Plaidoiries des parties civiles
- Maître PARUELLE, avocat de parties civiles
- Maître SMADJA, avocate de la LICRA
- Maître SEBBAH, avocat de la FIDH
- Maître VINET, avocate de la FIDH
- Maître FALGAS, avocat d’Ibuka France
- Maître SABADOTTO, avocate de Survie et Cauri
- Maître BERNARDINI, avocat de Survie et Cauri
- Maître SIMON, avocat de Survie et Cauri
- Maître KARONGOZI, avocat de parties civiles
- Maître THUAN DIT DIEUDONNÉ, avocat de parties civiles
- Maître MARTIN, avocate de parties civiles
- Maître LADU, avocat de parties civiles
- Maître DELAVENNE, avocat de parties civiles
- Maître GISAGARA, avocat de la Communauté Rwandaise de France
- Maître ZARKA, avocate du CPCR
- Maître LAVAL, avocat du CPCR
L’audience commence à 9h20. Le président salue les parties civiles, l’accusé, madame l’avocate générale et l’assemblée. Les avocats de la défense ont formé un contentieux au président par le versement de conclusions. D’abord, maître SIARI rappelle qu’elle a demandé un donner acte sur la lecture faite par le président de la lettre de monsieur Janvier GASANA, qu’elle trouvait “inégale” [1].
Maître SZTULMAN souhaite quant à lui faire des observations sur les 20 questions posées à la cour : Il explique que, selon lui, les questions ne respectent pas les dispositions de l’article 349 du code de procédure pénale. Il avance que “les faits spécifiés ne ressortent pas” des questions posées à la cour, les comparant à l’arrêt de mise en accusation d’Eugène RWAMUCYO. Il souhaite ainsi faire intégrer dans les questions, les éléments de faits de l’arrêt de mise en accusation. Il en vient ensuite à la question de l’espace géographique de “HUYE”, qui, à son sens “relève d’une confusion entre HUYE et BUYE”, et souhaite l’écarter des questions. Enfin, il demande de supprimer des questions, les éléments relatifs au temps inscrit dans la prévention, à savoir “fin juillet” car selon lui, son “client est parti au mois de Juin”. (NDR : Il s’agit d’un élément de la défense d’Eugène RWAMUCYO, et non d’un fait établi. Par ailleurs, la cour d’assise est liée par l’arrêt de mise en accusation, qui fait expressément référence à cette période).
En outre, il conteste la mention de l’adverbe “notamment”, inscrit au sein des questions, estimant que “ce terme n’y a pas sa place”. Il ajoute ensuite que pour lui, la question de la complicité ne peut pas être posée à la cour, “s’il est recherché la responsabilité personnelle d’Eugène RWAMUCYO” en amont. Il demande enfin de supprimer la question de savoir “s’il est constant” qu’il y a eu un génocide, indiquant que “tout le monde est d’accord sur cette question”.
Madame l’avocate générale observe que sur les premières conclusions consistant à donner acte d’une lecture inéquitable de Janvier GASANA, le président avait déjà répondu à cette problématique et indique que “rien ne pose difficulté dans le cadre de ce procès”. Sur les conclusions d’incident déposées par maître SZTULMAN relatives aux 20 questions posées à la cour, madame l’avocate générale observe que les questions collent au terme d’incrimination. Sur “il est constant” : elle souligne qu’il s’agit de questions systématiquement posées dans le cadre de ce contentieux, car elles relèvent des termes même de l’incrimination. Sur la mention relative à la commune de “HUYE”, elle explique qu’il n’y a pas “d’erreur matérielle”, mentionne les témoins qui en ont parlé, puis relève : “On vous demande de rectifier une erreur inexistante!”. Enfin, sur la période de prévention d’avril à Juillet 1994, elle explique que “c’est la période définie pour le crime de génocide des Tutsi au Rwanda en 1994”.
Maître SIARI revient sur la lecture qu’elle estime comme portant atteinte aux droits de la défense, et indique que “le mal est déjà fait” par la lecture du président. Maître SZTULMAN souhaite répliquer sur les points qu’il a développés, et ajoute que “sa seule boussole c’est le code de procédure pénale, et la jurisprudence!” et souligne qu’il souhaite des questions individualisées. Le président indique que la cour va se retirer pour délibérer sur la demande de maître SIARI.
S’agissant des demandes de maître SZTULMAN, le président demande à la défense quelles sont ses intentions et dans quel cadre de procédure elle se place. (NDR : Le président n’ayant pas tranché sur la demande, si la défense maintient son contentieux au président, celui-ci sera jugé irrecevable). La défense indique avoir formé “un contentieux au cas où”. Les conclusions sont finalement adressées au président, qui lui répond sur le siège.
Sur la reformulation des questions, le président indique maintenir les questions telles quelles. Le président explique ensuite “ne pas pouvoir préjuger d’une erreur matérielle”, cela concernant le cadre du délibéré, d’autant que l’arrêt de mise en accusation a “saisi la cour d’assises sur cet espace géographique”. Sur la rectification temporelle, il s’agit du même argument et explique que s’il accepte de retrancher la période de juillet 1994, il commettrait “une erreur monumentale”, au stade des questions. Sur l’emploi de l’adverbe “notamment” dans les questions, le président fait œuvre de pédagogie avec les avocats de la défense et explique être lié par l’arrêt de mise en accusation. Maître SZTULMAN s’interroge de nouveau sur le “est-il constant”, et le président lui explique que la notion de génocide doit chaque fois être discutée en ces termes, et fait de nouveau œuvre de pédagogie, expliquant que nous n’avons pas “de constat judiciaire”, contrairement au TPIR[2].
La défense souhaite ériger ses conclusions en contentieux au président, et demande une motivation écrite. L’audience est suspendue à 9h55 et reprend à 10h10.
Le président indique que procéduralement, sur le jeu de contentieux de maître SIARI, un nouvel exemplaire a été imprimé par madame la greffière afin qu’il soit recevable. Il indique que la cour les rejette, cette lecture ne portant nullement atteinte aux droits de la défense, cette question ayant été soumise au contradictoire notamment. Sur les conclusions de maître SZTULMAN, la cour les écarte et indique qu’il leur sera rendu une motivation en ce sens.
Puis les avocats des parties civiles se lèvent pour leur plaidoiries, qui commencent avec celle de Maître PARUELLE, avocat de parties civiles :
– “Il aura fallu 32 ans pour voir Eugène RWAMUCYO rendre des comptes, 32 ans durant lesquels les rescapés ont pu, sans aucune aide extérieure pour la plupart, tenter de se reconstruire”.
– “J’entends toujours les mêmes arguments de la défense : des témoins manipulés, des Gacaca[3] corrompues et la terrible répression du FPR[4] quand ce n’est pas le double génocide. […] Ceci n’est que diversion, vous êtes seulement ici pour juger des faits commis par une seule personne, Eugène RWAMUCYO, entre avril et juillet 1994, pendant le génocide au Rwanda”.
– “Les circonvolutions de langage des témoins qui sont venus à cette barre, s’agissant du génocide des Tutsi, ne font que rappeler un négationnisme rampant […]. En faisant état d’un double génocide, le génocide des Tutsi disparaît […], le négationnisme est le prolongement du génocide”.
– “La justice des hommes c’est pour les vivants évidemment mais c’est également pour les morts, tous les morts des familles de nos clients. […] Ce procès doit constituer un devoir de mémoire, car le travail de mémoire est à mon sens ce qui importe le plus aux victimes et à la réparation de nos sociétés”.
– “Le génocide n’est pas seulement une atteinte aux victimes directes, il est une atteinte à l’ordre juridique international lui-même. C’est pour cette raison qu’a été créée la compétence universelle. […] La France a le pouvoir de juger Eugène RWAMUCYO car le génocide des Tutsi concerne l’humanité tout entière. En rendant justice, la France honore les victimes et assure sa part dans l’effort international de vérité”.
– “Le traumatisme altère la capacité même de se remémorer, […], comment dès lors répondre aux exigences de la procédure judiciaire quand le corps revit la scène avant même que l’esprit puisse la formuler (…) Rendre justice ce n’est pas seulement condamner les coupables c’est aussi reconnaître que, pour certaines victimes, le simple fait de se souvenir est déjà une souffrance extrême”.
– “Il existe à KIGALI un mémorial, une villa construite sur une colline, au-dessus de fosses communes, où reposent plus de 250 000 personnes, victimes du génocide”.
Maître SMADJA, avocat de la LICRA :
– “La voix que je porte aujourd’hui n‘est pas celle d’un seul rescapé. La voix que je porte aujourd’hui n’est pas celle de ceux qui restent. La voix que je porte aujourd’hui n’est pas celle et ceux qui sont passés devant vous […] assis là-bas derrière, sur un banc. La LICRA veille […]. La LICRA s’engage contre les génocidaires, ceux qui nient l’Humanité d’hommes et des femmes, avec leur jurisprudence mortifère.”
– “Le génocide est le refus du droit d’un groupe humain entier! Ce n’est pas un crime politique, un conflit ou une guerre : il n’y a pas deux parties qui se font face et s’affrontent. Il n’y a que les victimes d’un côté, et les bourreaux de l’autre.”
– “Dans les crimes de masse, les rôles sont répartis selon une organisation qui confère à chacun une mission bien précise, car pour commettre un crime d’une telle ampleur, il faut être méthodique, organisé, discipliné. […] Dans le cas du génocide des Tutsi chaque acteur a donc été un maillon de la chaîne génocidaire. Eugène RWAMUCYO constitue à lui seul plusieurs de ces maillons : il contribue, il coordonne et enfin il met en œuvre la stratégie génocidaire. Il est à la fois l’auteur intellectuel du crime et son exécutant. […] Les mains que l’on condamne n’ont pas besoin d’être maculées de sang : elles peuvent tout aussi bien être recouvertes de terre et tachées d’encre”.
Maître SEBBAH, avocat de la FIDH :
– “Aucun témoin ne doit survivre : Un livre témoin pour un crime qui ne devait en laisser aucun[5]. […] Ce livre, c’est donner une possibilité à ces témoins qui ne devaient pas survivre, d’être entendus.”
– “C’est à l’aune de cette pensée raciste que vous devrez juger Eugène RWAMUCYO […]. La proximité de l’accusé avec les idées racistes et extrémistes avec Jean-Bosco BARAYAGWIZA et la CDR[6] […] et avec Jean KAMBANDA[7] en sont les illustrations les plus frappantes.”
– “Une formule est revenue plusieurs fois dans la bouche d’Eugène RWAMUCYO : “Les Rwandais ont tout essayé, sauf la justice et la réconciliation”. Pour les morts, la justice et la réconciliation c’est la réhabilitation de ces corps jetés dans les fosses, les latrines et les fossés […]. Pour les survivants, la justice et la réconciliation passe par les témoignages, l’écoute et la reconnaissance des souffrances endurées”.
