.
Sur son documentaire et “l’exposition des corps figés en décomposition avancée”, à la question de savoir s’il fait un travail d’historien ou de témoin, l’accusé confirme : “C’est parfois être seul, parce qu’aujourd’hui si je devais le filmer, je le filmerais autrement, c’est clair ! Ces images sont assez brutes, dures à regarder”. Maître FELLOUS exprime également un choix de musique lié au documentaire “qui peut être choquant”. L’accusé répond qu’il comprend et ajoute que la signification n’est pas la même pour lui, car il s’agit de “quelque chose de spirituel”, et qu’il “souhaitait alerter et témoigner” avec ce documentaire.
Maître FELLOUS en vient à l’enfouissement des corps et fait référence à l’audition de Rony ZACHARIAH et demande à l’accusé s’il n’a pas été négligeant, ce que réfute Eugène RWAMUCYO : “Non! J’ai agi dans l’urgence, avec les moyens que j’avais, avec les moyens auxquels je pouvais accéder. Il n’y en avait pas beaucoup”. Puis il ajoute : “L’état des corps, et je parle de là où je les ai trouvés. Il y a le temps où les tueurs tuent, il y a le temps où les autorités locales et la population procèdent aux enterrements, il y a le troisième temps où BIRASA intervient seul sans moi – pendant une grande période, et il y a le temps où personne ne veut plus le faire, où même la population – même payée, ne veut plus toucher ces corps décomposés, ces corps délabrés. Alors comment on va le faire ? C’est là où j’arrive. J’arrive au moment où il faut supporter l’insupportable ! Je ne sais pas comment vous décrire moi, ce que je vois”. Il ajoute : “Qui d’autre ? Ce qu’on a fait, c’était le seul moyen qu’il y avait de faire ces tranchées, et de manière provisoire, parce que moi-même ce que je vois devant moi, non seulement c’est difficile à supporter et très difficile à gérer. Donc moi et ce BIRASA… On a fait ce qu’on a pu, – et je pensais, j’en étais sûr et ça a été fait ! Ceux qui viendront après au moins ont trouvé les lieux et vont gérer ce problème”.
Sur “l’étiquette d’intellectuel” accordée à l’accusé, l’avocat lui demande si finalement, il l’est réellement : “D’autant que vos thèses sont pauvres !”, et ajoute : “On a pas l’impression que vous êtes vraiment un intellectuel, pour moi vous ne l’êtes pas”. Eugène RWAMUCYO indique ne pas savoir ce que veut dire “être intellectuel” puis botte en touche, visiblement vexé. Interrogé sur son discours du 14 Mai 1994, l’accusé explique que sa prise de parole était spontanée et qu’il s’agissait en réalité d’une question. (NDR : Il s’agit pourtant d’un discours de 5 pages). A la question de savoir s’il était “un leader politique”, notamment durant cette prise de parole, l’accusé indique qu’il lui donne la même réponse qu’à madame l’avocat générale, et qu’il n’avait qu’une posture “de simple citoyen”. Interrogé sur son “narcissisme”, Eugène RWAMUCYO explique que sa prise de parole de l’époque “n’a rien à voir avec son narcissisme, de la perversité ou un complexe d’infériorité”, et indique “que cela touche davantage à mon âme, c’est une situation qui me touche”. Il précise qu’il ne dira pas ce que l’avocat veut lui faire dire.
Maître FELLOUS indique que son client a une forme “d’obsession du FPR”, et l’accusé répond fermement qu’il n’est “pas lié au FPR !”. Eugène RWAMUCYO ajoute avoir appris au cours de ce procès qu’utiliser des guillemets “peut être blessant pour les victimes”.
Maître FELLOUS demande quelle est la personne qui lui a dit de ne pas sortir du 19 au 23 avril 1994, l’accusé explique que “c’est la peur”. Sur insistance de son avocat, il explique que cette peur “provenait des coups de feu” qu’il entendait, et rétorque à son avocat qu’il n’a pas besoin qu’on lui dise de rester enfermé chez lui. Maître FELLOUS tente d’avoir une autre réponse, en vain. Puis à la question de savoir s‘il y a eu une “construction politique à son encontre pour montrer qu’il est un intellectuel majeur ou mineur, justifiant qu’il se retrouve dans une cour d’assise”, il confirme. Qui l’a contacté pour figurer sur la liste pour écrire aux ambassades en 1993 ? Eugène RWAMUCYO indique avoir montré son film à son voisin et que c’est celui-ci qui est “l’initiateur de cette lettre”. Il lui est demandé s’il aurait fait la même chose s’il avait été présent 32 ans après. Eugène RWAMUCYO indique : “Si je sens qu’il y a un conflit tel qu’il y avait à l’époque de 92-93 au Rwanda, j’essaierais, je tenterais d’aller loin de ce conflit. Je serais en train de fuir. Je n’aurais pas la force de refaire ce que j’ai fait. Si je l’ai fait, c’est parce que je ne savais pas. Si je savais ce que je serais aller voir, je n’y serais pas allé”.