Maître VINET, avocat de la FIDH :
– Sur les enfouissements : “Cette version très édulcorée de l’histoire ne tient pas. La dissimulation au Rwanda comme ailleurs, n’a jamais été un élément annexe du génocide mais au contraire, c’est un élément consubstantiel (…) c’est confisquer l’Humanité des victimes jusque dans la mort. […] On a ainsi pu faire taire leur vie, taire leur nombre, et taire leur nom”.
– “Monsieur Eugène RWAMUCYO n’était pas un simple exécutant animé par de simples considérations de santé publique […] l’impunité du petit fonctionnaire exécutant les instructions n’est pas acceptable en matière de génocide […] ! En vérité, Eugène RWAMUCYO avait parfaitement conscience que les opérations d’enfouissement participaient à la destruction de la population Tutsi. Sous sa direction les morts ont été balancés dans des latrines ou jetés dans des fosses. Quant au buttes érigées au-dessus des fosses, dont on n’aura jamais entendu l’existence auparavant, elles n’ont jamais eu pour fonction de marquer la présence de tombes collectives, […] mais seulement d’épargner aux Hutu qu’ils ne trébuchent sur des amas de cadavres”.
Maître FALGAS, avocat d’IBUKA France :
– “Ibuka : souviens-toi. C’est cette phrase que je veux que vous gardiez dans vos délibérés. Le souvenir n’est pas une vengeance et n’est pas une punition. Et faire justice aux morts, c’est cela qui nous occupe aujourd’hui. […] Ils [Ibuka France] se sont donnés pour objectifs 3 choses : la mémoire, la justice, et le soutien matériel et moral aux rescapés”.
– « On a invité à l’estrade la Sainte trinité des relativistes. Pour eux, le FPR est partout. Ils sont capables de reconnaître le génocide à condition qu’on dise que les Interahamwe sont des infiltrés, que le racisme était résiduel, que le responsable du génocide c’était le FPR. À se focaliser sur ces petites histoires, on évite de se confronter à la grande : celle des coups de gourdins cloutés, des tendons coupés parce qu’ils sont trop grands, et des viols, dont on parle trop peu. […] Pour nous, cette grande histoire c’est l’histoire d’Antoine NDORIMANA[8], c’était un enfant de 9 ans. Cet enfant de 9 ans a vu la réalité s’inverser : un monde parallèle où les églises sont des charniers, les voisins des assassins, et les tracteurs des engins de mort. Antoine NDORIMANA, chaque jour, il passe devant l’église de NYUMBA, pour se rendre au travail. Et chaque jour, il pense au corps inerte de son père, dans lequel il s’est lové en tirant un tableau de craie noire en guise de couverture”.
– “Pour reprendre les mots de Marcel KABANDA[9] : Je n’ai pas besoin de parler des crimes du FPR pour parler des crimes du génocide : c’est là mon droit le plus strict”.
– “On a peut-être abusé du terme dissimulation, que l’on assimile à la discrétion. Dissimuler c’est enfouir, ne pas laisser de traces avec l’assurance de l’impunité. […] En l’absence de traces, on ne peut pas croire qu’il y avait une volonté d’exhumer à posteriori. S’il ne reste rien et qu’il n’y a pas de traces, on ne peut pas se souvenir. Cette absence de traces est d’autant plus insupportable qu’on en a vu au cours de cette audience des traces. Monsieur Rony ZACHARIAH il va prendre en photo des charniers[10]. C’est ça un médecin, il conçoit en situation d’urgence l’importance de documenter ce qu’il voit. Nous on n’a pas de photos de NYUMBA, on n’a pas de traces. C’est la terre qui engloutit le souvenir de ces personnes qui ont été. C’est ça la logique génocidaire !’
– “C’est dans une logique d’inversion des réalités, dans laquelle Eugène RWAMUCYO s’insère pleinement. […]- “Qu’est-ce qu’il a dit sur ces corps? Qui étaient-ils? Qu’a-t-il dit sur leur vie et leurs espoirs? Ils étaient comme vous et moi : ils avaient une vie, des naissances, des projets.. un avenir! Je voudrais qu’on parle de ces morts là non pas comme des déchets mais comme des personnes qui avaient des destins et des aspirations… Et Eugène RWAMUCYO ne pouvait pas ignorer l’émoi que suscite les charniers. Il sait que documenter des forfaits invitent à l’action. Et quand ces forfaits sont le fait de l’action, il ne les documente pas”.
– “La parole des rescapés ce n’est pas la grande fosse de l’humanité, c’est la résilience d’un collectif qui devait disparaître. […] Je vais vous laisser avec quelques derniers mots. Ibuka : Antoine, Valentine, Sandra, Patricie, Marie-Françoise, Jean-Baptiste, Firmin, Bernadette, Espérance, Caritas, Fébronie, Joselyne, Valérie, Francine, Jacqueline, Séraphine, Prisca, Grâce, Juliette, Xavier, Joséphine, Clémentine, Janvier, Élisabeth, Marie, Jocelyne, Dominique. Vous portez désormais en vous le souvenir de leur mort, et je vous demande dans le cadre de vos délibérés, d’en prendre soin”.
Maître SABADOTTO, avocat de SURVIE et CAURI :
-“Aucun témoin ne doit survivre, pour qu’aucun ne puisse raconter l’horreur vécue par les victimes”. […] Aucun témoin ne doit survivre pour empêcher le mécanisme de cette mise à mort […]. Aucun témoin ne doit survivre, pour effacer les preuves des crimes […]. Aucun témoin ne doit survivre, pour que ne puisse pas être questionné, les rouages de ces mécanismes génocidaires (…) car sans témoin, un autre récit est possible, celui d’Eugène RWAMUCYO”.
– “Les discours de haine ont permis une déshumanisation avant le passage à l’acte. (…) mais déshumaniser ne suffit pas, il faut faire du Tutsi un ennemi. […] l’emploi d’un langage codé a eu des conséquences considérables : travailler était devenu tuer […] et plus de 30 ans après, le langage peut toujours produire ces effets”.
– “Ces dernières semaines, il nous a été compté un narratif alternatif de l’histoire du Rwanda, un discours qui brouille les mécanismes du génocide, un discours selon lequel il n’y a pas eu de planification du génocide. Autrement dit le génocide ne serait donc pas le résultat d’une préparation politique, idéologique, administrative et militaire. Pourtant c’est précisément l’inverse qui ressort du travail des historiens. Nier la planification c’est faire fi de la spécificité du rôle joué par les autorités étatiques, c’est faire fi pour Monsieur RWAMUCYO de sa propre responsabilité”.
– “Les auteurs du génocide voulaient qu’aucun témoin ne survive, empêcher leur parole, leur récit. Pourtant des témoins ont survécu et sont venus nous partager leur histoire. Survivre ne signifie pas oublier, survivre signifie composer avec la mémoire traumatique”.
– “La justice elle ne réécrit pas l’histoire, mais elle qualifie les événements, les crimes commis et établit les responsabilités. La justice, elle nomme des crimes, désigne les responsables, écoute les témoins, et c’est ainsi que la justice fait en sorte que l’entreprise d’effacement des génocidaires échoue ”.
Maître BERNARDINI, avocat de SURVIE et CAURI :
– “C’est une cousinade d’une centaine de personnes, qui s’exprime à travers une seule partie civile. […] Nous portons la voix des survivants, mais aussi de leurs morts. Ceux qui reposent dans les mémoriaux et ceux, dont on n’a toujours pas trouvé la trace”.
– “Sur le rôle de monsieur RWAMUCYO comme rouage de la mécanique de l’administration génocidaire à BUTARE (…) : souvenez-vous de ma ligne de questions (…) Et il a bien fallu qu’il y convienne (…) et l’utilisation de l’appareil d’état afin d’assainir et de nettoyer les zones de massacres est une complicité par aide ou assistance (…) y compris en tant que spectateur-approbateur”.
– “C’est le résultat d’une administration de la mort : l’état pourvoit, organise et va perpétrer les massacres comme il organise, administre et perpétue l’enfouissement des cadavres. […] Les tueurs ont perpétré ces massacres parce qu’ils ont considéré que c’était de la vermine et qu’il fallait nettoyer. Et c’est ce qu’il s’est passer : l’enfouissement des corps comme on enfouit des déchets”.
– “Rien n’a été fait qui respecte le droit international humanitaire, mais ce n’est pas le problème. Le Droit International Humanitaire n’est pas stupide : il est prévu un guide pratique et que dans les cas exceptionnellement difficiles, il soit possible de procéder à des inhumations collectives. Et c’est après force détails et questionnements aux personnes compétentes pour en connaître durant les débats qu’Eugène RWAUCYO a fait jaillir cette idée complètement inédite : c’était des inhumations temporaires! (….) Il y a une énorme absurdité entre la posture qu’adopte aujourd’hui l’accusé, et ce qu’il fallait faire !”
– “Ce mot n’est pas qu’un mot à valeur constitutionnelle : Ce mot c’est DI-GNI-TE (…) ce mot c’est du bon sens. C’est un consensus de bon sens de toute l’Humanité : c’est la survie, d’une certaine façon, à une mort”.
– “La défense est libre mais peut-on laisser faire ça ? Laisser faire et laisser dire l’indicible?! […] Prenez bien conscience de la douleur de nos victimes lorsqu’ils ont entendu cette ligne de questions et cette stratégie de défense (…) toutes les thèses révisionnistes du génocide des Tutsi à longueur d’audience c’est particulièrement douloureux pour tout le monde. Déplorable, déplorable défense, c’est un des mots de ce procès. On se souviendra aussi du témoin qui ne devait pas survivre..”.
– “Ce ne sont pas 24 personnes qui s’adressent à vous mais des milliers de fantômes de NYUMBA dont les corps ont été enterrés sous l’église paroissiale, des dizaine de milliers d’âmes perdues. Pas une stèle pour honorer leur mémoire. Juste le silence et la mort.”
– “Rendez-vous compte : Innocent BIRUKA[11], Augustin NDINDILIYIMANA[12], Gaudence NYIRASAFARI[13], et en première instance : Jean KAMBANDA[14], le premier ministre du gouvernement intérimaire génocidaire en personne! Les gros bonnets ont tous répondu à l’appel de monsieur RWAMUCYO”. Il conclut : “Cette idéologie continue d’exister, continue de se diffuser et continue de se déployer. La défense a manœuvré une embarcation fragile dans des eaux troubles, au risque d’enfoncer son client dans les ténèbres du négationnisme”.
Maître Jean SIMON, avocat de SURVIE et CAURI :
– “À ce stade, mes pensées vont à Angélique[15] et Consolée[16], qui sont venues déposer, une pensée pour les associations, et pour le travail du CPCR, avec Alain et Dafroza GAUTHIER, et j’ai une pensée émue pour Dafroza GAUTHIER, et pour tout le travail qui a été fait”.