Puis vient le tour de Maître SZTULMAN. Il commence par évoquer la mort du frère de l’accusé. Interrogé, Eugène RWAMUCYO explique que celui-ci est décédé quand il avait 10 ans, et que son frère avait 4 ou 5 ans. Il confirme également que la mortalité infantile était une chose courante. Il lui est demandé, avec son recul de médecin, de quoi son frère pouvait être mort, et l’accusé indique que cela devait être la rougeole, “qui est une maladie infectieuse”. Son avocat tente de lui faire dire que son choix d’étude est lié à cette mort, ce que ne voit pas l’accusé. Sur les déclarations d’Emmanuel BIRASA, l’accusé indique qu’il ne lui donnait que des “conseils techniques” et non pas des ordres, et ajoute ne pas avoir supervisé la totalité des fosses réalisées par BIRASA. Interrogé sur sa thèse et les rapports, il confirme que ses rapports et sa thèse ne sont finalement pas liés entre eux. Maître SZTULMAN, contrairement à Maître FELLOUS, met ensuite en exergue l’intellect de l’accusé. Puis sur son discours du 14 mai 1994, il confirme ne pas l’avoir préparé à l’avance (NDR : On notera que selon l’avocat de la défense qui prend la parole, il s’agit soit d’une question d’un non intellectuel, soit d’un discours d’un grand intellectuel).
Eugène RWAMUCYO confirme ensuite ne pas avoir vu Jean KAMBANDA avant ce discours, mais l’avoir vu au sortir de ce discours. L’accusé hésite, puis confirme ne plus l’avoir revu après cette date. Il confirme ensuite que la table ronde du 22 et 23 Juin 1994 n’a jamais eu lieu. Il nie avoir participé à des conseils préfectoraux, et confirme que c’est l’assistant sanitaire qui y a assisté, puis ajoute être passé au bureau du préfet pour aller prendre du carburant pour BIRASA. Sur les enfouissements et “sa méthodologie” lorsqu’il “conseille” Emmanuel BIRASA, l’accusé explique qu’il est à l’origine de la création du métrage à réaliser à partir des cours d’eau pour creuser les fosses. Il ajoute qu’avant son intervention “on ne creusait pas, on recouvrait de terre”, et il ajoute que “la protection des cours d’eau ne sera pas assurée” dans ces conditions. Il confirme ensuite que le fait de recouvrir les fosses était destiné à protéger “les dépouilles”. Il ajoute qu’il faisait faire des buttes afin de poursuivre “un objectif de compensation, car au fur et à mesure, la décomposition deviendra complète et il y aura un affaissement de terrain”. Il précise : “La personne qui passera verra de toute façon qu’il y a quelque chose”. (NDR : Alors pourquoi découvre- t-on encore des fosses ?).
Sur la notion d’“enterrement provisoire” évoqué par l’accusé, Eugène RWAMUCYO explique d’abord qu’il est facile de se repérer “vu que chaque colline a un nom, et qu’il y a l’habitant”.
Son avocat tente de lui faire dire le contraire pour justifier le fait qu’il n’y ait pas eu de cartographie des fosses réalisées, mais l’accusé ne semble pas comprendre. Maître SZTULMAN reformule sa question plus clairement, et l’accusé explique que s’il avait “eu le temps, cela aurait été simple”. Son avocat observe qu’il n’a donc pas pu réaliser cette cartographie des fosses. (NDR : Hier, l’accusé lui-même a indiqué au président lors de son interrogatoire au fond qu’il avait pris des notes relatives à la localisation des fosses mais ne les avait pas prises durant sa fuite). Interrogé, Eugène RWAMUCYO confirme ensuite n’avoir jamais été contacté en 30 ans par une association pour savoir où étaient établies les fosses en question. (NDR : C’était donc aux victimes de localiser les dites fosses faites par l’accusé ?). Enfin, sur la question des véhicules dont il disposait au Rwanda en 1994, il explique avoir d’abord eu une voiture soviétique, puis avoir eu un 4×4 qui lui appartenait personnellement et non à la région sanitaire.
L’audience est suspendue à 16h50 et reprend à 16h15 avec les questions de Maître COHEN.
Interrogé sur la portée du discours politique qui existait dans sa famille, l’accusé explique que son père était conseiller communal et qu’il s’agissait d’un “contexte de changement sociétal et je n’appelle pas cela un discours politique”. Maître COHEN demande quelle est la place des Hutu en 1959, et notamment s’il y avait une “supériorité Tutsi à ce moment-là”. Eugène RWAMUCYO réfute cette idée, indiquant que dans sa famille “cette question ne se posait pas”.En revanche, il explique qu’il y avait des discussions sur le “servage”, tout en nuançant et indiquant que sa famille “n’était pas concernée, surtout qu’on ressemble à des Tutsi et qu’on fréquentait les Tutsi”. Il ajoute que “cette fibre ethnique” n’était pas prégnante.
Sur sa position quant au fait d’indiquer sur sa carte d’identité d’être Hutu ou Tutsi? il ne sait pas, et ajoute qu’ils ne se “posaient pas cette question-là”. Sur son renvoi du petit séminaire, il explique : “On est en 1973, j’ai 13 ans et demi à l’époque, et le renvoi du petit séminaire, c’est une exclusion préventive“. Il élude, puis confirme que son père faisait fait partie du mouvement PARMEHUTU[14]. Il explique ensuite : “C’est un mouvement d’émancipation sociale”. Maître COHEN lui demande si c’est une émancipation raciale ou raciste: “Si vous voulez” répond t-il avant de confirmer de façon plus affirmative, indiquant que “c’est documenté”. Maître COHEN indique avoir eu “le sentiment que le distinguo Hutu et Tutsi n’existait pas” et ajoute qu’il s’agissait “davantage d’une lutte des classes”, ce qu’il confirme puis ajoute : “Ce n’était pas vraiment une question de classe, regardez le sommet de la pyramide, c’était une histoire de clans, c’est historique (…) et tous les Tutsi du Rwanda ne sont pas dans la classe dirigeante, loin de là”. Il assure ne pas avoir été élevé “dans la haine du Tutsi”. Maître COHEN demande ensuite s’il est possible d’être fermement militant anti-FPR sans être anti-Tutsi ? Il confirme, puis digresse sur les faits historiques. Il en vient spontanément aux « Dix commandements des Bahutu »[15], et indique que le parti de son auteur “est mixte, composé de Hutu et Tutsi”.
À la question de savoir si l’accusé sent un mouvement de cristallisation anti-tutsi dès les années 1990, il explique que c’est l’attaque du FPR qui fut “l’élément qui cristallisa les positions et les tendances et les volontés d’appartenance ethniques. Donc les gens vont s’identifier aux partis, et les Tutsi vont vouloir s’identifier au FPR, ou le FPR va vouloir que les Tutsi s’identifient aux Tutsi”. A la question de savoir comment il se tient au courant de l’actualité rwandaise quand il se trouve en URSS, il explique que c’est en se déplaçant toutes les vacances au Rwanda, et ajoute que “lorsque le FPR attaque en 1990” il est au Rwanda. Pour se tenir au curant de l’actualité au Rwanda, Eugène RWAMUCYO précise qu’il est “obligé” de prendre ces informations pour continuer son travail et ajoute les avoir obtenues par l’ambassade. Puis il indique que finalement, il est “assez éloigné de ce qu’il se passe”.
Sur le MRND en URSS, il explique qu’il s’agit davantage d’une communauté qu’un parti politique et “que la guerre ne nous a pas séparés”. Sur les réunions de communauté, il explique qu’elle avait vocation à réaliser des évènements culturels notamment. A la question de savoir quelle était la place de la politique dans cette communauté, il réfute : “La politique politicienne, on ne la fait pas”. Il ajoute : “La politique du MRND c’est une politique de paix et d’unité”. Sur la différence entre le MRND et la CDR, il explique que la CDR n’est pas née en Russie, et que cette dernière a été créée en 1993. Il explique ensuite que tous les partis politiques naissent du MRND depuis 1991, à la suite du multipartisme. Il revient ensuite sur le MDR-Parmehutu, et explique que “le Parmehutu va prendre le dessus, et il va s’avérer qu’il deviendra un parti unique depuis 1965”. Il ajoute que le président Théodore SINDIKUBWABO est “un adhérent de la première heure” de ce mouvement.