– “J’ai été assez discret, et c’est un choix. Et je me suis mis à votre place : comme un observateur attentif, mais qui à la fin va prendre la parole. La première observation, c’est que nous sommes dans un dossier qui concerne des faits anciens. […] Mais le discours du 14 mai 1994, prononcé par Eugène RWAMUCYO en présence de Jean KAMBANDA à l’UNR[17] : là, vous avez un élément qui est figé dans le temps, qui est écrit au cœur du génocide, et moins d’un mois après le discours de Théodore SINDIKUBWABO! Dans ce discours vous avez la confirmation que le Tutsi de l’intérieur c’est l’ennemi. Ce texte est un véritable appel aux armes, un appel encadré par l’approbation du Cercle des Intellectuels. Ce discours, il est extrêmement bien préparé, c’est en réalité l’assentiment d’Eugène RWAMUCYO à la politique génocidaire. L’autodéfense civile a été l’un des rouages du génocide, et Eugène RWAMUCYO l’encourage(…). C’est un engagement idéologique et politique qui remonte à avant le génocide! […]
– “Ce film, “le FPR tue, une guerre pour rien!” [réalisé par l’accusé] c’est une propagande, et ce n’est rien d’autre […]. Il y a une posture de la défense qui consiste à dire qu’on ne remettra jamais en cause le génocide… C’est bien de le dire, mais c’est mieux de le faire! […] Il va même plus loin : il dit qu’il ne comprend pas ce qu’on lui reproche et finalement, c’est lui la victime!”
– Sur la posture politique de l’accusé : “Oui, mais” : Le négationnisme, c’est aussi la minimisation. Et ce “mais” vous fait croire qu’il y a une autre version, plus subtile, mais pourquoi? Pourquoi on cherche à vous faire croire ça? Ne vous y trompez pas, c’est sa défense qui elle, est totalement politique, pas le génocide. Combien de fois à cette audience alors qu’on parle du génocide, on nous parle du FPR? La carte du FPR est sortie à tout bout de champ. La question n’est pas celle de savoir s’il y a eu un génocide, et c’est constant. La vrai question qui se pose, c’est de savoir ce qu’il a fait pendant le génocide. Et cette défense politique, elle se manifeste par le choix des témoins, comme monsieur MBEKO[18], pour finalement nous expliquer que ce n’est pas la position à la défense : Alors pourquoi le choisir ? pour nous dire des choses qui n’intéressent personne? (…) et ce n’est pas utile car il a instillé l’idée qu’on devrait mettre quelque chose à côté du génocide et ce “oui, mais”, est insupportable! […] Eugène RWAMUCYO, C’est l’homme politique par excellence : on ne répond jamais oui jamais non, et on s’interroge sur ce qu’on a voulu poser comme question. Il construit un discours pour tenter de déconstruire une accusation. […] C’est le groupe cible, les Tutsi, qui ont pris le pouvoir après la guerre? Cela ouvre la voie aux fantasmes les plus absolus. L’influence de KAGAME dans ce procès, moi je ne l’ai pas vue. KAGAME c’est un fantasme dans ce procès, fantasme qui permet à l’accusé de cacher sa personnalité”.
Puis il conclut sur “l’absence d’empathie” de l’accusé : “La défense, énervée par cet état de fait, a secoué son client et en toute fin d’interrogatoire, on a vu une petite porte s’ouvrir… Après que la défense lui a rappelé sa condition carcérale, le soutien de son épouse et le soutien de ses filles venues admirablement parler de leur père[13]. Mais est-ce qu’il en a dit plus? […] Monsieur RWAMUCYO, bien sûr que vous avez une part d’humanité, comme tous ceux qui ont été condamnés pour les mêmes faits avant vous. […] Mais ce “oui-mais”, est insupportable! Espérons que face à ce génocide, il finira par enlever le “mais”, pour simplement y mettre un “oui”.
”Cette cour enlèvera le ”mais » pour répondre « oui ».
L’audience est suspendue à 13h05 et reprend à 14h30.
Maître KARONGOZI, avocat de parties civiles :
– “Monsieur RWAMUCYO m’a marqué au cours du procès de 1er degré car selon moi il a été le plus clair de toutes les personnes qui ont été jugées en Belgique et en France dans les procès où j’ai participé. À l’une des questions que je lui ai posées il y a deux ans, il a dit : ‘Maître, nous sommes dans deux camps opposés’. Le mal, pour lui, c’est le FPR. Je représente des parties civiles personnes physiques, je n’ai pas de mandat du FPR”.
– “Nous étions vers la fin du procès, je pose la question à monsieur RWAMUCYO : ‘Est-ce que finalement les Tutsi sont des étrangers?’, il m’a répondu ‘les Tutsi sont des étrangers’. Maintenant, il a changé de stratégie. Mais implicitement monsieur RWAMUCYO y croit”.
– “RWAMUCYO nous dira que la deuxième république d’HABYARIMANA est pacifique, mais c’est un trompe-l’œil. HABYARIMANA instaurera la politique des quotas. C’est presque criminel de refuser à un enfant d’être instruit”.
– “Je rappelle à mes éminents confrères de la défense que ce procès, n’est pas celui du FPR. Ils n’étaient pas des combattants, et ils n’ont commis aucun crime : il faut le souligner avec l’encre indélébile. Nous devons nous mettre d’accord entre gens sensés : ces victimes étaient innocentes”.
– “C’est un homme important, c’est un coordinateur, qui a toutes les informations via les BARAYAGWIZA, NTEZIMANA et les autres! Mes confrères ont rappelé qu’il a des jobs à l’ISAR[19], et dans toutes ces boîtes, avec des facilités inouïes! Et avec quelle facilité il a placé sa femme, qui est dans le textile et devient soudainement journaliste à BUTARE!”.
– “Monsieur RWAMUCYO fait partie de cette équipe qui est mobilisée à BUTARE pour préparer l’apocalypse (…). À l’UNR, du 20 au 21 avril, on a tué environ 500 étudiants! Lui va en réunion du conseil de faculté le 24! Dans le bureau du doyen KAREMERA, (…) il ne peut pas ne pas avoir vu ni avoir entendu ce qui s’est passé le 20 et le 21, et qu’il n’a pas été question de parler des élèves tués et des professeurs tués!”.
– “Quand RWAMUCYO parle de la souffrance par l’exil, il ne parle pas de la douleur des autres. Quand je lui parle de Kabanda qui a dû s’enfuir, il ne répond pas”
“Ne laissez pas Monsieur RWAMUCYO falsifier l’histoire, pourriez-vous par votre décision prévenir d’autres ennemis de la liberté”.
Maître THUAN DIT DIEUDONNÉ, avocat de parties civiles :
– “Vous avez une immense responsabilité dans ce dossier si particulier, responsabilité partagée, et que je dirais commune. Pourquoi? Pas uniquement parce qu’on est filmé – ce film constitue en soi, une archive judiciaire historique (NDR. Les procès en appel ne sont pas filmés. Ils sont simplement enregistrés en audio). Mais parce qu’il concerne des faits qui ont durablement heurté la conscience collective humaine. Ce procès fait partie de notre héritage commun. Et la première question que je me suis posée : comment fait-on pour faire face à une telle affaire? Une affaire qui nous plonge dans les abysses de l’âme humaine”.
– “Nous sommes là, vous êtes là en particulier, pour recoller les morceaux du vase. Je crois que dans la nuit du 6 au 7 avril 94, le vase s’est brisé en 1000 morceaux, et il est de notre responsabilité d’en recoller les morceaux, en faisant œuvre de justice. Nous sommes là, vous êtes là, pour réparer le monde”.
– “Moi j’ai remarqué deux choses chez monsieur Eugène RWAMUCYO : d’une part, il n’a cessé d’avancer masqué, d’autre part il n’a cessé de vouloir vous manipuler. Vous manipuler en inversant les rôles, les pôles de responsabilité et en se victimisant. L’accusé avance masqué face aux sujets sensibles : la mort, la souffrance d’autrui, les tueries, les massacres. Il se dissimule derrière une intellectualisation massive. Dès qu’il est coincé, son mécanisme de défense, c’est intellectualiser le débat de manière massive. À la fin vous avez oublié la question que vous lui avez posée. Face aux accusations il se présente systématiquement comme un grand témoin, un grand observateur, l’humaniste universel, mais surtout comme une victime : victime de la guerre, victime du FRP, victime du CPCR, victime d’un complot politique et dernièrement victime de l’autorité judiciaire française qu’il qualifie de coloniale et raciste. […] Il dissimule sa pensée complotiste et révisionniste derrière des considérations historico-critiques absconses, infondées et hors sujet. […] Il ne veut pas qu’on le regarde lui, qu’on regarde ses actes, ses choix. Sa position victimaire est un peu outrancière. Il a toujours souhaité susciter de la compassion sur sa personne, mais jamais sur les victimes”.
– “Sur les victimes que je représente : 20 personnes, hommes femmes à jamais marquées dans leur chair et leur esprit, qui très certainement ne s’en remettront jamais, et qui ont tout perdu, pour beaucoup. […] Toutes ces personnes m’ont raconté l’horreur absolue dans laquelle elles ont été plongées. Toutes m’ont dit qu’au début, le 20 avril, ils sont partis avec leurs baluchons, leurs animaux, parce qu’ils voyaient dans la colline en face les maisons prendre feu (…) elles sont parties de leur village à marche forcée! Et toutes, m’ont parlé des barrages, et des indications données aux barrages, car tout était fait pour qu’elles se déplacent en masse, pour pouvoir les tuer plus facilement. (…) Le sang, le bruit, les odeurs, les viols pour les femmes, les enfants… On vous a parlé d’une enfant de 11 ans, j’en ai une qui avait à peine 7 ans ! Les corps dans les latrines, la poudre de piment soufflée pour repérer les survivants”.
– “Régine, ma cliente qui avait 7 ans à l’époque, a vu sa mère se faire décapiter devant elle, au bord du fleuve. Et chaque soir, elle descendait, elle prenait des risques, pour descendre cette petite colline et serrer la main de sa mère. Séraphine, elle, avait 18 ans. Elle a vu mourir sa sœur cadette et son bébé de 2 semaines. Elle a pu sauver le bébé de sa sœur dans un premier temps, mais qui est mort par le poids qu’elle avait sur elle dans la fosse. Et puis Faustin, il a perdu 12 personnes, qui étaient là. Il a pu s’enfuir à pied et traverser la frontière du Burundi, alors qu’il avait une balle dans la jambe”.
Maître Colette MARTIN, avocate de parties civiles :
– “Tout au long de cette audience, il a tenté de vous convaincre de son innocence : il s’est présenté comme un homme de paix, et il nous explique être injustement poursuivi par le FPR depuis maintenant plus de 30 ans, parce qu’il est le seul à dénoncer les crimes commis par le FPR. […] Mais dès 73 se déclare l’enracinement de son extrémisme, et on a parlé ici de son exclusion du petit séminaire de RWESERO (…) et Eugène RWAMUCYO nous a dit que cette expulsion était préventive. Préventive de quoi? Et pourquoi? Personne n’a compris”.
– “Le film de monsieur RWAMUCYO est une charge en règle du FPR, qui est responsable de tout ce qui se passe de mal au Rwanda.”