Maître COHEN indique à l’accusé qu’elle lui pose ces questions pour nuancer son opposition au FPR. Elle lui demande ensuite s’il a un ton professoral, il explique qu’il ne sait pas, qu’il “fait comme il peut” et ajoute : “Je suis devant quelqu’un qui n’a pas la compréhension de la complexité de cette affaire, et j’aimerais bien faire comme un vieux conteur”. Maître COHEN revient sur les expertises psychologiques, et l’accusé confirme devoir se positionner “comme un conteur qui doit raconter l’histoire de son pays”, ajoutant qu’il devient “comme le vieux du village, et si je ne le dis pas, il n’y aura plus personne pour le dire”. Maître COHEN indique ensuite que selon elle, l’accusé a “un rapport à la réalité très médical”, tandis que lorsqu’il s’exprime, il “renoue avec la réalité et fait état de ses impressions : On a totalement l’impression que vous vous êtes dissocié avec ce que vous avez vécu sur le champs de bataille. » Il confirme se sentir “moins dissocié”. Sur son documentaire, et l’impression de froideur et distance avec la mort, il explique que ça le ramène à son enfance puis ne sait pas quoi répondre.
Il lui est ensuite demandé de s’expliquer sur le nombre de morts à KABUYE dont le nombre est “au moins supérieurs au nombre de 200”. Il explique : “J’ai appris à estimer, et là c’est mon œil de spécialiste qui me fait dire que si je vois déjà 10 corps amassés ensemble, c’est vraiment terrifiant”. Il réfute ensuite le fait qu’il y en ait eu des milliers : “200, c’est énorme !” et ajoute : “Lorsque nous arrivons, je dis ce que je vois, et j’estime les corps que j’ai vus. J’estime ce que je vois sur une surface donnée. Disons 50 sur 60 mètres, vous ne mettez pas des milliers de corps, ce n’est pas possible. Deuxième chose, je parle de la temporalité : il y a eu des attaques, des tueries, et il y a eu en plus les enterrements à la population elle-même. Peut-être par les tueurs eux-mêmes, et enfin les autorités ont organisé des enterrements, et c’est lorsqu’elle s’essouffle, lorsque les populations ne veulent plus toucher les corps qui sont décomposés, avec ces mouches dont on parle, personne ne veut plus intervenir et on dira : “Bon, on fait appel à .. on informe la préfecture qu’il y a quelque chose qui ne va pas, et c’est ainsi que nous allons intervenir sur des sites, mais vraiment à la fin de ces opérations”.
Qu’est-ce qui le conduit à proposer cette solution d’enfouissement, alors que dans son rapport il propose des cimetières ? Il explique que “personne n’avait prévu ça ! C’était tellement violent.. Ça arrive soudainement. L’accident c’est ce qui est soudain. Moi c’est vraiment un grand accident qui arrive”. Il ajoute : “Et là ce qui va se passer – c’est pour ca que je continue à m’interroger comme tout le monde là – comment est-ce que ça a pu arriver ? Qui en fait ?”. Maître COHEN le coupe et lui demande de répondre à sa question. Il explique : “C’est la grande ampleur de la catastrophe ! Le nombre de corps, et ce débordement de tout ce qui est possible et imaginable. Alors le creusement des fosses aussi n’est pas du tout prévu, et je ne pouvais pas le mettre sur papier parce que je ne m’attendais pas à celà. C’est lorsqu’on reçoit l’information et la demande des communes que l’on intervient”.
Sur la propagande anti-tutsi, il confirme son existence uniquement pendant ces évènements. Il explique que la folie meurtrière ne s’arrêtera pas avant fin avril 1994. Quelle est la différence entre la défense civile et les milices ? Il explique que les “milices, elles tuent. Ce ne sont pas des enfants de cœur. Et la question que vous posez, moi aussi je vous la pose”, et il indique qu’il ne peut pas répondre. C’est quoi la défense civile ? insiste son avocat. Il explique que “c’est un concept que le gouvernement va essayer de concevoir et mettre en place, mais elle est.. je n’ai pas étudié la question, donc je ne sais pas si avant 94, il y avait cette défense civile. Mais celle dont vous parlez, c’est celle qui est prônée par le gouvernement ?”. Il ajoute à ce propos que “c’est celle qui va accompagner l’initiative de pacification, qui a suivi cette phase de tueries et de massacres sans précédent”.