– “La question qui va se poser à vous est de savoir si Eugène RWAMUCYO a pris part au génocide entre avril 94 et juillet 94 à BUTARE? Arrêtons-nous sur les actes qu’il a reconnus lui-même durant la commission du génocide : les rapports, sa désignation par le préfet pour coordonner l’ensevelissement des corps, la réunion du 14 mai 94, avec Jean KAMBANDA, premier ministre génocidaire et la réunion du 23 Juin qu’il a lui-même convoquée!”.
– “RWAMUCYO explique qu’il a agi dans la précipitation, pour des raisons sanitaires. Mais la question que je me pose, c’est pourquoi il a donné des consignes seulement à BIRASA. Si l’objet était vraiment d’éviter les épidémies, il aurait été extrêmement utile de les diffuser à toute la population. C’est incompréhensible”.
– “Soyez-en assurés : sa mission, il va la mener avec le mépris le plus total, pour la dignité humaine… (…) loin d’être un homme de paix, monsieur RWAMUCYO était et est toujours un extrémiste génocidaire. Son objectif était bien, conformément au programme de la CDR[6], d’éliminer tous les Tutsi du Rwanda.”.
Maître LADU, avocat de parties civiles :
– “Éric GILLET, avocat Belge et contributeur au livre « Aucun témoin ne doit survivre » d’Alison DES FORGES, historienne américaine, a insisté sur le rôle des intellectuels qui ont mis « leur puissance intellectuelle au service du développement de la haine raciale ».(…) Le témoin GILLET[20] a indiqué que les intellectuels ont contribué à « valider le message ». Leur simple présence sur les lieux du crime suffit à légitimer le message d’extermination. Au cours des débats, on a également évoqué la question de la langue génocidaire. Le vocabulaire se confond avec le langage du quotidien : “travailler”, “protéger”, “désherber”, “débroussailler”, “organiser la société”…Il s’agit d’effacer tout affect dans le langage et d’embrigader massivement la population en donnant l’illusion que les bourreaux continuent à faire des travaux agricoles. […] Cette manière anodine de parler d’une extermination planifiée permet de créer une « carapace mentale » aux tueurs par la déshumanisation et la banalisation. Elle permet également de brouiller la compréhension des acteurs internationaux, qui peuvent être trompés par l’apparente normalité de ces termes. Ce vocabulaire génocidaire est largement relayé par les médias de l’époque : Radio Rwanda, RTLM[21] et la presse écrite avec Kangura[22]”.
– Sur Eugène RWAMUCYO : “Eugène RWAMUCYO fait partie de cette élite intellectuelle rwandaise, bénéficie d’une bourse, fait des études de médecine en URSS (….) il occupe tout de suite un poste à responsabilité, va obtenir une chaire à l’université de BUTARE, un poste à responsabilité au CUSP[23], et tout de suite on voit se profiler une personne extrêmement ambitieuse sur le plan professionnel, mais aussi sur le plan politique comme le dit le doyen KAREMERA[24]. […] Lors d’une réunion publique qui s’est tenue à la faculté de médecine le 14/05/1994, en présence du Premier ministre, Jean KAMBANDA, Eugène RWAMUCYO a pris la parole au nom du Cercle des Républicains universitaires et 4 partis politiques (MRND-MDR-PSD et PRD). Eugène RWAMUCYO a pris la parole après le Premier ministre et est apparu comme le principal orateur. Dans son discours, Eugène RWAMUCYO entendait donner des conseils au gouvernement intérimaire et affirmait que les intellectuels avaient leur rôle à jouer dans la défense civile et la volonté d’aider le gouvernement. Alison DES FORGES relevait dans son rapport qu’Eugène RWAMUCYO reprenait la teneur des propos tenus le 19 avril par le président SINDIKUBWABO en déclarant que tous devaient combattre et « travailler » pour gagner la guerre. Cette réunion regroupait des universitaires, des fonctionnaires et des militaires de BUTARE. Toujours au nom du Cercle des Républicains universitaires de BUTARE et du Groupe des défenseurs des intérêts de la nation, Eugène RWAMUCYO a établi un tract le 22/06/1994, visant à organiser une table ronde politique le 23 juin 1994. Cette table ronde politique s’adressait aux responsables politiques et administratifs de la préfecture de BUTARE et avait pour objectif la mobilisation des intellectuels face à l’avancée des forces du FPR.”
– Sur les victimes de NYUMBA et NYAKIBANDA : “Grâce à la détermination et la persévérance du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR), après 13 années d’instruction (d’avril 2007 à avril 2020), le 13 octobre 2020, les juges d’instruction rendaient une ordonnance de non-lieu partiel et de mise en accusation devant la cour d’assises. L’accusé a relevé appel de cette décision et la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a confirmé la décision de première instance suivant arrêt du 28 septembre 2022. Cette procédure médiatisée a permis de préciser les faits reprochés à l’accusé (…). Le code de procédure pénale français et la jurisprudence autorisent la constitution de partie civile jusqu’à la clôture des débats devant la juridiction pénale de première instance que ce soit un tribunal correctionnel ou une cour d’assises. Ainsi, dans le procès de l’attentat terroriste de Nice qui s’est tenu devant la cour d’assises de Paris spécialement composée en 2022, on a vu se constituer environ 2600 victimes devant la cour, alors que moins de 900 victimes s’étaient constituées dans le cadre de l’instruction. Je rappelle qu’à Nice il y a eu 86 morts alors que dans la préfecture de BUTARE, il y en a eu plus de 200 000!”
– “Vers la mi-avril 1994 , les habitants tutsi des collines environnantes, notamment de la Préfecture de GIKONGORO, abandonnaient leurs maisons pour venir se réfugier à GISHAMVU et plus particulièrement à la paroisse de NYUMBA et au Grand séminaire de NYAKIBANDA. Ces lieux religieux avaient constitué des refuges pour les Tutsi lors de la révolution de 1959. Les autorités locales les invitaient même à se rendre dans ces lieux. Les miliciens les laissaient passer aux barrières, en les dépouillant de leurs biens et de leur bétail. Ils se sont retrouvés en grand nombre.Puis, les massacres ont commencé… Au début, ces réfugiés se sont défendus en lançant des pierres sur leurs assaillants. Mais les miliciens sont revenus plus nombreux, certains avec des armes à feu et des grenades. Le carnage a alors commencé. Les Tutsi étaient renfermés dans des écoles, des églises, mais les Interahamwe[25] sont rentrés de force et les ont massacrés. Pour les empêcher de fuir on leur coupait le talon d’Achille et les miliciens revenaient plus tard pour achever leurs victimes. Ils leur jetaient du sable ou du piment sur leur visage, afin de vérifier si parmi les corps allongés il y avait des survivants. Ensuite un Caterpillar est venu creuser des fosses pour y mettre les corps, mais des Tutsi étaient encore vivants et poussaient des gémissements. Rien n’arrêtait cette machine infernale sur son passage. Pour achever plus rapidement les survivants, à NYUMBA, la machine a fait tomber les murs d’une école. Il convient de relever ici qu’Eugène RWAMUCYO était présent lors de la démolition de l’école par la pelle mécanique conduite par Emmanuel BIRASA.”
– “À l’évidence, l’église a été épargnée par Eugène RWAMUCYO non pour épargner les victimes tutsi encore vivantes à l’intérieur, puisque l’on sait que la pelleteuse mécanique n’est intervenue qu’après les massacres, mais parce que l’accusé était particulièrement attaché à cet édifice catholique, lui-même avait eu l’intention de devenir prêtre et avait effectué des études au grand séminaire de NYAKIBANDA, séminaire tout proche de la paroisse de NYUMBA… Il en ressort qu’Eugène RWAMUCYO en sa qualité d’autorité des Affaires Sanitaires avait la faculté d’ordonner ou de s’opposer à la destruction de bâtiments comprenant des victimes survivantes. […] Votre cour est appelée à se prononcer sur la participation de l’accusé au génocide des Tutsi qui s’est déroulé au Rwanda d’avril à juillet 1994, et non sur les exactions qui auraient pu être commises par le FPR, avant ou après cette période. En invoquant ces faits extérieurs à la présente procédure, le Dr RWAMUCYO cherche à détourner le débat et à éluder sa propre responsabilité dans les meurtres et les blessures infligés à des femmes, à des nourrissons, à des enfants, et à des vieillards, victimes innocentes de l’entreprise génocidaire. Aujourd’hui, 32 ans après les massacres, les victimes attendent que les coupables soient jugés.”
L’audience est suspendue à 17h05 et reprend à 17h25. Maître COHEN demande confirmation du délibéré vendredi 17 Juillet 2026, ce que le président confirme.
>Puis les plaidoiries des avocats des parties civiles reprennent, avec Maître DELAVENNE, avocat de parties civiles.
Lire le texte de la plaidoirie de maître DELAVENNE.
Voici également quelques notes d’audience :
“Depuis maintenant six semaines, nous parlons presque quotidiennement de la mort. Nous avons entendu des témoins de contexte, des historiens, des enquêteurs, des experts, des survivants. Nous avons étudié des cartes, des photographies, des procès-verbaux, des expertises. Nous avons parlé de fosses, de cadavres, de prélèvements, d’exhumations. Nous avons presque fini par utiliser ces mots avec une forme d’habitude. Et pourtant… Il ne faudrait jamais s’habituer à parler de la mort. Encore moins lorsqu’elle est organisée. Encore moins lorsqu’elle devient industrielle. Encore moins lorsqu’elle porte un nom que l’humanité avait juré de ne plus jamais connaître : Le génocide.
Car le génocide ne consiste pas uniquement à tuer. S’il ne s’agissait que de tuer, les victimes auraient encore une tombe. Les familles auraient un lieu où venir se recueillir. Les enfants auraient un nom gravé sur une pierre. Le génocide poursuit un objectif plus ambitieux. Il veut faire disparaître jusqu’à la trace même de ceux qu’il assassine. Il ne veut pas seulement supprimer des êtres humains. Il veut supprimer leur mémoire. Leur existence. Jusqu’au souvenir de leur passage sur cette terre. C’est pourquoi les fosses sont si importantes dans ce procès. Une fosse n’est jamais un simple trou dans la terre. Une fosse est un acte. Le dernier acte du génocide.”
– “Le meurtre enlève une vie. La fosse enlève une identité. Elle prive une mère de son enfant. Elle prive un enfant de son père. Elle prive une famille de toute possibilité de deuil. Elle prive une société de sa mémoire. Elle prive la justice de ses preuves. Et lorsque, trente-deux années plus tard, des hommes viennent rouvrir ces fosses… ce ne sont pas seulement des ossements qu’ils découvrent. Ils découvrent une vérité. Une vérité que certains auraient voulu laisser définitivement sous terre. Monsieur le président, pendant tout ce procès, une phrase n’a cessé de résonner dans mon esprit. « Cela sentait la mort. »
Oui. Cela sentait la mort. Mais ceux que je représente aujourd’hui n’ont pas simplement senti cette odeur. Ils l’ont respirée pendant des semaines. Ils ont marché au milieu des corps. Ils ont vu leurs parents exécutés. Ils ont vu leurs enfants mourir. Ils ont vu leurs voisins devenir leurs assassins. Ils ont vu les fosses se remplir. […] Lorsque j’entends aujourd’hui expliquer, nuancer, relativiser… Je ne peux m’empêcher de penser à eux. Parce que le déni commence toujours ainsi. Jamais par une négation brutale. Par une nuance. Puis une explication. Puis un doute. Puis une remise en cause des témoins. Puis une remise en cause des victimes. Et, lentement, le crime disparaît derrière les mots.
Voilà pourquoi ce procès est si important. Il ne juge pas seulement ce qui s’est passé au Rwanda en 1994. Il juge aussi ce que certains continuent de faire trente-deux ans plus tard. Car le déni est la dernière étape du génocide.”
– “Avant de parler des fosses, avant de parler de monsieur Eugène RWAMUCYO, je voudrais que nous retournions quelques instants en arrière. Parce que l’on ne comprend jamais un génocide si l’on ne comprend pas d’abord ce qui a été détruit. Le Rwanda : le pays des mille collines. Je m’y suis rendu à plusieurs reprises. J’y ai passé plusieurs semaines. J’y ai rencontré chacune des trente-deux parties civiles que je représente aujourd’hui. Je voulais les écouter. Je voulais voir les lieux. Je voulais que leurs dossiers cessent d’être des chemises cartonnées et que leurs noms deviennent des visages. Et je peux vous dire une chose : on ne revient jamais du Rwanda exactement comme on y est parti… Ce pays est d’une beauté presque déroutante. Les collines se succèdent à perte de vue. Les enfants jouent. Les marchés vivent. Les églises sont pleines. Rien, absolument rien, ne laisse imaginer qu’ici même, il y a trente-deux ans, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été massacrés. La nature, elle, a continué. Mais sous cette terre si verte reposent parfois des centaines de victimes. C’est sans doute cela qui m’a le plus marqué : le silence. Pas un silence de paix. Un silence chargé. Habité. Le silence de ceux qui savent. De ceux qui ont vu. De ceux qui continuent de vivre avec l’absence.”

– “Lorsque je leur demandais de raconter leur histoire, ils ne parlaient pas immédiatement. Il y avait un long silence. Comme s’il fallait trouver la force de retourner là-bas. Puis les premiers mots arrivaient. Toujours les mêmes. « Nous avons fui… » « Nous avions peur… » « Nous pensions être protégés… » « Nous sommes allés à GISHAMVU… » Et là, monsieur le président, j’ai compris quelque chose : aucun de ces récits n’avait été appris. Aucun. Ils racontaient les mêmes événements parce qu’ils les avaient vécus ensemble. Les mêmes barrages. Les mêmes miliciens. Les mêmes colonnes de familles qui fuyaient. Les mêmes illusions. Car tous croyaient encore que l’église les protégerait. Leurs parents leur avaient raconté les violences de 1959 et des années qui suivirent : à cette époque déjà, beaucoup avaient trouvé refuge dans les paroisses. Alors, en avril 1994, le même réflexe renaît. On quitte son village. On porte les plus petits. On aide les anciens. Et l’on marche vers GISHAMVU. Vers l’église. Vers ce qui représente encore l’espoir… Ils ne savent pas encore que cet espoir a déjà été condamné. On leur dit : « Venez. Vous serez protégés. » Ils viennent. Ils s’entassent. Des centaines. Puis des milliers. Ils pensent avoir trouvé un refuge. En réalité, ils viennent d’entrer dans un piège”.
– “C’est l’un des aspects les plus glaçants de ce génocide. On n’a pas seulement tué. On a organisé. On a planifié. On a regroupé. On a rassuré. Pour exterminer plus efficacement, il fallait concentrer les victimes. Parce qu’un génocide n’est jamais un mouvement de colère. Un génocide est une organisation. Une logistique. Une administration de la mort. Et c’est précisément à cet endroit que monsieur Eugène RWAMUCYO apparaît dans ce dossier. Parce qu’à partir du moment où des milliers de corps s’accumulent, une nouvelle question surgit : que faire des morts? Comment les faire disparaître? Comment empêcher que demain ils parlent encore? Cette question nous conduit au cœur de ce procès. Aux fosses.”
– “Depuis le premier jour de ce procès, un mot revient sans cesse. Les fosses. Les fosses de GISHAMVU. Les fosses de BUTARE. Les fosses ouvertes, refermées, déplacées, exhumées, expertisées. À force de les évoquer, nous pourrions presque oublier ce qu’elles sont réellement. Une fosse n’est pas un élément de procédure. Une fosse est le témoignage silencieux d’un massacre. Une fosse est un cimetière auquel on a refusé d’être un cimetière.
Parce qu’un cimetière est un lieu de dignité. On y dépose un corps. On lui donne un nom. On prie. On pleure. On transmet une mémoire. La fosse commune fait exactement l’inverse. Elle retire le nom. La dignité. Le deuil. Jusqu’à l’individualité. Les morts ne sont plus des personnes. Ils deviennent une masse. Un volume. Un problème à gérer.
Et c’est ici, très concrètement, que le dossier rejoint le symbole. Car que reproche l’accusation à Eugène RWAMUCYO? Précisément d’avoir été l’un de ceux qui ont traité les morts – et parfois les mourants – comme un problème à gérer.”
– Sur Eugène RWAMUCYO : “Que dit le dossier? Il dit que dès le 10 avril 1994, à Kigali, une réunion se tient à la préfecture. Le préfet. Le ministre des travaux publics. Le ministre de la santé. On y organise l’ensevelissement des cadavres qui jonchent déjà la ville. Et le ministre de la santé donne une instruction que je vous demande de retenir : commencer par les cadavres les plus visibles. Pourquoi les plus visibles? Le conducteur du Caterpillar, Emmanuel BIRASA[26], s’en souvient : il fallait cacher les cadavres « aux blancs qui pouvaient venir les photographier ». Et le préfet ordonne de creuser des trous sans les recouvrir. Pour économiser le carburant. Et « parce que les gens continuaient de mourir ». Dès le 10 avril, donc, l’ensevelissement n’est pas une mesure sanitaire. C’est une opération de dissimulation”.
– “Le dossier dit ensuite que le 25 avril 1994, un document est transmis au préfet de BUTARE au nom de la faculté de médecine, demandant des moyens matériels et financiers pour « débarrasser les cadavres ». Un document dont Eugène RWAMUCYO s’était chargé. Il dit que le préfet met alors à sa disposition l’engin de chantier et son conducteur. Et Emmanuel BIRASA est formel : Eugène RWAMUCYO était le « directeur de la région sanitaire », celui dont il « devait recevoir les ordres ». C’est lui qui le conduit à GISHAMVU. C’est lui qui désigne l’emplacement des fosses : une entre l’église et l’école, une autre face à l’entrée de l’église. C’est lui qui, chaque matin, donne les instructions aux prisonniers, à la population, aux employés des travaux publics. C’est lui qui vérifie que les corps sont bien recouverts de terre. (…) L’accusé lui-même ? Interrogé, il répond que « sur la plupart des sites », les corps étaient en putréfaction. Sur la plupart. Donc pas sur tous. Et les juges d’instruction en tirent la conséquence qui s’impose : ce médecin, qui supervisait et dirigeait ces opérations, n’a jamais requis une équipe de secours. Jamais prévu un véhicule pour conduire un blessé à l’hôpital. Comment savoir à l’avance qu’aucun blessé ne serait présent ? Il était le médecin des fosses. Il n’a jamais été le médecin des blessés! Voilà ce dont nous parlons. Non pas d’une image. Non pas d’une métaphore. D’actes. De décisions. D’ordres donnés. Car faire disparaître les morts n’est jamais un geste neutre. C’est une décision. Une décision qui suppose une organisation. Du temps. Des moyens. Une volonté. Et lorsqu’on cherche à faire disparaître les morts, c’est que l’on sait déjà que ces morts parleront un jour. On enterre des corps. Mais, en réalité, on tente surtout d’enterrer des preuves”.
– Sur les parties civiles : “Lorsque je me suis rendu à GISHAMVU, j’ai marché sur cette terre. Une terre magnifique. Rouge. Fertile. Paisible en apparence. Mais lourde de ce qu’elle contient encore. Parce que cette terre garde la mémoire. Les hommes mentent parfois. Les archives disparaissent. Les témoins meurent. Mais la terre ne ment jamais. Elle conserve tout. Les os. Les vêtements. Les balles. Les alliances. Les chaussures d’enfants. Pendant trente-deux ans, cette terre a gardé le silence. Puis un jour, elle a parlé. Les fouilles ont commencé. Les experts sont venus. Ils n’ont pas trouvé des hypothèses. Ils ont trouvé des corps. Des centaines de corps. Des restes humains qui racontaient exactement ce que les survivants racontaient depuis trente-deux ans. Et cette parole des fosses, Mesdames et Messieurs les Jurés, n’appartient pas au passé. Elle résonne encore aujourd’hui, sur les lieux mêmes de ce dossier”.
– “À NGOMA, un agriculteur de soixante-dix ans, Célestin, vient chaque jour observer les fouilles. Il a perdu sept enfants en 1994. Il n’en a jamais retrouvé aucun. Alors il guette, parmi ce qui remonte de la terre, un morceau de tissu, une chaussure, dans l’espoir, de reconnaître les vêtements que portaient ses enfants le jour de leur disparition, et de pouvoir, dit-il, leur offrir enfin un enterrement décent.
Sept enfants. Trente ans d’attente. Voilà, très exactement, ce que vivent les trente-deux parties civiles que je représente. Et c’est ici que ce procès prend une dimension particulière. Pour la première fois, la parole des survivants rencontrait la preuve matérielle. Les fosses confirmaient les témoins. Les témoins confirmaient les fosses. Il ne s’agissait plus seulement de mémoire. Il s’agissait de vérité judiciaire. […] C’est la plus grande erreur de tous les criminels de masse : croire que le temps effacera leurs crimes. L’Histoire démontre exactement l’inverse. Les fosses finissent toujours par s’ouvrir. Les os finissent toujours par parler. Les survivants finissent toujours par témoigner. Et les juges finissent toujours, un jour, par être saisis. […] Je me suis souvent demandé ce qu’attendaient réellement les trente-deux survivants que je représente. Je peux vous assurer d’une chose. Ils ne sont pas venus chercher la vengeance. La vengeance appartient aux hommes ; la justice appartient à cette cour. Ils ne sont pas venus chercher la haine. Ils en ont déjà trop vu. Ils sont venus chercher une vérité. Une reconnaissance. Ils sont venus entendre, peut-être pour la première fois depuis trente-deux ans, quelqu’un leur dire : « Oui. Ce que vous avez vécu est vrai. Oui. Vous n’avez rien inventé. Oui. La Justice vous croit. » Car c’est cela, le drame du déni. Le déni ne consiste pas uniquement à nier les faits. Il consiste à faire douter les victimes d’elles-mêmes.”