Sur le déchaînement de violences qui intervient dans les familles, il botte de nouveau en touche, expliquant que dans sa famille il n’y a pas eu de tueries, puis indique que “c’est un fait global et je refuse de m’y enfermer”. Il ajoute qu’il aimerait obtenir l’aide du ministère public sur “la criminalisation sur une certaine catégorie d’accusés pour voir qui sont ces tueurs et comment ils ont fonctionné, et qui les a mobilisés”. (NDR : Il a pourtant été établi de longue date que cette responsabilité incombait au gouvernement intérimaire génocidaire)
Il ajoute : “Personne ne veut me dire qui sont ces gens, personne ne veut aller les chercher ! Je n’ai jamais vu ni entendu qui était leur chef ! On ne leur a jamais demandé : Vous êtes venu avec qui ? Avec RWAMUCYO ?”. Il ajoute que c’est important pour lui “parce que ces gens ont commis des choses abominables, et ce qu’ils ont fait, nous a été attribué, et surtout parce qu’il y a des gens, il y a des familles, il y a des personnes qui ont été victimes de ces atrocités, à qui on pourrait faire croire que voici les coupables, alors que les criminels se promènent”.(NDR : C’est qui “nous ?). Interrogé, il confirme ensuite n’avoir jamais été présent avec les interahamwe, ni avoir caché d’armes au sein de son bureau.
Sur la propagande anti-tutsi et le rapport de la population rwandaise à la radio (Radio Rwanda et RTLM), il explique avoir donné 5000 francs rwandais pour des raisons commerciales. Sur la distribution de transistors, il ne sait pas. Les personnes dans les campagnes avaient-elles accès à la radio ? Il indique que “ce n’était pas à la portée de tout le monde”. Interrogé sur la rumeur, éventuellement pourvoyeuse de propagande, il explique que “c’est une tradition orale” et digresse de nouveau sur le contexte historique.
Sur le témoignage d’Emmanuel BIRASA, et “la force des renseignements rwandais”, il explique que ce témoignage est “très caractéristique et fondamental dans l’affaire qui nous occupe ici”. Il explique que c’est un “témoin capital”, sauf que pour l’accusé, son témoignage n’apporte rien à l’accusation, celui-ci ayant été obligé de “cocher les cases car ensevelir en soi ce n’est pas un délit, donc il faut bien trouver des faits et dire qu’il va cocher les cases”. Il ajoute qu’on lui a demandé d’ajouter qu’il a vu “des survivants”, et précise à la cour qu’il s’agit de mensonges. Il ajoute que BIRASA a “vu des survivants qui n’existent pas” et précise que “les renseignements rwandais vont le guider, vont l’emmener témoigner à Arusha, faire une Gacaca qui lui dira : “De toute façon, on vous innocente si vous dites que vous êtes avec lui”. Il ajoute que les Canadiens ont utilisé les mêmes procédés.
Sur le témoignage de Patrick MBEKO, et la question du renseignement rwandais, il confirme avoir le même positionnement. Il confirme ensuite que ces massacres ont été réalisés à la vue de tous et reprend : “Je veux que les miliciens disent comment et avec qui ils ont commis ces atrocités ! Ils ne s’en cachaient pas”. Maître COHEN lui demande comment il est possible de parler de dissimulation si les enfouissements avaient lieu “au milieu de tous” ? L’accusé s’interroge aussi.
Interrogé, il confirme ensuite qu’il est faux de vouloir cacher “à la communauté internationale les massacres” et ajoute que “c’est quelque chose qui est su, et et qui a été fait au su et au vu du monde, et tous ceux qui passent, y compris Rony ZACHARIAH, y compris Stephen SMITH qui n’est pas venu et est passé à BUTARE a vu. Aucun de ces témoins n’a jamais rien vu”. Interrogé sur la différence entre des enfouissements immédiats et 15 jours après les massacres, il explique : “Je tombe dans une horreur, dont je ne connais pas les origines, et je ne sais pas qui a fait cela. J’interviens pour résoudre un problème sanitaire, mais aussi un problème humain”. Il ajoute : “Ce sont des gens qui ont été massacrés par des gens qui – jusque-là qu’on connait, qui pour moi, n’ont aucune âme.”. Interrogé, il explique que les enfouissements n’engagent pas la responsabilité pénale de son auteur, mais plutôt “une responsabilité humaine”.