– Sur le négationnisme : “Autre chose s’est joué dans cette salle pendant six semaines. Autre chose que l’exercice des droits de la défense. Chaque question reçoit une réponse. Chaque élément appelle une explication. Chaque témoignage devient discutable. Chaque souvenir devient fragile. Chaque certitude devient une hypothèse. Tout est replacé dans un contexte. Tout devient relatif. Et progressivement, une étrange impression s’installe : plus rien n’est certain. Plus rien n’est établi. Plus personne n’est véritablement responsable. Les fosses ? Un sujet technique. Les massacres ? Un contexte. Les témoins? Faillibles. Les survivants? Approximatifs. À la fin, il ne reste plus qu’une immense zone grise. Or le génocide n’est pas une zone grise. Il est d’une effroyable clarté. Les négationnistes ne commencent jamais par dire : « Le génocide n’a pas existé. » Ils sont infiniment plus habiles. Ils interrogent les chiffres. Ils discutent les dates. Ils contestent les témoins. Ils opposent les mémoires. Ils fragmentent la vérité. Ils créent du doute. Toujours davantage de doute. Parce qu’ils savent qu’une vérité entièrement niée choque immédiatement. Alors ils préfèrent la dissoudre.”
Maître DELAVENNE conclut : “Je repense, une nouvelle fois, à cette phrase prononcée par Eugène RWAMUCYO en première instance : « Cela sentait la mort. » Oui. Cela sentait la mort. Mais les victimes, elles, ne se souviennent pas d’une odeur. Elles se souviennent d’un visage. D’un père. D’une mère. D’un enfant. D’un dernier regard. D’une main lâchée dans la panique. Des cris. Des machettes. Des fosses. La différence est peut-être là. L’un décrit un environnement. Les autres décrivent une vie qui disparaît. […]. Alors lorsque nous prononçons aujourd’hui leurs noms, nous ne faisons pas œuvre de compassion. Nous faisons œuvre de justice. Parce que le génocide voulait précisément qu’ils disparaissent une seconde fois : dans l’oubli. Or la Justice a une fonction essentielle. Elle rend un nom à ceux que les bourreaux avaient voulu réduire à un chiffre. Elle rend une histoire à ceux que l’on avait jetés dans une fosse. Elle rend une dignité à ceux que l’on avait traités comme des déchets. […] Les survivants conservent les souvenirs. La justice, elle, conserve la vérité. Et cette vérité ne s’adresse pas uniquement à l’accusé. Elle dit à chaque génération : « Voilà ce qui s’est passé. Voilà ce que des hommes ont été capables de faire à d’autres hommes. Voilà pourquoi nous devons rester vigilants. » Parce qu’un génocide ne commence jamais avec une machette. Il commence toujours avec un mot. Un mot qui distingue. Un mot qui exclut. Un mot qui déshumanise. Puis un discours. Puis une propagande. Puis un voisin devient un ennemi. Puis un homme devient une chose. Et lorsque l’on a transformé un homme en chose, il devient possible de le tuer. […] Une fosse ne crie pas. Elle attend. Elle attend qu’un anthropologue s’agenouille. Qu’un médecin retire délicatement quelques centimètres de terre. Qu’apparaisse un os. Puis un crâne. Puis une alliance. Puis une chaussure d’enfant. Et soudain, ce qui n’était qu’une excavation redevient une famille. Voilà pourquoi les fosses dérangent. Parce qu’elles rendent le mensonge impossible. On les creuse pour cacher : elles finissent par révéler. On les remplit pour faire disparaître : elles deviennent une preuve. On les referme pour imposer le silence : elles deviennent une parole. […] elles possèdent un pouvoir immense : celui de dire officiellement ce que personne ne pourra plus contester. Que ces femmes, ces hommes, ces enfants ont existé. Qu’ils ont été assassinés parce qu’ils étaient Tutsi. Et que ceux qui ont participé à cette entreprise d’extermination doivent répondre de leurs actes. Parce qu’un crime contre l’humanité ne vieillit pas. Parce qu’un génocide ne s’efface pas. Parce que la dignité humaine n’a pas de prescription. Et parce que, lorsqu’une cour d’assises rend sa décision, elle ne parle pas seulement au nom du peuple français : elle parle au nom de l’humanité, lorsque celle-ci a été niée”.
Maître GISAGARA, avocat de la Communauté Rwandaise de France :
– “La Communauté Rwandaise de France est une association qui n’aurait sans doute pas existé, si des gens comme Eugène RWAMUCYO n’avait pas entretenu ni créé la haine entre rwandais. ‘[…] Elle mettra tout en œuvre afin que la France ne devienne pas un havre de paix pour les génocidaires (…) car la CRF croit fermement que le contentieux relatif au génocide ne peut pas être l’affaire d’une seule association”.
– “Ils ont été victimes d’une entreprise de la mort, dans laquelle Eugène RWAMUCYO a été associé! Et après ces 5 semaines de débats, il n’y a plus aucun doute que celui-ci entretenait des liens forts avec les idéologues et responsables du génocide. […] Oui, Eugène RWAMUCYO et ses amis se sont associés dans une entreprise de la mort, d’un effacement jusqu’à la mémoire de leur victime”.
– “Au cours de ces semaines, on a entendu je ne sais combien de fois la phrase “nous ne sommes pas négationnistes !” (…) mais il a exhorté les autorités à harmoniser leurs discours en s’adressant à KAMBANDA (…) en d’autres termes : dire qu’il ne s’agissait pas d’un génocide mais d’une guerre civile. D’ailleurs, lui aussi a reçu son arme au moment de l’autodéfense civile”.
– “Les fosses communes sont l’expression d’un ultime mépris, elles constituent une plaie ouverte, une plaie qui ne peut jamais cicatriser”.
– “RWAMUCYO vous demande de considérer qu’il s’agissait d’une guerre civile où tout le monde a tué tout le monde. C’est exactement ce type de discours que la justice française a condamné dans le jugement ONANA”.
– “Eugène RWAMUCYO a contrôlé et supervisé l’avant dernière étape du génocide, l’enfouissement des corps. Aujourd’hui il complète la dernière étape, la négation, en faisait passé ce génocide pour une banale guerre civile”.
– “Celui qui a survécu au génocide ne détient qu’un petit bout de son histoire, là où il était terré, pour échapper à la mort. Mais la réalité du génocide réside d’abord, dans la mémoire des tueurs, parce que c’est eux, qui ont tout vu”.
– “En rendant votre décision, vous ne ferez pas seulement un acte de justice, vous ferez également, une œuvre d’humanité”.
Maître ZARKA, avocat du CPCR :
– “529 personnes sont devant vous, avec moi. 529 personnes sont dans cette salle, dans laquelle elles ne rentrent pas. Il y a aussi des milliers de morts : ces vieillards, ces grands-mères, ces grands-père, qui n’ont jamais vu le FPR et qui sont morts, dans la plus grande apocalypse”.
– “Nous avons eu une semaine et demie de propos négationnistes, et 3 jours, pour que les victimes puissent témoigner : ce calibrage d’audience est injuste, pour ne pas dire obscène. Elles auraient mérité des jours, pour vous raconter, pour pouvoir vous dire ! C’est le procès de l’accusé, certes, mais c’est aussi le procès de la souffrance (…) elles auraient pu vous dire, elles auraient pu se libérer. […] Elles auraient pu aussi vous raconter les familles, les mariages où il n’y a plus personne, les enterrements, où il n’y a personne non plus. […] Et face à ce monde complètement vide, désarticulé, il y a des associations, il y a le CPCR, qui fait un travail formidable! Et monsieur GAUTHIER est venu vous raconter leur vie sacrifiée, la vie sacrifiée de ses enfants, un travail monumental. […] Les parties civiles vous ont livré ce qu’elles sont de plus sincères : Il y a aussi la souffrance et la douleur de ceux qui n’ont pas pu témoigner”.
– Sur Eugène RWAMUCYO : “Il a enseveli des milliers, des milliers de cadavres, comme une pollution, comme un déchet! Et il nous dit qu’après lui, il n’y a plus personne pour raconter : Comment ose t-on? Comment ose t-on? […] Grâce aux preuves et face aux éléments qu’on lui présente, il n’a reconnu qu’un peu. Quelle honte!”
– “Le CPCR a eu une résilience, a eu une foi en la justice. Le pardon pur, pardonner l’impardonnable, c’est que les victimes ont offert. […] Les victimes comptent sur vous pour ne pas les effacer comme on a effacé leurs morts. Les morts comptent sur vous, pour vous rappeler leur corps, les fosses, l’effacement et l’administration de la mort”. Elle conclut en s’adressant aux jurés : “Il y a des moments où les morts vous écoutent”.
Maître LAVAL, avocat du CPCR, prend la parole en dernier : “J’ai pris des notes dans mon petit cahier noir. Tout le procès est là. Il y est dit les choses les plus vraies aux plus absurdes : tout est là. Il y a même ma colère, sur laquelle je vais revenir” . Il poursuit : “Il y a de la tristesse, la tristesse en entendant des choses j’ai entendu, tellement indignes : c’est beaucoup plus qu’indignes.. beaucoup plus. Je ne vais pas revenir sur le dossier à proprement parler : toutes les informations vous ont été données. Et le souvenir que j’ai de vous, c’est – sans vouloir vous désobliger, bien au contraire – c’est celui de femmes et d’hommes appliqués, prenant des notes, beaucoup de notes, comme le président vous l’avait conseillé, et nous avons eu les uns vis à vis de autres, ou plutôt nous avons observé, nous avons conservé les uns vis à vis des autres, une certaine distance, presque en évitant nos regards. Et je vais vous dire quoi qu’il m’en coûte : je trouve ça salutaire! Car vous n’êtes pas des juges ordinaires. Bien sûr, vous siégez dans une cour d’assises. Et les règles qui s’appliquent à cette cour sont des règles françaises. Et la décision, que vous allez rendre, est une décision rendue au nom du peuple français. Mais vous n’êtes pas des juges ordinaires, vous êtes des juges d’une catégorie particulière. Vous n’êtes pas – si je peux me permettre – des juges français. Vous siégez dans une juridiction qui est un tribunal pour l’humanité. Et nous sommes au-delà des frontières. Dans tous les procès que j’ai plaidés, tous, j’ai dit aux cours d’assises : “La décision que vous allez rendre raisonnera à travers le monde”. Elle n’aura pas d’écho simplement en France, et d’ailleurs on pourrait déplorer le peu de résonance que ce procès a dans la presse, occupée à autre chose. Mais croyez-moi, la décision que vous allez rendre va faire le tour de la terre. Parce que vous allez juger des crimes qui concernent l’Humanité dans son ensemble. Parce que les crimes que vous allez juger sont les crimes les plus hauts de la hiérarchie criminelle, les plus graves : ce sont les crimes de masse. Et ces crimes de masse, ils appartiennent au monde dans son ensemble. Votre mission est immense : ne croyez pas que je suis en train de produire un effet rhétorique, ce n’est pas ma préoccupation. De toute façon, j’ai atteint un âge et une ancienneté qui me permet de faire l’économie de ce type de procédé. Je veux vous parler comme si nous étions attablés, je veux vous parler simplement, vous dire les choses comme je les ai vécues, comme je les ressens. Quand je vous dis que vous êtes un tribunal pour l’Humanité, ce n’est pas pour flagorner, ce n’est pas pour vous flatter, c’est parce que vous êtes exactement cela. Et c’est ce qui donne à la mission qui vous est impartie, un volume, une force, une résonance qui va bien au-delà de tous les verdicts qui peuvent être rendus par d’autres cour d’assises dans des affaires ordinaires.”