A la question de savoir le temps qu’il prenait pour superviser les enfouissements, il explique qu’à NYAKIBANDA il était avec Michel MURENZI et Emmanuel BIRASA, et ajoute être arrivé vers 9h30-10h, avoir réalisé une tranchée “de 15 m sur 7 ou 8m, parce qu’il faut aller par degré pour que la machine ne s’embourbe pas dans la fosse. Et à 12h, on avait fini. On est arrivé et on est parti à NYUMBA”. Il ajoute qu’il est parti en voiture et avoir mis 5 à 10 minutes, et précise ensuite que cela a duré 3h à NYUMBA. Il indique ensuite ne pas se souvenir de brouettes et que les corps “étaient portés et on se faisait aider par des bouts d’os pour rassembler les corps”. Enfin, il explique qu’il n’y avait qu’une seule machine, de sorte que s’il avait fallu faire différemment et “créer un cimetière”, cela aurait sans doute mis 2 ou 3 jours.
Sur les Gacaca, Maître COHEN convoque un article d’un dénommé “Fabrice PITON” (NDR : La défense voulait sans doute parler de Florent PITON, historien et Maître de conférence à l’université de Strasbourg) qui, selon l’avocate, “irait dans le sens de la défense”. Interrogé sur la “réécriture de l’histoire”, l’accusé explique que cet article “est révélateur”. II ajoute : “Les victimes du génocide, elle sont là, elles existent. Mais lorsqu’il s’agit de livrer un récit contre un accusé, surtout qui est à l’extérieur du pays, ça devient autre chose ? C’est l’essence même de ce dossier !”. Il ajoute : “Pendant toute la durée de l’instruction, ces témoins centraux, ce sont les premiers qui ont fait l’objet d’un non lieu au sujet du génocide, donc c’étaient des fausses déclarations, mais ce n’est pas seulement faux ! Ce qui est terrible, c’est que ce sont des mensonges.. ils n’ont pas existé en fait? J’aurais bien souhaité qu’on ait la preuve qu’ils n‘aient pas existé et cette preuve là, j’aurais aimé qu’elle soit confirmée”. (NDR : Et comment apporte-t -on une preuve négative ? Par définition, c’est impossible)
Maître SIARI évoque le bulletin scolaire du docteur RWAMUCYO, relevant les très bonnes notes qu’il a obtenues. Elle demande ensuite d’afficher les dépositions de plusieurs femmes Tutsi qui indiquent que l’accusé n’avait pas de propos anti-tutsi, et n’était pas affilié à la CDR, ni aux Interahamwe. Questionné sur la distance qu’il mettait avec ses étudiants, il explique que c’était afin de prévenir le risque de favoritisme lorsque l’étudiant créait un lien avec un professeur, il précise lien d’amitié ou lien physique. Il ajoute : “J’étais un tout jeune professeur, imaginez qu’on me voie avec une jeune fille”.