Maître LAVAL poursuit : “Bon, vous avez entendu parlé du génocide : le mot a été 100 fois prononcé. Les témoins sont venus expliquer ce qu’il était, vous avez entendu parlé de crimes contre l’Humanité, et ce sont des notions dont vous devez être pénétrés ! Parce que ce sont des notions extrêmement sensibles, qui couvrent des réalités extrêmement graves, tragiques, et que bien évidemment, l’utilisation de ces notions, le maniement de ces concepts, vous appellent à la plus grande prudence, avec la plus grande application : donc vous n’êtes pas des juges ordinaires. Vous n’êtes pas saisie d’un vulgaire assassin ou de je ne sais quel voleur qualifié. Vous n’êtes pas non plus saisi de l’Histoire, de la politique, vous n’êtes pas un tribunal pour l’Histoire, vous n’êtes pas une juridiction politique : vous êtes une juridiction judiciaire. Votre mission, n’est pas de dire, n’est pas de vous prononcer sur l’histoire du Rwanda. Que vous deviez la connaître est une chose, mais ce n’est pas le sujet de votre réflexion, et ce n’est pas le sujet de votre décision.”
Maître LAVAL ajoute : “Le but d’un procès est de rendre justice, rien de plus. Les buts ultérieurs, si nobles soient-ils, ne peuvent détourner les hommes de loi de leur principale tâche, qui est de peser les faits retenus contre l’accusé, de le juger, et de la châtier en conséquence”. Et j’ajoute : si besoin est! Donc toutes ces discussions, que nous avons entendues pendant ce procès, sur le régime politique du Rwanda, sur le FPR (je vais y revenir !), et autres considérations sur la guerre au Congo : tout cela ne fait pas partie, et ne peut pas faire partie de votre décision. Ce n’est pas ce que vous avez à juger, vous n’avez pas à dire, – peu importe ce que vous en pensez par ailleurs – que le régime de KAGAME est une dictature policière impitoyable : vous n’avez pas à vous prononcer sur cette question, ce n’est pas votre affaire. Le FPR, tous les jours, à tout propos – j’allais dire à n’importe quel propos – de la part des témoins ou de la part de l’un des avocats surtout de la défense, la question du FPR est revenue, comme les vagues qui viennent s’affaler sur la terre, de manière systématique! Alors même que la logique de la question, la logique du rapprochement nous échappait complètement. Je comprends qu’Eugène RWAMUCYO prétende que le régime de KAGAME est un régime de dictature. Je comprends aussi qu’Eugène RWAMUCYO considère que le fait générateur du génocide et des bouleversements que le Rwanda a connu en 94 et même avant avait pour cause exclusive le FPR! Lorsque je l’ai entrepris – une des rares fois ou je me suis aventuré à poser une question sur ces deux rapports de 93 et 94 – les 2 rapports attribuent la responsabilité de la situation au Rwanda au FPR : c’est une véritable obsession! Il n’y a pas un mot… pas un mort sur les milices Interahamwe. Il n’y a pas un mot dans ses rapports sur les exactions qui ont été commises, ni sur les crimes à l’égard des Tutsi. Tout n’est que FPR, dont l’ombre plane sur les rapports et donne à la situation une image fausse !”
Puis maître LAVAL s’adresse à Maître SZTULMAN, avocat de la défense : “Mais le pire est ailleurs, et c’est peut-être ce qui a provoqué ma colère, une de mes colères : et s’il le veut bien, sans qu’il y voit une quelconque mauvaise intention de ma part, parce que je l’aime bien… Franchement Alexandre (entre Maître SZTULMAN), quand vous avez fait votre sortie, et que vous avez assez méchamment montré du doigt Maître GILLET, (…) dire que les Tutsi, voire même le FPR était dans les Interahamwe : cette bande de racailles assassines! Insinuer et prétendre que les Tutsi auraient été assassinés dans des conditions épouvantables que nous connaissons, par des hommes qui étaient Tutsi je vais vous dire : c’est une HONTE! Je ne comprends même pas que vous vous soyez attaché à un argument de cette nature. Surtout vous… Surtout vous, Alexandre ! Je pense que vous avez, – et normalement sur ces questions, et nous en avons discuté ensemble – un discernement qui devait vous conduire à ne pas aller jusque là! Mais vous y êtes allé : vous avez organisé la défense d’Eugène RWAMUCYO sur la base d’un fait qui est faux! Le problème, c’est que c’est faux, et que même si les Tutsi, admettons! Même si les Tutsi, en devenant des traîtres, ont rejoint les Interahamwe, cela ne change rien à la réalité des massacres et à ses responsables! En France, pendant l’occupation, nous avons eu des salauds de cette nature, on en a eu pas mal. Vous savez ce qu’on a fait? On les a fusillés à la Libération. Et croyez-vous que le fait d’avoir fusillé des collaborateurs qui avaient rejoint les Allemands qui étaient entrés dans la milice ou la LVF, que le fait de les avoir traités aussi durement, aussi impitoyablement, ait pu compromettre l’origine de ce qui a été humiliant?”
Toujours à l’attention de la défense, maître LAVAL ajoute : “Voyons! D’ailleurs, à propos des Gacaca, Maître PARUELLE vous a expliqué! Qu’avons-nous fait à la Libération avec les juridictions d’exception qui se sont constituées sur le tas, et qui ont rendu des décisions parfois impitoyables et irrémédiables à l’encontre des collaborateurs? Il y a eu ici aussi, des juridictions de cette nature : aucun honneur ne peut en être tiré. Mais quand on a été incapable, ce n’est pas la peine de venir donner la leçon aux autres!”.
Puis maître LAVAL poursuit sur l’accusé : “Il faut savoir raison gardée : quand on passe comme monsieur RWAMUCYO, 10 années en union soviétique, dans les années 80, c’était quoi le régime soviétique dans les années 80? Je pourrais vous en parler, je me souviens très très bien de cette période!” Il ajoute : “Et monsieur RWAMUCYO faisait tranquillement ses études dans un régime qui était totalitaire! Alors conservons la mesure. Quand je l’ai entendu – et ca fait longtemps que je l’entends nous réciter la même leçon – attaquer le régime politique rwandais, pour les atteintes supposées qu’il porte aux liberté, j’ai vraiment envie de lui dire : “Monsieur RWAMUCYO, qu’avez-vous fait pendant ces 10 années ? Quelle a été cette compromission ? […] À chaque fois qu’on a voulu parler du génocide, de nous renvoyer les massacres commis par le FPR, dans une logique d’équivalence, ce procédé de défense on le connaît bien : c’est ce que l’on appelle le “Tu quoque mi fili”, ou “toi aussi mon fils”, dis César à son fils. C’était le système de défense des avocats allemands qui défendaient les criminels nazis à NUREMBERG, et qui renvoyait au juge du tribunal, les crimes que les pays qu’ils composaient étaient censés avoir commis!”
Maître LAVAL s’adresse de nouveau à la défense : “Je vous dis, et je vous dis même amicalement : cette défense n’est pas digne des avocats de votre qualité, et je le dis tranquillement. Il y a 1000 manières de défendre monsieur RWAMUCYO, sans pour autant qu’on marche dans ses plates-bandes, qu’on épouse sa logique, et finalement on creuse le fossé, ce qui est la direction du procès. Autre observation : Eugène RWAMUCYO, depuis le début de ce procès, depuis l’origine, monsieur RWAMUCYO s’est présenté comme un intellectuel. Au Rwanda, dans les années 90, 93, 94, il se présentait comme un intellectuel! Il a participé à des cercles intellectuels, et pas des moindres, donc c’est une qualité qu’il a revendiqué et que longtemps il a assumé. Un jour vous avez dit devant la cour d’assises, (s’adressant à la défense) faisant semblant de s’étonner : “Mais quand même un intellectuel ne pourrait pas cautionner des actes de telle nature”, comme si sa qualité d’intellectuel le protégeait de la barbarie. Les intellectuels sont autant enclins au crime et peut-être plus, parce qu’ils sont intellectuels”.
Puis maître LAVAL s’adresse à la cour : “La culture ne protège pas de la barbarie, les intellectuels ont une responsabilité plus haute. Je ne m’attendais à ne parler que de ça mais avant-hier, le système a changé, et là mon confrère FELLOUS a interpellé monsieur RWAMUCYO, en disant : “Vous n’êtes pas un intellectuel!”, et j’ai même trouvé ça pour RWAMUCYO gênant : il était tellement fier de sa qualité d’intellectuel, il l’avait tellement brandi et pas seulement au Rwanda à l’époque du génocide. Même maintenant, quand il est revenu en Europe! Et dans le premier procès il en jouait, il était libre, il était là, une table lui était installée pour qu’il puisse écrire et pendant de longues heures, je l’ai observé”. Il ajoute : “Comment cet homme poli, instruit, raffiné, comment a-t-il pu commettre les actes qui lui sont reprochés ? Il était à 2 mètres de moi. Ce qui d’une certaine façon a créé une certaine familiarité, qui fait que quel que soit ce que je pense de ce qu’il a fait, je n’arrive pas à avoir de l’antipathie pour lui (…) Pourquoi je parle de ça ? Parce que la personnalité d’Eugène RWAMUCYO est très particulière et mon confrère THUAN DIT DIEUDONNÉ en a parlé : il y a une certaine habileté et une forme d’opportunisme dans son comportement qui peut l’amener à dire tout et n’importe quoi […] et Eugène RWAMUCYO a l’audace de nous dire : “Je suis le témoin qui ne doit pas survivre !” Honnêtement, les bras nous en tombent. Et c’est une façon de prendre les choses de façon tordues, alors qu’il est accusé de complicité de génocide, de crimes contre l’humanité et de génocide, il est le témoin qui ne doit pas survivre? Ce n’est pas la seule aberration, c’est ce qu’il dit du premier procès, parce que nous nous étions là, les parties civiles au premier procès. Et quand, dans un désir de séduire la cour, il vient dire qu’il est bien au chaud ici, que c’est magnifique, qu’il est bien traité : ce n’est pas la première fois! La première fois, monsieur RWAMUCYO a été jugé de manière tout à fait équitable, il avait le même avocat depuis le début, un très bon avocat, et pour les parties civiles, un adversaire redoutable : notre confrère MEILHAC. Et il s’est adjoint une avocate encore plus redoutable maître MATHE. Et ils ont été pour nous des “adversaires difficiles”, il a été entendu un nombre de témoins aussi important dans le cadre de ce procès. Le président LAVERGNE, qui était le président des débats, un grand magistrat dont c’étaient les dernières affaires, l’a traité avec tout le soin du président actuel. Et il vient vous dire qu’il a été maltraité? Mais de qui se moque-t-on? Qu’est-ce qu’on nous raconte comme histoires?”
Après avoir été interrompu par maître COHEN qui a quitté la salle, maître LAVAL reprend : “Je voudrais rappeler la petite séance que nous avons eu jeudi, lorsque Michèle SIARI avec tout le talent qu’elle a, a fait pleurer monsieur RWAMUCYO, enfin toute proportion gardée. Elle lui a fait verser une larme. Et ce que je vais dire à ce propos, c’est que des larmes, nous en avons versé, au-delà de ce qui est concevable. Je me souviens du dernier voyage fait au Rwanda avec Alice ZARKA, où nous sommes allés visiter le mémorial où il y avait des corps, des corps recouverts de chaux, enchevêtrés les uns avec les autres. Monsieur RWAMUCYO : Je ne sais pas si vous avez enterré les morts pour chasser les odeurs, mais ce que je peux vous dire, c’est que 30 ans plus tard, ces morts puaient. Ils puaient encore. Que c’était épouvantable, qu’Alice, avec un courage extraordinaire, n’a pas voulu arrêter notre visite, en dépit de ce que je lui demandais de faire. Chère Michèle SIARI : on pleurait. Quand nous étions sur la colline de KABUYE : 25 000 morts, est-ce que vous réalisez? 25 000 morts… Quand nous étions sur cette colline, après avoir passé le mémorial qui a été construit et qu’on marchait sur un chemin de terre au milieu des maisons en terre, d’où sortaient comme des revenants les survivants du génocide, Michèle SIARI, nous en avons versés des larmes! Et croyez-moi, on n’avait pas besoin qu’on nous y force. Ça venait naturellement, et nos parties civiles, et nos 530 parties civiles, ces femmes et ces hommes, dont vous avez eu quelques échantillons, qui venaient lorsque nous étions à GITARAMA avant la colline de KABUYE, qui venaient pour se présenter pour parler avec nous et nous raconter nos histoires, Michèle SIARI : nous en avons vu des larmes, au-delà de ce que vous pouvez imaginer, au-delà de la goutte salée qui est sorti des yeux d’Eugène RWAMUCYO. Ce n’est rien, face à un océan de tristesse et de désespoir.”
Maître LAVAL ajoute : “Pour les enfouissements, juste quelques mots je l’ai déjà dit et je le répète : il n’y a pas d’un côté le bon docteur qui fait du sanitaire, et le militaire ou l’administratif, qui enfouit. Il n’y a pas ça, ce n’est pas vrai, cette distinction n’existe pas. Elle est complètement fictive! Vous croyez que dans une situation comme celle qu’on connaissait au Rwanda dans ces moments-là, alors que des fosses communes se creusaient partout, PARTOUT : il n’y avait pas 2 fosses communes dans la région de BUTARE, il y en avait PARTOUT! Que ces fosses communes résultaient d’une politique délibérée, organisée, planifiée, complémentaire des crimes qui ont été commis?! Et monsieur RWAMUCYO veut nous faire croire qu’il a piqué un coup de gueule? Attendez, à qui va-t-il raconter ça! Même la dernière de mes petites filles ne comprendrait même pas ce qu’il me dit! Cela n’a aucun sens : qui peut croire à ça? Qui peut croire que le Dr Eugène RWAMUCYO à lui seul, grandiose, maîtrisant la situation a pu engueuler, passez-moi l’expression – les autorités de BUTARE sur la question de l’ensevelissement des cadavres? Alors que cette décision d’ensevelir était une décision planifiée! Les ensevelissements de cadavres sont consubstantiels au génocide. Elles en sont partie intégrante. Elles sont indissociables : celui qui a mis la main à ces opérations s’est compromis! […] Cet homme, puisqu’il s’agissait d’homme, est un criminel ! Cet homme n’est pas un médecin, qui d’ailleurs n’a rien fait ! C’est un éboueur, qui a voulu débarrasser le terrain des ordures humaines! Voilà ce que c’est! Tout le reste, n’est que littérature – et pourtant Dieu sait si je l’aime! – donc il faut arrêter, de quoi parle-t-on, qui va croire une telle fable? Qui va croire qu’Eugène RWAMUCYO était la seule personne au Rwanda à mener une opération sanitaire dans la région de BUTARE, quand dans toutes les régions, les cadavres étaient jetés par milliers, par centaine, dans des milliers de fosses communes dont on nous a dit qu’elles faisaient 1m de profondeur, de surcroît! Pour les repérer, il y avait un monticule, c’est tout juste si on vous a pas dit qu’il y avait une petite croix dans les monticules! Les cadavres ont été jetés comme des déchets, et l’ensevelissement des cadavres ce n’était pas par souci d’éviter les épidémies, même si on y songeait un tout petit peu”.
Maître LAVAL conclut à l’attention des jurés : “Votre décision, c’est au vu des éléments qui vous sont apportés par toutes les parties, c’est la manière dont vous allez les apprécier en conscience, vous n’aurez de compte à rendre à personne… C’est un débat entre vous et vous-même. Évidemment, vous allez échanger mais au final : c’est votre intime conviction qui va trancher. Et dans la tombe, l’œil regardait Caïn”.
(NDR. Les derniers mots de maître LAVAL font allusion au poème de Victor HUGO « La conscience » dans lequel il reprend le mythe de Caïn et Abel dans la Genèse. Caïn, l’agriculteur, est jaloux de son frère Abel, l’éleveur de troupeaux, qui offre des offrandes à Dieu. Après avoir tué son frère, Caïn va partir avec sa famille, cherchant à fuir un œil, celui de sa conscience, qui le poursuit partout. De guerre lasse, Caïn demande à se faire enfermer dans une tombe. Et le poème se termine ainsi :
« Alors il dit: « Je veux habiter sous terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien ».
On fit donc une fosse et Caïn dit; « C’est bien! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »)
Jade KOTTO EKAMBI
Jeanne BEAUJEAN
Margaux MUZERELLE
Jules COSQUERIC
Alain GAUTHIER pour la relecture
Jacques BIGOT pour la relecture et les notes
Communiqué. Nous avons l’immense douleur de vous faire part du décès de Jean-Paul MUGIRANEZA décédé aux Etats-Unis à l’âge de 38 ans. Jean-Paul était le petit garçon que nous avions accueilli en août 1994 avec sa sœur Pauline. Leur maman et leur grande sœur ont été tuées à BUTARE et leurs corps jetés dans la fosse de l’IRST. Leur papa, Léopold MUBERA, partie civile dans le procès RWAMUCYO, avait survécu grâce à son voisin Hutu qui l’avait caché. Le génocide tue encore aujourd’hui.
Dafroza et Alain GAUTHIER, et leurs enfants.
Voir également notre revue de presse, notamment un entretien avec maître ZARKA au micro de RFI : les parties civiles fustigent la défense d’Eugène Rwamucyo à son procès en appel
- Voir le compte rendu du lundi 22 Juin 2026[↑]
- TPIR : Tribunal Pénal International pour le Rwanda, créé à Arusha (Tanzanie) par la résolution 955 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 8 novembre 1994 (en anglais ICTR).[↑]
- Gacaca : (se prononce « gatchatcha »)
Tribunaux traditionnels au Rwanda, réactivés en 2001 et opérationnels à partir de 2005, en raison de la saturation des institutions judiciaires pour juger des personnes suspectées de meurtre pendant le génocide. Composées de personnes élues pour leur bonne réputation, les Gacaca avaient une vocation judiciaire et réconciliatrice, favorisant le plaider coupable en contrepartie de réduction de peines. Près de 2 millions de dossiers ont été examinés par 12000 tribunaux gacaca avant leur clôture officielle le 18 juin 2012, cf. glossaire.[↑] - FPR : Front Patriotique Rwandais[↑]
- Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Human Rights Watch, FIDH, rédigé par Alison Des Forges, Éditions Karthala, 1999[↑]
- CDR : Coalition pour la défense de la République, parti Hutu extrémiste, créé en mars 1992, au moment des massacres de Tutsi dans le Bugesera. La CDR a également une milice, les Impuzamugambi., cf. glossaire[↑][↑]
- Jean KAMBANDA : Premier ministre du GIR (Gouvernement Intérimaire Rwandais) pendant le génocide. Voir Focus – L’État au service du génocide.[↑]
- Voir l’audition d’Antoine NDORIMANA, le 3 juillet 2026.[↑]
- Voir l’audition de Marcel KABANDA, président d’Ibuka France, le 6 juillet 2026.[↑]
- Voir l’audition de Rony ZACHARIAH, le 11 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition d’Innocent BIRUKA, le 18 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition d’Augustin NDINDILIYIMANA, le 25 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition de Gaudence NYIRASAFARI, fille d’Eugène RWAMUCYO, 29 juin 2026.[↑][↑]
- Voir dans le procès RWAMUCYO en premère instance l’audition de Jean KAMBANDA, Premier ministre du GIR (Gouvernement Intérimaire Rwandais) pendant le génocide. Voir également Focus – L’État au service du génocide.[↑]
- Voir l’audition d’Angélique UWAMAHORO interrompue par 3 individus hostiles, le 30 juin 2026.[↑]
- Voir l’audition de Consolée MUKESHIMANA, le 3 juillet 2026.[↑]
- UNR : Université nationale du Rwanda[↑]
- Voir l’audition de Patrick MBEKO, le 26 juin 2026.[↑]
- ISAR : Institut des sciences agronomiques du Rwanda[↑]
- Voir l’audition d’Eric GILLET, le 30 juin 2026.[↑]
- RTLM : Radio Télévision Libre des Mille Collines – cf. Focus : LES MÉDIAS DE LA HAINE[↑]
- Kangura : « Réveille-le », journal extrémiste bi-mensuel célèbre pour avoir publié un « Appel à la conscience des Bahutu », dans son n°6 de décembre 1990 (page 6). Lire aussi “Rwanda, les médias du génocide“ de Jean-Pierre CHRÉTIEN, Jean-François DUPAQUIER, Marcel KABANDA et Joseph NGARAMBE – Karthala, Paris (1995).[↑]
- CUSP: Centre Universitaire de Santé publique de Butare[↑]
- Voir l’audition d’Alphonse KAREMERA, le 16 juin 2026.[↑]
- Interahamwe : « Ceux qui combattent ensemble » ou « qui s’entendent », mouvement de jeunesse et milice recevant une formation militaire, créé en 1992 par le MRND, le parti du président HABYARIMANA, désignation souvent étendue aux milices d’autres partis. Voir FOCUS – Les Interahamwe.[↑]
- Voir l’audition d’Emmanuel BIRASA, le 23 juin 2026.[↑]
CPCR – Collectif des parties civiles pour le Rwanda Pour que justice soit faite