Maître SIARI montre ensuite des déclarations décrivant monsieur RWAMUCYO comme anti-Tutsi, et affirme que ces témoignages sont dictés par l’État, et revient sur la vache offerte par l’État Rwandais à Emmanuel MUTIRENDE pour justifier cette idée. L’avocate “maintient” qu’il ne s’agit pas d’une démocratie actuellement au Rwanda. Elle rapporte qu’un policier canadien s’est senti menacé alors que « Alain GAUTHIER se balade tranquille au Rwanda, il est proche du pouvoir, on l’a vu”, et indique que cela ne pourrait pas être le cas de son client. (NDR. Alain GAUTHIER connaît le Rwanda depuis 56 ans, c’est son pays. Il ne s’y balade pas, il enquête. Ne pas oublier que des avocats de la défense se sont rendus au Rwanda pour des reconstitutions de faits, ils sont toujours vivants. Maîtres MATHE et BIJOU-DUVAL en font partie). L’avocate fait ensuite référence à l’enquête de personnalité, et rappelle les enjeux de cette enquête. Elle lui demande ensuite si les enquêteurs l’ont interrogé sur ses ressentis face aux cadavres, sur un éventuel stress post-traumatique. Celui-ci répond que non. Maître SIARI s’offusque qu’on ne lui ait pas posé ces questions et sur la question d’aligner correctement les cadavres, l’avocate ajoute : “Ça voudrait dire les prendre à la main, c’est rajouter de l’horreur à l’horreur, est-ce qu’on vous a posé la question de savoir ce que ça vous a fait de faire tout ça”? Puis, s’adressant à l’accusé : « Est-ce que moi qui ai préparé votre défense, je peux me balader au Rwanda? » Il ne peut que répondre: « Je ne vous le conseille pas. » (Voir la NDR précédente). Et l’avocate de conclure : « Moi, je vous ai vu pleurer en prison. Ici vous restez de marbre, et moi – et votre fille – ça me rend folle! » Enfin au bord des larmes, Eugène RWAMUCYO déclare: « Je ne sais pas parler des cadavres… Ces images, je ne les oublierai jamais… un film d’horreur, je ne sais pas le regarder » (NDR. Ce qui ne l’a pas empêché de filmer longuement des cadavres dans sa propre vidéo, au point d’indisposer l’assistance lors de sa projection à l’audience).
La parole est à l’accusé mais il ne peut plus parler. L’audience est suspendue à 19h48.
Jade KOTTO EKAMBI
Jeanne BEAUJEAN
Margaux MUZERELLE
Jules COQUERIC
Alain GAUTHIER, président du CPCR pour la relecture
Jacques BIGOT pour la relecture et les notes
- ONAPO: Office national de la population[↑]
- Voir l’audition de Gaudence NYIRASAFARI, fille d’Eugène RWAMUCYO, 29 juin 2026.[↑]
- MRND : Mouvement Républicain National pour la Démocratie et le Développement, ex-Mouvement révolutionnaire national pour le développement, parti unique de 1975 à 1991 fondé par Juvénal HABYARIMANA.[↑]
- Voir l’audition d’Abel DUSHIMIMANA, ancien directeur du CUSP de Butare où il a travaillé avec le docteur RWAMUCYO.[↑]
- Voir l’audition de Patrick MBEKO, le 26 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition d’Emmanuelle SEMIATICKI, psychologue clinicienne, le 22 juin 2026.[↑]
- CDR : Coalition pour la défense de la République, parti Hutu extrémiste, créé en mars 1992, au moment des massacres de Tutsi dans le Bugesera. La CDR a également une milice, les Impuzamugambi., cf. glossaire[↑]
- TPIR : Tribunal Pénal International pour le Rwanda, créé à Arusha (Tanzanie) par la résolution 955 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 8 novembre 1994 (en anglais ICTR).[↑]
- Jean KAMBANDA : Premier ministre du GIR (Gouvernement Intérimaire Rwandais) pendant le génocide. Voir Focus – L’État au service du génocide. Ses agendas et carnet de notes sont archivés dans les annexes en ligne de Rwanda, de la guerre au génocide : les politiques criminelles au Rwanda, 1990-1994, André Guichaoua – La Découverte (Paris):
– Agendas (document pdf, 28 Mo)
– Notes et déposition au TPIR (document pdf, 35 Mo[↑] - Pauline NYIRAMASUHUKO : ministre de « la Famille et du Progrès des femmes » à partir de 1992 jusqu’à la fin du génocide, n’hésite pas à inciter les tueurs, voire son fils Shalom, à violer les femmes tutsi. Jugée au TPIR et condamnée à perpétuité en 2011, peine réduite à 47 années de prison en 2015. Voir également: Madame Pauline, la haine des Tutsis, un devoir historique, podcast de France Culture, 28/4/2023.[↑]
- Voir l’audition de Faustin MUNYERAGWE, le 23 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition d’Emmanuel BIRASA, le 23 juin 2026.[↑]
- CUSP: Centre Universitaire de Santé publique de Butare[↑]
- le parti Parmehutu qui proclame que la masse Hutu est constituée des seuls «vrais Rwandais». voir Focus – les origines coloniales du génocide, créé en 1957 par Grégoire KAYIBANDA, premier président du Rwanda indépendant[↑]
- « Appel à la conscience des Bahutu » avec les 10 commandements » en page 8 du n°6 de Kangura, publié en décembre 1990.[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
